Etude Pour un nouvel age écologie politique version longue

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Pour un nouvel âge de l’écologie politique Proposition de manifeste pour les années 2007-2009 Version intégrale – 29 décembre 2006 Benoît Lechat, Etopia 21 Page 2 Introduction Le choc pétrolier de 2006 et l’urgence climatique enfin reconnue nous ramènent à l’origine de l’écologie politique, dans les années ‘70. Entre les deux moments historiques, il y a plus qu’une analogie, il y a une incitation à retourner aux fondements d’un nouveau courant politique. Non pour les répéter pieusement (c’est la définition du fondamentalisme), mais pour en reprendre les référents de manière critique et adaptée aux défis contemporains. Invitation est donc ici lancée aux écologistes et à tous ceux qui sont intéressés par leurs combats à débattre de l’opportunité d’appuyer leur engagement sur une reprise critique de quelques idées fondatrices de l’écologie politique, et notamment sur ce qu’on a appelé la promotion de la sphère autonome. Plus prosaïquement, il s’agit également de tenter d’ouvrir de nouvelles perspectives au débat pré-électoral belge en effectuant des liens entre les enjeux institutionnels et écologiques. La thèse avancée est que les écologistes peuvent apporter une contribution décisive à la résolution des défis de l’heure. Non seulement parce que l’urgence climatique commence enfin à être reconnue. Mais également parce que ce qui fait la spécificité de l’écologie politique depuis sa genèse dans la seconde ...
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Pour un nouvel âge
de l’écologie politique

Proposition de manifeste
pour les années 2007-2009


Version intégrale – 29 décembre 2006

Benoît Lechat, Etopia





21 Page 2
Introduction
Le choc pétrolier de 2006 et l’urgence climatique enfin reconnue nous ramènent à
l’origine de l’écologie politique, dans les années ‘70. Entre les deux moments
historiques, il y a plus qu’une analogie, il y a une incitation à retourner aux
fondements d’un nouveau courant politique. Non pour les répéter pieusement
(c’est la définition du fondamentalisme), mais pour en reprendre les référents de
manière critique et adaptée aux défis contemporains.
Invitation est donc ici lancée aux écologistes et à tous ceux qui sont intéressés par
leurs combats à débattre de l’opportunité d’appuyer leur engagement sur une
reprise critique de quelques idées fondatrices de l’écologie politique, et notamment
sur ce qu’on a appelé la promotion de la sphère autonome. Plus prosaïquement, il
s’agit également de tenter d’ouvrir de nouvelles perspectives au débat pré-électoral
belge en effectuant des liens entre les enjeux institutionnels et écologiques.
La thèse avancée est que les écologistes peuvent apporter une contribution décisive
à la résolution des défis de l’heure. Non seulement parce que l’urgence climatique
commence enfin à être reconnue. Mais également parce que ce qui fait la spécificité
de l’écologie politique depuis sa genèse dans la seconde moitié du XXème siècle
1peut nous aider à comprendre et appliquer le « nouveau réalisme » qu’impose
cette urgence.

1 Trente ans de réflexion
Les moins jeunes s’en rappellent, l’écologie devient un courant politique structuré
au courant des années ’70, peu après la première crise du pétrole, au croisement
des limites de la croissance et de la critique de la société industrielle. Elle se
constitue progressivement en alternative aux courants qui dominent la scène
publique en Europe depuis plus d’un siècle : le libéralisme, le socialisme et la
démocratie chrétienne.
Mais ce qu’on a entretemps un peu oublié, c’est que son originalité radicale ne
tient pas seulement dans la défense de l’environnement. C’est aussi la défense et la
promotion de la sphère autonome, c’est-à-dire de toutes les activités que mènent
2les individus en dehors des logiques du marché et de l’Etat . Cela ne veut pas dire
que les écologistes sont absolument contre le marché et l’Etat, même si cela peut
arriver. Cela signifie qu’ils veulent promouvoir les relations de coopération
gratuite entre les êtres humains et qu’ils ne veulent pas laisser toutes les relations
humaines dominées par des rationalités étatiques ou marchandes. Leur conviction,
formulée de manière plus ou moins structurée, c’est que sans encadrement strict, le
marché et l’Etat accroissent leur emprise partagée. Et que, ce faisant, ils maltraitent
autant la nature que les êtres humains, leur qualité de vie et ce qu’on appelait alors

1 Voir « Pour un nouveau réalisme » par Reinhard Loske, député vert au Bundestag (voir la
traduction de ce texte sur www.etopia.be)
2 Il s’agit évidemment d’une reconstruction a posteriori. Mais elle correspond bien à une
cohérence interne qui se dégage du fourmillement d’idées qui a marqué la naissance de
l’écologie politique. Voir à cet égard le philosophe Philippe Van Parijs dans « Impasses et
promesses de l’écologie politique », un texte de 1991, téléchargeable sur ww.etopia.be 21 Page 3
3la convivialité, dans la foulée de la pensée d’Ivan Illich qui reste encore
aujourd’hui d’une brûlante actualité.
A l’époque, les écologistes et tous ceux qui partagent leurs idées, bien au-delà des
partis verts, défendent simultanément l’environnement, la convivialité, la sphère
autonome contre le productivisme et le règne illimité de la technique. Ils pensent
que si le développement de la sphère autonome n’est pas le remède absolu contre
les dévastations de la société et de l’environnement, il peut être totalement
compatible avec lui. La sphère autonome n’est pas dans le PIB. La croissance du
PIB, c’est la croissance de la sphère hétéronome. Si la sphère autonome se
développe, cela n’a quasiment pas d’impact négatif sur l’environnement. Ce n’est
pas vraiment le cas de la sphère étatique et de la sphère marchande dont les usages
incontrôlés de la technique marquent sinistrement l’histoire du XXème siècle, de
Nagasaki à Tchernobyl en passant plus récemment par l’utilisation massive et
destructrice des carburants fossiles.
Dans les années ’70, la menace climatique n’est pas encore à l’ordre du jour. Mais
les écologistes, comme d’autres, sont déjà convaincus que ce qui est en jeu dans
l’évolution de la société industrielle, c’est au minimum le maintien d’une vie de
qualité pour toute l’humanité, c’est aussi éventuellement sa survie pure et simple.
Trente ans plus tard, la crise climatique confère à ces « intuitions » le caractère
d’une réalité qu’on ne peut refouler. Alors qu’il n’y pas si longtemps (et ce n’est
pas tout à fait fini d’ailleurs), les écologistes se faisaient traiter d’ayatollahs verts
quand ils évoquaient ces perspectives, aujourd’hui presque tout l’establishment
politico-économique commence enfin à l’intégrer dans ses discours. « On vous
l’avait bien dit ? » Non. L’heure n’est pas aux règlements de comptes. Mais aux
rapides passages de la parole aux actes, à la construction des coalitions les plus
larges. Il s’agit de prendre au mot tous ceux qui sortent du film d’Al Gore et qui se
posent la question du « Que faire ? » en les invitant à revoir une série de certitudes
sur lesquelles nos sociétés et les idéologies classiques se sont construites. Tout
indique en effet que ce sont ces certitudes qui nous ont engagés dans l’impasse qui
se dessine avec netteté aujourd’hui et que ce sont elles aussi qui rendent si difficiles
et si lentes les réactions qu’exige pourtant une situation critique.

2 Une accélération de la prise de conscience
Mais avant tout, que nous dit le succès du film d’Al Gore de la situation actuelle de
la prise de conscience écologique ? Son premier résultat objectif est qu’en Belgique,
comme dans d’autres pays industrialisés, la question climatique a cessé d’être
abordée par les seuls écologistes et par les défenseurs de l’environnement. Elle est
devenue un enjeu politique important voire majeur, du moins dans les discours.

3 « Le passage de la productivité à la convivialité est le passage de la répétition du manque
à la spontanéité du don. La relation industrielle est réflexe conditionné, réponse stéréotypée
de l'individu aux messages émis par un autre usager, qu'il ne connaîtra jamais, ou par un
milieu artificiel, qu'il ne comprendra jamais. La relation conviviale, toujours neuve, est le fait
de personnes qui participent à la création de la vie sociale. Passer de la productivité à la
convivialité, c'est substituer à une valeur technique une valeur éthique, à une valeur
matérialisée une valeur réalisée. La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation
de production au sein d'une société dotée d'outils efficaces. Lorsqu'une société, n'importe laquelle,
refoule la convivialité en deçà d'un certain niveau, elle devient la proie du manque; car
aucune hypertrophie de la productivité ne parviendra jamais à satisfaire les besoins créés et
multipliés à l'envi ». (Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1972). 21 Page 4
En Belgique, après d’autres pays européens comme la Grande-Bretagne ou la
Suède, nous en arrivons au point où nous commençons à savoir collectivement que
le changement climatique provoqué par l’homme est une réalité. Mais cela veut-il
dire pour autant que nous « croyions » possible les catastrophes qu’il va
immanquablement provoquer ? Cela implique-t-il, en conséquence, que nous
entreprenions réellement les changements politiques nécessaires ?
Le philosophe Jean-Pierre Dupuy a thématisé cette distinction importante entre
« savoir » et « croire » en s’appuyant notamment sur la description effectuée par
Bergson des sentiments qu’a suscités en lui le début de la guerre 14-18. Bien que
comme de nombreux autres intellectuels de son temps, le grand philosophe
français ait tenu la Grande Guerre pour hautement « probable », elle lui paraissait
4en même temps comme « impossible », jusqu’à ce qu’elle survienne . Pour
Bergson, l’annonce de l’entrée en guerre a balayé cette impression en un clin d’œil,
avec une simplicité qu’il jugea lui-même déconcertante. « Qui aurait cru qu’une
éventualité aussi formidable pût faire son entrée dans le réel avec aussi peu
d’embarras ? », se demandera Bergson bien des années après le déclenchement du
conflit. Il en ira sans doute de même pour le changement climatique.
A la fin de 2006, nous savons par exemple qu’il est éminemment probable que si
nous ne divisons pas très rapidement par quatre nos émissions de Gaz à Effet de
Serre, nous serons, comme c’est déjà le cas aujourd’hui dans d’autres parties de la
planète, victimes de bouleversements climatiques gravissimes. Cependant nous
n’agissons pas encore en conséquence. Et il est plus que vraisemblable que lorsque
nous serons confrontés à un événement climatique majeur, comme une montée
brusque du niveau des mers consécutive à une accélération subite de la fonte des
calottes polaires, ce passage du probable au réel, nous paraîtra également d’une
simplicité biblique et nous nous demanderons alors, pourquoi nous n’aurons pas
agi pour l’empêcher…
Autrement dit, pour empêcher la catastrophe climatique que nous montre « une
vérité qui dérange », il nous reste non seulement à savoir qu’elle est tout à fait
possible, mais également à tout entreprendre pour l’empêcher dans l’espace de
5liberté qu’il nous reste .

4 Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Quand l’impossible devient certain, p.
11, Paris, Seuil, 2002.
5 Nous devons également nous prémunir d’une forme d’anesthésie par les processus
bureaucratiques: à force de se préparer à la catastrophe, nous risquons de finir par croire
qu’elle a déjà eu lieu. Le roman de Julien Gracq, « Un balcon en forêt » qui décrit la vie d’un
officier français évoque avec précision les pièges du temps de l’attente dans lequel se débat
le lieutenant Grange, dans un petit bunker perdu aux confins des Ardennes pendant la drôle
de guerre. « Sur la carte d’etat-major qui traînait au bord de la table, il pouvait apercevoir de
son lit l’itinéraire de repli défilé que le capitaine Vignaud avait tracé au crayon rouge, et
qu’il devait reconnaître dès aujourd’hui. Mais à ces événements improbables, l’imagination
ne s’accrochait pas. Devant soi, on avait les bois jusqu’à l’horizon, et au-delà ce coin de
Belgique protecteur qui retombait en pan de rideau, on avait cette guerre qui s’assoupissait
peu à peu, cette armée qui baillait et s’ébrouait comme une classe qui a remis sa copie,
attendant le coup de clairon de la fin de la manœuvre. Il ne se passerait rien. Peut-être ne se
passerait-il rien. Grange feuilleta le dossier des pièces officielles, les consignes de combat, les
relevés de munitions, d’un doigt distrait : une pluie serrée de paragraphes doctes, issus d’un
délire ingénieux et procédurier, qui semblaient comptabiliser d’avance un tremblement de
terre, puis il les rangea dans une chemise et les enferma à clef au fond de son tiroir, d’un
geste qui était une conjuration. Cela faisait partie des choses qui, trop minutieusement
prévues, n’arrivaient pas. C’étaient les archives notariées de la guerre ; elles dormaient là en 21 Page 5
3 La lutte contre les changements et les… détournements
climatiques
Cette forme de prise de conscience pourrait se heurter à un certain nombre
d’écueils. Le premier serait de provoquer auprès du plus grand nombre, une forme
de « fatalisme », du genre « après moi le déluge » ou « comme le pire ne peut pas
être évité, autant profiter des quelques années de confort climatique qui nous
reste ». Ce serait en quelque sorte nous comporter comme un patient qui apprend
qu’il a un cancer généralisé et qu’il ne lui reste plus que quelques mois à vivre, en
décidant de « profiter à fond » de nos derniers moments.
Une autre forme de fatalisme basée également sur la croyance en l’impossibilité
d’inverser les tendances actuelles reviendrait à renoncer à la prévention de la
catastrophe climatique et à se contenter d’en réparer les dégâts, par exemple en
constituant des réserves pour financer les travaux d’infrastructures rendus
nécessaires par une augmentation du niveau de la mer voire plus cyniquement à
renforcer les clôtures électriques aux frontières de l’Europe pour endiguer les flux
de réfugiés environnementaux.
Enfin, le plus pernicieux serait de croire que la prise de conscience suffit. Dès lors
que tous les politiques « parleraient » de l’enjeu climatique, la population pourrait
se rassurer et penser que le « problème » est enfin vraiment pris au sérieux et que
des politiques à la hauteur du défi sont mises en œuvre.
C’est sans doute là que réside la limite du film d’Al Gore. En voulant renforcer à
tout prix la prise de conscience de l’impact de l’effet de serre anthropogénique sur
le climat, il ne met que peu l’accent sur les réformes radicales à entreprendre dans
nos habitudes de producteurs et de consommateurs. En ce sens, il pourrait
consolider une tendance du « plus on en parle, moins on en fait », en accréditant
auprès des citoyens l’idée que l’enjeu est pris en main par le politique alors que
dans les faits, les émissions de Gaz à Effet de Serre ne régressent que très
légèrement.
Cette impression permettrait aussi de mettre l’enjeu climatique au service
d’objectifs qui n’ont rien à voir avec l’écologie. Par exemple, des objectifs
budgétaires. En Belgique, le gouvernement violet est coutumier du genre. Il a
notamment fait passer pour écologiques des mesures uniquement destinées à
boucher les trous du budget fédéral, sans provoquer la moindre baisse de la
consommation des énergies fossiles.
Toutes les associations environnementales ont ainsi dénoncé à juste titre
l’escroquerie intellectuelle qu’a constituée la taxe sur les emballages annoncée dans
le cadre du budget 2006 et justifiée par un Guy Verhofstadt un peu secoué par la
projection du film d’Al Gore. Le climat peut également être mis au service
d’objectifs sécuritaires. Des systèmes de tarification des usages de l’infrastructure
routière pourraient ainsi aider à la mise en place de procédures de surveillance de
plus en plus sophistiquées… En bout de course, avec l’arrêt de la construction
politique européenne, on sait où mènent les abus de la légitimation par une cause
considérée pourtant comme juste au départ.

attendant la prescription ; à lire ces pages qui en traquaient l’imprévisible de virgule en
virgule, on se sentait inexprimablement rassuré : on eût dit que la guerre avait déjà eu lieu .»
Voir « Un balcon en forêt », pp. 24-25, Editions José Corti, 1958, Paris. 21 Page 6
4 La fonction cachée du débat sur le nucléaire
Le politique pourrait aussi être tenté (il a déjà commencé) de vouloir sur-protéger
les citoyens en minimisant l’ampleur des changements à accomplir. En insistant
uniquement sur les quelques gestes de base qui incombent au bon citoyen
aujourd’hui: fermer les portes, respecter les limitations de vitesse, acheter des
ampoules basse consommation… Et en passant sous silence la réorientation
complète de la fiscalité, de l’aménagement du territoire et de la mobilité qui
relèvent de sa responsabilité.
On se souvient de la célèbre formule « The american way of life is not negotiable »
utilisée par G.W. Bush pour justifier le refus de son gouvernement d’entrer dans le
protocole de Kyoto… Aujourd’hui, le débat en Europe et en Belgique porte aussi
sur le maintien « du mode de vie », entre ceux qui tentent de nous faire croire que
la croissance de la consommation d’énergie doit pouvoir se maintenir à tout prix
(c’est le postulat de la Commission « Energie 2030 » qui souhaite revenir sur la
sortie du nucléaire au nom de «données scientifiques objectives») et ceux qui
comme les écologistes pensent que la consommation d’énergie ne constitue pas un
but en soi.
« Changer le comportement des gens pour 2030, et à grande échelle, cela me paraît
exclu », a sobrement déclaré Pierre Klees, le président éclairé de cette très
indépendante commission, manifestant par là tout le mépris qu’il a pour les gens
comme pour le progrès. Dans l’arrière-fond de l’offensive des lobbies industriels
et des partis qui comme le CDH veulent revenir sur la sortie du nucléaire, c’est la
peur d’une remise en question des habitudes des Belges qu’on agite, pour laisser
entendre que les écologistes veulent s’en prendre « à notre mode de vie ».
Peu importe que le nucléaire ne représente que 10 pc de la consommation
d’énergie finale en Belgique, ce qui compte c’est de parier sur le conservatisme et la
peur du changement, plutôt que sur le volontarisme et l’innovation. Les seuls
gagnants de ce pari, on les connaît. Par les moyens financiers (et les profits massifs
qu’il concentre), le nucléaire incarne cette emprise conjointe d’un capitalisme de
rente et d’un acteur public centralisé et autoritaire qui en garantit les conditions de
possibilité. On voit ainsi se dessiner une société de clients et d’administrés soumis,
tenus sous la coupe d’un groupe restreint de mandataires « éclairés » pour qui les
conflits d’intérêt entre public et privé ne relèvent plus que de la théorie. La
continuité entre le combat environnemental et la défense et la promotion de la
sphère autonome prend tout son sens dans ce contexte.
Dans le domaine des transports, les bio-carburants jouent un peu le même rôle. Au
dernier salon de l’auto, leur promotion a servi surtout à rassurer le consommateur
qui aurait éventuellement pu être inquiété par la hausse des prix des carburants en
lui montrant que de toutes les manières, une alternative technique au pétrole était
déjà disponible et que la fin de la croissance des déplacements motorisés n’était pas
pour demain. Certes les bio-carburants doivent être développés de manière
raisonnée, comme une alternative aux énergies fossiles mais laisser croire que
grâce à eux il pourra y avoir toujours autant de bagnoles sur nos routes, c’est aussi
démagogique qu’irresponsable. Et c’est surtout catastrophique pour notre qualité
de vie, la beauté de nos paysages et la qualité de l’air.
Bien sûr, nous pouvons et nous devons acheter des frigos A+, isoler nos maisons et
rouler dans des voitures hybrides, mais nous ne pourrons en même temps
maintenir des politiques de dispersion de l’habitat (comme c’est le cas avec la
décision du gouvernement wallon de faciliter la construction dans les Zones 21 Page 7
d’Aménagement Différé), subsidier le transport aérien (via les aéroports wallons)
et prétendre réduire l’empreinte écologique de nos régions.
Dans ce cadre, le débat sur le nucléaire sert essentiellement à reporter l’accélération
des politiques écologiques dont nous avons un besoin urgent, à retarder les plans
d’économies d’énergie et les investissements massifs dans le renouvelable et les
transports en commun. Ici aussi, contre tous ceux qui sont attachés à l’ancien
6monde, il faut tenir pour impérieux le besoin de changer notre mode de vie .

5 Changer de mode de vie : le choix du progrès
Pour les écologistes, son caractère obligatoire ne suffira pas à l’imposer le
changement. Il ne découlera pas seulement d’un fait objectif, mais d’une décision
et pourquoi pas d’un désir : d’une logique de vie autant que d’une logique de
mort. La climatologie n’est pas un diktat. D’autant que la catastrophe est déjà
certaine pour une partie de l’humanité qui subit aujourd’hui les conséquences du
dérèglement climatique. Mais la combattre ne découle pas d’une constatation
d’experts, même si les climatologues qui travaillent pour l’UNFCC doivent être
écoutés. Le choix qui doit être posé est celui de garantir pour le plus grand nombre
d’êtres humains, aujourd’hui et demain, le droit à vivre dans la dignité et la
sécurité.
Il ne s’agit pas d’un choix nostalgique pour un monde préservé des ravages de la
civilisation. Le point de vue écologiste se fonde sur une critique de part en part
moderne de la modernité. Les verts sont résolument modernes. Ils ne souhaitent
pas le retour à une société communautaire où l’individu s’efface devant le collectif
et obéit à des autorités qui ne tiennent leur pouvoir que de la seule tradition. Ils ne
renient pas l’évolution technique, mais veulent l’apprivoiser politiquement, en
faisant intervenir la démocratie dès la genèse des démarches scientifiques… Vaste
chantier qui ne remet pas en cause la science, mais seulement l’occultation des
choix techniques qu’elle revendique au nom de sa soi-disant autonomie qui
souvent cache un asservissement aux logiques purement marchandes ou militaires.
Il ne s’agit pas d’abandonner le projet de la modernité, mais d’en garder l’exigence
de progrès, d’égalité et d’universalisation et d’abandonner le mode de
7développement invivable qu’elle s’est donné . Ici aussi une lecture critique d’Illich
peut nous aider à comprendre en quoi des choses qui sont conçues et produites
pour assurer le bien-être de l’humanité se retournent contre ceux qu’elles sont
censées aider à mieux vivre.
Autrement dit, le monde contemporain n’est pas moderne. Entrer en voiture le
matin dans Bruxelles, Liège ou Namur, c’est faire l’expérience concrète de ce
qu’Illich appelle la contre-productivité : un système de « transport » complètement
inefficace qui prend en otage non seulement toute une ville, ses habitants et ses
travailleurs mais également toute une économie. Nous mettrons du temps à
désintoxiquer notre société et notre économie de la voiture, à sortir du monopole

6 «Tout nous porte à penser que nous ne pouvons étendre indéfiniment, ni dans le temps ni
dans l’espace, le mode de développement qui est actuellement le nôtre. Mais remettre en
cause ce que nous avons appris à assimiler au progrès aurait des répercussions si
phénoménales que nous ne croyons pas ce que nous savons pourtant être le cas. Il n’y a pas
d’incertitude ici, ou si peu. Elle est tout au plus l’alibi. L’incertitude n’est pas l’obstacle, non,
décidément, elle ne l’est pas ». Pour un catastrophisme éclairé, page 144.
7 Pour un catastrophisme éclairé, op. cit p. 30. 21 Page 8
d’un mode de transport qu’un faisceau de décisions politiques et économiques ont
constitué.
Effectivement, cela pourra commencer par des « petits gestes ». Faire à pied ou à
vélo ou en transports en commun tous les déplacements de moins de cinq
kilomètres (à Bruxelles, cela représente plus de 40 pc de tous les déplacements…).
Peut-être y serons-nous obligés. Mais si nous l’avons prévu ou mieux encore si
nous l’avons choisi, nous pouvons tout mettre en œuvre pour rendre ce choix le
plus agréable possible. Ce choix positif, celui d’une ville libérée, où l’on respire et
où les habitants réapprennent à se parler, peut être expérimenté et valorisé comme
le montrent les « Journées sans voiture ».
Nous réapprendrons également à faire le choix d’une mobilité conviviale, où nous
partageons nos voitures quand nous ne pourrons absolument pas nous en passer.
La mobilité n’est pas seule concernée. Le choix d’un autre mode de vie, plus
agréable et plus coopératif, on le trouvera à des tas de niveaux de notre vie sociale :
dans le logement, avec la multiplication des « quartiers durables » qui allient
qualité de vie, convivialité et sobriété énergétique, dans l’alimentation, avec le
développement de l’agriculture bio, du « Slow food », de la préférence absolue
accordée aux produits locaux…

6 Après trente ans de réflexion, trente ans de changement ?
èmePeut-être les historiens verront-ils un jour le dernier quart du 20 siècle et le
èmepremier quart du 21 siècle comme deux pages capitales du grand (et beau) livre
de l’aventure humaine. D’un côté, 1970-2000, de l’autre 2000-2030. Sur la page de
gauche (sans rapport avec la tendance politique…), trente ans pour prendre
conscience, sur celle de droite, trente ans pour tout changer.
Bien sûr, c’est une caricature. Mais elle vise à nous faire quelque peu méditer sur ce
8que Pierre Radanne appelle le « lâche désir d’amnésie » qui s’est emparé d’une
société qui, après le premier choc pétrolier (1974), avait découvert d’immenses
gisements d’économies d’énergie dans les bâtiments et les transports mais qui ne
les aura quasiment pas exploités.
Cette même amnésie a enfoui les alarmes du Club de Rome sur les limites de la
croissance (le rapport Meadows qui modélise ces limites et prévoit un arrêt
èmebrusque de la croissance dans le courant du 21 siècle lui est remis en 1972)
comme des prophéties aux fondements scientifiques douteux, dès que le prix du
baril s’est mis à redescendre.
Hasard historique ou coïncidence intéressante, l’année suivante, en 1973, Ivan
Illich dans « Energie et équité » faisait le lien entre la consommation d’énergie et
les rapports sociaux régnant dans nos sociétés en expliquant que « plus que la soif
9de carburant, c’est l’abondance d’énergie qui a mené à l’exploitation » . Il invitait
alors l’humanité à prendre la voie d’une nouvelle maîtrise de la question
énergétique, non pas dans l’optique d’une accumulation menant à une

8 Pierre Radanne, Aimer ce siècle, Revue Etopia N°2, page 16, Namur, décembre 2006.
9 “Pour que les rapports sociaux soient placés sous le signe de l’équité, il faut qu’une société
limite d’elle-même la consommation d’énergie de ses plus puissants citoyens ». « En deçà
d’un seuil déterminé d’énergie par tête, les moteurs améliorent les conditions du progrès
social. Au-delà de ce seuil, la consommation d’énergie augmente aux dépens de l’équité .»
Energie et équité, www.1libertaire.free.fr/IvanIllich50.html 21 Page 9
consommation ultérieure plus importante, mais dans la perspective d’un plus
grand respect des « limites inscrites dans les dimensions du corps humain, les
rythmes sociaux et l’espace vital ».
Une fois encore, il serait totalement faux de dire qu’en trente ans, rien n’a été fait,
par exemple pour développer ce qu’on appelait à l’époque une production
« décentralisée » de l’énergie et renforcer l’autonomie de ses usagers à l’égard des
logiques marchandes et industrielles. Mais le temps est peut-être venu de se
demander si tout au long de cette période, nous avons été collectivement assez loin
dans la remise en question de la société industrielle.
Avons-nous à chaque fois tenter d’identifier les « seuils » à partir desquels l’usage
d’une technique devient contreproductive ? Avons-nous réellement interrogé le
désir d’abondance qui nous « travaille », pas pour le condamner comme une forme
coupable de notre « être au monde » (un péché ?) mais pour lui offrir des
alternatives ou pour le dépasser, voire pour le sublimer ?
L’héritage laissé par cette « page de gauche » à ceux qui sont chargés d’écrire « la
page de droite » (ce sont parfois les mêmes) n’est pas léger, notamment en termes
de CO2 envoyé dans l’atmosphère…
Trente ans pour réfléchir, trente ans pour agir : deux pages, comme deux
générations pour écrire l’histoire d’une révolution. Avec quelques questions
lancinantes : ferons-nous mieux ? Et puis plus classiquement, comme lors de
nombre de passage de générations : « de quel droit, cher papa, me demandes-tu de
réussir ce que toi-même, tu n’as pas (vraiment) réussi ? ».

7 L’enjeu politique du rapport à l’avenir
Un jeune écologiste de 2006 objectera au « vieil » écologiste de 1976 qu’un tel
horizon historique (la catastrophe climatique à éviter à toutes forces) n’est pas
vraiment propice aux aventures historiques à mener « le cœur léger» avec la même
griserie un peu irresponsable que celle des manifestants de mai ’68.
Certes il est techniquement tout à fait possible de réussir l’opération de division
par quatre de nos émissions de Gaz à Effet de Serre. Mais comment y parvenir
« politiquement » ? Comment s’y engager et convaincre le plus grand nombre ?
Autant qu’une question de méthode, c’est une question de démocratie et d’histoire
ou plus exactement de rapport à l’avenir.
Au fond de nos engagements politiques, on trouve des visions de l’évolution
historique qui fluctuent elles-mêmes en fonction de nos conceptions des rapports
sociaux. A l’heure du changement climatique, nous devons résister à la tentation
de faire de l’histoire un processus à sens unique… Que ce soit vers la catastrophe
assurée ou vers la survie radieuse. Que ce soit dans le sens de l’exploitation totale
de l’homme et de la nature ou dans celui de son dépassement définitif.
C’est d’ailleurs bien là que réside toute la difficulté de l’utilisation adéquate du
catastrophisme éclairé. Comment éviter qu’il ne devienne le jouet d’une vision
« religieuse » de l’histoire où l’humanité prométhéenne serait forcément « punie »
pour sa démesure et notamment pour ne pas avoir pas respecté la « Loi
supérieure » qu’elle soit divine ou naturelle ? On retrouve du reste une religiosité
comparable à l’œuvre dans la vision gauchiste de l’histoire comme un processus
dialectique dans lequel les contradictions du capitalisme conduisent
inéluctablement à son effondrement et à l’utopie de la société sans classe, même si 21 Page 10
en 2006, il s’agit surtout de contrer les effets dévastateurs du reflux de cette
conscience militante.
10Le philosophe liégeois Edouard Delruelle décrit bien la forme contemporaine de
la conscience tragique pour qui « le sens univoque de l’histoire est celui de la
logique marchande généralisée, de la dictature de l’OMC et des fonds de
placement américains, de la manipulation médiatique et publicitaire, du désastre
écologique annoncé, de l’instrumentalisation de la recherche et de
l’enseignement ».
Loin de cette vision d’extrême gauche, on trouve autant de naïveté quasiment
religieuse dans la pensée économique néo-libérale qui voit les ravages du libre
marché comme un «mal nécessaire » à la production quasiment automatique d’un
plus grand bien collectif. En Europe, aujourd’hui, ces deux courants communient
dans une même pensée du déclin. Les uns entendent résister à la mondialisation
qui en est l’origine, alors les autres voient la cause de ce déclin dans la résistance
qu’on lui oppose.
Entre les deux philosophies de l’histoire, il y a une même manière d’enfermer la
réalité et les hommes dans des rapports violents, une même volonté de prendre
l’histoire à sens unique.
À l’inverse, il est sans doute plus difficile de comprendre que le progrès résulte
autant des actions concrètes menées au quotidien que des grandes décisions
stratégiques. En ce sens, on n’insistera jamais assez sur la pédagogie de l’exemple.
Aujourd’hui, les Européens peuvent se rendre compte au Quartier Vauban de
Fribourg en RFA ou à Beckerich au Luxembourg que le développement durable
est d’abord le résultat de la coopération et de l’invention quotidiennes des gens
avant d’être le fruit de plans conçus dans les cabinets ou les services d’études.

8 Un nouveau réalisme, ça veut dire quoi ?
Si elle n’était pas grave, les Verts pourraient ironiser sur la situation dans laquelle
nous nous trouvons. N’a-t-on pas constamment mis en doute leur utilité
historique ?
Ce discours a connu au moins deux versions, d’ailleurs contradictoires. Première
version : on n’a plus besoin des verts ; l’écologie, tout le monde désormais s’en
occupe, il y a des lois et des ministères de l’environnement de même que des
accords internationaux sur le développement durable. Seconde version : l’écologie
ne suffit pas à justifier un courant politique distinct des grands courants existants.
Les Verts n’ont d’ailleurs pas entièrement résisté à cette lecture : ils ont voulu
devenir « généralistes », en oubliant parfois que la défense d’une société conviviale
et celle de l’environnement constituaient les deux faces d’une même approche
générale du monde, irréductible au socialisme ou au libéralisme.
Mais s’ils ont un peu délaissé la sphère autonome et la convivialité, ils ont
entretemps alourdi leur boîte à outils conceptuels, notamment avec un concept de

10 « Le tragique ne croit ni à la possibilité de transformer ce monde-ci, ni à la possibilité de le
fuir (…). Son attitude est celle d’un refus intramondain du monde : le tragique dit à la fois
oui et non au monde : oui = vivre dans le monde, agir, s’engager ; non = refuser tout ce qui
fait le caractère mondain du monde : le compromis, l’ambiguîté, « l’anarchie de clair-
obscur ». Extrait d’un texte publié en 2007 sur www.etopia.be “Faut-il prendre le politique
au tragique?”

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