Les mots et les enjeux

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Cet ouvrage est consacré à la représentation de la femme iranienne dans l'espace public post-révolutionnaire (1990-2005) à travers les oeuvres de huit romancières iraniennes et cherche à mettre en évidence le lien indéniable entre le statut de la femme dans la sphère privée et dans l'espace public. En jouant sur le rapport étroit entre la réalité et la fiction, ces romancières contournent la censure et montrent que la question féminine est un enjeu majeur de la démocratisation de la société iranienne.
Publié le : samedi 15 novembre 2014
Lecture(s) : 40
EAN13 : 9782336362175
Nombre de pages : 380
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Leyla Fouladvind
Les mots et les enjeux À la croisée de la sociologie, de la littérature et de
Le défi des romancières la condition féminine, cette étude interdisciplinaire
vise à analyser la condition sociale des femmes iraniennes
en Iran post-révolutionnaire à travers les œuvres
de huit romancières contemporaines : (F. Aghayi, T. Alavi, F. Hadj Seyyed Djavadi,
Ch. Parsipour, Z. Pirzad, M. Ravanipour, P. Sani’i et F. Vafi). Le cadre historique Les mots et les enjeux
correspond aux 15 années post-révolutionnaires (1990-2005), marquées notamment par
la période de la reconstruction de l’Iran, après la guerre Iran-Irak, et les tentatives de Le défi des romancières iraniennes
réformes politiques.
L’intérêt porté sur le statut privé de la femme au sein de l’environnement familial,
qui constitue la première grande partie de cet ouvrage, cherche à mettre en évidence le
lien indéniable entre le statut de la femme iranienne dans la sphère privée (familiale,
conjugale et intime) et dans l’espace public (urbain, professionnel et social). L’étude
détaillée de l’accès des femmes iraniennes à l’espace public (à l’éducation, à l’emploi
et à la socialisation), dans la deuxième partie, révèle qu’en effet, la question féminine,
avec toutes ses ambivalences, est un enjeu majeur de la démocratisation de la société
iranienne.
Le champ littéraire ouvre un espace d’expression aux romancières qui, en jouant
sur le rapport étroit entre la réalité et la fiction, contournent la censure. Diverses dans
leurs approches, elles décrivent toutes la désillusion socio-politique de l’époque
postrévolutionnaire. À la fois femmes et écrivaines, elles nourrissent le débat public autours
de thèmes emblématiques tels que la démocratie, la liberté individuelle, la tolérance
communautaire et participent activement à la formation de la société civile. Préface de
Farhad Khosrokhavar
Leyla Fouladvind, titulaire d’un doctorat de l’EHESS, a suivi une
formation pluridisciplinaire (histoire, histoire de l’art et sociologie)
axée sur les études de genre et l’image de la femme dans la poésie
et la littérature contemporaines d’Iran. Elle a traduit du français
au persan : La mort en Perse d’Annemarie Schwarzenbach et Les trois
derniers jours de Fernando Pessoa d’Antonio Tabucchi.
En couverture :
Fille au chapeau, Azadeh Yavari.
37,50 €
ISBN : 978-2-343-02502-5
fouladvind_couv.indd 1 03/11/2014 10:26:52
Conception graphique : Ata Ayati
Les mots et les enjeux
Leyla Fouladvind
Le défi des romancières iraniennesLes mots et les enjeux
Le défi des romancières iraniennes
fouladvin-final.indd 1 27/10/2014 09:22:44COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Homa Nategh, Les Français en Perse. Les écoles religieuses et séculières (1837-1921).
Préface de Francis Richard. Traduit du persan en français par Alain Chaoulli et
Atieh Asgharzadeh, 2014.
Nader aghakhaNi, Les « gens de l’air », « jeux » de guérison dans le sud de l’Iran.
Une étude d’anthropologie psychanalytique. Préface d’Olivier Douville, 2014.
Michel MakiNsky (dir.), L’économie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres, 2014.
Emma PeiaMbari, Éclat de vie. Histoires persanes, 2014.
eFoad sabéraN, Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIII siècle. Préface
de Francis Richard, Postface d’Alain Désoulières, 2013.
Reza MaMdouhi, L’Iran et le commerce mondial. Préface d’Azadeh Kian, 2013.
Alain bruNet, Rakhshan Bani Etemad. Une pasionaria iranienne, 2013.
Mohsen Mottaghi, La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la Révolution iranienne.
Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Alain Chaoulli, L’avènement des jeunes bassidji de la République islamique d’Iran.
Une étude psychosociologique. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Djamchid assadi (dir.), La rente en République islamique d’Iran : Les mésaventures d’une
économie confisquée, 2012.
Alain Chaoulli, Les Juifs d’Iran à travers leurs musiciens. Préface de Pierre Lafrance,
2012.
Michel MakiNsky (dir.) L’Iran et les grands acteurs régionaux et globaux. Perceptions
et postures stratégiques réciproques. 2012.
Bijan ChalaMkariPour, L’univers mental des Iraniens : approche sociologique des proverbes
et des maximes persans. Préface de Claude Javeau, 2012.
Mélissa levaillaNt, La politique étrangère de l’Inde envers l’Iran. Entre politique de
responsabilité et autonomie stratégique (1993-2010). Préface de Bertrand Badie, 2012.
David rigoulet-roze, L’Iran pluriel. Regards géopolitiques. Préface de François Géré,
2011.
M. A. oraizi, L’Iran : un puzzle ?, 2010.
eHassan Pirouzdjou, L’Iran, au début du XVI siècle. Préface Francis Richard, 2010.
Djamchid assadi, L’Iran sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Bilan et perspectives,
2009.
fouladvin-final.indd 2 27/10/2014 09:22:44Leyla Fouladvind
Les mots et les enjeux
Le défi des romancières iraniennes
Préface de Farhad Khosrokhavar
fouladvin-final.indd 3 27/10/2014 09:22:44Du même auteur
La femme poétique, Éditions Universitaires Européennes, 2010.
Traductions
Annemarie Schwarzenbach, La mort en Perse, Nachr Tarikh, Téhéran,
2008.
Antonio Tabucchi, Les trois derniers jours de Fernando Pessoa, Arvidj,
Téhéran, 2003.
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-343-02502-5
EAN : 9 782 343 025 025
fouladvin-final.indd 4 27/10/2014 09:22:44À ma mère et à mon père
qui m’ont appris à aimer l’art et la culture.
fouladvin-final.indd 5 27/10/2014 09:22:44fouladvin-final.indd 6 27/10/2014 09:22:44Chapitre 7
Sommaire
Remerciement s.............................................................................................. 9
Préfac e......................................................................................................... 11
Introduction ................................................................................................ 13
Partie I - L’Iranienne au cœur des enjeux familiaux .........................17
Chapitre I - La nature des relations conju ..................................gales 19
Chapitre II - La formation identitaire au sein de la fa ...............mille 81
Chapitre III - La famille et l’émergence
de l’individu fémin ............................................................................in 151
Partie II - L’Iranienne au sein de la vie publique ............................181
Chapitre I - Les efets de l’accès à l’éducation et à l’emploi
chez la femme iranien .......................................................................ne 183
Chapitre II - Le corps de la femme et le contrôle
social de l’Ét a.....................................................................................t 229
Chapitre III - La désillusion sociopolitique des roman c............ières 267
Conclusion .................................................................................................355
Annexe .......................................................................................................359
Bibliographi .............................................................................................e 365
Table des matièr .....................................................................................es 369
fouladvin-final.indd 7 28/10/2014 12:43:00Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes8
fouladvin-final.indd 8 27/10/2014 09:22:44Chapitre 9
Remerciements
e remercie vivement mon directeur de recherche, Monsieur Farhad JKhosrokhavar, sociologue et philosophe, qui m’a accordé son érudition
et sa confance pour aborder un sujet interdisciplinaire aussi vaste.
Je tiens à exprimer ma reconnaissance envers Messieurs Mohsen
Mottaghi, Saeed Paivandi et surtout Ata Ayati, tous des chercheurs
confrmés, qui m’ont encouragé et soutenu tout au long de la publication de
ce travail de recherche.
Toute ma gratitude va à ma famille, mon constant soutien : ma sœur
Marjan, mon frère Haman, et en particulier, mes parents, Azadeh et
Hamèd, à qui je dédie cet ouvrage.
Mes remerciements vont également à Sam, toujours généreusement
présent.
Leyla Fouladvind
octobre 2014
fouladvin-final.indd 9 27/10/2014 09:22:44Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes10
fouladvin-final.indd 10 27/10/2014 09:22:44Chapitre 11
Préface
ette recherche est marquée par une idée importante, à savoir l’ouver-Cture d’un champ d’expression auprès des jeunes femmes iraniennes
écrivaines, lesquelles ont créé des œuvres littéraires qui prédominent (sinon
dominent) le marché du roman en Iran contemporain. Le paradoxe est de
taille : dans un Iran régi par un système théocratique où, juridiquement,
la femme vaut la moitié d’un homme (héritage, témoignage devant un
tribunal…), on assiste à l’invention d’un champ de créativité littéraire où la
revendication féministe d’égalité, la dénonciation des injustices sociales et
l’affrmation de soi comme une citoyenne à part entière s’approprie de vastes
domaines du champ littéraire et se taille une part de lion(ne !) au niveau
des ventes. Dans cette littérature dont plusieurs spécimens sont présentés
dans cette recherche, la description du réel vise à constituer un champ de
réclamations et de normativité afn de légitimer la demande d’égalité du
genre. Il s’agit autant, sinon plus, de vision normative que de description
analytique du réel. On est face à un phénomène massif : la littérature au
service des revendications féminines, de la part de la nouvelle génération
des jeunes écrivaines iraniennes. Ce fait souligne par ailleurs ce qu’on
pourrait appeler « l’indigénisation du féminisme », son « autochtonisation »
dans le champ littéraire en Iran. Nombre de ces femmes écrivaines n’ont
pas séjourné en Occident ou n’y ont pas été acculturées. Leur réclamation
de droits des femmes ne réside donc pas dans une vision « élitiste »
d’intellectuels branchés qui voudraient transposer la réalité occidentale en
Iran. Bien au contraire, c’est à partir du vécu quotidien, en relation directe
avec l’Iran des dernières décennies, où règne la version théocratique de
l’Islam, que l’on soulève la question du genre et de la nécessité d’atteindre à
l’égalité des droits et des devoirs, au nom de la dignité humaine et féminine.
Cette littérature, même quand il s’agit de la « littérature de gare » où le
conformisme est de rigueur, affche cette dimension féministe qu’elle ne
nomme pas telle, mais qui s’affrme dans chaque chapitre, voire paragraphe
ou ligne, dans la description du champ de domination au sein de la famille,
du quartier, de la ville, mais aussi dans l’univers mental des hommes tout
autant que de certaines femmes traditionnalistes.
C’est à la description et à l’analyse de cette littérature que s’attache
Leyla Fouladvind. Même si, dans sa modestie, elle ne met pas toujours
suffsamment en exergue cette dimension fondamentale, c’est celle-là,
à mes yeux, qui fait l’originalité de son œuvre. Cette littérature rejoint
fouladvin-final.indd 11 27/10/2014 09:22:44Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes12
d’autres séries de signes et d’indices, comme ceux que j’avais dénichés dans
un ouvrage sur la vie quotidienne à Qom (Avoir vingt ans sous les ayatollahs,
en collaboration avec Amir Nikpey) et où on voit comment, dans la jeunesse
d’une des villes les plus traditionnalistes d’Iran, Qom, cette revendication
de la liberté et de l’égalité pour les femmes occupe une place prééminente
dans la subjectivité féminine.
Cette littérature pose les principes d’une individuation féminine qui, en
raison même de la confguration du champ politique et culturel, devient
féministe, sans se nommer nécessairement telle. Cette individuation peut
revêtir de multiples fgures, comme l’amour, interdit sur la place publique,
et qui se construit dans l’intimité du couple, la place de la femme devenant
prépondérante en proportion inverse de son infériorité juridique. Dans
cette littérature, l’homme iranien n’est pas idéalisé : il n’est pas désacralisé,
ni profané, il est simplement vu et décrit comme l’autre versant de la vie
du genre ave ses préjugés et ses travers et, en cela aussi, on perçoit la
nouvelle subjectivité féminine qui ne vise pas tant à « détrôner », mais à
« démocratiser » les relations sociales et tout particulièrement, les relations
du genre.
Alors qu’elles ont atteint un niveau d’éducation et de culture égal à celui
des hommes (les universités iraniennes accueillent autant de flles que de
garçons), les femmes iraniennes n’ont pas accès au marché du travail à parité
avec les hommes, tant du fait de la nature du système politique en place que
des préjugés patriarcaux. Le travail ne fait pas partie de la description des
thèmes majeurs dans cette littérature dans la description qu’en fait Leyla
Fouladvind. Dès lors, c’est la dimension intime, voire intimiste, qui est
visée. On y voit poindre une nouvelle forme de subjectivation féminine
qui vise à construire l’égalité dans le monde des sentiments et des affects,
autant que dans l’espace public.
Ce livre apporte donc du nouveau. Il nous fait pénétrer l’univers
mental des femmes iraniennes, souvent de petites classes moyennes où
la description de la vie quotidienne donne une vue d’en bas, au ras des
pâquerettes, de la situation vécue des nouvelles générations, femmes et
(par ricochet) hommes confondus.
Farhad Khosrokhavar
Directeur d’études
À l’École des Hautes Études en Sciences Sociales
fouladvin-final.indd 12 27/10/2014 09:22:44IntroductIon 13
Introduction
et ouvrage est consacré à la représentation de la femme iranienne dans Cl’espace public post-révolutionnaire (1990-2005) à travers les œuvres
1de huit romancières iraniennes . Les romancières sélectionnées ont eu une
large audience au sein du public, obtenant parfois des prix ou des félicitations
de jurys littéraires. Bien qu’elles ne représentent pas la nouvelle génération
de romancières iraniennes, elles font l’actualité littéraire du pays. Notre
2sélection ne résume pas toute la production littéraire post-révolutionnaire ,
mais dans sa globalité et par sa diversité, elle refète les préoccupations et
les aspirations contemporaines des Iraniennes.
Il est vrai que la plupart des études consacrées à la problématique de
genre évoque exclusivement la condition féminine, et les travaux engagés
3sur l’identité de l’homme moderne restent encore minces . La vision
critique sur la domination masculine pendant des siècles et les engagements
socioculturels des chercheurs et des institutions dans le but de faciliter
l’émancipation féminine peuvent justifer la concentration des recherches
sur la femme. Mais notre motivation principale pour choisir la femme
iranienne post-révolutionnaire comme objet et sujet d’un travail scientifque
a une autre explication : les Iraniennes constituent, de par leur nombre et
leur évolution, des actrices décisives dans la marche vers la démocratie.
L’accès à la démocratie dépend de l’accès de la femme iranienne à un
statut égalitaire dans la vie publique du pays. À la quête d’une identité
sociofamiliale moderne, le rôle intellectuel des romancières iraniennes se
révèle particulièrement signifcatif, et fait de la littérature une source de base,
plurivalente, concrète et nuancée. La littérature romanesque sélectionnée
offre une source descriptive des « histoires de vie » de femmes iraniennes.
Raconter sa vie sous une forme autobiographique (dans Souvenirs de prison de
4Ch. Parsipour ou Tarlan de F. Vaf) , ou celle des autres par une biographie
(dans La sexualité perdue et Suivant l’enseignement du diable, il mit le feu de
1 Farkhondeh Aghayi, Tahereh Alavi, Fattaneh Hadj Seyyed Djavadi, Chahrnouche Parsipour, Zoya
Pirzad, Moniro Ravanipour, Parinouche Sani’i, Fariba Vaf.
2 Nous insistons que notre travail ne consiste pas à procéder à un jugement de valeur sur la qualité littéraire
des œuvres, même si certaines romancières proftent déjà de la reconnaissance des critiques littéraires.
3 Notre recherche étudie la problématique de genre du côté de la femme, mais tout en prenant compte des
thématiques qui concernent également le sexe masculin et son identité évolutive.
4 L’autobiographie est un genre littéraire qui raconte la vie réelle d’une personne en se basant sur le vécu réel.
Souvenirs de prison, qui décrit les années de détention de Ch. Parsipour dans les prisons
post-révolutionnaires, et Tarlan de F. Vaf, qui retrace le parcours personnel mais romancé de l’écrivaine, ont un caractère
autobiographique.
fouladvin-final.indd 13 27/10/2014 09:22:45Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes14
5 6F. Aghayi ) ou un récit de vie (Ma part de P. Sani’i, Nazli de M. Ravanipour,
L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi, de Madame l’Écrivaine de T. Alavi,
On s’y fera de Z. Pirzad, etc.) fait du réel un enjeu dominant de la fction.
Sachant que nul roman ne donne du social une image innocente ou totale,
ce travail consiste à comparer la littérature romanesque avec les faits réels ;
historiques, politiques et sociologiques. Nous plaidons ici pour une lecture
dépassant les approches déterministes et visant à cerner la représentation
du réel dans la fction.
7Les études diverses évoquent le nombre croissant des romancières
iraniennes et leur succès grandissant auprès des lecteurs. Cette augmentation
a été si remarquable qu’une spécialiste de la littérature persane, Farzaneh
8 9Milani , l’a qualifée de la « troisième révolution iranienne  » au cours des cent
10dernières années . Le grand succès de L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi
(avec 47 rééditions) ou celui de Ma part de P. Sani’i (avec 14 rééditions)
11n’ont pas échappé aux critiques littéraires . Cependant, le succès comme
critère défnitif du choix des romancières ne nous semble pas très pertinent,
d’autant plus que le succès peut être éphémère et représentatif d’une
demande sociale, culturelle ou politique passagère. Les romans populaires
aux multiples tirages ne représentent pas forcément les préoccupations
sociales, culturelles et politiques de la société et au contraire, ils peuvent
paraître comme un remède ou un refuge pour les oublier.
L’œuvre littéraire fait référence à des éléments de la réalité sociale ou
de la conscience commune d’une nation ou d’un groupe social. Dans cette
mesure, le roman (ou la nouvelle) peut reféter une société dans sa réalité.
Cependant, la littérature romanesque peut véhiculer des images stéréotypées
ou des propagandes politiques. Bien que les romancières semblent dessiner
un portrait très réel de la société iranienne – avant, pendant et après la
Révolution islamique –, l’interrogation sur la nuance entre la réalité du
statut sociofamilial de la femme iranienne et sa représentation romancée
dans la fction nous a interpellés dans l’ensemble de cette étude. Malgré
5 Dans La sexualité perdue, F. Aghayi raconte la vie d’un transsexuel iranien. Les choix littéraires de la
romancière placent le roman entre les limites de la « biographie » et d’une « histoire de vie ». Il en est de même
pour son Suivant l’enseignement du diable, il mit le feu, où la biographie-histoire de vie d’une sans-abri,
arménienne-iranienne, se présente sous la forme d’un journal intime, avec une écriture personnelle,
privée.
6 Ma part de P. Sani’i et probablement son Père de l’Autre s’inspirent de dossiers psychiatriques authentiques.
7 Cf. NASSERI Youssef, « Dar goftogou ba Omid Ali Ahmadi : kand va kav dar mored masraf adabi
iraniyan » (« Entretien avec Omid Ali Ahmadi : l’analyse de la consommation littéraire des Iraniens »),
réalisé le 21 décembre 2005, La sociologie de l’Iran, [en ligne], disponible sur <http://jameeyeiran.blogfa.
com/post-3.aspx> (consulté le 3 octobre 2011) et KARANCHEH Mahtab, « Morouri koutah bar dastan
nevisi zanan iran » (« Petit historique de la littérature romanesque des femmes en Iran »), Nazem Sara, [en
ligne], disponible sur <http://nazemsara.com/archives/2072> (consulté le 3 octobre 2011)
8 La directrice du département de « Women Studies » à l’université de Virginia et l’auteure de Veils and
words : The emerging voices of Iranian women writers (1992), et Words, Not Swords : Iranian Women Writers
and the Freedom of Movement (2011), etc.
9 Après la Révolution constitutionnelle et la Révolution islamique.
10 Cf. DAGHIGHI Mojdeh, Goftogou ba Farzaneh Milani : « Zanan va adabiyat zanan iran » (Entretien avec
Farzaneh Milani : « Les femmes et la littérature des femmes en Iran »), réalisé en 2006 et paru in Zanan
n° 121, Centre de la promotion de la langue et de la littérature persane, [en ligne], disponible sur <http://
www.persian-language.org/conversation-1089.html> (consulté le 14 mai 2012)
11 Cf. KARANCHEH M., op.cit.
fouladvin-final.indd 14 27/10/2014 09:22:45IntroductIon 15
12l’effet de la censure et de l’autocensure dans les œuvres publiées en Iran,
les contradictions entre le discours offciel de la République islamique et
l’évocation littéraire de la vie quotidienne des Iraniennes nous offrent une
riche source de réfexion. L’approche intelligente des romancières est à
13comparer à celle de la Chahrzad de Mille et une nuits , qui se met à raconter
des histoires pour échapper à la mort. Les prix offciels décernés par l’État
14post-révolutionnaire suggèrent une reconnaissance professionnelle des
romancières, dans un pays où le contrôle de la parole envahit les domaines
sociopolitiques. Cela lance le débat sur la survie intellectuelle et individuelle
de ces écrivaines, qui écrivent malgré les contraintes.
Au-delà de la contribution littéraire des romancières en tant que femmes
actives, l’accès des femmes iraniennes à l’espace public post-révolutionnaire
est un fait social déterminant qui nous conduit à de multiples
questionnements sur cette identité familiale (privée) et sociale (publique) lisible dans
les œuvres. Ici, l’espace public qui nous interpelle ne correspond pas à
la défnition courante qui suggère l’accès égalitaire et démocratique des
15citoyens à la vie sociopolitique . Il s’agit d’un relais idéologique sexué,
non démocratique et moderne où l’existence compromise de l’individu
dépasse la problématique de genre. Pour mieux situer la femme iranienne
dans cet espace emblématique, nous avons pris en compte sa présence
sociale dans la vie sociopolitique du pays et sa présence physique dans le
2 paysage urbain de l’Iran post-révolutionnaire, sans oublier de faire le point
sur sa condition familiale. Dans cette optique, le présent ouvrage est divisé
en deux grandes parties. La première partie, composée de trois chapitres,
est entièrement dédiée à l’analyse du statut de la femme iranienne au cœur
des enjeux familiaux. Dans cette partie, nous allons examiner la nature
des relations conjugales (mariage, rapports de sexe hors mariage, et droits
et devoirs domestiques et conjugaux), la formation identitaire au sein de
la famille (identité sexuée, transformations contemporaines, éducation et
socialisation) et l’émergence de l’individu féminin dans l’environnement
familial (famille comme lieu de protection ou de transgression, et
individualisme partiel des Iraniennes).
La deuxième partie est consacrée à l’étude de l’implication de la femme
iranienne dans la vie publique du pays. Au cours des trois chapitres,
nous allons traiter les problématiques liées aux effets de l’accès de la
12 Certaines œuvres de Ch. Parsipour publiées à l’étranger ont bénéfcié de la liberté d’expression.
13 Les origines indo-iraniennes des Mille et une nuits sont encore sujet à débats entre spécialistes. Chahrzad,
la narratrice des histoires qui maîtrise l’art oratoire, échappe à la mort grâce à mille et une histoires
fantastiques qu’elle raconte à un roi despotique, persuadé de la nature perfde des femmes.
14 Notamment le prix intitulé « Vingt ans de la littérature romanesque », décerné par la ministère de la Culture
et de l’Orientation islamique à certaines romancières de notre sélection.
15 La libre circulation des citoyens dans les espaces publics est un droit civique propre aux sociétés
démocratiques. L’Iran post-révolutionnaire donne l’exemple d’une société non démocratique où l’accès à
l’espace public est conditionné par le respect des normes islamiques. Sur les notions d’espace privé-public,
voir HABERMAS Jürgen (1978), L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive
de la société bourgeoise, Paris, Payot. CAIN Albane (2004), Espace(s) public(s), espace(s) privé(s) : enjeux et
partages, Paris, L’Harmattan. MATOSSIAN Chakè (1996), Espace public et représentations, Bruxelles, La
Part de l’œil. PAQUOT Thierry (2009), L’espace public, Paris, La Découverte, etc.
fouladvin-final.indd 15 27/10/2014 09:22:45Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes16
femme à l’éducation et à l’emploi (modalités d’accès à l’éducation et à
l’exercice professionnel, désir de socialisation et d’indépendance, présence
multidimensionnelle dans la société), au corps de la femme contrôlé par
l’État (présence physique dans l’espace public et contrôle arbitraire des
rapports de genre) et à la désillusion sociopolitique des romancières (échec
des projets idéologiques de la République islamique d’Iran, approche
réaliste et réfexion, action féministe et langage littéraire des romancières).
Les Mots et les Enjeux cherche à nourrir le débat sur la question de genre
en Iran actuel et tente de révéler l’usage judicieux de l’écriture chez les
femmes iraniennes qui, en dépassant le privé et le public, parlent tout
simplement de la vie.
fouladvin-final.indd 16 27/10/2014 09:22:45La nature des reLations conjugaLes 17
Partie i

L’Iranienne au cœur
des enjeux familiaux
ette partie est consacrée aux enjeux familiaux dans la sphère privée, Coù la femme a longtemps été prisonnière des coutumes et des
traditions, et sa principale fonction était de garantir la procréation. Depuis les
e ebouleversements socioculturels du XX et du XXI siècle, le statut familial
de la femme iranienne n’est plus le même. Les romancières racontent
la vie familiale des Iraniennes avant, après et pendant la Révolution de
1979. Aujourd’hui, l’accès des femmes à l’espace public a transformé
la confguration familiale et le statut de l’être féminin, mais il existe
une ambivalence dans l’adoption de cette nouvelle forme de la famille
où la femme cherche à accéder à un statut égalitaire. Malgré tous les
changements modernes, les œuvres parlent du poids des traditions et des
coutumes islamiques et antéislamiques dans l’Iran post-révolutionnaire.
Cette littérature raconte pourquoi et comment le sexe faible était considéré
comme une créature dont les capacités ne devaient s’exprimer que dans
l’espace privé. Les romancières dénoncent les discriminations et la violence
physique ou psychologique subies par les femmes dans cet espace. Dans les
sociétés patriarcales, les femmes relevaient de la propriété masculine. D’une
façon générale, elles n’avaient aucune indépendance personnelle et leur
destin était dans les mains de l’autorité patriarcale. Selon la confguration
familiale traditionnelle, l’homme représentait l’autorité familiale, et le statut
juridique de la femme correspondait à celui d’un mineur. Longtemps privée
d’accès à l’espace public, son devoir était d’assurer la procréation, elle devait
s’occuper du foyer et transmettre les traditions aux générations suivantes.
L’homme, à son tour, devait subvenir aux besoins de la famille. Mais l’accès
des femmes à l’éducation et à l’emploi a transformé la vie sociofamiliale.
L’instruction scolaire des femmes a rapproché les deux sexes et a conduit
à une nouvelle défnition du statut de la femme au sein de la famille. Alors
que la République islamique d’Iran a cherché à redéfnir le statut de la
femme selon les traditions et le droit canonique ou la charia, l’Iranienne
contemporaine a refusé le rôle traditionnel de la mère-épouse que le régime
fouladvin-final.indd 17 27/10/2014 09:22:45Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes18
islamique a voulu lui imposer. Active et émancipée, elle se bat encore
aujourd’hui contre les injustices qu’elle subit. Désormais, l’Iranienne est
une citoyenne qui a une identité sociale en dehors de l’espace privé.
1Reconnue comme « le module des comportements sociaux  », la famille
a une importance fondamentale dans les études sociologiques. Par
opposition à l’espace public (société), elle incarne l’espace privé et elle joue un
rôle fondamental dans l’éducation identitaire et sociale de l’individu. C’est
pourquoi nous avons choisi d’organiser le premier chapitre autour de la
famille et la vie familiale. Nous allons nous intéresser aux évolutions et
aux transformations qui touchent la place de la femme et, par conséquent,
celle de l’homme au sein de la famille. Cette partie cherche à développer
les thématiques liées à la vie conjugale (le mariage, les droits et les devoirs
conjugaux, etc.), à la formation identitaire (l’identité des deux sexes,
le rapport à l’Autre, la connaissance de Soi, etc.) et à l’émergence de
l’individu (l’expérience familiale heureuse ou malheureuse des femmes,
l’individualisme, etc.) au cœur de la vie familiale à travers des exemples
concrets de la littérature romanesque sélectionnée.
1 Cf. LADIER-FOULADI Marie (2005), « Le système familial et la politique en Iran », in
KIANTHIEBAUT Azadeh et Marie LADIER-FOULADI (dir.), Famille et mutations sociopolitiques, L’approche
culturaliste à l’épreuve, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, p. 42.
fouladvin-final.indd 18 27/10/2014 09:22:45La nature des reLations conjugaLes 19
ChaPitre i

La nature des relations conjugales
’étude des relations conjugales repose sur l’alliance de l’homme et de Lla femme, mais aussi sur la prise en compte de tous les rapports entre
les deux sexes, qui ne rentrent pas dans le cadre de l’union conjugale tels
que l’adultère ou les relations pré-maritales. Par ailleurs, l’analyse de la
condition féminine au sein de la famille ne peut pas négliger la réfexion sur
la vie des femmes divorcées et celle des veuves. La littérature romanesque
traite la question conjugale et extra-conjugale à l’époque pré-révolutionnaire
et post-révolutionnaire et enregistre le poids de la tradition et les effets de
la politique du régime au cœur de la famille. Le confit séculaire entre la
modernité et la tradition ressort des récits racontant le destin des femmes
iraniennes. En outre, la fction refète les réalités de la transformation
du statut juridique de la femme sous la République islamique. Les lois
concernant la famille et le statut de la femme ont subi des modifcations
importantes par les effets d’une politique qui encourageait les mariages
précoces et l’accroissement de la fécondité. Pourtant, dès les années 1980, la
1moyenne d’âge du mariage des femmes n’a pas cessé d’augmenter. L’étude
des œuvres va dans le même sens que les autres recherches consacrées à
la société post-révolutionnaire. En effet, l’évolution socioculturelle de la
population iranienne va à l’encontre de l’idéologie islamiste de la République
islamique, qui voulait redonner une image sacrée à la famille et repousser la
femme dans la sphère privée. Dans ce combat passionnel entre la tradition
et la modernité, les romancières iraniennes nous peignent les ambivalences
d’une vie conjugale et extra-conjugale à l’iranienne et l’ambiguïté des droits
et des devoirs domestiques et conjugaux.
Le mariage, la polygamie et l’union libre
Le mariage est la seule union légitime en Iran, toute autre union entre
2homme et femme namahram est interdite et passible d’une peine. Le
1 Cf. LADIER-FOULADI Marie, « Les femmes iraniennes entre règle de droit et la pratique » V, anguardia,
2007, dossier n° 24, We-change, [en ligne], disponible sur <http://www.we-change.org/english/spip.
php?article148> (consulté le 20 novembre 2011)
2 Proscrit de l’intimité. Toute personne qui ne fait pas partie des maharem. Les personnes mahram
(maharem) sont des proches avec lesquels les musulmans ne peuvent pas se marier : père, mère, frère, sœur,
fouladvin-final.indd 19 27/10/2014 09:22:45Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes20
mariage chez les musulmans offre des avantages considérables à l’homme.
Selon la charia, l’homme a le droit d’épouser quatre femmes. La religion
chiite permet également à l’homme musulman chiite de pratiquer le
mariage temporaire avec une ou plusieurs compagnes provisoires (sigheh)
tout en épousant quatre femmes.
Dans la première partie de ce chapitre, nous allons étudier le mariage
dans une perspective globale et historique (avant et après 1979) pour mieux
cerner le statut féminin à l’époque post-révolutionnaire dans
l’environnement familial. Étant donné la particularité de la tradition musulmane
concernant le mariage, dans un deuxième temps, nous allons voir la
description de la polygamie et du mariage temporaire à travers la littérature
romanesque sélectionnée. Enfn, la troisième partie abordera les rapports
sociaux de sexe hors les liens du mariage.
Mariage : avant et après la Révolution de 1979
Le mariage est un acte public qui engage socialement l’homme et la femme
pour fonder une famille dans le respect des normes établies. Autrement dit,
le mariage rend publique une relation privée. Autrefois, la femme faisait
partie intégrante de la sphère privée et son existence publique se traduisait
par le nom de son époux et ceux de ses enfants. Sous la tutelle du père,
du frère ou de l’époux, elle n’était pas reconnue citoyenne et ne proftait
d’aucun droit individuel. La famille la protégeait dans l’espace privé où elle
n’avait de contact qu’avec les femmes et les hommes reconnus mahram. Mais
l’homme gérait la vie publique et il était le chef de famille dans la sphère
du privé. Dans cette confguration familiale traditionnelle, les relations
conjugales se formaient autour des normes patriarcales. Le mariage forcé
ou arrangé était un fait très courant avant la modernisation de l’Iran.
Sous Reza Chah, en 1967-1968, une série de lois relatives à la protection
de la famille a engagé une relecture du droit des femmes au sein de la
famille. Le mariage, le divorce, la polygamie, le droit au travail des femmes,
etc. y sont traités dans le but d’offrir un statut plus égalitaire à la femme
iranienne. Dès l’avènement de la Révolution de 1979, les lois favorables à
l’émancipation féminine sont remises en question ; la République islamique
ne reconnaît l’égalité de l’homme et de la femme que dans le respect de
la charia. Ainsi, une modifcation de la loi abaisse l’âge légal du mariage
de 18 ans à l’âge de la puberté – 9 ans pour les flles et 15 ans pour les
garçons – et, avec l’obligation du port du voile et l’interdiction de la mixité
non islamique, rejette la présence féminine hors de l’espace public. D’autre
part, la valorisation de la mère musulmane qui se consacre à l’éducation de
bons musulmans appelle l’Iranienne au retour à l’espace privé. Un appel
sans réponse.
Le mariage a une valeur symbolique qui persiste encore à l’heure
actuelle, une étape vers la maturité de l’individu qui s’affrme en formant
oncle et tante. Cependant, après le mariage, l’époux et l’épouse sont considérés mahram et peuvent s’unir
sans contraintes religieuses.
fouladvin-final.indd 20 27/10/2014 09:22:45La nature des reLations conjugaLes 21
un foyer. Les traditions liées au mariage n’ont pas complètement disparu.
3 4Selon la charia, l’homme doit accorder mehrieh , chir baha à son épouse, et
cette dernière doit venir avec sa dot dans la maison conjugale. Le mariage
5 6 7traditionnel a de multiples cérémonies (hana bandan , patakhti , pagocha ,
etc.) qui ne sont pas fêtées par tout le monde, mais où la famille et les amis
sont souvent invités. Les dépenses des fêtes sont souvent partagées entre
les deux familles, mais la fête du mariage est en général prise en charge par
le marié. Plus la fête est somptueuse, plus la mariée est à l’honneur. Une
discussion entre trois générations de femme dans On s’y fera de Zoya Pirzad
évoque l’effet social de la fête du mariage. Alors qu’Arezou, la mère d’Ayeh,
critique les dépenses abusives consacrées au mariage de la copine de sa flle,
Mah-Monir, la grand-mère, insiste sur l’importance de la fête du mariage :
« Si tu me demandes, je dis qu’il faut faire une grande fête pour le mariage. La plus
somptueuse possible. C’est honorable et puis, plus l’homme dépense pour la femme,
8plus il reconnaît sa valeur.  » Et Ayeh, qui appartient à la jeunesse dorée de
Téhéran, est plutôt favorable à la vie très consumériste de la capitale. Le fait
de démontrer son pouvoir fnancier et de reconnaître la valeur de la mariée
par des dépenses excessives valorise la nouvelle famille qui se constitue
dans une société de consommation où l’image de la femme, un objet à
acheter, persiste sous des apparences modernes.
Au-delà des effets sociaux, le mariage est aussi une expérience qui
participe à la formation de l’individu. Heureux ou malheureux, le mariage
apparaît comme un combat sans merci chez l’héroïne de Mon oiseau de
Fariba Vaf. S’il dure, il vaccine la femme contre toutes les irritations
conjugales : « Si un mariage dure, la peau de la femme commence à devenir
dure. En apparence, la peau est douce et fne, mais elle s’est endurcie. Cette femme
ne s’évanouit plus. Elle ne souffre pas jour et nuit (…) Elle ne veut plus tuer les
9jeunes flles élancées.  »
Pour mieux cerner les différentes visions apparues dans les œuvres
analysées, nous allons traiter séparément le mariage à l’époque
prérévolutionnaire et à l’époque post-révolutionnaire.
Le mariage à l’époque pré-révolutionnaire
La loi de la « protection de la famille », composée de 23 articles et votée
en 1967-1968 au Parlement, était un grand pas vers la réforme du statut
juridique de la femme iranienne. Le changement de l’âge légal du mariage
est à l’origine de cette loi. Dans un premier temps, l’âge légal du mariage
des flles fxé à 13 ans est passé à 15 ans et, après une relecture de la loi en
1973, il a été prescrit à 18 ans. Toutefois, malgré l’adoption de la loi, dans
3 La dot ou le don que l’époux doit offrir à son épouse.
4 La somme d’argent que l’époux doit payer à la famille de son épouse.
5 Hana bandan est une cérémonie d’adieu avec la jeune mariée. Elle est fêtée la dernière nuit du séjour de la flle
dans sa maison paternelle, où les femmes ornent leurs mains de henné.
6 Patakhti est généralement fêté le lendemain des noces en présence des familles.
7 Pagocha est une fête organisée chez les familles des jeunes mariés. 
8 PIRZAD Zoya (2004), On s’y fera, Téhéran, Nachr Markaz, p. 139.
9 VAFI Fariba (2002), Mon oiseau, Téhéran, Nachr Markaz, p. 110.
fouladvin-final.indd 21 27/10/2014 09:22:45Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes22
les villages et les régions lointaines, les flles et les garçons mineurs étaient
mariés selon la coutume. Le mariage arrangé ou forcé était également
très courant dans les villes et dans les villages ; les romancières iraniennes
racontent le destin malheureux des femmes victimes du mariage forcé
ou arrangé. Moniro Ravanipour raconte la courte vie de Golpar, une
fllette mariée à son oncle. La mort de Golpar provoque le sentiment de
révolte contre l’injustice envers le sexe féminin. Dans La longue nuit, la
petite Golpar est victime d’un mariage arrangé. Pourtant, elle n’est pas
consciente : encore enfant, elle prend tout comme un jeu dans lequel elle
et sa mère reçoivent des cadeaux : « “Oui ! Oncle Ebrahim veut construire
une maison et une vie pour moi et lui-même.” “Oncle Ebrahim ?” “Oui ! C’est le
bracelet qu’il m’a acheté, et aussi un foulard et même il veut acheter des chaussures
pour maman, pour protéger ses pieds.” La bouche des enfants s’ouvrait comme celle
10des poissons.  » Au cours de plusieurs nuits successives, son amie Maryam
l’entend hurler. Elle mourra après quelques nuits dans son lit conjugal. La
romancière ne donne pas d’éléments précis pour attribuer une date précise
à cette histoire si réelle, mais nous imaginons que cette fction cherche à
dénoncer les mariages forcés ou arrangés des jeunes flles parfois mineures
dans certaines régions reculées de l’Iran contemporain pré-révolutionnaire.
Dans Ma part, Parinouche Sani’i aborde le mariage forcé de Ma’ssoumeh,
issue d’une famille traditionnaliste à l’époque Pahlavi. Sa vie d’adolescente
bascule quand elle tombe amoureuse de Saîd, le jeune pharmacien du
quartier. Très surveillée par ses frères, la jeune flle se fait tabasser par
Ahmad, l’un deux, qui fait un grand scandale dans tout le quartier.
Malgré sa grève de la faim, elle sera privée d’aller à l’école. Devenue un
poids pour la famille, tout le monde se met à lui imposer des prétendants.
Avec l’intervention de Parvine, la voisine, mais aussi la maîtresse infuente
d’Ahmad, elle échappe à un mariage forcé avec un ami d’Ahmad, homme
violent et déjà marié. Sous surveillance familiale et les menaces d’Ahmad,
elle cède et accepte un autre mariage avec un prétendant recommandé par
Parvine, alors que l’amour de Saîd la poursuit encore. Humiliée et rejetée
par sa propre famille, Ma’ssoumeh décide de se suicider pendant sa nuit de
noces : « Mon regard était fxé sur la lame de rasoir, oui, c’était ma seule solution
pour me sauver. Je devais me libérer. J’imaginais mon cadavre sans vie retrouvé
sur le sol des toilettes. L’étranger serait le premier à le découvrir. Il aurait peur,
mais certainement, il ne serait pas triste. Mais maman quand elle saurait que
je suis morte (…) elle se souviendrait de mes supplices. Elle aurait beaucoup de
mauvaise conscience. J’ai senti une sensation fraîche et gaie dans mon cœur et j’ai
11continué à imaginer…  » Elle pense au suicide comme un recours à la liberté
et comme une contestation face à la discrimination sexuelle, mais elle ne
le réalise pas. Dans l’approche de la psychologie moderne, l’acte suicidaire
lance un appel aux autres notamment aux plus proches, mais aussi à la
10 RAVANIPOUR Moniro (1989), « La longue nuit », Kanizou, Téhéran, Niloufar, p. 37.
11 SANI’I Parinouche (2002), Ma part, Téhéran, Rouzbehan, p. 105.
fouladvin-final.indd 22 27/10/2014 09:22:46La nature des reLations conjugaLes 23
12 13société . Le désir de « se mettre en scène  » et prouver sa souffrance à
son entourage est très palpable dans son récit. Pour elle, le suicide incarne
une vengeance contre tous ceux qui l’ont violentée ou humiliée, mais la
jeune adolescente ne franchit pas l’étape de la tentation du suicide ; la peur
d’aller plus loin la conduit vers une acceptation amère de son destin. Ainsi
les sentiments amoureux de la jeune flle sont réprimés et le mariage n’est
qu’une solution pour lui faire oublier son amour. Ma’ssoumeh accepte
enfn le mariage arrangé avec Hamid, l’étranger qui devrait retrouver son
cadavre, puisqu’elle réalise que le mariage est sa seule issue pour s’échapper
de la maison paternelle : « (…) Je savais bien que la seule voie pour sortir de
cette maison était de me marier avec un homme, avec un mari, je pouvais la
14quitter pour toujours...  » Elle fnit par se marier avec Hamid, qu’elle ne voit
qu’après le mariage. Par chance, ce dernier est un homme plutôt éclairé et
moderne qui se marie contre son gré pour satisfaire les inquiétudes de sa
famille. Après le mariage, les époux se découvrent. Hamid, qui apprend le
destin tragique de Ma’ssoumeh, lui explique comment l’amour et le respect
pour sa mère l’ont poussé à accepter ce mariage : « (…) Moi aussi j’étais
obligé. On ne force pas toujours les gens par la dispute et la violence, parfois
15c’est l’amour et l’affection qui nous mettent dans l’embarras... » Malgré ses
convictions politiques et ses préférences personnelles, Hamid, un homme
adulte et instruit, accepte l’intervention directe de sa mère dans sa vie
privée et lui laisse le soin de lui choisir une épouse. En fait, la famille a une
forte infuence sur la vie personnelle des individus et nous pouvons dire que
l’émergence de l’individu, au masculin et au féminin, est encore très faible
au sein de la société pré-révolutionnaire.
Le grand-père de l’héroïne de La logique bleue de Chahrnouche Parsipour
est également plus ou moins dans la même situation que Hamid. La famille
lui a imposé un mariage forcé programmé depuis l’enfance : « (…) Jusqu’à
ses neuf ans, on me la montrait en disant : Regarde ta femme ! Tu ne peux pas
imaginer à quel point j’avais honte. Plus ils me le disaient, plus je la détestais.
Après ses neuf ans, on l’a cachée et ils ont dit : Tu n’as pas le droit de la voir
jusqu’au jour du mariage. S’ils ne m’avaient pas fait subir tout cela, j’aurais pu
16l’aimer, mais avec tout cela ils m’ont aidé à la détester encore plus.  » Imaginer
la vie conjugale malheureuse de la grand-mère de l’héroïne du roman n’est
pas non plus diffcile. En effet, le mariage, qui est une porte de sortie de
la maison paternelle, peut être l’entrée d’une autre prison, celle de la vie
conjugale. Dans cette prison, l’époux qui incarne l’autorité dominante peut
abuser de son pouvoir légitime. Nous pouvons donner l’exemple de l’époux
de Parvine, la maîtresse d’Ahmad et la confdente de Ma’ssoumeh dans Ma
part de Sani’i. Parvine était victime d’un mariage arrangé avec un homme
12 C f. CHAFIQ Chahla et KHOSROKHAVAR Farhad (1995), Femme sous le voile : face à la loi islamique,
Paris, Éditions du Félin, p. 80.
13 Ibid., p. 80-81
14 SANI’I (2002), op.cit., p. 76.
15 Ibid., p. 125.
16 PARSIPOUR Chahrnouche (1994), La logique bleue, Spånga (Suède), Baran, p. 102.
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âgé, violent et arrogant. Elle raconte ses souffrances et ses regrets à la jeune
Ma’ssoumeh : « (…) À l’époque, il était un vrai loup. La première nuit, il m’a
attaquée violemment, je tremblais, je pleurais, enfn il m’a battue. Il était encore
riche et il croyait que le problème venait des femmes. Il était très sociable et arrogant.
Il m’a infigé des choses inexplicables. Quand j’entendais le bruit de la porte, quand
je soupçonnais sa présence, mon corps tremblait tout entier. Puisque j’étais encore
une gosse, j’avais très peur de lui, mais quand – heureusement – il a fait faillite et
que les médecins lui ont dit que le problème venait de lui-même et qu’il ne pourrait
jamais avoir un enfant, comme un ballon dégonfé, il a perdu son arrogance et il
17a vieilli de vingt ans…  » L’accent mis sur la différence d’âge des époux n’est
pas anodin. L’écart d’âge entre les époux, très répandu dans les sociétés
patriarcales, était un des atouts masculins pour renforcer la domination de
l’homme. La diminution de cet écart lors du premier mariage à l’époque
18post-révolutionnaire bouleverse le « marché matrimonial  » dans sa forme
traditionnelle et ouvre la voie à l’établissement de rapports conjugaux plus
égalitaires. Sani’i décrit la violence et les viols conjugaux à travers le destin
de Parvine, désormais mûre et expérimentée. Les abus sexuels sont très
fréquents et touchent en particulier les femmes les plus fragiles, les plus
démunies socialement. Nous allons nous intéresser à la violence et aux abus
sexuels domestiques dans la section consacrée à la violence conjugale.
En effet, la famille est encore une valeur absolue dans la société
prérévolutionnaire, mais les romans racontent comment l’individu ose
parfois contester son autorité. Dans L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi,
Mahboubeh ose protester contre le mariage avec un prétendant aisé de
bonne famille qu’elle n’a jamais vu. À l’époque, la séparation des espaces
limitait la rencontre des femmes et des hommes, et la demande en mariage
se faisait séparément entre les femmes et entre les hommes. Enfn, la jeune
flle amoureuse du menuisier du quartier trouve un prétexte pour refuser
la demande en mariage et son père, homme doux et éclairé, la soutient :
« (…) Si elle ne veut pas, n’insistez pas. (…) Laissez-la décider toute seule pour
19qu’elle ne dise pas plus tard que vous me l’avez imposé.  » Pourtant quand le
scandale de l’amour de Mahboubeh pour un homme modeste éclate, ce
tendre père l’emprisonne dans la maison et toute la famille cherche à lui
imposer un mariage arrangé avec son cousin Mansour. La jeune adolescente
raconte son amour à Mansour et l’oblige à revenir sur sa décision. Le jeune
homme, choqué et indigné, accepte d’annuler le mariage pour sauvegarder
l’honneur familial. Enfn, l’intervention de l’oncle en faveur de Mahboubeh
auprès de ses parents donne lieu à un mariage entre deux classes sociales
très différentes, un mariage d’amour qui laisse peu à peu la place à la haine
et l’incompréhension et fnit par un divorce.
Le père de Mahboubeh n’est pas le seul à respecter l’avis de sa flle pour
choisir son futur époux, le père de Nastaran est aussi un homme qui laisse
17 SANI’I (2002), op.cit., p. 132-133.
18 Cf. LADIER-FOULADI M. (2005), op.cit., p. 53.
19 HADJ SEYYED DJAVADI (1995), L’ivresse de l’aube, Téhéran, Alborz, p. 52.
fouladvin-final.indd 24 27/10/2014 09:22:46La nature des reLations conjugaLes 25
à sa flle le soin de choisir librement son époux. L’héroïne de Nastaran au
vent, Nastaran à la pluie, Nastaran à la terre de Farkhondeh Aghayi est une
jeune flle qui n’assume aucune pression de la part de ses parents pour se
marier ou ne pas se marier : « Quand j’ai dit à mon père que je ne voulais pas
aller dans cette maison, après un moment de silence, il a dit que ce n’était pas
20important pour lui et je devais décider moi-même à ce sujet.  »
La tolérance a un rapport étroit avec l’instruction et la modernisation
des familles. Le père de Mahboubeh est un homme instruit qui a séjourné
quelque temps en Russie, et le père de Nastaran n’est pas traditionnaliste.
Le contact avec le reste du monde par l’intermédiaire des étrangers, des
voyages et des séjours à l’étranger et la politique moderniste des Pahlavi ont
infuencé les mœurs et entraîné un refus croissant de la tradition. Dans le
Cœur d’acier de M. Ravanipour, on observe qu’une vision critique envers
le mariage se développait à l’époque monarchiste non seulement dans
la capitale, mais aussi dans d’autres villes. L’héroïne, encore très jeune,
critiquait les traditions liées au mariage dans sa ville natale, Chiraz : Elle
a dit : « C’est ridicule de prononcer le « oui » la troisième ou la cinquième fois. Je
vais dire « oui » la première fois. Et pourquoi le dire avec la permission du père
ou du frère ? Nous nous sommes tout dits, le reste est ridicule. Je ne demanderai
21la permission à personne...  » Ses paroles sont adressées à son fancé. Cette
femme a une considération pour sa personne et ne rentre pas dans la
catégorie des Iraniennes soumises, victimes de mariages arrangés ou
forcés. Pourtant plus tard, son époux, qui est un joueur de jeux de hasard,
va la jouer au jeu et la perdre. Reconnue pratiquement comme un objet,
elle préfère s’enfuir et passer toute la nuit dans les rues. Humiliée par son
époux puis battue par son père qui n’est pas au courant du motif de sa fugue
nocturne, elle quitte Chiraz pour se faire une autre vie dans la capitale.
Les romans et les nouvelles racontent aussi le mariage consentant des
militants de gauche. Chahrzad et Mehdi dans Ma part de Sani’i ou Maryam
et Akbar dans Touba et le sens de la nuit de Ch. Parsipour se marient dans
l’intérêt du combat politique. L’utilité du mariage réside dans sa fonction
de couvrir les activités politiques. Chahrzad épouse Mehdi pour sortir
légitimement de la maison paternelle et accéder à une liberté individuelle
qui reste conditionnée par la vocation politique : « (...) Je venais d’une famille
traditionnelle comme la majorité des flles iraniennes et je ne pouvais pas sortir
sans raison valable et rentrer tard. Un des amis a proposé que je fasse un mariage
22au service du parti pour me consacrer à plein temps au parti...  »
Le mariage entre les musulmans et les non-musulmans est également
23présent dans certaines œuvres : celui de Volga , une Arménienne-Iranienne
chrétienne qui épouse un musulman et se convertit à l’Islam (dans Suivant
20 AGHAYI Farkhondeh (1993), Nastaran au vent, Nastaran à la pluie, Nastaran à la terre,
Le petit secret, Téhéran, Mo’in, p. 59.
21 RAVANIPOUR Moniro (2000), Cœur d’acier, Téhéran, Nachr Ghesseh, p. 33.
22 SANI’I P. (2002), op.cit., p. 239.
23 Le mariage de Volga se fait à l’époque pré-révolutionnaire mais la rupture de la vie conjugale se fait à
l’époque post-révolutionnaire.
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l’enseignement du diable, il mit le feu de F. Aghayi) et celui de Mona, une
juive qui épouse le Dr. Fazl, un musulman instruit issu d’une famille très
traditionnaliste (dans S’asseoir sur l’aile du vent de Ch. Parsipour). Dans les
deux cas, les romancières dénoncent la pression familiale qui pèse sur les
épouses issues de la minorité religieuse.
Certes, chaque cas conjugal a des particularités intéressantes à
développer, mais le personnage de Touba dans Touba et le sens de la nuit de
Ch. Parsipour est une exception dans la mesure où, dans la première moitié
edu XX siècle, une adolescente décide librement d’épouser un homme au
proft de l’unité familiale. À l’âge de quatorze ans, pour protéger sa mère
veuve et amoureuse d’un autre, elle propose de devenir la femme du
prétendant de sa mère : Hadj Mahmoud. Ce dernier est un homme de
cinquante ans qui, à cause de son lien de parenté avec le père de Touba,
prend en charge la famille du défunt. La jeune adolescente agit pour aider
sa mère et devient l’épouse de Hadj Mahmoud pendant quatre ans.
Le mariage à l’époque post-révolutionnaire
Dès l’avènement de la Révolution islamique, le combat pour l’émancipation
féminine est mis en question par la politique post-révolutionnaire. Le
rabaissement de l’âge légal du mariage à 9 ans pour les flles et à 15 ans pour
les garçons annule un des articles de la loi de la « protection de la famille »,
votée sous la monarchie Pahlavi dans le but d’éviter les mariages précoces
24et souvent arrangés ou forcés . Mais la République islamique d’Iran fait
la promotion d’un autre mode de vie, où la femme est une mère dévouée
qui reste au foyer pour éduquer de bons musulmans. Cette politique
repousse la femme hors de l’espace public, et encourage la discrimination
sexuelle notamment dans l’espace public par le port obligatoire du voile.
Cependant, l’effet de l’islamisation du pays est inattendu : les Iraniennes
ne restent pas au foyer pour se consacrer à la vie domestique et familiale, et
l’abaissement de l’âge légal du mariage participe activement à la hausse de
la criminalité. Parsipour dénonce les effets négatifs des mariages précoces,
très souvent forcés ou arrangés, en faisant le lien avec la criminalité chez
les femmes, dans son roman intitulé Chiva. L’Assemblée des Mille et Une
de Chiva, composée de personnes instruites ou compétentes, est source
d’informations intéressantes sur la société post-révolutionnaire : « (...) Une
femme venant de la prison des femmes avait donné une statistique qui démontre
que quatre-vingt-dix pour cent des prisonnières se sont mariées entre dix et treize
25ans...  » En effet, une étude menée par Lina Molkmian et Saîd Charifyan
en 2008 témoigne du rapport étroit entre l’âge du mariage et la criminalité
26des femmes en Iran .
24 La puberté est l’indicateur religieux de l’âge l’égal du mariage. Le haut clergé chiite n’est pas unanime sur
la question.
25 PARSIPOUR Chahrnouche (2000), Chiva, Spånga (Suède), Baran, p. 44.
26 Cf. CHARIFIYAN Saîd, et MOLKMIAN Lina, Baressi avamel edjtema’i moasser bar djorm dar zanan
zendani (L’étude des facteurs de la criminalité chez les prisonnière)s, [en ligne], disponible sur <http://sid.ir/fa/
VEWSSID/J_pdf/32413880506.pdf> (consulté le 29 avril 2012).
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Favorable au « modèle familial intégrateur et autarcique », la politique
offcielle de la République islamique encourage les mariages précoces
et la procréation au service de l’Islam ; il faut peupler le monde de bons
musulmans pour combattre le complot occidental. Pourtant, dès les
années 1980, le pays connaît une baisse de fécondité et l’âge moyen du
27mariage des Iraniens augmente . Parallèlement, la politique offcielle subit
28un tournant marquant dans ce domaine dès 1988-1989 . Les mesures
effcaces adoptées (distribution gratuite de préservatifs, sensibilisation
sur les moyens de contraception féminine et masculine, etc.) classent
l’Iran actuel parmi les pays exemplaires pour le contrôle de la croissance
démographique au niveau mondial. Ainsi, l’Iranienne post-révolutionnaire,
destinée à reprendre son rôle domestique, est paradoxalement très active et
très présente dans tous les domaines qui lui sont permis. Mais l’image de
la femme docile et traditionnelle n’a pas complètement disparu. Tannaz,
la sœur de Tarlan dans Tarlan de F. Vaf, est une flle ordinaire et sans
ambition particulière, une flle docile qui deviendra probablement une
mère dévouée ou une épouse modèle. Elle a déjà préparé la moitié de sa
dot. Au cours de l’histoire, on la retrouve mariée et enceinte : « (…) Tout le
29monde pense que son enfant est un garçon, mais elle est amoureuse des flles…  »
Néanmoins, la majorité des personnages féminins aspirent à la
modernité. L’idée d’entreprendre un parcours traditionnel qui aboutit au mariage
n’enchante pas toutes les femmes. L’Iranienne post-révolutionnaire a d’autres
ambitions que devenir mère ou femme au foyer. L’héroïne de Tarlan préfère
partir et s’engager dans la police plutôt que se marier : « (…) Elle partait parce
qu’elle détestait la broderie, la pâte à modeler chinoise et la fabrication de poupée.
Elle partait parce que sinon il fallait qu’elle attende, une attente qui n’était ni
personnelle ni mystérieuse, une attente publique qui concernait tout le monde. Tout
le monde attendrait un homme inconnu qui taperait à la porte et la demanderait
30en mariage.  » Tarlan et sa soif d’explorer le monde révèlent une profonde
transformation au sein de la société iranienne où la femme a le choix, certes
limité, de gérer sa propre vie. Toutefois, le mariage est encore une norme
sociale que, tôt ou tard, les femmes doivent affronter. Le mariage est ainsi
une affaire publique et dépend fortement des normes socioculturelles. Celles
qui se marient pour mener une vie sociale conforme aux coutumes sont
conscientes de l’injustice qu’elles subissent, mais l’attitude des Iraniennes
est diverse face aux injustices : certaines se révoltent – comme Tarlan – et
rejettent l’idée d’un mariage formaté, d’autres acceptent consciemment le
mariage sans amour, mais les Iraniennes qui condamnent les traditions, les
27 Cf. LADIER-FOULADI Marie (2002), « La famille en Iran entre l’infexion démographique et la naissance
de l’État providence », Population, volume 57, p. 391-400, [en ligne], disponible sur <http://www.cairn.info/
revue-population-2002-2-page-391.htm> (consulté le 14 mars 2012).
28 Une politique adoptée suite à un séminaire offciel à Machhad en 1988 avertissant des dangers d’une
surpopulation en Iran post-révolutionnaire.
29 VAFI Fariba, Tarlan (2003), Téhéran, Nachr Markaz, p. 124.
30 Ibid., p. 9-10.
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lois ou les mentalités défavorables à l’émancipation féminine, sont de plus
en plus nombreuses.
La hausse de l’âge du mariage des femmes comme celui des hommes
peut être un repère social qui soulève le changement d’horizon d’attente
31chez la jeunesse iranienne . L’héroïne de Madame l’Écrivaine de Tahereh
Alavi donne l’exemple d’une femme instruite et indépendante qui se marie
à un âge avancé avec la personne de son choix. L’évolution progressive
des mentalités et la mise en question grandissante du système patriarcal
ouvrent la voie à l’individualisme, encore très ambivalent. L’individu
féminin participe davantage au choix de son époux malgré les contraintes
familiales. L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi raconte la vie conjugale
de Mahboubeh (à l’époque pré-révolutionnaire) pour Soudabeh (jeune
iranienne post-révolutionnaire). Cette dernière, issue d’une bonne famille
cultivée, veut se marier avec un jeune nouveau riche, mais sa famille
cherche à la convaincre de la différence culturelle qui sépare les deux
familles. Cependant, la jeune flle exprime une forte autodétermination
face à sa famille : « (…) Vous devez savoir qu’on ne peut plus marier les flles par
32la menace et les coups. Je ne suis pas comme les flles cloitrées de l’andarouni ,
celles d’il y a cent ans qu’on pinçait pour qu’elles prononcent le oui. Ce temps
33est passé…  » La jeune Iranienne déclare la fn de l’époque des mariages
forcés et l’avènement de l’affrmation féminine. La question de la différence
culturelle des classes sociales est au cœur du roman, qui a eu un très grand
succès, explicable par l’actualité du confit des classes sociales en Iran.
L’auto-détermination des jeunes femmes est aussi palpable dans Les
coquillages de Z. Pirzad, qui traite du mariage d’Alenouche, une
IranienneArménienne, avec Behzad, un Iranien musulman. L’union conjugale impose
la conversion symbolique d’Alenouche à l’Islam. La famille d’Alenouche est
plutôt contre le mariage avec un musulman mais, pour la jeune flle, la
religion, quelle qu’elle soit, n’a pas d’importance. Elle choisit son partenaire
pour une vie commune, non pour célébrer une religion. Ce cas montre
également la sécularisation croissante au sein de la société iranienne. La
conversion d’une Iranienne de confession chrétienne dans un roman n’est
pas contraignante vis-à-vis de la censure, cependant, la romancière ne
camoufe pas le caractère formel de cette conversion religieuse. Alenouche
n’a aucune fascination pour l’Islam et sa conversion religieuse n’est
qu’une étape pour le mariage dans un pays où les musulmans ne peuvent
34qu’exceptionnellement épouser les non-musulmanes .
31 Cf. LADIER-FOULADI Marie, « La transformation sociale en Iran : une approche démographique »,
[en ligne], disponible sur <http://www.ceri-sciences-po.org/archive/february/artmlf.pd> (f consulté le 27
novembre 2011).
32 Andarouni est l’espace privé où les femmes résidaient traditionnellement.
33 H. S. DJAVADI F. (1995), op.cit., p. 3
34 Le mariage en Iran est conditionné par la religion des époux. Les hommes musulmans peuvent, sous
certaines conditions, épouser les femmes non-musulmanes mais cela implique des contraintes
majeures. C’est pourquoi la grande majorité des couples mixtes passe par une conversion formelle à l’islam.
Malgré les divergences du haut clergé sur le mariage d’un homme musulman avec une femme d’une
autre confession, l’unanimité règne quand il s’agit d’interdire le mariage d’une femme musulmane avec
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Nous avons observé une évolution identitaire à travers la reconnaissance
de l’individualité chez certains personnages féminins, mais la tendance
dominante est l’ambivalence qui règne dans les rapports individu-famille.
Dans Le verre, F. Hadj Seyyed Djavadi parle du poids de la famille sur
l’individu masculin. Eskandar, un jeune blessé de guerre (djanbaz en
persan) est encouragé par sa famille à se rendre à Machhad pour rencontrer
une femme, dans le respect des modalités traditionnelles. Mais il n’aura
pas l’occasion de s’y rendre et il épousera la veuve de son cousin, un civil
tué lors d’une attaque aérienne et considéré comme martyr de guerre. Le
mariage d’Eskandar avec la veuve de son cousin – un martyr de guerre –
n’est pas seulement une bonne action, encouragée par la morale religieuse :
il correspond à une réalité post-révolutionnaire : la reconstruction de l’unité
familiale avec les survivants de la guerre Iran-Irak.
La polygamie et le mariage temporaire
La polygamie, c’est-à-dire le mariage avec plusieurs personnes en même
temps, est autorisée chez les musulmans, mais elle est exclusivement
réservée aux hommes. Selon la charia, un homme musulman peut pratiquer la
polygynie et épouser quatre femmes. La religion chiite offre également la
possibilité du mariage temporaire, sigheh, qui engage les époux pour une
durée déterminée. Évidemment, une femme ne peut pas épouser plusieurs
hommes en même temps, mais un musulman chiite a la possibilité d’épouser
quatre femmes conformément au contrat de mariage permanent tout en
épousant de façon temporaire d’autres femmes. Ces deux formes d’union
conjugale révèlent une dimension identitaire de l’Iranienne musulmane
non seulement dans l’enceinte familiale, mais aussi, au sein de la société.
Cette sous-section traite de polygamie et de mariage temporaire dans la
littérature romanesque contemporaine.
La polygamie
La polygamie est réservée aux hommes chez les peuples musulmans. Elle
désigne le mariage d’un homme avec plusieurs femmes au cours de la même
période. Elle diffère de l’adultère par l’obtention d’une permission religieuse
ou traditionnelle, et un musulman peut épouser quatre femmes. La loi de la
« protection de la famille » votée en 1967 en Iran n’a pas interdit la polygamie,
mais elle a imposé des règlements plus stricts, tels que la justifcation des
moyens fnanciers de l’homme pour prendre en charge plusieurs foyers,
la permission offcielle du tribunal, l’accord des épouses précédentes et le
droit de divorce de ces dernières. Cette mesure effcace a eu comme effet
de diminuer la polygamie à l’époque Pahlavi. La politique de la République
islamique n’a pas suivi l’évolution pré-révolutionnaire dans ce domaine.
Cependant, jusqu’en 2007, l’appui offciel à la polygamie ne faisait pas
un non-musulman. L’article 1059 du Code civil iranien interdit le mariage temporaire ou permanent de
la femme musulmane avec l’homme non musulman et le mariage permanent de l’homme musulman avec
la femme non-musulmane.
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partie du discours politique. En juillet 2007, le gouvernement de Mahmoud
Ahmadinejad a proposé un projet de loi pour une relecture du droit de la
polygamie au proft des hommes. Il a suggéré l’annulation de l’obligation
du consentement des épouses précédentes ; ainsi, il suffsait de justifer de
moyens fnanciers pour vivre en polygamie. Ce projet de loi a suscité une forte
contestation chez les réformateurs, les défenseurs des droits de l’homme,
les féministes et certains religieux. Par conséquent, le Parlement a justifé la
suppression de cet article par la volonté de sauvegarder l’unité familiale au
sein de la société iranienne. La forte contestation sociopolitique, notamment
chez les féministes iraniennes refète une prise de position consciente et
ferme vis-à-vis de la polygamie. L’État présentait la polygamie comme une
solution pour gérer les rapports de sexes opposés dans un cadre légitime,
mais la normalisation de la polygamie, très contestée par les femmes, a été
ressentie comme un danger pour la sécurité du noyau familial. La littérature
romanesque décrit la souffrance de la femme qui a fait l’expérience de
la polygamie. Une réalité vécue par nombreuses Iraniennes – surtout de
l’ancienne génération – et racontée par les romancières contemporaines.
Ces femmes, souvent surprises de la polygamie de leur époux, se sentent
trompées et humiliées, sans pouvoir protester contre la légitimité sociale et
juridique de la polygamie. Mohammad, le prophète musulman pratiquait la
polygamie et l’a même conseillée notamment comme un moyen de prendre
35en charge les veuves. Toutefois, les harem n’étaient pas peuplés de veuves
ou de femmes délaissées. Dans le roman-fction Chiva de Ch. Parsipour, le
36personnage maléfque de djenguir – qui symbolise les préposés du régime
iranien – rencontre dans son imagination le prophète Mohammad. Ce
dernier le critique et le culpabilise au sujet de ses actes dégradant l’image
de l’Islam : « Djenguir a dit : “Saint Prophète, nous avons mis en place votre
doctrine à la lettre.” Le Saint Prophète a répondu : “Écoute. Si j’ai recommandé
le mariage avec les flles de neuf ans, c’était pour sauver les flles de l’enterrement
vivant dans une société tribale et si j’ai recommandé la polygamie dans le monde
du désert pour prendre en charge les femmes délaissées, ça veut dire que vous ne
37devez pas faire pareil. ” »
Parsipour dénonce l’interprétation machiste des coutumes religieuses.
Elle retrace le récit de la colère des femmes légitimement trompées dans
Touba et le sens de la nuit. Après plusieurs années de mariage, Fereydoun
Mirza épouse, sans l’accord de son épouse Touba, une adolescente de
quatorze ans dans la province où il veut gouverner. Quand Touba apprend
le remariage de son époux, la colère et la haine l’envahissent : « (…) En
imaginant le prince qui couchait avec une autre, elle avait envie de vomir.
Plusieurs fois, elle avait rêvé qu’elle tuait le prince. Elle avait rêvé plusieurs fois de
38ce meurtre et elle ne disait pas qu’elle y prenait plaisir…  »
35 Ou haramsara en persan, c’était la résidence collective des épouses d’un seul homme aisé.
36 Djenguir est l’exorciste qui cherche à se battre contre les djen (jinns), les créatures surnaturelles.
37 PARSIPOUR (2000), op.cit., p. 191.
38 PARSIPOUR Chahrnouche (1989), Touba et le sens de la nuit, Téhéran, Esperk, p. 232.
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Mais L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi, à une époque similaire
(preemière moitié du XX siècle) donne l’exemple d’une polygamie consentante :
Nim Tadj, la première épouse de Mansour, femme pieuse et non sociable,
lui accorde le droit d’épouser Mahboubeh, sa belle cousine stérile. Cette
dernière devient la deuxième épouse offcielle de Mansour. La cohabitation
des deux femmes aristocrates se passe dans le respect et la tolérance, mais
la souffrance affective est intériorisée.
Dans Gitane auprès du feu de M. Ravanipour, la vie de Ghamar se
déroule loin des notions telles que la tolérance ou le respect. Elle fait partie
des femmes malheureuses qui ont dû subir la violence conjugale et se taire
dans l’espoir de protéger l’union familiale. Elle a accepté le deuxième
mariage de son époux, conditionné par l’accord de la première épouse :
« (…) Le lendemain, je l’ai accompagné au tribunal et au cabinet de notaire et
j’ai donné mon accord. J’ai dit : “Je suis occupée par les enfants et quelqu’un doit
39s’occuper de lui.” » L’histoire se passe à l’époque Pahlavi et atteste de la
prise en compte de la loi de « protection de la famille » qui imposait l’accord
de l’épouse précédente, mais la condition de vie des femmes, notamment
celles issues de milieux populaires, ne permettait pas l’effcacité de la loi.
D’ailleurs, Ghamar va regretter aussitôt sa décision car un peu plus tard,
la seconde épouse pousse son mari à divorcer de la première : « Il a dit :
“Ma femme dit qu’un homme n’est pas un vélo sur lequel deux personnes peuvent
40monter.”  »
Le mariage de Faezeh et Amir dans Femmes sans hommes de Ch. Parsipour
est un contre exemple pour la prise en compte de la loi de « protection de
la famille ». Toujours à l’époque pré-révolutionnaire, alors qu’Amir est déjà
marié avec une jeune femme, il se met à fréquenter Faezeh, une ancienne
connaissance. Les amants fnissent par se marier sans être contraints
d’obtenir l’avis favorable de la première épouse : « (…) Ils se sont mariés,
un mariage en cachette jusqu’à ce qu’Amir Khan prépare sa femme pour lui dire
41la vérité.  » L’enregistrement des mariages permanents, sans l’accord de
l’épouse précédente, continue à l’époque post-révolutionnaire. Lala de
F. H. S. Djavadi, une nouvelle correspondant à l’époque post-révolutionnaire,
raconte comment Lala, très attachée et amoureuse de son époux Teymour,
découvre après la mort de ce dernier qu’elle est sa deuxième épouse : « (…)
Le vieillard était le père de la première épouse de Teymour (…) Quand je lui ai
dit que je n’étais absolument pas au courant du premier mariage et des enfants de
42Teymour, il ne m’a pas cru…  »
La dévalorisation sociale de la polygamie grandit avec le déclin de la
domination masculine. Dans Moins cher, encore moins cher de F. Aghayi,
l’époux de l’héroïne lui avoue qu’il s’est marié avec son assistante, une jeune
flle qui l’aide dans sa petite entreprise de couture. Triste et humilié, il se
39 RAVANIPOUR Moniro (1999), Gitane auprès du feu, Téhéran, Nachr Markaz, p. 212.
40 Loc. cit.
41 PARSIPOUR Chahrnouche (1990), Femmes sans hommes, Téhéran, Ghatreh, p. 54.
42 HADJ SEYYED DJAVADI Fattaneh (2001), « Lala », Dans l’intimité du sommeil, Téhéran, Alborz, p. 173.
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tourne vers sa première épouse pour lui demander de l’argent : « Et il s’est mis
à pleurer. Il avait l’air humilié et souffrant. Il a dit en pleurant : “Je ne pouvais
pas gérer tout seul la boutique. J’ai besoin de quelqu’un qui soit présent, qui m’aide.
43Je vais réparer tout cela. Crois-moi, je vais tout réparer. J’étais obligé.”   » Et
l’héroïne lui offre ses bracelets en or sans faire de scandale. L’époux réside
loin de sa famille dans un atelier de couture assez modeste et l’épouse mène
une vie surchargée par les petits boulots précaires pour assurer les dépenses
quotidiennes. L’indépendance fnancière de l’épouse fait d’elle une femme
fère et détachée qui peut se passer d’un homme infdèle et faible. Surprise
et amère, elle ne demande pas le divorce, elle reprend tout simplement sa
vie active auprès de ses enfants et ignore l’homme de sa vie.
Le statut légitime de la polygamie ne diminue pas la souffrance des
femmes légitimement trompées, mais il a pour effet de relativiser l’infdélité
masculine. Dans Madame l’Écrivaine de T. Alavi, monsieur Achtiyani
mène depuis quatre ans une relation secrète avec une autre femme. À la
découverte de sa relation, il refuse de se séparer de sa maîtresse-épouse
et quitte sa femme et ses enfants. Madame Achtiyani, qui ne veut pas
divorcer, préfère justifer l’attitude de son époux par la nature polygame des
hommes : « “Il t’a trompée.” “Il m’a trompée ? Et comment ?” “Il a épousé une
autre.” “Mais écoute, épouser une autre n’est pas tromper. Moi-même, je suis la
44flle de la troisième femme de mon papa.”  »
En effet, autrefois, la polygamie était une banalité mais, à l’heure actuelle,
elle est en contradiction avec le principe de l’égalité des sexes, et elle devient
de plus en plus rare chez les nouvelles générations. Les classes sociales qui
la pratiquent encore restent les plus populaires et les plus traditionnalistes.
Dans Ma mère derrière les vitres de F. Vaf, la narratrice est une fllette,
témoin de la cohabitation confictuelle de deux épouses qui vivent sous le
même toit jusqu’à la mort de la première épouse. La fllette observe la haine
des deux femmes qui les conduit à la violence verbale, voire physique. La
romancière cherche à décrire la vie dure des femmes les plus démunies et
à dépeindre la polygamie – toujours à l’avantage de l’homme – comme une
réalité moins fréquente, mais encore présente dans la société iranienne.
Le mariage temporaire
Le mariage temporaire (sigheh) est réservé aux musulmans chiites. La
durée légale du mariage est mentionnée dans l’acte de mariage et peut
se renouveler ou s’annuler sur la demande des intéressés. Le mariage
temporaire est un phénomène socioculturel très présent dans les œuvres
traitées. Dans L’ivresse de l’aube de F. H. S. Djavadi, le cousin de Rahim
(l’époux de l’héroïne) est considéré comme un homme qui a réussi dans
son milieu. Il travaille au bazar et il a quatre épouses dont trois issues du
mariage temporaire. Il gagne sa vie en exploitant ses épouses qui cousent
43 AGHAYI Farkhondeh (1997), « Moins cher, encore moins cher », Une femme, un amour, Téhéran,
Niloufar, p. 79.
44 ALAVI Tahereh (2005), Madame l’Écrivaine, Téhéran, Agah, p. 68-69.
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des vêtements. Il prend en charge les dépenses vitales de ces femmes et
profte gratuitement de leur main-d’œuvre. La première épouse, installée
en ville, reste la plus respectée et profte partiellement du travail des trois
autres épouses : « (…) Elle est la première et la dernière dame. (…) Les épouses
sigheh travaillent et c’est elle qui prend son pied. On dit qu’il n’a pas passé une
seule nuit chez une de ses épouses sigheh. Sa principale vie est à Varamin. Ses
45épouses sigheh font tourner son affaire… » En réalité, cet homme exploite
les femmes dans un cadre légitime : le mariage temporaire. Dans le même
roman, Rahim, sans l’accord de Mahboubeh, sa première épouse, épouse
sa cousine Kokab ; un mariage temporaire qui dure environ neuf mois.
Traditionnellement, le mariage temporaire serait tout d’abord une
solution légitime pour se libérer des tentations sexuelles et mener une vie
plus sereine. La République islamique a encouragé le mariage temporaire
dans le but de légitimer les relations entre l’homme et la femme. Ainsi, l’acte
de mariage temporaire permet la réunion des sexes opposés pour quelques
heures, quelques jours ou quelques mois dans le respect de la religion.
Gitane auprès du feu de M. Ravanipour donne l’exemple d’un recours au
mariage temporaire pour légitimer la relation d’Ayeneh avec le chauffeur de
camion. Ils font un mariage temporaire pour pouvoir prendre une chambre
dans les auberges et éviter les contrôles de mœurs.
Toutefois, le mariage temporaire se pratique comme une tradition
culturelle depuis bien avant la Révolution de 1979. Dans S’asseoir sur l’aile du
vent de Ch. Parsipour, Kiumarz, qui est un jeune homme croyant, souffre
de manque sexuel, après sa séparation avec Soheyla. Il a des éjaculations
involontaires qui le perturbent. Pour un homme croyant qui prohibe la
masturbation et la fréquentation des maisons closes, et qui n’est pas prêt à
s’engager dans une vie familiale, il reste une solution : le mariage temporaire.
Son père lui recommande une femme divorcée de trente-cinq ans, femme
respectable qui fréquente le cercle des mystiques. Après l’accord mutuel, ils
46procèdent eux-mêmes à la célébration du mariage temporaire . Mais leur
relation reste secrète car la femme divorcée souhaite sauvegarder sa dignité
auprès de sa famille.
Djamileh, l’autre personnage de ce roman, est une femme mariée.
Amoureuse de Khan Khansar, elle refuse de vivre en province aux côtés de
son époux Mahmoud. Le couple décide de faire une pause pendant un an.
Djamileh et ses fls s’installent chez la grand-mère à Téhéran et Mahmoud
revient à Boroudjerd. Ce dernier, remonté contre les caprices de son épouse,
consulte son maître mystique qui lui déconseille de priver sa famille de la
pension familiale, mais lui donne son accord pour un mariage temporaire
avec une veuve ou une femme stérile dans le but d’éviter d’agrandir la famille
tout en satisfaisant ses besoins naturels dans un cadre légitime. Mahmoud
engage Soghra, une femme de trente-huit ans, pour gérer la maison et
45 H. S. DJAVADI F. (1995), L’ivresse de l’aube, op.cit., p. 254.
46 Sans l’intervention d’un religieux, la femme procède elle-même à la l’offcialisation du mariage
temporaire par une lecture du texte religieux préétabli.
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satisfaire ses besoins sexuels. Plus tard, Djamileh apprend la nouvelle et
rend visite à son époux. Mahmoud averti par Chamse Al-Ozma, sa
bellesœur (la sœur de son épouse) renvoie Soghra chez elle et les femmes ne se
rencontrent jamais.
Dans Les hommes face aux femmes, de la même romancière, Chamsi, une
mère divorcée, est la compagne d’Ahmad. Ils sont unis par les liens du
mariage temporaire, mais ils restent discrets sur leur relation. Ahmad est
présenté comme un oncle auprès des fls de Chamsi et il les amène en balade
avec leur mère. Le couple se retrouve à l’heure de l’absence des enfants à la
maison, mais la jeune mère culpabilise. Ahmad cherche à rassurer Chamsi
qui a besoin de se justifer même auprès de lui, son époux légitime : « Chamsi
posait toujours la même question : est-ce que le fait qu’elle couchait avec moi est
une mauvaise chose ou une bonne chose ? Et je lui répondais qu’en aucun cas, ce
n’est une mauvaise chose. Tous les hommes et les femmes sains ont besoin de se
47fréquenter et de s’accoupler…  » Chamsi est une femme divorcée et mère de
deux enfants, elle est loin de Katayoune, l’Iranienne moderne qui assume
sa relation libre avec Ahmad. Parsipour fait le portrait des doutes féminins
à travers le personnage de Chamsi, qui ne cesse de se remettre en question
dans sa relation peu valorisante avec un homme. Ahmad n’y voit aucun
inconvénient, mais Chamsi sait que beaucoup d’autres peuvent la juger
comme une femme facile. Le malaise de Chamsi refète une réalité sociale :
très souvent, le mariage temporaire est assimilé à une prostitution légitimée
48par la religion . En effet, le côté temporaire de cette union, qui se combine
avec les tentations sexuelles passagères, fait du mariage temporaire un
acte sans reconnaissance sociale, et les individus ont tendance à le cacher
comme ils cacheraient une relation illégitime.
Le mariage temporaire est un phénomène qui se pratique toujours en
Iran et les romancières en parlent. Mon oiseau de F. Vaf décrit la souffrance
et la haine d’une épouse légalement trompée sous son propre toit. Tout
tourne autour d’un secret de famille, d’une nuit où le père est mort seul au
sous-sol, alors que la mère, réveillée, entendait son supplice : « On entendait
quelqu’un pleurer, supplier, souffrir. Je me suis accroupie et je me suis approchée
de maman. Ses yeux étaient fermés, mais je savais qu’elle était réveillée. J’avais
vu l’éclat de ses yeux. Je l’ai appelée. Elle n’a pas répondu. Je voulais descendre,
mais je n’avais pas le courage. Je pensais que c’était mon imagination et que
ça allait disparaître. Un rêve qu’on va oublier. Que tout cela, ça va s’arrêter.
49Mais ça n’a pas arrêté  » Ce père autoritaire avait imposé autrefois la
présence d’une deuxième épouse, très probablement issue d’un mariage
temporaire, dans la maison. Il meurt seul et souffrant. La loi qui favorise
la domination masculine participe activement à la diabolisation d’un être
47 PARSIPOUR Chahrnouche (2004), Les hommes face aux femmes, Téhéran, Chirine, p. 15.
48 Cf. YAVARI-D’HELLENCOURT Nouchine (1998), « Discours islamiques, actrices sociales et rapport
sociaux de sexe », in YAVARI-D’HELLENCOURT Nouchine (dir.), Les femmes en Iran : Pressions sociales
et stratégies identitaires, Paris, L’Harmattan, p. 204.
49 VAFI F. (2002), Mon oiseau, op.cit., p. 125.
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despotique et sans humanité. Effectivement, la discrimination sexuelle fait
du mariage temporaire un avantage masculin. Le sexe fort peut épouser
en même temps plusieurs femmes par le mariage temporaire, alors que
la femme doit rester l’épouse d’un seul homme. Outre la discrimination
sexuelle au service du système patriarcal, le mariage temporaire révèle qu’il
est une union moins offcielle, sans les contraintes majeures d’un mariage
traditionnel. Parsipour est la seule romancière qui propose une vision
différente sur le mariage temporaire. Dans Chiva, à travers le personnage
d’Ahmad Bahrami, candidat à succès de la présidentielle, elle donne une
image positive du mariage temporaire entre adultes consentants : « Mais je
vais encourager la loi du mariage temporaire. À mon avis, ce genre de mariage
est une bonne solution pour ceux qui pour des raisons diverses ne peuvent pas
50constituer une famille.  » Ce modèle se rapproche du concubinage ou du
pacte civil, qui n’ont pas les mêmes engagements qu’un mariage. Toutefois,
dans la forme inégalitaire actuelle du mariage temporaire, on est loin des
unions de ce genre.
De l’étude des œuvres, les veuves ou les femmes divorcées s’avèrent
comme les meilleures candidates pour un mariage temporaire. Dans
Suivant l’enseignement du diable, il mit le feu de F. Aghayi, Tal’at – un des
personnages féminins – recommande un homme de son entourage pour
un mariage temporaire avec Volga. Ebrahim, le beau-frère de Tal’at,
accompagne Volga chez l’homme. Sur le trajet, il avoue qu’il désirait faire
un mariage temporaire avec l’Arménienne et il n’osait pas le dire à sa
belle-sœur. Choquée et intimidée, Volga refuse la proposition : « (…) Il
avait une jeune femme et de petits enfants. J’ai dit : “Je ne veux briser la vie
51de personne.”  » Le refus d’un mariage temporaire avec un homme marié
démontre à la fois le respect de cette femme pour ses semblables, mais aussi
pour son individualité. Volga ne se laisse pas emporter par les événements
et les contraintes, elle respecte ses principes malgré sa vie précaire et très
problématique.
Cependant le mariage temporaire des veuves, notamment avec les
hommes célibataires, est assez banalisé en Iran. Dans Gitane auprès du feu
de M. Ravanipour, Gol Afrouz est une jeune veuve qui accepte un mariage
temporaire avec un homme apparemment célibataire. Le mariage ne dure
pas longtemps, le temps indiqué dans le contrat du mariage. Malgré les
abus infigés aux femmes vivant le mariage temporaire, l’époux en question
ne profte pas du statut dominant de chef de famille. Ainsi, le mariage
temporaire contredit la domination légitime de l’homme qui n’assume pas
52« la responsabilité fnancière  » envers sa femme. Gol Afrouz qui mène une
vie précaire, ne profte d’aucune aide fnancière de la part de son époux.
Lors de leur rencontre, son indépendance fnancière impressione son futur
époux : « “Alors, elle gagne combien ?” Gol Afrouz a répondu fermement :
50 PARSIPOUR Ch. (2000), Chiva, op.cit. p. 347.
51 AGHAYI Farkhondeh (2005), Suivant l’enseignement du diable, il mit le feu, Téhéran, Ghoghnous, p. 297.
52 Cf. YAVARI-D’HELLENCOURT N. (1998), op.cit., p. 204.
fouladvin-final.indd 35 27/10/2014 09:22:47Les mots et Les enjeux. Le défi des romancières iraniennes36
53“950 toumans.”  » Ce dernier profte de s’installer et de se nourrir à son
gré, le temps de la validité du contrat du mariage. L’exercice de l’autorité
masculine est fortement lié à la dépendance fnancière de la femme
vis-àvis de l’homme et si le mariage temporaire valorise l’attrait sexuel masculin,
il ne fortife pas sa domination sur sa sigheh (épouse issue du mariage
temporaire). Cependant, l’homme peut toujours jouer sur les avantages
sociofamiliaux pour intimider ses épouses permanentes ou temporaires.
La nouvelle intitulée Une femme, un amour de F. Aghayi évoque un cas
intéressant, qui met l’accent sur l’aspect juridique du mariage. D’après la
loi, l’homme ne peut épouser la femme qu’il a répudiée trois fois de suite
que si celle-ci épouse un autre homme, divorce de ce dernier et épouse de
nouveau son ex-mari. Dans cette nouvelle, Goudarz, qui a divorcé trois
fois de son épouse Golchane, propose à Parviz, un jeune lycéen, d’épouser
Golchane pour une durée déterminée afn de l’épouser à nouveau. Une
fois de plus, le mariage temporaire sert de recours légal pour légitimer la
situation familiale des citoyens et toujours de façon discrète.
Les rapports de sexe hors mariage
La virginité et la pudeur féminine sont des valeurs morales et sociales qui
commencent à perdre leur portée dans la société contemporaine. Nous
observons une prohibition relativisée des relations pré-maritales ou
extramaritales à l’époque post-révolutionnaire à travers les romans, même si la
République islamique condamne fermement les liaisons hors mariage. À
l’époque pré-révolutionnaire, les rapports extra-conjugaux étaient
particulièrement proscrits. L’occidentalisation des mœurs à l’époque monarchique
a facilité les rapports libres entre les sexes opposés pour une minorité de la
population iranienne, mais la question de la virginité et de l’adultère restent
encore aujourd’hui des sujets sensibles dans la société iranienne.
Avant d’aborder l’aspect sexuel et amoureux de l’union des sexes
opposés hors mariage, il faut insister sur l’ambiguïté qui règne dans les
rapports de genre en Iran. Cette ambiguïté caractérise l’amitié secrète de
l’héroïne de Femme au vent de T. Alavi, une jeune épouse et mère de deux
enfants, avec un jeune peintre. Elle l’aide fnancièrement pour réaliser ses
projets artistiques. Sans aucun rapport sexuel avec le jeune artiste, elle
personnalise avec soin cette relation secrète et ambigüe. Elle éprouve de
la culpabilité envers son époux et sa famille, et cherche à se déculpabiliser.
Même face aux regards suspects de sa fllette de cinq ans, elle a du mal
à se contrôler : « J’enlève ses mains attachées à mon cou et sous le prétexte de
voir Youssef, je fuis son regard. Je reste derrière la porte de la cuisine. Mes yeux
54piquent et d’un seul clignotement, tout mon visage est mouillé de larmes...   »
Alavi fait le portrait psychologique de la femme qui intériorise la culpabilité
par rapport à sa relation avec un autre homme que son époux, alors que
l’époux en question est un homme moderne et très loin des stéréotypes
53 RAVANIPOUR M., (1999), Gitane auprès du feu, op.cit., p. 207.
54 ALAVI Tahereh (1998), « Femme au vent », Femme au vent, Téhéran, Guiv, p. 79.
fouladvin-final.indd 36 27/10/2014 09:22:47La nature des reLations conjugaLes 37
de l’homme possessif ou violent. La relation de l’héroïne et l’artiste est
basée sur un projet commun : la réalisation d’un tableau. La jeune femme
fnance le jeune peintre pour l’aider à fnaliser son œuvre. Leurs
rendezvous sont secrets et, malgré l’absence de relation amoureuse ou sexuelle, la
jeune femme a mauvaise conscience. Son époux respecte son intimité et ne
cherche pas à la surveiller : « “Tu veux que je t’accompagne ?” Je n’attendais
pas cette proposition. Je perds rapidement mon équilibre et embarrassée, je dis :
“Bien sûr, pourquoi pas ? Mais je ne veux pas te déranger. Dans cette chaleur et
après tout ce que tu as fait aujourd’hui, t’obliger à sortir aussi dans l’après-midi,
non, ce n’est pas juste. Repose-toi. J’y vais moi-même sauf si tu insistes pour
55m’accompagner.” “Non, je ne veux pas insister. Vas-y toi-même. ” »
La réfexion sur ce sentiment de culpabilité féminine a une autre
résonance chez F. Vaf. Dans Mon oiseau, l’héroïne, à la fois comblée et
culpabilisée, développe le désir de trahir son époux. La romancière joue sur
le double sens du mot khiyanat, qui signife à la fois la trahison et l’adultère
en persan. F. Vaf exprime la culpabilité féminine de son personnage avec
un jeu de mots assez ambigu : « Il ne sait pas que je le trompe cent fois par
jour. Je sors cent fois par jour de cette vie avec la peur et l’angoisse d’une femme
qui ne s’est jamais éloignée de la maison. Doucement, sans faire de bruit et très
secrètement je me rends à des endroits qu’Amir ne peut même pas imaginer. Puis,
dans l’obscurité d’une nuit telle que celle-ci, je rentre auprès d’Amir avec les regrets
56d’une femme pénitente.  »
Le sujet principal de Même quand nous rions, de la même romancière,
est également basé sur les différentes méthodes entreprises par les quatre
personnages féminins pour tromper et trahir leurs époux sans pour autant
les tromper avec des aventures amoureuses. Le désir de tromper et de trahir
l’homme de sa vie peut reféter un ensemble de problèmes relationnels de
genre. Il semble que la peur d’affronter les conséquences de la transgression
des règles établies dans une société de tradition patriarcale empêche ces
femmes de procéder à des actes plus signifants (adultère, divorce, révolte,
etc.). Elles expriment leur mécontentement par des attitudes souvent peu
claires (dépense excessive, superstition, prise de distance, etc.) lors de leur
contact avec le sexe opposé. De plus, le poids du contrôle offciel de la
République islamique rend plus diffcile l’évolution des rapports homme/
femme. Cependant, les rapports de genre hors liens conjugaux existent
malgré les contraintes psychologiques – liées à l’éducation et à la mémoire
collective – et pratiques (contrôle des mœurs) et témoignent du changement
du statut sociofamilial de la femme iranienne.
Dans les trois sous-sections suivantes, nous allons analyser les relations
pré-maritales, l’adultère et les relations extra-conjugales (entre les hommes
et les femmes célibataires) à travers les œuvres.
55 Ibid., p. 84.
56 VAFI F. (2002), op.cit., p. 42.
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