Loi Veil – de l'avortement de désespoir du cœur à celui de la tyrannie de l'ego roi : « c'est mon corps et j'en fais ce que je veux »

Publié par

Loi Veil – de l'avortement de désespoir du cœur à celui de la tyrannie de l'ego roi : « c'est mon corps et j'en fais ce que je veux » Récemment a eu lieu la commémoration de l'anniversaire de la légalisation de l'avortement en France. Ayant eu moi-même jadis à faire ce choix la mort dans l'âme, je ne peux que saluer l'existence de cette loi et me joindre à la célébration de cet anniversaire – ou disons simplement au moins en reconnaître les vertus circonstancielles liées au monde de fous profondément malade et corrompu qui est le nôtre, parce qu'il ne me paraît personnellement pas pensable d'acclamer la mort, simplement de pointer du doigt la possibilité offerte par une société meurtrière et destructrice permanente des humanités en son sein par création constante de précarité et de désespérance la possibilité d'un hypothétique moindre mal en la matière.
Publié le : dimanche 4 janvier 2015
Lecture(s) : 12
Nombre de pages : 13
Voir plus Voir moins
Loi Veil – de l'avortement de désespoir du cœur à celui de la tyrannie de l'ego roi : « c'est mon corps et j'en fais ce que je veux »
Récemment a eu lieu la commémoration de l'anniversaire de la légalisation de l'avortement en France. Ayant eu moi-même jadis à faire ce choix la mort dans l'âme, je ne peux que saluer l'existence de cette loi et me joindre à la célébration de cet anniversaire – ou disons simplement au moins en reconnaître les vertus circonstancielles liées au monde de fous profondément malade et corrompu qui est le nôtre, parce qu'il ne me paraît personnellement pas pensable d'acclamer la mort, simplement de pointer du doigt la possibilité offerte par une société meurtrière et destructrice permanente des humanités en son sein par création constante de précarité et de désespérance la possibilité d'un hypothétique moindre mal en la matière.
J'ai vu, à l'occasion de cette commémoration, fleurir des statuts Facebook qui la célébraient eux aussi, mais dans des propos et dans un esprit autrement plus contestables moralement qui m'ont profondément heurté (presque dans ma chair, si j'ose m'exprimer ainsi sur le sujet) et que j'estime, pour certains, foncièrement choquants et révoltants même s'ils ne font que reprendre mot pour mot, dans l'inconscience et dans l'inconséquence générale couramment enseignées et pratiquées, la doxa officielle et les idées vérolées qui nous sont vendues et apprises comme étant normales, justes et légitimes à penser et à professer sur la question – et, en cela, on est beaucoup plus dans des mécanismes de conditionnement que de réflexion rationnelle véritable. Etant donnée mon histoire personnelle, je ne peux m'empêcher de réagir à cela. Il y a quelqu'un qui n'a pas eu l'occasion d'être non pas au monde (parce qu'il y était déjà bel et bien même si c'était à l'intérieur d'un ventre féminin), mais à la lumière du jour du fait de mon choix et à qui je le dois. A celui que j'ai refusé de laisser vivre et venir à ce monde de merde et de fou parce que je ne savais pas moi-même comment m'en dépêtrer – et que j'ai condamné à la mort en conséquence pour ne pas me condamner moi-même à ce que j'appréhendais à tort ou à raison comme étant la future cessation de ma propre vie au profit d'un mode d'abnégation, d'aliénation et de survie qui est une forme de mort, donc. Je le lui dois, parce que les propos auxquels ce texte réagit sont porteurs de cette inconscience basée sur la négation pure et simple (et sans concession) de ce qu'il fut – ou, pour être plus précis, de CELUI/CELLE qu'il fut –, et de l'annihilation non seulement physique mais aussi idéologique, intellectuelle et conceptuelle de son être – une inconscience dont je ne condamne pas les auteur(e)s pour en avoir moi aussi été pétri en mon temps et dont je remercie la vie de me l'avoir enlevée même si ce fut au prix d'une extrême douleur aux allures de véritable arrachement que je n'ai pas fini de porter mais dont je ne voudrais pour rien au monde me voir soulagé si le prix à payer en condition de ce soulagement est l'acceptation de mon adoption et de ma participation à cette légèreté et à cette inconséquence généralisées et aveugles concernant cette question extrêmement lourde, complexe, problématique et chargée.
Comme mentionné précédemment, j'ai eu recours avec ma compagne de l'époque à l'avortement légal à l'âge de 24 ans, et je ne peux donc, dès lors, que célébrer moi-même l'existence de cette loi puisque j'en ai profité. Ce fut l'une des pires choses qu'il m'ait été donné de faire de toute ma vie, l'un des pires moments que j'ai eus à traverser et l'une des plaies les plus profondes dans ma mémoire personnelle qui continue parfois (quoique de plus en plus rarement) de se rappeler à mon triste souvenir en culpabilité, treize ans plus tard – parce que oui, mille fois oui, il y a bien une chose dont je suis coupable, malgré tout ce que j'ai pu en dire et tout ce que je pourrais trouver à en redire. Aux circonstances immensément atténuantes, certes, mais coupable tout de même. Et je refuse de me dérober à cette vérité-là – à cet examen de conscience-là, à ce sens des responsabilités-là –, et de me prélasser, et de sombrer, et de céder à cette inconscience et à cette déresponsabilisation-là ! Je suis donc extrêmement bien placé pour connaître et témoigner du désespoir dans lequel on peut se trouver face à la perspective de la venue au monde d'un enfant non-souhaité, surtout lorsque toutes les précautions de contraception ont été prises – ce qui était mon cas. Mais il me
paraît essentiel, crucial de rappeler que c'est bel et bien pour répondre à ce désespoir de couples – et, bien souvent, plus précisément de femmes – face à la possibilité envisagée de la venue au monde d'un enfant que cette loi a été créée. Pour répondre à une détresse parfois étouffante et aux abois et donner des perspectives en issues de secours, aussi tragiques soient-elles, à une impasse qui, en l'absence d'une telle loi, pousse nombre d'entre elles à opter pour des choix qui, non contents, de prendre la vie de l'enfant en cours de formation, mettent aussi en péril la leur. Et la seule existence de ces chiffres montrant que l'on retrouve un nombre voisin d'avortements avec ou sans légalisation de l'IVG avec comme seule différence réelle la présence ou non de conditions sanitaires décentes et d'une prise en charge médicale permettant la survie et la limitation des conséquences corporelles pour la mère suffit à mes yeux à ce que l'existence de la loi ne puisse être remise en question dans l'état actuel du monde et de la société dont les corruptions dans le rapport à l'argent, à la répartition des ressources et à la solidarité sont les premiers grands responsables de la désespérance qui pousse à de tels actes désespérés.
Ce qui m'a profondément choqué ces derniers temps, c'est de voir fleurir et repris en choeur tel un slogan quasi publicitaire – pour ne pas dire tel un refrain entonné par les masses suivant le courant dominant et le La qu'on leur fait chanter sans même aller le questionner – l'argument largement répandu du « c'est mon corps, j'en fais ce que je veux ». Non pas « je suis dans une situation exceptionnelle et extraordinaire, un cas de force majeure justifiant d'avoir recours à des mesures extraordinaires », non pas « j'ai le droit d'être au désespoir et aux abois, de ne pas pouvoir envisager de porter cette venue au monde, de ne pas parvenir à autre chose que de me noyer dans l'angoisse de cette perspective au point de vouloir y mettre un terme brutal, malgré le poids et le prix incommensurablement élevés de cet acte que je ferai payer à un être innocent que je porte en moi – et ce, au point de réclamer le droit que l'on me prenne en pitié, en compassion et en solidarité face à ma souffrance, et que l'on m'aide à accomplir médicalement cette brutalité ». Non, rien de tout cela, ni de près, ni de loin. Pas le moindre commencement de cette conscience-là, de cette tragédie-là, de cette remise en question-là, de ce gouffre-là. Juste moi je, mon nombril et rien d'autre, ma seule volonté moi moi moi – et je vous emmerde. Et au passage, lui(/elle) aussi, l'embryon, je l'emmerde – et pas qu'un peu puisque non seulement je le tue, mais en plus je le nie et j'efface son existence des considérations. Et je le piétine. Je vous emmerde, tous autant que vous êtes, y compris mon hypothétique descendance qui est déjà, en l'état, la chair de ma chair. Parce que moi je. Moi je. Moi je.
« C'est mon corps et j'en fais ce que je veux ». Je suis navré de venir jouer les trouble-fête, faire dissoner ce merveilleux choeur funéraire et égratigner tant d'aplomb à distribuer la mort, de certitude et de confort intellectuel sûr de son bon droit mais non, mille fois non, ça n'est pas ton corps. Ou pour être plus précis, ça n'est pas QUE TON corps ; c'est aussi et même avant toute chose le corps d'un d'autre dont on parle et auquel il est question que tu t'en prennes qui, s'il a beau être EN toi, n'en est pas moins AUTRE que toi – autrement dit, qui n'est PAS toi. EN toi, PAS toi. La nuance est immense. Proprement immense. Incommensurable. Il y a quelque chose dans ton corps qui n'est pas ton corps parce qu'il y a quelqu'un d'autre dedans que toi. Ni ta seule et pure excroissance, ni un vulgaire morceau de chair qui te pousse dans le ventre comme un kyste, ni ta propriété, ni ton instrument, ton objet ou ta chose, ni ton caprice à prendre ou à laisser au gré de l'humeur du moment. Quelque-chose qui est déjà quelqu'un, et qui est donc bien plus qu'une simple paire de chaussures que tu pourrais choisir sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit de consommer maintenant, plus tard ou jamais. Quelque chose qui est bien plus qu'un simple grain de beauté dont il te reviendrait la seule, pleine et entière décision de le garder ou de te le faire ôter suivant que cela te sied ou non. Un AUTRE que toi, dans toute son altérité, dans toute son individualité et dans toute la valeur que lui confère la vie sensible qu'il incarne et qui l'habite, au corps certes en développement mais néanmoins aussi en ETAT. Au passage, ô combien il est moralement aberrant et intellectuellement insultant, cet argument auquel j'ai commencé par croire moi-même du degré d'incomplétude de formation
corporelle de l'être qui lui vaut cette dénégation de son statut d'Être à part entière : l'enfant né l'est aussi, en développement et donc partiellement inaccompli corporellement, et ce jusqu'à la fin de sa croissance (autrement dit, pas qu'un peu) ; il est bien évident qu'il n'en demeure pas moins un être en soi, tout en développement et en construction qu'il soit. Si l'on devait attendre qu'un corps soit mature et cesse d'être en transformation pour considérer celui qui y siège – et qui demeure le seul à qui ce corps devrait appartenir – comme quelqu'un, c'est le droit de l'enfant et de l'adolescent dans son intégralité qui serait à éradiquer sur le champs. Belle manifestation de conscience et d'éveil que voilà, chez celui/celle qui ferait bien mieux de commencer par se poser la question de son propre degré (objectivement profondément perfectible) d'accession à la réception intelligente et sensible du monde que l'on nomme précisément conscience avant de nier celle des autres – parce que pour le coup, peut vraiment mieux faire ! Dans le cas contraire, celui de l’acuité, de la lucidité et de la reconnaissance minimale du fait que quelqu'un a beau être en cours de développement, il n'en demeure par moins quelqu'un, il est bien évident que ça n'est pas à l'instant de l'expulsion utérine nommée naissance qui représenterait l’alpha et l'omega de toute considération portée à cet être qu'il gagne cette propriété et qu'il passe en l'espace d'une minute du néant informe à l'être formé – si tant est qu'il y ait un sens et une pertinence à essayer de quantifier ce moment du passage du tas de cellules à ce qui mérite d'être désigné comme étant quelqu'un dont il serait bon de commencer par démontrer que son acte de naissance n'est pas la fécondation pure et simple, ni plus, ni moins ; bon courage pour la démonstration, à l'heure où la science découvre qu'un « insignifiant » brin d'herbe ressent et pense lui aussi, à sa façon).
Malheureusement, je ne peux que comprendre cette inconscience et cette aberration de vue quant à l'être prénatal pour les avoir portées moi-même – bien qu'aujourd'hui elles me répugnent et suscitent en moi une aversion et une indignation quasi épidermiques qui, de toute évidence, transpirent dans mes mots ; je ne peux néanmoins oublier ni ne pas reconnaître que ce sont là les ténèbres d'ignorance dont je viens – et que je n'en suis pas fier. C'est celles dans lesquelles on nous éduque et on façonne nos mentalités sur cette question (comme dans tous ces domaines où l'on veut nos voir nous comporter en consommateurs nombrilistes inconséquents parce qu'inconscients de la portée meurtrière de leurs actes) : l'éradication et le refus de reconnaissance de la plénitude d'être de l'enfant au profit de sa réduction à un vulgaire tas de cellules sans âme ni conscience, une programmation corporelle en marche, presque une pure machine (voire un gadget) physiologique en train d'être fabriqué dans une usine matricielle de chair – comme elle le sera demain dans des usines et matrices de fer sans que cela ne choque non plus –, voilà ce que l'on nous inculque et ce que l'on veut nous voir penser. Un objet de chair, mais un objet tout de même, vide et creux comme une coquille attendant que je ne sais quelle magie de l'atome y insuffle à un instant décidé et décrété de manière grossière et arbitraire par notre connaissance scientifique imparfaite et parcellaire l'individualité, la singularité et la conscience. Quand j'ai appris la nouvelle de la grossesse de ma compagne de l'époque, c'est de là que je suis parti, de ce stade d'aveuglement et de méconnaissance-là – et pour moi l'avortement pouvait n'être qu'une espèce de formalité malgré tous les désagréments corporels engendrés. Heureusement, la vie s'est chargée de m'ôter mes oeillères, de m'en faire aussi un désagrément de l'âme et de me ramener avec brutalité et par la morsure du réel à la réalité et à la véritable ampleur de ce qui était en train de se passer. J'ai appris tout d'abord qu'il y avait déjà un cœur qui battait dans ce petit corps que j'envisageais de balayer. Minuscule ventricule, certes, mais le battement était là. J'étais déjà un peu ébranlé dans mes convictions, mais tout de même encore à peu près rassuré : je voyais l'embryon non plus comme un tas de cellules en formation mais néanmoins, dans le pire des pires des cas, comme une chose en cours d'accession à l'état d'être pas encore atteint et dans une espèce de coma prénatal qui lui ôtait toute sensibilité, réceptivité et interaction au monde – tout ce qui pouvait faire de lui un « quelqu'un » véritable, plein et entier, et qui pouvait poser problème à l'idée de s'en débarrasser. Puis j'ai appris que le corps bougeait, déjà, qu'il était déjà animé de minuscules mouvements et spasmes, que le système nerveux, lui aussi à l'état embryonnaire, était déjà en place, cerveau naissant compris. Et là, le doute n'était plus permis, ni les mauvaises excuses de bonne
conscience, ni les discours fuyant qui jouent à cache-cache avec les concepts et avec les calendriers, parce qu'on ne bouge pas quand on est dans le coma – pas plus qu'un tas de cellule n'a de cœur qui bat. Pour en être capable, il faut être, dans le pire des cas, non pas dans le coma, mais en sommeil. Et quelqu'un qui dort, c'est quelqu'un (ce qui aussi valable dans le cadre du coma, au passage). Par ailleurs, j'ai appris récemment que la science était en train de découvrir l'existence (visiblement connue par les sagesses asiatiques depuis bien longtemps) d'un second cerveau dans la zone du ventre, plus intuitif que véritablement rationnel, et que celui-ci est, chronologiquement, le premier à se développer dans l'embryon, bien avant celui que nous connaissons. On peut donc plus que suspecter qu'à la 8e semaine de développement de l'embryon représentant la limite légale de l'IVG, c'est à un individu intuitif et réceptif depuis un certain temps déjà que l'on a à faire.
En résumé et en conclusion, un être en (demi ?) sommeil prénatal, mesdames et mesdemoiselles « moi je et j'emmerde la Terre entière (même si c'est mon propre enfant) qui n'existe pas à part moi (ou en tout cas qui existe si peu et surtout bien bien après moi (je, d'abord)) », voilà ce qu'il y a dans ce corps et qui, s'il est en vous, dès lors, n'est pas vous. Navré, vous qui réclamez comme un droit inaliénable la toute propriété pleine et entière de votre matrice et de tout ce qui aura le malheur de s'y trouver sans autre considération que ce « je veux », mais cet autre cœur qui bat n'est pas le vôtre, ces autres membres qui bougent ne sont pas les vôtres et ce ne sont pas votre système nerveux ni votre pensée – ni votre sacro-sainte et omnipotentevolonté– qui les font bouger. Il y a QUELQU'UN d'autre EN vous – et si ce deuxième cœur en dessous du vôtre n'est pas le vôtre, dès lors, l'âme qui l'habite ne l'est pas plus. C'est loin de n'être que votre corps, donc c'est loin de ne devoir être que votre choix et votre volonté même si, hélas, la première concernée – bien avant la vôtre et infiniment plus encore avant la mienne – n'aura pas l'occasion d'être consultée. Et puisqu'il ne vous appartient pas, cet autre que vous, ce corps qui est le sien et qui se contente d'être DANS le vôtre ne vous appartient pas non plus, ce qui fait que le vôtre qui en est le réceptacle ne vous appartient, en ce qui le concerne, plus tout à fait non plus. Acclamez ou maudissez la Nature à votre convenance, mais c'est une réalité fondamentale, incontournable et inaliénable de la maternité à laquelle il faut vous soumettre (même si je sais que la notion de soumission à un principe qui dépasse sa petite personne (ce qui représente l'un des fondements de l'humilité, au passage, ) est totalement étrangère à notre triste et sinistre époque qui vous a enseigné l'orgueil de vous protubérances nombrilaires débordantes dont vos mots se font l'écho, l'étalage et l'épanchement), c'est donc une réalité incontournable de la Nature qui veut qu'en cas de grossesse vous n'êtes plus une mais DEUX dans votre corps – et que ça n'est plus, en tout cas plus uniquement votre seul corps dont vous pourriez réclamer le droit d'en faire ce que vous voulez comme bon vous semble sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit d'autre que votre volonté du moment (qui se réduit trop souvent, chez nous autres occidentaux de ce triste siècle naissant, à notre caprice du moment, voire à notre pulsion de l'instant). On peut conspuer cette réalité de la maternité ou y voir un miracle d'une éclatante beauté, mais en tout cas il ne saurait être question de le nier sans faire preuve d'une grande indignité et d'une insupportable indigence morale. Parce que dès que l'autre est sensible et existant, dès qu'il a cessé d'être objet inanimé pour devenir entité et altérité réceptive, il est pleinement Autre, précisément (et ce, même s'il n'est que partiellement accompli et achevé) ; dès lors, il ne nous appartient plus et ne peut être instrumentalisé à notre bon vouloir dans le déni sans appel et sans prise en considération de ce ressenti et de sa sacralité qui est celle de la vie consciente – quel que soit le degré de cette sensibilité et de cette conscience – sans que cela ne soulève de grave questions éthiques de légitimité et d'autorité. Vous qui êtes apologue de la toute puissance de la volonté individuelle (enfin, en tout cas, de la vôtre), vous êtes-vous seulement demandé ce que lui voulait en faire, de son corps, avant de dire que VOUS, vous vous accordiez le droit absolu d'en faire ce que vous vouliez ? Parce qu'a priori, s'il avait les moyens d'exprimer une volonté – ce qui bien évidemment n'est pas le cas, mais le nouveau-né non plus et ça ne nous donne pas tous les droits pour autant –, ça ne serait, à n'en point douter, certainement pas de passer à l'aspirateur utérin jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et la moindre des choses serait de ne pas balayer toutes ces considérations d'un revers de
la main hautain comme si l'éventualité n'avait même pas à être ne serait-ce qu'évoquée et montrer un tel irrespect envers la vie que vous en venez à penser que vous pouvez régler la question de la détruire ou non avec une vulgaire phrase qui fait bien plus office de slogan publicitaire prêt-à-ressortir et prêt-à-l'emploi que de pensée véritable. Et la vie mérite mieux qu'un slogan publicitaire en fondation de sa sentence de mort. Si vous n'avez pas suffisamment de respect pour votre propre conscience pour la réduire à cette si simple (et simpliste) expression, essayez au moins de ne pas en faire de même avec la sienne en la réduisant au néant qui n'a pas sa place dans la réflexion sur le devenir que l'on s'octroie le droit tyrannique et sans partage de lui réserver.
« C'est mon corps et j'en fais ce que je veux ». Entendre ces mots me choque profondément par l'aveuglement, la négation qu'ils contiennent du réel ainsi que des êtres autres que soi et de tout ce qui dépasse le cadre très restreint d'un nombril que je ne peux m'empêcher de trouver décidément fort imbu de sa propre valeur et fort excroissant. Je ne peux m'empêcher non plus d'y voir la marque et la signature détestables à mes yeux d'un symptôme de civilisation bien plus général – une civilisation décadente et en phase de destruction avancée de tout comme d'elle-même – qui est celui de l'avènement du règne de l'ego roi et du moi je – pour être plus précis, du règne de l'individu égoïste purement et exclusivement consommateur et jouisseur dont le pathos est roi et dont le caprice est loi, déconnecté de toute forme de sacré ou de transcendance de sa petite personne. C'est bien ce règne de l'individualisme forcené fils du matérialisme forcené dans lequel on nous baigne pour détruire le tissu social ainsi que la fibre spirituelle de chacun (dont l'un des principes fondamentaux est de nous faire sortir et aller au-delà de nous-mêmes et de nous relier en esprit à tout ce qui nous entoure) ainsi que pour faire de nous des êtres de conscience du monde amoindrie, repliés sur eux-mêmes, sur les moindres circonvolutions de leur petit ressenti personnel, individuel et circonstanciel ainsi que sur la moindre de leur pulsion érigée en absolu existentiel, irresponsables parce que déresponsabilisés de tout, inconséquents jusqu'à l'inconsistance meurtrière parce que déconnectés du reste de la planète ainsi que de l'incidence de nos existence et des conséquences de nos choix sur les êtres qui peuplent cette planète (et un utérus, c'est aussi un endroit de cette planète), dans un culte du nombril posé pour centre du monde et dans une consécration presque exclusive et quasi religieuse de ses moindres désiratas, envies, passades, caprices du moment et pulsions de l'instant posés pour toute loi personnelle, toute perspective de vie, tout fondement de la loi sociétale et du droit, le tout dans un mépris quasi absolu du fait qu'il existe, à côté de ce « moi je » si important et omniprésent, des milliards d'autres « moi » qui, lorsqu'ils n'ont pas le pouvoir de faire valoir leurs propres droits et leur propre existence (ce que l'on appelle les plus faibles ou, métaphoriquement, les sans-voix), sont piétinés et sacrifiés sur l'autel de l'avènement de ce sacro-saint nombril excroissant et dévorateur jusqu'à la négation de l'Autre – aboutissant au mieux à la maltraitance, au pire au massacre, à la destruction indifférente, à l'anéantissement et à l'engloutissement de l'Autre. Société fragmentée jusqu'à l'extrême déliquescence et inconsistance d'électrons libres et de cellules désagrégées et désolidarisées qui n'ont pas de place dans leur référent ni dans leurs comportements et considérations pour autre chose qu'elles-mêmes, où tout se profane puisque rien n'est sacré, voilà la triste réalité de notre triste époque tissée par de si tristes idéologies et cultures du « moi je parce que mon Bon Plaisir, le reste je m'en fous et je vous emmerde » – et la culture est toujours le code génétique d'une civilisation qui y programme sa pleine santé ou sa destruction. Ce qui se passe ainsi au sein du corps social, quand ça se passe à l'échelle du corps biologique et physiologique et que les cellules ne suivent plus une logique générale et globale de bonne santé de l'ensemble pour n'en faire qu'à leur tête et connaître un développement anarchique déconnecté de cet ensemble et du bien général, on appelle cela un cancer. Et au regard de ce qui est en train d'arriver à la planète, on peut dire qu'il est sévèrement en train de généraliser, à l'échelle de l'humanité, et qu'il est plus que temps de mettre un terme aux mentalités et façons de fonctionner cancérigènes et pathogènes en son sein – et ça commence en nous-mêmes, en chacun de nous, moi le premier, par la mise à mort de ce petit « moi je » qui met à mort dans l'indifférence tout ce dont la destruction sied à ses intérêts et à son contentement, tout ce dont l'existence représente un obstacle à
son bon plaisir du moment et à sa jouissance.
Aveuglement autocentré jusqu'au refus de prendre en considération l'Autre et le non-soi que ce soit l'enfant d'Afrique affamé par notre consumérisme et au continent constamment ensanglanté et pillé par nos exigences de confort technologique et matériel, que ce soit le vivant génétiquement modifié, l'animal massacré pour notre contentement de palais, de vêtement ou de divertissement, ou l'enfant en cours de développement dans la matrice maternelle (qui, n'en déplaise à celles qui reprennent ces mots inconscients et meurtriers de la conscience et de la décence en choeur, n'a pas plus à se voir refuser d'être considéré, de toute évidence, comme bien plus, infiniment plus qu'un vulgaire tas de chairs et agglomérat de protéines sans âme ni réceptivité aux stimulis et influences extérieurs pour le meilleur comme pour le pire dont on « fait ce qu'on veut » (bref, comme un « non- être ») que l'animal n'a à se voir refuser d'être envisagé comme bien plus qu'une pure mécanique instinctive elle aussi sans conscience ni ressenti (bref, comme un sous-être) ou que l'enfant d'Afrique comme bien plus qu'un sous-développé dont la souffrance est moins grave que celle d'un Blanc (bref, comme un sous-homme) : ça, ce sont, dans les trois cas, les excuses de bonnes conscience que l'on se donne pour s'octroyer le droit de les piétiner et de les nier dans leurs droits concurrents des nôtres, et la première de ces raisons concernant l'embryon n'a pas plus de valeur que les deux autres). Voilà la façon de se poser dans le monde et d'être au monde qui nous est inculquée, voilà aussi le coeur et le moteur de ces mots qui vont jusqu'à rayer cette existence de celui à naître des paramètres et contingences à prendre en compte dans cette question et dans la perspective d'une résolution et d'une prise de décision potentiellement destructrice et meurtrière. Au passage, il est bon de noter que l'avènement auquel est promis l'être prénatal par nos évolutions politiques, législatives et sociétales qui est celui de la production industrielle et marchande de la procréation avec le choix de l'enfant à la carte sans avoir à le porter pour quiconque est prêt à aligner les billets, il commence là, dans cette choséification, dans cette instrumentalisation, dans cette désacralisation (dont les apologues diront qu'elle n'est que saine démystification) et dans cette aliénation/réduction de l'enfant en cours de développement à un esclave de notre bon vouloir, à un vulgaire réceptacle de notre toute puissante (bonne ou mauvaise) volonté, contenue pleinement dans ce « j'en fais ce que je veux » négateur de ce qu'il est et des égards qu'on lui doit qui, seuls, justifient le fait que non, on n'en fait pas ce qu'on veut et on ne lui fait pas subir ce que l'on veut – pas plus la matrice industrielle de verre et de fer que l'aspirateur intra-utérin. Parce que du « je le tue si je veux » à « je le produis n'importe comment si je veux parce que je ne veux pas abîmer mon sacro-saint joli corps de princesse d'une si odieuse et déformante grossesse », il n'y a qu'un pas. Un tout petit pas – de plus dans l'abominable et l'inhumain. Parce que si on se donne le droit sans aucune considération d'exception d'en disposer comme bon nous semble, de ce petit être, alors après, l'aspirateur ou l'éprouvette et l'usine matricielle, ça n'est ma foi qu'un point de détail.
« C'est mon corps et j'en fais ce que je veux ». Je consomme le sexe et la parentalité comme je consomme un iphone ou une paire de chaussures, je veux je ne veux pas, je prends je ne prends pas, je voulais finalement je ne veux plus, ç'aurait pu être sympa mais là ça tombe mal dans mon calendrier avec mes priorités. Dans le monde où nous vivons et où chacun de nos actes a une incidence sur l'environnement et sur tout le vivant, on n'a pas plus à réclamer le droit de ne prendre en considération que nous-mêmes dans notre volonté de procréer à tout va (autrement dit, de pulluler pour continuer à coloniser et à détruire un peu plus chaque parcelle de cette Terre tyrannisée et aliénée à notre domination sans partage) que dans notre volonté non pas de ne pas donner la vie, mais d'entraver et de détruire la vie pourtant déjà en marche et, partiellement, en état – la nuance est immense ! Précisément parce que dès que la vie est en marche, elle inclut une tierce personne et une nouvelle donnée dans cette équation que l'hymne du tout libertaire du « c'est mon corps et j'en fais ce que je veux » efface purement et simplement et balaie d'un revers de la main sans autre forme de procès. C'est la raison pour laquelle on ne choisit pas d'avorter ou non comme on choisit de prendre ou non une contraception, parce qu'on ne spécule pas sur l'avenir et sur ce qui
n'est pas encore là autrement que de manière virtuelle, imaginative et conceptuelle – mais sur ceLUI qui est DEJA là, en l'état (et non en projection intellectuelle), de manière réelle, concrète, tangible, physique, charnelle, et qui, en cas de choix de non-naissance, paiera une addition salée. La question n'est donc pas tant « est- ce qu'on fait un enfant » mais « celui qui est déjà fait (en partie), celui qui est en cours, qu'est-ce qu'on en fait » ? La nuance est immenssisime – parce que la portée, l'incidence, la conséquence d'une telle décision est toute autre, et entièrement plus, infiniment plus chargée. Et de ce seul fait, l'avortement n'a pas et n'aura jamais à être envisagé comme un moyen de contraception presque comme un autre à ceci près que c'est le dernier chronologiquement, celui du dernier recours. Encore faut-il, pour prendre en considération la différence, sortir de soi et s'ouvrir à à ce qui ne l'est pas (en l'occurrence, à l'Autre).
L'une des seules vertus que je reconnaisse à cette phrase de slogan, c'est d'assumer et de mettre pleinement en lumière l'égoïsme foncier de la décision d'avorter qui est celui qui prévaut dans l'écrasante majorité des cas – et donc de désamorcer l'hypocrisie et les excuses de bonne conscience que l'on entend souvent posées pour présenter l'IVG comme un acte potentiellement altruiste effectué pour l'enfant, en pensant à lui, en partant du principe que les conditions de vie qui pourraient lui être données ne sont pas suffisamment satisfaisantes pour justifier qu'on lui laisse la possibilité d'y accéder. Encore une fois, cela peut être valable dans le cas de la contraception et de l'obstruction à la fécondation – mais certainement pas, sauf exception, dans le cas de l'obstruction à la venue au monde d'un être déjà fécondé et en lequel le processus de la vie est déjà marche. Parce qu'ils sont légions, les humains qui, sur la base d'une donnée originelle présidant à leur venue dans le monde des hommes ressemblant en tous points à une « mauvaise pioche » qui les a vu en baver durant leur enfance, sont parvenus, par génie personnel, force de caractère, puissance de volonté, admirable personnalité et opiniâtreté, à se dépasser, à se sublimer à se construire une destinée décente, digne de ce nom – voire même parfois éclatante et admirable. De ceux qui ont beaucoup souffert, on fait parfois les meilleurs d'entre nous – et parfois, aussi, les pires. Et en laissant l'enfant en développement venir au monde même si la donne de départ semble, sur le papier, peu favorable (voire franchement défavorable), on laisse la place à la possibilité de cette chance-là, de ce talent de la personne là à surmonter et à vaincre les difficultés de la vie, même si ça n'a rien de gagné. On remet entre ses mains à elle et en son pouvoir personnel la capacité de décider en partie de sa destinée. Le choix de la pilule abortive ou de l'aspirateur utérin, lui, règle la question sans autre forme de procès et sans lui offrir cette possibilité d'être le décideur de sa vie et fait du calvaire, du martyre et de la torture pure et simple de l'être en marche non pas un risque et une probabilité importante, mais une certitude avérée, une réalité incontournable et factuelle et une (quasi) absolue évidence. Prétendre que c'est par altruisme que l'on avorte comme cette mère ours de Chine qui, captive et subissant la torture d'une ponction quotidienne de je ne sais plus quel liquide dans son ventre, a décidé de tuer son ourson né pour lui éviter de vivre ce calvaire-là, c'est d'une grande hypocrisie – parce que dans l'écrasante majorité des cas, on n'en est pas là, loin s'en faut. L'euthanasie prénatal qui ne laisse aucun choix ni aucune possibilité à l'Autre n'est pas un acte d'amour de l'Autre – ou alors, allons arracher la tête de tous les SDF par bienveillance au nom de cet argument qui veut que de mourir dans ces atroces souffrances-là est un sort préférable à celui de devoir affronter les difficultés de la vie terrestre au sein de nos sociétés occidentales où l'on n'en est pas non plus à subir au quotidien des tortures dignes du moyen-âge. On mesure bien évidemment, si ce n'est le caractère totalement aberrant, en tout cas les grandes limites de cette logique et les immenses questions et objections éthiques que l'on peut très aisément lui opposer – parce qu'il faut vraiment des circonstances très spéciales et profondément hors normes, un degré de souffrance et d'absence de perspective proprement inouï pour que l'argument soit avéré. Quand on avorte, quoi qu'on en dise et quelle que soit la belle histoire que l'on veuille bien se raconter, c'est pour soi et en pensant à soi qu'on le fait et pour personne d'autre – sauf en cas de situation personnelle absolument extraordinaire qui ne concerne pas 1% des avortées. Oui la vie est dure et ce monde est horrible, et c'est par altruisme que l'on peut choisir de ne pas faire d'enfant. Mais c'est quasiment toujours par
égoïsme que l'on choisit de se débarrasser de celui qui est déjà fait, qui est déjà là (même si c'est dans un ventre) et à qui on choisit de faire vivre avec certitude un immense calvaire du type de ceux dont cet acte est supposé, soi-disant, le préserver. On a le droit de penser à soi – même si on a beaucoup moins celui de ne penser qu'à soi. Le slogan que l'on brandit a ce petit avantage de montrer que l'on est bien dans le premier cas, même s'il a l'immense vice de montrer aussi que celles qui s'en réclament sont bel et bien dans le second.
« C'est mon corps et j'en fais ce que je veux ». En tant que défenseur de la cause animale, je ne peux m'empêcher d'y entendre dans le domaine de la maternité l'(insupportable) argument mille fois entendu, débattu et combattu du « c'est mon assiette et j'y mets ce que je veux (et tu es fasciste si tu trouves à en redire) » dans le domaine alimentaire, du « ce sont mes habits et je porte ce que je veux (et tu es fasciste si tu trouves à en redire) » dans le domaine vestimentaire ou encore du « c'est mon divertissement, ma tradition, ma culture et je fais ce que je veux (et tu es fasciste si tu trouves à en redire) » de la corrida – et qui prétend affirmer la légitimité du droit de disposer de la vie d'autrui parce que l'ego roi en a décidé ainsi, en sa toute souveraine, toute puissante et toute capricieuse sérénissime et suprême volonté. Et bien je suis navré, mais au regard de tout système de valeur un tant soit peu altruiste et moralement défendable, non, vous n'avez pas plus à faire vivre à un être sensible la bonne conscience en poche et l'âme en paix l'abattoir que l'aspirateur intra-utérin. Et à celles issues de la protection animale que j'ai pu voir relayer ce discours et ce slogan, je ne peux m'empêcher de les engager à une réflexion réelle sur la véritable portée de ces mots pour retrouver une véritable et authentique cohérence dans leur approche de la vie sensible et du respect que l'on doit lui réserver. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille prôner l'interdiction de l'IVG comme on prône celle de la corrida, des abattoirs et des fabriques de cuir – parce que la corrida, le blouson ou le steak du désespoir, ça n'existe pas. Mais, en tout état de cause, il apparaît néanmoins plus que nécessaire de refuser que cette question soit abordée avec tant de légèreté, d'inconséquence, d'insouciance, d'indifférence, d'arrogance – et, disons-le tel que c'est, en fait, d'inconsistance. Parce que s'il n'existait pas ces situations de grossesse non-désirée engendrant une telle détresse et un tel sentiment d'être piégé et condamné par la vie qu'il semble qu'il n'y ait pas d'autre recours que de condamner totalement la vie d'un autre pour ne pas condamner la sienne (le but de ce texte n'est pas de discuter cet argument et il est donc tenu ici pour acquis même s'il n'a rien d'une évidence en soi), s'ils n'existaient pas, donc, ces avortements de désespoir qui font de cette intervention une réponse envisageable à un cas de force majeure et qui continuent de donner à l'existence de cette loi une solidité, une légitimité et une relative moralité (et une relative excuse d'y avoir recours), si seuls les avortements de confort parce que « ça tombe mal » et qu'on ne va pas chercher plus loin que cela (ne les niez pas, j'en ai connus) étaient couverts et rendus possibles par cette loi, il serait tout autant justifié que des individus tentent de l'enrayer et de la braver en allant s'enchaîner aux plannings familiaux que ça ne l'est d'aller le faire devant une arène, un laboratoire ou un abattoir comme cela nous arrive. Je répète, j'insiste, je persiste et je signe : tout autant justifié (si – et seulement si – les premiers qui sont très loin du « je fais ce que je veux et je vous emmerde » n'existaient pas).
Durant les jours précédant l'avortement de ma compagne de l'époque, nous avons eu une entrevue à l’hôpital avec l'anesthésiste qui allait être chargé de l'endormir le moment venu. Il a eu, au cours de ce rendez-vous, un comportement proprement détestable et qui suintait littéralement l'hostilité. Il lui a parlé d'un air robotisé et monocorde tout du long, ne m'a même pas accordé un seul regard ni un seul mot et, au moment de dire au revoir, il m'a tendu une main délibérément, ostensiblement et volontairement molle et dédaigneuse en tournant la tête. Il transpirait le jugement, et l'intention toute aussi ostensible de me le faire savoir, sentir et payer. Je fulminais intérieurement, avec l'envie de lui exploser, de lui jeter au visage toute ma souffrance du moment, le calvaire moral que j'endurais et celui infiniment plus grand encore qu'elle endurait, et de lui hurler à la face que je n'étais pas responsable du monde de merde dans lequel je vivais et qu'il lui fallait commencer par me proposer de me donner tous les mois la moitié de son salaire d'anesthésiste afin de me permettre d'élever cet enfant pour que là, et seulement là, il puisse amorcer l'esquisse d'une prétention
personnelle à un quelconque droit d'émettre un avis sur mon choix et de me juger – et qu'à cette seule et unique condition il pouvait sepayer le droitde me juger. Je me suis évidemment tu par égard pour ma compagne qui n'avait pas besoin de cela. Mais j'étais révolté par un tel comportement tellement a priori insensible à la dureté de ce que nous étions en train de vivre et du déchirement engendré auquel nous n'avions nul besoin qu'il rajoute ce poids-là. Je l'ai longtemps détesté de cela, cet homme, probablement parce qu'il allait taper dans la faille de ma propre culpabilité. J'ai eu l'occasion de méditer cet événement depuis, et je ne lui en veux plus. Je comprends cette réaction. Je continue de penser que ça n'est pas comme cela qu'il aurait dû réagir. Mais je le comprends et je ne lui en veux nullement Parce que nous imposons à ces gens quelque chose de proprement inhumain – et nous ne pouvons nous plaindre de recevoir en retour leur inhumanité. Ils ont fait vocation, profession et vœu d'aller dans le sens de la vie, d'accompagner, d'aider, de protéger, de soigner, de guérir et de faire resplendir la vie, et on leur demande, à intervalles réguliers, de l'enlever, de l'obstruer, de la contrecarrer, de la détruire. Et, surtout, on les contraint à voir cela, on leur demande, inconsciemment et par incidence, de vivre en temps réel cela (là où nous nous contentons d'imaginer). Et de porter à notre place le fardeau des images de cette intervention, le fardeau du réel, là où nous n'avons que celui de la projection mentale et du virtuel. Le fardeau de poubelles remplies d'embryons. Certains n'en dorment plus, semble-t-il. Et je les comprends. Et ils nous en veulent. Et je les comprends. Ils n'ont pas raison – mais ils ont DES raisons. Ils ont tort, cependant, d'en vouloir aux désespérés. Probablement beaucoup moins tort, néanmoins, d'en vouloir aux « c'est mon corps et j'en fais ce que je veux (et je vous emmerde) ». Il y a des anesthésistes, des infirmier(e)s, des gynécologues qui en perdent le sommeil, ma petite demoiselle qui ne pense pas à grand chose d'autre qu'à elle-même et qui, en estimant que le choix ne lui appartient qu'à elle-même, estime que les conséquences et incidences ne seront vécues que par elle-même. Et ça n'est pas votre sommeil (en tout cas pas seulement), mais le leur, ma petite demoiselle, qui s'en retrouve flingué. Vous ne devriez pas réclamer de pouvoir en faire ce que vous voulez non plus. Mais ça, évidemment, vous n'y avez pas pensé. Vous n'avez pas beaucoup pensé, d'une manière générale, je trouve, avant de prononcer ces mots bien peu sensés. A pas grande chose d'autre qu'à vous-même, en tout cas.
Récemment, je suis tombé sur un article (http://www.madmoizelle.com/avortement-appris-temoignage-302034) écrit dans une publication virtuelle nommée « Madmoizelle » (« moi » mis en vert, le reste du mot en noir, pour que l'on comprenne que c'est bien de nombril et de « moi je » dont on parle ici), écrit donc par une jeune femme qui avait rédigé un texte à charge sur son avortement qui reprenait le fameux slogan quasi publicitaire, en y ajoutant une tirade sur le fait qu'elle était de toutes ces femmes qui ont eu recours à cette pratique et qui, quand on leur parle de leur souffrance, disent « non, ça va, merci » (on y est à deux doigts du « ça ne me fait ni chaud ni froid »). Elle concluant sur le fait qu'elle était révoltée de voir que l'IVG, au sein de nos sociétés, n'était encore que toléré (sous-entendu comme une chose dont il n'y a pas de quoi faire une fierté) et qu'elle réclamait qu'il soit considéré non plus comme une tolérance, mais comme le plus évident, imprescriptible, absolu et légitime des droits. La seule tolérance n'était pas suffisante, elle était presque scandaleuse d'atténuation de reconnaissance et de bon droit, scandaleuse de n'être que mollement « pour » sans grande motivation, de ne pas sortir les cotillons et les applaudissements – et il fallait y remédier ! La demoiselle voyait là une avancée à venir dans la condition de la femme dont elle semblait militante – de ces militants qui sont capables de vous dégouter d'une cause juste par la dissonance de la façon détestable dont ils la défendent. Désacraliser la maternité au point de la faire passer pour un vulgaire fardeau pénible et pesant dans sa réalisation concrète et insignifiant dans sa portée (et c'est ce qu'elle faisait pour fonder son argumentation) et appeler cela une avancée et un progrès de la vision de ce qui constitue la beauté, la singularité et la grandeur de la féminité, comment est-il possible de dire autant de bêtise ? Affirmer que l'instrumentalisation du corps de l'animal et la réduction de son statut qui permet la vivisection est une avancée de sa condition ne serait pas faire preuve de plus d'intelligence, et expliquer que les cultures orales africaines ne sont pas des cultures à part entière en affirmant incarner l'antiracisme et l'universalisme – et faire la
promotion de la grandeur de l'Afrique – n'aurait pas été un acte militant plus déplorable et contre-productif pour ces deux causes qu'il prétend défendre. Le jour de l'IVG de ma compagne, elles étaient deux dans la chambre d’hôpital à avoir subi l'intervention, toutes deux en pleurs – et je l'étais aussi. La seconde femme était accompagnée de son mari qui était resté impassible et d'un regard un peu bovin et ruminant tout du long (avant-pendant- après). Il m'avait expliqué quand nous avions discuté à part que pour lui ils avaient déjà deux enfants, que c'était suffisant et que donc l'IVG était une évidence – et la (simple) corvée de ce jour – et je pense que bien plus que de ne pas les partager, il ne comprenait, probablement, tout simplement pas tous les épanchements lacrymaux de sa femme éplorée. J'avais le sentiment d'être confronté à un archétype grossier jusqu'à l'outrance – presque à une caricature – du mâle bourrin jusqu'à ce niveau de cécité et d'insensibilité que l'on nomme la bêtise, avec un degré de finesse psycho-émotionnelle et d'empathie proche du zéro absolu et du néant dérisoire. Le féminisme de la « demoizelle » est à la triste image de tant d'autres féminismes qui desservent et dégradent considérablement la femme et sa stature, en amenant par leurs mots et comportements non pas à une égalité de considération des deux sexes qui est la plus naturelle, juste et légitime qui soit, mais à un nivellement par le bas du droit égal (et consommé) pour les femmes d'être aussi bêtes, basses, vulgaires, inconscientes et ordurières que les hommes et de faire partager les pires tares de la masculinité à la féminité en refusant que celle-ci qui pouvait jadis en être préservée, en sa grâce et en sa beauté, reste plus avant dans les nuées à flotter de légèreté au-dessus de ce purin-là (et que la colombe dont la blancheur est un fardeau aille baver avec le crapaud, que diable !). J'ai avorté et je n'en ai absolument rien à foutre – comme un connard de mec ! Certes, sur le moment j'ai physiquement morflé mais au-delà de cela ça ne me fait ni chaud ni froid – comme un connard de mec ! J'y ai juste retrouvé la pêche et l'envie de baiser que l'embryon m'avait ôté et j'en suis ravie – comme un connard de mec ! Voilà en substance quelle « libération, émancipation » de la femme se retrouve ici textuellement incarnée. Triste époque que la nôtre... Le reste du texte était un beau résumé et une magnifique illustration – presque un cas d'école – de tout ce que je viens de dénoncer dans mon article. Je cite : « J’ai expérimenté à quel point, lorsqu’on parle d’IVG, on ne parle de rien d’autre que de notre corps, que de nous. (note : la suite était en caractère gras dans le texte)Tout était mon corps, tout était moi. C’est bien de moi dont je disposais en décidant de bénéficier d’une IVG, pas d’un autre être humain.». Effectivement, nous avons bien compris que c'était de toi dont tu étais en train de parler – ton petit « moi je » dont ta conclusion de cette expérience est que dès le lendemain de l'intervention tu n'étais plus fatiguée, que tu avais retrouvé l'énergie et l'envie de faire des galipettes avec ton copain que la vilaine vilaine grossesse pas marrante t'avait vilainement faite perdre comme tu l'expliquais au début. « J’ai avorté et je peux dire, comme des milliers d’autres : «Je vais bien, merci !». Je sais maintenant à quel point l’IVG n’est pas un problème, mais une solution. ». A quel point l'IVG n'est pas un problème... L'IVG c'est trop cool j'ai retrouvé le méga pepse alors qu'avant rhalàlà toute flagada, l'embryon c'est pas sympa (mention spéciale dans la liste des calvaires endurés durant la grossesses au « un odorat surdéveloppé qui entraînait des nausées dès que je cuisinais de la viande », pauvre bichette, elle est quand même pas facile ta vie !).
Ca mériterait presque un seau d'eau froide sur la tête pour ramener la dmoizelle dans le monde réel et recadrer deux trois idées totalement déconnectées de la réalité – qui ne seraient pas si graves si elles n'étaient pas entachées de tant de sang et de tourment. Juste l'horreur absolue pour celui qui pratique l'intervention et pour l'enfant qui la subit, mais à part cela, l'IVG, pas un problème... Quand on a le respect de la vie, il faut vraiment respirer très fort et savoir calmer en soi le feu de l'indignation qui peut parfois aspirer à devenir dévastateur et incendiaire, mordant et brûlant, pour entendre de tels propos sans avoir envie de distribuer les claques. Je crois que si l'anesthésiste qui m'a jugé et ignoré l'avait vue professer de telles paroles, cette jeune inconsciente (pour ne pas employer de mots plus tranchants et m'en tenir à cet euphémisme dont la douceur atténuée et ouatée est celle d'un morceau de coton), il est probable qu'il aurait déclenché un séisme verbal qui aurait fait trembler la terre sous ses pieds et fait tomber la foudre du ciel sur une tête si
peu remplie d'autre chose que de miroirs. Si irresponsablement, indécemment et criminellement peu remplie d'autre chose que de miroirs (tous les racismes ont, hélas, au sein des populations qu'ils décrient, des gens qui incarnent pleinement les caricatures qu'ils font desdites populations : le sexisme/machisme trouve dans cet article la plus belle illustration (heureusement loin d'être représentative) de ses propres dires, outrances et exagérations). C'aurait mérité un bon coup de tonnerre et un bon taillage de costard pour remettre les idées en places – et les choses à leur véritable place et portée. Je suis navré mais je pense qu'il aurait eu raison de le faire. Parce que pour moi, moralement, on n'a pas le droit de faire subir l'aspirateur et l'arrachement, et le déchirement de la chair jusqu'à ce que mort s'ensuive à un être sensible et dire ensuite « moi ça va, tranquille » (et dès le lendemain, youpi, tagadatsouintsouin!). Et je souhaite à la madmoizelle à qui on doit cet article que ce soit là un mécanisme psychologique d'auto-protection foireux qui ne tiendrait et ne mettrait pas longtemps à s'écailler et à s'effondrer si on grattait un peu, et pas la révélation et l'expression décomplexée d'une nature personnelle profonde qui, en terme de propension à l'empathie qui est l'une des composantes et manifestations fondamentales du cœur – autrement dit, aux yeux des gens tels que moi ayant un système de valeurs dont le cœur est le cœur, l'une des manifestations fondamentales de la qualité, de la noblesse et de la dignité de notre humanité –, serait à mettre au même rang dans le domaine du rapport à l'enfant que celle de l'amateur de corrida, du chasseur ou du producteur de foie gras dans le domaine du rapport à l'animal.
« Moi ça va ». Tant mieux pour vous, petite demoiselle en gravitation visiblement perpétuelle autour d'un univers nombrilo-centré. Sachez qu'il y a un embryon pour qui ça ne va pas fort, lui, par contre. Mais alors vraiment pas fort. Mais évidemment vous ne le savez pas. Sinon vous n'iriez pas aussi bien. Très loin s'en faut. Evidemment, vous n'avez pas conscience – et j'oserais même dire, en la matière et sur cette question, vous n'avez pas DE conscience. Parce que la conscience est lourde, en pareil cas, et vous êtes pétrie de légèreté – autrement dit, d'inconséquence. Je le sais, que vous ne savez pas, parce que moi, à l'inverse de vous, je sais. Et moi, non, ça ne va pas. Plus de 10 ans plus tard, quand je repense à cela, ça ne va pas. Mais alors vraiment pas. Vous ça va. Mais sachez que si ça va, c'est parce que votre inconséquence a pu se bâtir sur une inconscience certes volontaire, mais aussi aidée – en l'occurrence, par la chimie. Du fait de la précocité de votre grossesse, une pilule abortive a fait le travail pour vous, vous avez expulsé la chose indésirée et niée dans les toilettes, tiré la chasse dessus comme vous l'auriez fait sur un vulgaire étron – avec probablement pas plus d'égards au regard de vos mots qu'envers un vulgaire étron – et probablement pas accordé le moindre regard à celui qui y flottait comme votre prose ne contient pas le moindre mot de considération pour lui – de considération ni de reconnaissance. Vous parlez au nom de toutes celles qui avortent et qui « vont bien, merci ». A celles qui n'ont pas eu accès comme vous au combo pilule/cuvette/chasse (/retour du méga pepse qui pulse et des galipettes), mais avec qui vous partagez ces mots, je dirais un peu plus encore : sachez que si ça va, c'est parce que votre inconséquence a pu se bâtir sur une inconscience certes volontaire, mais aussi aidée par d'autres qui ont porté en partie le fardeau de cet acte à votre place. Parce que sachez que lorsque l'on a sorti un morceau de chair de forme humanoïde au cœur encore palpitant de votre matrice et qu'on l'a arraché à votre chair – mais en laissant votre cœur intact, lui, c'est bien pour cela que vous « allez bien, merci ! » –, on a eu la gentillesse et l'amabilité de vous endormir et de faire en sorte que vous ne voyiez pas l'horreur de ce qui venait d'être vécu. Comme un mangeur de viande peut déclarer la panse pleine et le rot bien expulsé « moi ça va » après son steak bien saignant. Oui, ça va, parce que les murs des abattoirs ne sont pas en verre (et oui, ça va, parce que la cuvette de vos toilettes ne l'est pas non plus, et oui, ça va, parce que l'anesthésie est amnésie). Venez voir Earthlings avec moi, cher amateur de bonne ripaille dégoulinante de sauce qui n'est autre que du sang, et on verra si vous vous refaites une bavette juste après. Mais sans Earthlings évidemment... Ce sont des employé(e)s d'abattoir, monsieur, qui font le sale boulot loin de vos yeux à votre place et vous permettent de bien aller. Et ce sont les employé(e)s des hôpitaux mademoiselle, qui font le sale boulot sur votre corps endormi et épargné des aléas du visuel – des aléas duréel.Vos nuits sont bonnes, mademoiselle ? Sachez que celles de
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.