Indéminisation des Juifs du Maroc. Des historiens israéliens contestent l’accord signé avec l’Allemagne

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Indéminisation des Juifs du Maroc. Des historiens israéliens contestent l’accord signé avec l’Allemagne par Yigal Bin-Nun, historien Mes collègues historiens du Maroc moderne et de sa communauté juive, les Professeurs Laskier, Tsur et moi-même, nous estimons que l’accord signé entre le bureau israélien de la Claims Conference et le gouvernement allemand ne reflète en rien la réalité au Maroc durant la guerre et va à l’encontre des faits historiques. --------------------------- Un an et demi est passé depuis que la Claims Conference annonça la décision d’indemniser les Juifs du Maroc qui furent limités dans leur droit à la libre circulation. La Claims Conference est une fédération d’organismes juifs fondée en 1951 pour défendre les revendications de dédommagement des victimes juives et des survivants de l'Holocauste. Son siège se trouve à New York. Une requête fut adressée dernièrement au bureau israélien de cette institution lui demandant de fournir des détails sur le sort de milliers de dossiers déposés par des sexagénaires. Toutes les tentatives de la part des intéressés d’avoir des nouvelles concernant leur revendication à l’indemnisation sont restées sans réponses. Á ce jour il semble que personne n’ait été dédommagé. Le bureau israélien de la Claims Conference avait promis la somme de 2556 Euros aux Juifs marocains nés jusqu’en aout 1943 et qui furent discriminés dans leurs « droits à la circulation ».
Publié le : vendredi 4 janvier 2013
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Indéminisation des Juifs du Maroc. Des
historiens israéliens contestent l’accord
signé avec l’Allemagne

par Yigal Bin-Nun, historien
Mes collègues historiens du Maroc moderne et de sa communauté
juive, les Professeurs Laskier, Tsur et moi-même, nous estimons
que l’accord signé entre le bureau israélien de la Claims
Conference et le gouvernement allemand ne reflète en rien la
réalité au Maroc durant la guerre et va à l’encontre des faits
historiques.
---------------------------
Un an et demi est passé depuis que la Claims Conference annonça la décision
d’indemniser les Juifs du Maroc qui furent limités dans leur droit à la libre
circulation. La Claims Conference est une fédération d’organismes juifs
fondée en 1951 pour défendre les revendications de dédommagement des
victimes juives et des survivants de l'Holocauste. Son siège se trouve à New
York. Une requête fut adressée dernièrement au bureau israélien de cette
institution lui demandant de fournir des détails sur le sort de milliers de
dossiers déposés par des sexagénaires. Toutes les tentatives de la part des intéressés d’avoir des nouvelles concernant
leur revendication à l’indemnisation sont restées sans réponses. Á ce jour il
semble que personne n’ait été dédommagé.
Le bureau israélien de la Claims Conference avait promis la somme de 2556
Euros aux Juifs marocains nés jusqu’en aout 1943 et qui furent discriminés
dans leurs « droits à la circulation ». Des milliers d’intéressés avaient rempli
des formulaires officiels du gouvernement allemand qui devait décider du sort
de chaque demande.
Dès la publication dans la presse de ce projet d’indemnisation, trois historiens
israéliens Michael Laskier de l’Université de Bar Ilan et Yaron Tsur de
l’Université de Tel Aviv, et moi même, tous les trois spécialistes de l’histoire
du Maroc contemporain et de sa communauté juive s’étaient adressés, le 15
septembre 2011, à Hen Yurista, directeur du bureau israélien de la Claims
Conference pour lui demander de réviser l'accord avec le gouvernement
allemand concernant l’indemnisation des Juifs marocains persécutés pendant
la guerre ou de l’annuler. Dans un courrier qui lui fut envoyé, nous avons
développé les raisons précises pour lesquels cet accord était à nos
connaissances incompatible avec la réalité historique et négligeait les
personnes qui avaient été véritablement discriminées, sans pour autant
appartenir aux critères d’indemnisation.
STATUT DES JUIFS ET DAHIRS
En effet la réalité historique semble incompatible avec les critères de la Claims
Conference. Voici quelques détails sur cette triste histoire : Un dahir daté du
31 octobre 1940 publié par le Résident Général Charles Noguès devait imposer
aux Juifs marocains le « Statut des Juifs » instauré par le gouvernement de
Pierre Laval qui définit les Juifs comme une race et non pas comme une
religion. Ce statut exclut les Juifs de toute profession libérale (enseignants
avocats, médecins, artistes, journalistes, fonctionnaires etc...) et écarte aussi
tous les Juifs de la fonction publique. Ce dahir que le sultan Mohammed ben
Youssef a du signer sous pression de la Résidence et après plusieurs
atermoiements, s’applique aussi bien aux Juifs du Maroc, sujets du sultan,
qu’aux Juifs nés au Maroc ou en dehors du Maroc de nationalités étrangères.
Ces derniers furent particulièrement touchés professionnellement et leurs
enfants renvoyés des écoles françaises.
Un autre dahir daté du 8 aout 1941 prévoyait de procéder à un recensement
général pour obliger les Juifs à faire une déclaration détaillée de leurs biens
qui mènerait à des confiscations et spoliations. Seul le débarquement
américain (Opération Torch) du 8 novembre 1942 mit fin à ce recensement.
Les listes de biens furent souvent brulées par les pachas locaux. Dès le début
de la guerre, le Maroc servit de refuge à de nombreux Juifs fuyant
principalement l’Europe centrale et qui furent accueillis par des volontaires
juifs locaux, avant de rejoindre les Etats Unis.
En outre, un dahir publié par la Résidence Française, relevant du pouvoir de
Vichy allié de l’Allemagne nazie a été publié en ce sens. Ce dahir publié par Xavier Vallat, ancien député de l’extrême droite et Commissaire aux Affaires
Juives, datant du 22 août 1941, déclare que les Juifs du Maroc habitant en ville
dans les quartier européens depuis le 1 septembre 1939 devront quitter ces
quartier et retourner vivre au quartier juif – au mellah. Selon nos sources très
peu de personnes rentrent dans cette catégorie qui n’était pas la plus
discriminatrice envers les Juifs du Maroc.
Le Résident général Noguès cherchant à faire du zèle à cause de l’origine juive
de sa femme, décida d'interner dans des camps de travail tous les « étrangers
indésirables » y compris quelques 2000 Juifs étrangers, certains d’entre eux
engagés dans la Légion étrangère pour combattre l'Allemagne nazie. Le camp
de Bou‘arfa au Sahara oriental où étaient internés Juifs et non Juifs était l’un
des sinistres camps où les conditions de vie étaient des plus dures. Dans un
autre camp, celui de Aïn Béni Matar (Berguent), près de Jerrada, furent
internés 400 Juifs qui subirent des traitements cruels. Même à Boudnib dans
le Tafilalt, berceau de la dynastie royale alaouite, et ville natale du général
Mohammed Oufkir, trois bâtisses de l’armée française servirent de camp de
travail où furent internés des centaines d’Européens parmi eux des Juifs.
Signalons enfin qu’entre 1940 et 1942, le sultan Mohammed ben Youssef fut
contraint de signer à contre cœur les dahir anti-juifs comme il a du signer
même des dahir portant atteinte à son pouvoir (comme le dahir berbère du 16
mai 1930 qui le démunissait de son pouvoir sur la campagne amazigh), afin de
ne pas mettre son trône en danger.
Par contre, la multitude de gestes publics ou discrets qu’il fit en faveur de ses
sujets juifs montre son rejet de l’antisémitisme si répandu chez les résidents
français au Maroc. Les témoignages rapportés par l’historien américain
Robert Satloff soulignent dans son livre Parmi les justes, histoires perdues
dans le long prolongement de l'holocauste dans les pays arabes « qu'il n'y
avait aucune crainte de ces gardes arabes mais plutôt des militaires
encadreurs français ». L’auteur cite « un rapport rendant compte de
nombreux cas de tortures sadiques sur les malheureux prisonniers juifs et
non-juifs, où les seuls étincelles d'humanité venaient des gardes arabes ».
Ignorant toutes ces informations, le directeur de la Claims Conference affirme
qu’il n’existe aucun accord particulier avec le gouvernement allemand
concernant « la shoah des juifs du Maroc ». Son bureau israélien a juste
demandé d’inclure le Maroc dans les accords existants relatifs aux Juifs
d'Europe qui n’ont pas été déportés. En outre il précise que le seul critère
valide pour le droit à l’indemnisation ne repose que sur celui de la "restriction
au droit de circulation" pour les Juifs nés au Maroc nés
jusqu’au 31/08/1943 « Il est important de noter, affirmèrent les trois
historiens dans leur requête au bureau israélien de la Claims Conference, que
ce critère est incompatible avec la réalité historique des Juifs du Maroc
pendant la guerre. Nous voulons en préciser les éléments essentiels :
" LA SHOAH DES JUIFS DU MAROC"
- Le terme « Shoah des Juifs du Maroc » est inexact et trompeur. En aucun cas il n’y a eu de Shoah au Maroc. Au contraire le Maroc a servi de refuge à de
nombreux Juifs fuyant l'Europe. En outre quelques centaines de Juifs de
nationalités étrangères ont été envoyées dans les camps de travail par les
Français vichystes à Bou Arfa mais de là à parler d’extermination la différence
est grande. De toute façon aucun Juif marocain n’a été déporté du Maroc vers
les camps de la mort. L’utilisation de ce terme porte atteinte au terme de
Shoah et risque d’encourager des attitudes négationnistes.
- Il y a eu des persécutions contre les Juifs du Maroc pendant la guerre mais la
restriction au droit de circulation n’était pas la discrimination la plus
importante mais plutôt la plus marginale. Ce n’est pas l’occasion d’énumérer
ici les décrets (dahir) discriminatoires dont ont souffert plusieurs Juifs du
Maroc, signés par le roi Mohamed Ben Youssef sous la pression du résident
général Charles Noguès, représentant du gouvernement de Vichy au Maroc.
Mais il est évident que de nombreux Juifs du Maroc ont été discriminés et ont
perdu leur emploi et leur statut professionnel, surtout dans les professions
libérales : médecins, avocats, experts comptables, artistes et fonctionnaires.
Cette discrimination était douloureuse et blessante mais le gouvernement
allemand et la Claims Conference ont préféré totalement l’ignorer.
- Le gouvernement allemand a accepté la requête de la Claims Conference
d’indemniser, après si longtemps et par des sommes dérisoires, les Juifs du
Maroc nés jusqu’au 31/8/1943 considérés comme discriminés dans leur droit
à la circulation suite à un dahir (décret) qui n’a pratiquement pas été appliqué.
Cette atteinte au droit à la circulation est bien moins cruciale par rapport aux
nombreux Juifs qui ont perdu leur emploi ou de jeunes élèves juifs chassés
des écoles françaises conformément au décret du numerus clausus.
- Cette décision est pour le moins surprenante et soulève plusieurs questions :
pourquoi le gouvernement allemand a-t-il décidé d’adopter ce critère et non
pas ceux qui reflètent la situation réelle au Maroc ? Pourquoi tant de
publications de la part de la Claims Conference incitant les Juifs originaires du
Maroc à remplir des formulaires de requête bien qu’il soit évident que selon le
critère en question n’est concernée qu’une infime quantité de Juifs? Est-ce de
cette manière que l’Allemagne et ses anciens alliés pendant la guerre pensent
calmer leur conscience, après si longtemps, tout en dédaignant les faits
historiques ?
- Tenant compte de ces arguments, nous pensons que la décision du bureau
israélien de la Claims Conference est une décision erronée et insoutenable,
bien que décidée de bonne foi. Etant donné qu’à votre avis il n’est pas possible
d’exiger un dédommagement collectif en faveur d’oeuvres humanitaires il est
souhaitable que vous révisiez votre décision. Une indemnisation, même très
tardive, pourrait être positive, mais elle nécessite de revoir ses critères et de
les adapter à la réalité des faits et actes subits par les Juifs du Maroc pendant
la guerre ».
Avec mes collègues historiens du Maroc moderne et de sa communauté juive,
les Professeurs Laskier et Tsur nous estimons que l’accord signé entre le
bureau israélien de la Claims Conference et le gouvernement allemand ne reflète en rien la réalité au Maroc durant la guerre et va à l’encontre des faits
historiques. L’unique critère de la restriction au droit à la circulation sur
lequel est basé cet accord n’a presque pas été appliqué. Par contre l’éviction de
nombreux Juifs de leur profession, de l’administration et des écoles qui était
bien plus cruelle n’a pas été prise en compte. En outre plusieurs Juifs
marocains atteints par ces dahir anti juifs pensent que la décision du
gouvernement allemand arrive trop tard et le montant si dérisoire qu’il vaut
mieux rejeter tout accord d’indemnisation individuel. Pour plusieurs c’est un
accord humiliant pour la communauté juive marocaine à travers le monde.
Les Juifs marocains seront ils indemnisés ou ce ne fut qu’une fausse alerte de
la part de la Claims Conference ?
2 janvier 2013

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