Comment surmonter l’insularité

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Comment surmonter l’insularité Conférence de Ruth Dreifuss, Conseillère fédérale European Affairs Society, Oxford (Royaume-Uni), 11 mai 2000. Royaume-Uni, Suisse, deux pays qui s’accommodent de leur nature Certains auteurs ont voulu voir le génie anglais à sa plus haute expression dans l’art des jardins. D’autres – ou peut-être sont-ce les mêmes – ont trouvé l’expression du génie collectif helvétique dans les tunnels. Dans un cas comme dans l’autre, voici un peuple qui dompte sa nature, qui veut la parcourir, qui connaît sa beauté mais aussi sa dureté. Car il faut lutter contre le climat parfois hostile pour que le jardin à l’anglaise, ce raffinement qui va jusqu’à faire oublier qu’il est organisé, déploie ses charmes et ses chatoiements, pour que s’y acclimatent, dans la douceur inattendue de la Cournouailles ou des élégantes serres, les espèces venues de toutes les terres et de toutes les forêts. Quant aux tunnels, ils sont sans doute moins romantiques, mais ils dénotent l’âpre volonté de dominer des montagnes, de les parcourir, de chercher l’ouverture vers les plaines. Ils montrent que nous cherchons à cacher derrière une organisation méticuleuse les difficultés et les hasards de la nature. Ces deux exemples nous permettraient de gloser à l’envi sur nos différences, bien sûr : le Royaume-Uni, île verdoyante ouverte sur les océans, la Suisse au cœur de l’arc alpin, carrefour des grandes routes de l’Europe, mais aussi sur nos ...
Publié le : samedi 24 septembre 2011
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Comment surmonter l’insularité
Conférence de Ruth Dreifuss, Conseillère fédérale
European Affairs Society, Oxford (Royaume-Uni), 11 mai 2000.
Royaume-Uni, Suisse, deux pays qui s’accommodent de leur nature
Certains auteurs ont voulu voir le génie anglais à sa plus haute expression dans l’art
des jardins. D’autres – ou peut-être sont-ce les mêmes – ont trouvé l’expression du
génie collectif helvétique dans les tunnels.
Dans un cas comme dans l’autre, voici un peuple qui dompte sa nature, qui veut la
parcourir, qui connaît sa beauté mais aussi sa dureté. Car il faut lutter contre le climat
parfois hostile pour que le jardin à l’anglaise, ce raffinement qui va jusqu’à faire
oublier qu’il est organisé, déploie ses charmes et ses chatoiements, pour que s’y
acclimatent, dans la douceur inattendue de la Cournouailles ou des élégantes serres, les
espèces venues de toutes les terres et de toutes les forêts. Quant aux tunnels, ils sont
sans doute moins romantiques, mais ils dénotent l’âpre volonté de dominer des
montagnes, de les parcourir, de chercher l’ouverture vers les plaines. Ils montrent que
nous cherchons à cacher derrière une organisation méticuleuse les difficultés et les
hasards de la nature.
Ces deux exemples nous permettraient de gloser à l’envi sur nos différences, bien sûr :
le Royaume-Uni, île verdoyante ouverte sur les océans, la Suisse au coeur de l’arc
alpin, carrefour des grandes routes de l’Europe, mais aussi sur nos similitudes : les
deux pays construiront une solide part de leur réputation sur une plante exotique,
absente de leur territoire : que serait Albion sans le thé, que serait l’Helvétie sans le
cacao ? Et si je ne suis pas sûre que le Royaume-Uni doive beaucoup à la Suisse dans
les succès de son histoire moderne, le contraire est pourtant vrai : ce sont les touristes
anglais qui ont « découvert », si l’on peut dire, la beauté des Alpes suisses, qui ont
séjourné près des glaciers. Pour eux, l’hôtellerie suisse déploiera tout son art.
Mais trêve d’évocation de cartes postales. La Suisse et le Royaume-Uni, ce sont
également deux pays qui, très tôt, vont réaliser leur révolution industrielle. L’un et
l’autre se lanceront dans la construction d’un réseau de chemin de fer performant. Pays
de voyageurs qui paradoxalement l’un et l’autre développeront un sens certain de
l’insularité. Quand bien même aucun Channel ne la met à distance de ses voisins, la
Suisse n’en a pas moins développé une conscience aiguë de ses particularités, qu’elle a
toujours farouchement défendues.
Institutions suisses, gouvernement
Quatre langues nationales, trois cultures, que nous partageons avec nos grands
voisins : une germanique et les deux autres latines. Sur ce territoire a eu lieu la
rencontre de valeurs protestantes, que certains voient comme la condition de la
prospérité économique, et des valeurs catholiques, dans lesquelles l’individu s’en
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remet plus au destin collectif. Ne croyez pas que la cohabitation fut d’emblée simple.
Le « choc des civilisations » a bel et bien eu lieu ; il a donné lieu à de nombreuses
guerres, dont la dernière, en 1847, a propulsé le pays dans la modernité : c’est suite à
cette lutte entre les cantons protestants et catholiques que la Suisse s’est dotée
d’institutions modernes, que l’Etat central a été investi de réelles compétences et de
pouvoir, et qu’il a été décidé que le gouvernement serait constitué par un collège de
sept ministres, appelé Conseil fédéral. Depuis lors, le gouvernement a toujours la
même forme. Elu par le parlement, il fonctionne de façon collégiale, ce qui signifie
que nous y avons tous le même pouvoir ; chacun de nous est donc à la fois ministre
spécialiste et un septième de chef de Gouvernement et d’Etat.
L’Etat moderne se caractérise aussi par un parlement à deux chambres, l’une dite du
peuple, où le nombre d’élus de chaque canton est proportionnel au nombre
d’habitants ; l’autre, dite des Etats, où chaque canton dispose de deux représentants.
Les institutions nées de cette crise ont été créées pour respecter un savant équilibre
entre les cantons et les cultures. Selon une règle non écrite, deux représentants au
moins de la Suisse latine siègent au Conseil fédéral.
Ces institutions faites pour que le pouvoir soit partagé par tous les groupes importants
du pays ont permis également, il y a plus de quarante ans, la mise en place de ce que
nous nommons la « formule magique » : le gouvernement est composé de deux
socialistes, deux démocrates chrétiens, deux radicaux (centre) et un représentant de
l’UDC (conservateur). Les principaux partis sont ainsi associés au pouvoir.
Si je vous fais ce cours accéléré de civisme helvétique, ce n’est pas tant parce que je
me sens habitée par une vocation d’enseignante enfin révélée par la tradition de ces
lieux que parce que la conception de nos institutions révèle au mieux le souci de
préserver l’unité du pays par le partage du pouvoir, de se garder de toute hégémonie,
qu’elle soit celle d’une culture, d’un canton, d’un parti ou même d’un individu. Sans
compter que ce système est complété par la démocratie semi-directe, qui permet aux
citoyens de demander à se prononcer sur les nouveaux textes législatifs ou de proposer
de nouveaux articles constitutionnels. Mécanique complexe, ce système s’est affiné
tout au long des 150 dernières années et a offert à la Suisse une stabilité enviée.
Qui plus est, cette Suisse fut en 1815 confirmée dans sa neutralité par le Congrès de
Vienne. Elle avait manqué de peu d’être dissoute dans les remaniements de frontières.
Elle subsista, non pas tant parce que l’on souhaitait, avant la lettre, respecter son droit
à l’autodétermination, mais plutôt parce que son indépendance servait les grandes
puissances. La voici donc, d’abord île neutre au milieu de l’Europe, ensuite
Confédération unique en son genre en un siècle où l’unification et la redéfinition des
nations n’avaient pas encore cessé de faire parler la poudre et couler le sang.
Ce qui a donc constitué notre pays, ce n’est pas une langue, ce n’est pas une culture, ce
n’est pas même un territoire clairement défini par la géographie, comme peut l’être
une île mais bien la construction patiente d’un Etat. Nous nous identifions à nos
principes et à nos institutions. Nous avons une conscience très affirmée que la Suisse
ne peut exister que dans la préservation de ces subtils équilibres. Là est la force de la
Suisse, là est aussi sa faiblesse.
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Principes de politique étrangère suisse
Longtemps, la Suisse a cru que son destin trouverait toute sa réalisation dans un
certain isolement. Préservée de la guerre depuis plus de 150 ans, sachant se tenir à
distance des dérives totalitaires de ses grands voisins, active avec succès dans
l’économie mondiale en développant des spécialités à haute valeur ajoutée. L’histoire
semblait bel et bien lui donner raison. Forte de ses succès, la Suisse n’a pas eu de
grande motivation à changer sa vison de monde. Les réformes nécessaires se faisaient
au rythme lent des consultations et des négociations. Pourquoi vouloir réparer ce qui
fonctionne bien ? La Suisse se voyait comme une île de paix, de prospérité, de
démocratie au centre de l’Europe. Elle l’était d’ailleurs.
Mais elle n’a pas su voir qu’au fond chaque Etat se considérant comme particulier,
chacun a fait l’effort, dans l’histoire récente, de penser à de possibles mises en
commun plutôt qu’aux éventuelles incompatibilités. Bien que le français et l’allemand
soient ses langues principales, bien qu’elle partage avec la France et l’Allemagne les
mêmes cultures, elle n’a pas su reconnaître la dimension historique du rapprochement
de ces deux Etats, leur dynamisme dans la construction européenne. Elle a concentré
son activité internationale en deux voies bien distinctes :
L’une, la voie politique et diplomatique : par sa neutralité, la Suisse a développé
une diplomatie des bons offices, ainsi qu’une intense activité humanitaire en tête
de laquelle on trouve le CICR. Elle a su également être un lieu d’accueil pour les
organisations internationales, pour les rencontres et les sommets recherchant des
solutions aux conflits. Elle a réalisé cela en voulant maintenir son indépendance,
en liant même cette politique étrangère à sa neutralité et à son indépendance. C’est
ainsi que la Suisse, qui abrite de nombreux sièges d’agences de l’ONU, ne fait pas
partie de cette organisation.
L’autre voie fut celle des accords économiques. La Suisse en a conclu de
multiples ; les premiers de son histoire moderne le furent d’ailleurs avec des pays
lointains – Japon, Etats-Unis – mais pas avec ses voisins directs. A l’instar du
Royaume-Uni, elle a fait partie des membres fondateurs de l’AELE (association
européenne de le libre-échange). Elle n’a pas voulu lier relations économiques et
politiques.
La Suisse face à la CE, puis face à l’UE
Solidement engagée sur cette double voie d’activité internationale, la Suisse n’était pas
des mieux loties pour appréhender la nouvelle donne que représentait la création de la
Communauté européenne. S’appuyant d’abord sur la nécessité de favoriser les
échanges économiques, les pays créateurs de la Communauté ont bien vite voulu
donner une dimension politique à leur association. Et si pendant quelques temps
l’AELE a pu être vue comme plus performante que la communauté naissante, il est
clair que l’adhésion du Royaume-Uni à la seconde a été le signe avant-coureur d’un
lent déclin de la première. Le génie de l’Europe, de la Communauté à l’Union, aura été
de vouloir tout entreprendre pour éviter que ne se répètent les guerres meurtrières de
ce siècle. Elle n’a pas hésité pour cela à inventer les contours d’une nouvelle forme
d’alliance entre Etats souverains : l’Union européenne, au seuil du 21
ème
siècle, est une
construction politiquement totalement originale et économiquement forte. Elle a aussi
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tiré les leçons de l’histoire, en liant économie et politique : l’Euro en est la réalisation
la plus récente.
La Suisse n’a pas voulu rejoindre cette alliance entre politique étrangère et politique
économique. Forte de sa conception de la démocratie directe, liée à une défense sans
concession de la neutralité, elle n’a pas voulu engager une discussion qui aurait pu
amener à remettre en question l’une comme l’autre. Elle n’avait d’ailleurs aucune
nécessité historique qui aurait pu la motiver : comme je l’ai dit, la Suisse a été – et est
toujours, à bien des égards – une success story.
Nul autre pays ne subordonne autant sa politique étrangère à sa politique intérieure
comme la Suisse le fait. Le débat sur l’intégration européenne, sur la forme et
l’intensité de cette intégration, est donc avant tout un débat sur les intérêts de la
Suisse, sur la compatibilité de son mode de fonctionnement avec les institutions
européennes, et bien rarement un débat sur la place que la Suisse veut avoir dans le
continent et dans le monde. Pour bon nombre de mes compatriotes, la place de la
Suisse dans le monde semble définie pour l’éternité par sa politique humanitaire et sa
neutralité : une place à part ; une place aussi, qui dans l’esprit de beaucoup répond à
un besoin.
Un monde qui change – une Suisse qui doute
Mais le monde change, la Suisse aussi d’ailleurs. A une vitesse déconcertante pour
certains, enthousiasmante pour d’autres. La chute du mur de Berlin a certainement été
l’événement le plus marquant des quinze dernières années, si riches en changement,
dont l’onde de choc est prolongée par d’autres changements tout aussi considérables.
Politique, économie, monde du travail, rôle de l’Etat : tous ces domaines sont
aujourd’hui en mouvement constant avec une intensité sans précédent. Qui aurait pu
prévoir, en novembre 1989, que moins de dix ans plus tard, l’Europe – je parle ici de
l’Europe géographique, et non de l’Union – compterait 11 pays supplémentaires ? Qui
aurait pu prévoir que ces partitions d’Etats seraient pour certaines sanglantes, faisant
ressurgir des sinistres fantômes : épuration ethnique, exode en masse des populations
civiles et crimes contre l’humanité ?
Dans ces bouleversements et ces rééquilibrages, la Suisse a dû constater que ses offres
de bons offices n’ont plus la même attractivité ; le domaine humanitaire ne peux plus
être le fait d’un pays : les ONG agissent en réseaux ; le concept « d’ingérence
humanitaire », tout incertain et manquant de reconnaissance qu’il soit, suppose une
activité inter-étatique et des forums multilatéraux. La guerre du Kosovo fut menée
selon ce concept. Enfin, pour faire avancer des dossiers difficiles dans le domaine de
la promotion de la paix et des droits humains, il faut là aussi compter sur des coalitions
larges. On l’a vu pour le traité contre les mines antipersonnel, où il a fallu une alliance
entre ONG relayées par les Etats et disposant d’un bon écho médiatique pour aboutir.
On le voit dans le lancement du concept de sécurité humaine, promu conjointement
par le Canada et les pays nordiques. Ou encore dans la mise en place du statut de la
Cour internationale de justice. Ces changements ont vidé de sa substance une part de
la politique étrangère de mon pays : fière d’être unique, la Suisse s’est tout à coup
découverte tout simplement isolée.
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Ces mêmes années, la Suisse a vécu d’importantes remises en question. Tout d’abord,
une crise de confiance de la population vis-à-vis de l’Etat, due à la découverte de ce
que l’on a appelé « l’affaire des fiches ». La police fédérale, dans une volonté de
surveillance tous azimuts, a fiché des citoyens supposés avoir des activités
subversives. Un simple voyage dans les pays de l’Est ou une correspondance avec des
citoyens vivant au-delà du rideau de fer suffisait à être surveillé. C’est donc un très
grand nombre de personnes qui ont été observées, dont on a violé la vie privée,
souvent de façon grotesque, presque toujours par un abus de pouvoir. Quelques années
plus tard, la Suisse a dû faire face à une montée du chômage très rapide. Sans atteindre
les proportions connues dans les pays voisins, cette émergence de la précarité a
bouleversé la population. Enfin, plus récemment, la Suisse a dû se confronter à son
attitude pendant la seconde guerre mondiale.
Ces événements ont eu pour conséquence que la Suisse et sa population se sont
découverts pris dans l’histoire du monde, sujets des mêmes tensions, en aucun cas un
cas particulier qui irait au-delà du fait évident que chaque pays est un cas particulier.
Qui plus est, dans un pays peu habitué aux grandes tensions politiques, ces questions
ont amené un certain durcissement dans le débat. Comme vous pouvez l’imaginer,
deux tendances sont apparues :
L’une est constituée par un mouvement de repli, qui refuse en bloc toute remise en
question des racines de l’identité suisse. Cette tendance refuse aussi tout
changement fondamental de la politique, en combattant par exemple une adhésion
de la Suisse à l’ONU. Cette tendance isolationniste a été renforcée par le rejet, en
votation populaire, de l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE), de la
participation de la Suisse aux troupes des Casques bleus de l’ONU, et de la
naturalisation facilitée des jeunes étrangers. Il s’agit donc d’un mouvement plutôt
conservateur, mais qui ne se concentre pas uniquement dans un parti.
L’autre tendance estime que ces réalités historiques ou contemporaines réclament
une action rapide, un changement de cap décidé. En faveur d’une Suisse ouverte,
qui reconnaisse sa place dans le monde, qui intègre au mieux les importantes
communautés d’étrangers vivant depuis des décennies en Suisse (près de 20% de
la population n’a pas la nationalité suisse, ce taux élevé s’explique par une forte
immigration depuis la dernière guerre mondiale et par un processus de
naturalisation long et compliqué). Une tendance qui souhaite vivement que la
Suisse trouve sa place dans les organisations internationales, en premier lieu en
devenant membre à part entière de l’ONU, ensuite en envisageant prochainement
une adhésion à l’Union européenne.
Tout cela doit vous sembler bien banal : au fond, dans la plupart des démocraties
européennes s’affrontent un bloc progressiste et un bloc conservateur. Ce qui ici ou là
change, c’est évidemment la distance de l’un ou l’autre bloc vis-à-vis du centre. Enfin,
tous les pays européens ont connu l’alternance. Alors, qu’est-ce qui est si différent
dans la situation suisse ?
Ces clivages sont inquiétants pour un pays hanté par sa fragilité. Je l’ai dit, ces
affrontements ne sont pas clairement délimités par les partis politiques. Si les deux
partis qui sont de chaque côté de l’échiquier politique, le parti socialiste et l’union
démocratique du centre, sont relativement homogènes, les deux partis de centre droite
sont eux traversés par des courants quelque peu divergents. Pour un gouvernement
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dans lequel les principaux partis sont représentés, cela signifie des difficultés pour
concilier des convictions profondes et des perspectives si diverses.
Là où cela se complique plus encore, c’est qu’il existe un clivage entre régions
linguistiques : les francophones sont très majoritairement pro-européens, alors que les
suisses-allemands sont majoritairement – une faible majorité – opposés à une
adhésion. Les suisses italiens sont eux plus majoritairement contre une adhésion. Mais
il s’agit aussi d’une opposition ville - campagne : ainsi, les grandes villes de Suisse
allemande sont en majorité en faveur de l’ouverture au monde. Tout cela se complique
encore si l’on sait que les grandes décisions doivent être approuvées par un vote
populaire, et que pour nombre d’entre elles il s’agit d’avoir une double majorité, celle
du peuple et celle des cantons. Nous sommes entrés dans ne période de plus grandes
tensions.
Comment la Suisse veut-elle et peut-elle surmonter son insularité
Comment donc envisager de désenclaver la Suisse, de surmonter son insularité ?
Il faut tout d’abord respecter la culture du consensus propre à la Suisse, la culture qui
veut qu’une décision importante se construit dans une certaine lenteur, en tous les cas
avec patience, et en réunissant les forces plutôt que de jouer sur l’affrontement.
Il faut ensuite accepter les décisions du peuple, ce qui est une évidence. Pour le
gouvernement, cela signifie rechercher des solutions propres à combler les déficits les
plus marquants de notre manque d’intégration, tout en informant le plus ouvertement
sur les difficultés d’une telle démarche. C’est ainsi que pour la politique d’intégration
européenne, la Suisse a négocié avec l’Union sept accords bilatéraux, qui forment un
tout, et qui renforcent et facilitent nos échanges avec les quinze. Ce fut une
négociation longue, parfois difficile mais qui a permis aussi de faire valoir le point de
vue de la Suisse, par exemple dans le domaine des transports, où nous privilégions le
rail par rapport à la route dans le soucis de diminuer les nuisances pour
l’environnement et les populations. De même, la Suisse a pu faire accepter ses craintes
face à la libre circulation des personnes, et a obtenu ici une introduction en étapes
jusqu’à la libre-circulation pleine et entière.
Il faut enfin adopter une attitude décidée qui ne soit en rien précipitée. Il est certain
qu’ici l’information la plus objective possible est nécessaire. Elle n’a peut-être pas
toujours l’impact des slogans réducteurs ou de l’appel aux émotions faciles, mais elle a
en tout cas le mérite de la clarté, la solidité du long terme. Qui plus est, les décisions
prises en Suisse doivent obtenir l’appui très large non seulement d’une majorité
politique mais aussi de la population.
Dans moins de trois semaines, notre pays votera sur le référendum consacré aux
accords bilatéraux. J’ai confiance : les citoyennes et les citoyens posent des questions
intéressées, la presse présente en détail les avantages de ces accords, les acteurs
économiques ne se lassent pas de plaider en leur faveur. Certes, on regrettera peut-être
le côté par trop expert du débat. Après tout, quand il s’agit de pouvoir accueillir nos
voisins dans une plus grande égalité et dignité, quand il s’agit de pouvoir faire de
même en Europe, on aimerait entendre un peu plus la voix du coeur. Mais la Suisse, si
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elle est loin d’être insensible, aime à se rassurer par la raison, et a toujours un peu
honte des passions, fussent-elles politiques et pour une bonne cause.
Revivifier la vision politique
La Suisse, pays formé par la volonté de sa population de vivre ensemble, craint que
son appartenance à des organisations internationales ou à une Union d’Etats ne lamine
son identité. Elle a forgé son indépendance contre les grands empires et royaumes, les
conservateurs croient qu’il en va aujourd’hui comme alors.
Cette vision doit changer, elle change de plus en plus d’ailleurs, dans les jeunes
générations, dans les villes. La confiance dans notre culture doit être la garantie d’une
ouverture généreuse, où l’on se réjouit de donner – sans être donneur de leçons –
plutôt que de craindre de perdre. Notre pays a su développer une culture du dialogue
entre les communautés, une culture du respect, une culture de solidarité. Je suis
persuadée que ces valeurs sont celles de l’Union Européenne ; plus encore, je suis
persuadée que la Suisse a quelque chose à apporter à cette Europe multiculturelle, qui
doit encore approfondir sa légitimité démocratique. Il s’agira donc pour les
responsables politiques suisses, gouvernement en tête, non pas de renier l’héritage des
valeurs traditionnellement attachées à la Suisse mais bien de montrer que par la
vivacité de ces valeurs la Suisse n’a rien ni à craindre ni à perdre dans un
rapprochement avec l’Union, un rapprochement qui devrait aller jusqu’à l’adhésion
pleine et entière. De plus en plus la stabilité, à laquelle nous suisses sommes si
attachés, ne pourra être garantie sur notre continent que par l’Union. Autrement dit, un
horizon continental doit permettre le plein épanouissement des valeurs si chères à la
Suisse.
Innovation et prospérité pour une ouverture politique
La Suisse n’a jamais craint d’être un pays d’exportation, et d’être ainsi présente dans
le monde entier. Soucieuse d’excellence, elle a su s’adapter à une concurrence sans
merci, elle a su mettre en place un système de formation qui assure sa capacité
d’innovation ainsi qu’un très haut niveau. C’est un autre paradoxe de la Suisse :
politiquement sur la retenue, son économie ne connaît pas de frontières. Il s’agit de
maintenant d’établir une cohérence entre ces deux domaines, une cohérence de plus en
plus nécessaire. En effet, je ne crois pas à un affaiblissement de la politique face à
l’économie. Je crois au contraire que la dimension politique de l’économie va prendre
de plus en plus d’importance. Il y a des signes qui à mon avis ne trompent pas.
Songeons ainsi aux exigences éthiques qui de plus en plus sont réclamées pour donner
un cadre au marché : normes sociales, environnementales ; principe du développement
durable ; corrélation entre stabilité économique et respect des droits humains, pour ne
citer que quelques-uns de ces thèmes. Il est donc illusoire pour un pays de vouloir
conserver un rôle de premier plan dans l’économie sans vouloir participer de plein
pied aux nombreuses enceintes multilatérales dans lesquelles ces questions se
discutent, où les décisions se prennent. Qui plus est, dans ces domaines aussi la Suisse
peut apporter des solutions constructives aux problèmes globaux que nous
connaissons. La politique internationale est aussi politique intérieure et vice-versa. Ce
phénomène a gagné en intensité ces dernières années.
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Conclusion
Comment surmonter l’insularité ? Pour la Suisse, vous l’aurez compris, ma réponse est tout simplement
de la dépasser, de ne plus lui accorder l’importance que les événements lui ont déjà niée. Cette insularité
charmante, appréciée de certains touristes avides de se retirer du monde, n’est pas en phase avec
l’histoire du monde, une histoire à laquelle la Suisse veut non seulement participer mais dans laquelle
elle veut jouer son rôle. Elle l’a fait jusqu’à présent. Mais dans les quinze dernières années, elle est
comme une actrice qui ne trouve plus le bon rôle. Alors qu’elle a tout pour connaître le succès, pour
élargir son répertoire, pour donner la réplique à tous ses partenaires. Une telle prise de parole réclame
confiance. Cette même confiance qu’avaient nos ancêtres quand ils ont percé des tunnels au travers des
Alpes, sachant pertinemment bien que la Suisse ne survivrait pas dans l’isolement. Les tunnels n’ont pas
été construits pour servir d’abris mais bien comme passages… et pour s’ouvrir vers le monde.
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