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« Les hommes apprennent
à connaître les hommes »

Chateaubriand

Sommaire | OCTOBRE-NOVEMBRE 2013

Éditorial

| Réformer, c’est révolutionnaire

Courrier de Paris

| Cher Édouard…

› Michel Crépu

Grand entretien

| Une société de citoyens s’est affirmée en Russie

› Hélène Carrère d’Encausse et Annick Steta

Réforme, révolution

| L’esprit français de la réforme

› Michel Crépu

| Les Allemands sont-ils des réformateurs ?

› Gero von Randow

| ENTRETIEN – Un populisme à l’état pur

› Jacques Julliard et Jacques de Saint Victor

| L’indescriptible Robespierre de Gertrud Kolmar

› Eryck de Rubercy

| ENTRETIEN – Faire l’histoire des massacres soviétiques et nazis

› Timothy Snyder et Brice Couturier

| ENTRETIEN – Une histoire graphique du goulag

› Luba Jurgenson, Élisabeth Anstett et Aurélie Julia

| Révolutions et apocalypses au XXe siècle selon Souvarine et Rollin

› Jean Chaunu

Études, reportages, réflexions

| Paradis fiscaux : les progrès d’une guerre sans fin

› Annick Steta

| ENTRETIEN – Un moment, dans l’été 1913

› Alan Hollinghurst et Frédéric Verger

| Les quatorze points du marquis de Norpois

› Charles Dantzig

| RAISON GARDER – Un train peut en cacher un autre

› Gérald Bronner

Débat

| ENTRETIEN – Jean Dubuffet ou l’antitradition

› Sophie Webel et Eryck de Rubercy

Critiques

| LIVRES – Rentrée d’automne

› Michel Crépu

| LIVRES – À l’écoute du drame soviétique

› Aurélie Julia

| DISQUES – Viva Verdi !

› Jean-Luc Macia

Notes de lecture

| Pierre Cassou-Noguès | Giovanni Verga | Pascal Mercier | Bruno Racine | Maël Renouard | John Edgar Wideman | Thomas Clerc | Javier Marías | Éric Dussert | Helmut Heiber

Dans l’un de ses innombrables chapitres de la Roue Rouge (1), Soljenitsyne examine à la loupe les moments de bascule qui furent aux origines de la révolution bolchevique. Le point commun à ces moments épars dans l’histoire tient toujours à cette préférence soudaine donnée à l’impatience de la révolte contre la patience de la réforme. L’histoire russe du XXe siècle est jalonnée de telles explosions où l’opinion (et surtout l’opinion « éclairée ») en vient, contre toute raison, à réclamer la Terreur. Tout se passe en somme comme si l’esprit de la réforme, avec ce qu’il implique d’acceptation de la durée et des contradictions insurmontables, était privé du pouvoir d’entraînement nécessaire. Le raisonnable ennuie, l’irresponsable séduit. La Russie n’est pas seule à en avoir su quelque chose au long du XXe siècle. En témoigne l’admirable ouvrage Terre de sang, entre Hitler et Staline (2), paru en français l’an dernier, de l’historien Timothy Snyder, qui répond ici aux questions de Brice Couturier. En témoigne aussi bien l’extraordinaire document exclusif sur les camps du goulag (3) que présentent Luba Jurgenson et Élisabeth Anstett aux lecteurs de la Revue.

Les choses ont-elles tant changé aujourd’hui ? Reformer ou faire la révolution ? Le numéro d’octobre-novembre de la Revue des Deux Mondes a voulu sonder l’arrière-plan de ces deux fondamentaux. Ainsi, tandis que Hélène Carrère d’Encausse, interrogée par Annick Steta, examine comment la Russie de Vladimir Poutine cherche à se donner une stabilité post-totalitaire, Jacques Julliard, répondant aux questions de Jacques de Saint Victor, revient sur l’importance de la figure de Robespierre dans la mythologie révolutionnaire française. Comment analyser ce mouvement de balancier qui a battu ces dernières années du côté d’une approche tocquevillienne à la manière de François Furet pour repasser aujourd’hui du côté d’une exaltation mélenchonienne d’un sans-culottisme ennemi des « riches », populiste, qui n’avait d’ailleurs pas disparu ?

Est-ce à dire que la France serait, par essence, étrangère à une culture du compromis, hantée au contraire par la passion de liquider ? Une fascination quelque peu masochiste pour le modèle allemand pourrait le donner à penser. Rien n’est moins sûr. Encore faut-il ne pas être dépendant d’une conception elle-même liquidatrice de l’histoire de France… Le débat n’est pas clos. Gageons que ce numéro cherche d’abord à remettre sur le métier des notions qui continuent de faire partie de notre culture politique. Ce dossier appelle des réponses, il rouvre une discussion essentielle alors même qu’on s’apprête, en Europe, à commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale.

Bonne lecture, M.C.

1. Alexandre Soljenisyne, la Roue rouge, 4 volumes, chez Fayard.

2. Timothy Snyder, Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 2012.

3. Dantzig Baldaev, Gardien de camp. Tatouages et dessins du goulag, traduit du russe par Élisabeth Anstett et Luba Jurgenson, Éditions des Syrtes, 2013.

Courrier de Paris

le 9 septembre 2013

Bien cher Édouard,

quand je lis votre lettre, j’ai l’impression que vous évoluez dans une nuée gris or, ne descendant que rarement de votre 45e étage de Park Road, vous faisant livrer des pizzas, l’œil sur le CAC. C’est un leurre. Vous menez en réalité l’existence d’un villageois qui va chercher son pain. Hongkong a su garder ses petites habitudes ; ses taxis y sont aussi rouges depuis toujours que sont jaunes ceux de Manhattan. Pareil pour les vaporetti qui sillonnent la baie, les mêmes qu’il y a cinquante ans. J’ai compris ce qui vous plaît, là-bas, sous le masque du business : c’est le charme de la tradition. La grande Chine, tout près, avec ses Han, ses Ming et ses Song, n’y est pas pour rien. J’ai passé beaucoup de temps, ces derniers mois, à lire Su Shi, Lu Xun et autres « lettrés ». Je dois dire que je ne le regrette pas. Je vous en reparlerai. Comparés à cela, nous autres Parisiens, si ébahis que nous sommes par le moderne, avons l’air de petits provinciaux. Vous (je dis vous en considérant que vous êtes désormais l’Asie à vous seul), vous êtes des ultramodernes soucieux de garder les anciennes manières. J’aime ce paradoxe.

Mais le contrat entre nous stipule que je dois vous parler de Paris alors que je passe mon temps à tenter de comprendre votre fièvre asiatique. Je vais donc un instant honorer le contrat et vous causer un peu de Paris. Figurez-vous que je sors à l’instant de chez mon coiffeur, rue Pasquier, dans le VIIIe. La rue Pasquier relie le square Louis-XVI au boulevard Malesherbes. C’est cohérent : Louis XVI fut enterré là avec Marie-Antoinette, jusqu’à ce que Louis XVIII les transplante solennellement à Saint-Denis. Et Malesherbes fut cet homme qui eut le front de défendre Louis XVI à son procès, avant d’être guillotiné lui-même. Dans le beau livre que lui a consacré Jean des Cars aux éditions De Fallois (1), on voit reproduite la lettre de remerciement du monarque à son avocat malchanceux. Aux beaux jours, Malesherbes avait la haute main sur l’imprimé. C’est lui qui a mis en branle ce qui devait devenir l’Encyclopédie, testament des Lumières. C’est pourtant lui qui est monté sur l’échafaud. Comprenne qui pourra. Quant à Pasquier lui-même, préfet de police sous l’Empire, plusieurs fois ministre sous Louis-Philippe, il fut l’un de nos premiers abonnés. Autant dire un vieux copain.

Je reviens à mon coiffeur. « Bernard, le barbier de Pasquier », nous dit l’enseigne. Trente ans de maison, un seul fauteuil, épais et lourd, un fauteuil de parrain à la Corleone. Il faut réserver sa place des semaines à l’avance. Pire qu’à l’Opéra. À Séville, son concurrent direct a moins de clients. Nous avons bavardé comme on bavarde avec son coiffeur, en le regardant dans la glace. À deux, on fait quatre, c’est rigolo. J’entends ses ciseaux derrière mes oreilles faire « clip-clip ». Bernard m’a conté quelques vieilles légendes d’autrefois, clip-clip, quand Burberry, juste en face, au temps des soldes, clip-clip, servait du thé aux clients sur le trottoir, avant l’ouverture. En mai 1981, clip-clip, le mois de Mitterrand, l’atelier de menuiserie Jaugart, juste derrière, clip-clip, était encore en terre battue. « Et Jaugart, il est encore là ? », demandé-je à Bernard. Le clip-clip s’arrête net. « Non, il est mort. Ça fait au moins quinze ans qu’il est mort. Je le sais, je le coiffais toutes les semaines. Un beau matin, plus de Jaugart. Je demande à Alan, le marchand de chemises d’à côté : “T’as pas vu Jaugart ?” “Non, qu’il me dit, c’est bizarre.” On va à l’atelier, il était raide comme un piquet, dans son arrière-boutique, les yeux grands ouverts au milieu des copeaux. » En sortant, je suis allé voir. Il n’y a plus que l’enseigne, au-dessus d’un magasin de cravates imitées de chez Paul Smith. Va pour les cravates, adieu la terre battue. (Pour la terre battue, maintenant, il faut aller à Roland-Garros.)

Tout vrai coiffeur a une théorie. Celle de Bernard, me dit-il, est très simple : « Je vais où le cheveu a envie d’aller. » Le mien, de cheveu, lui semblait hésitant sur la direction. « Et si on partait sur une raie ? » « On y va », réponds-je, légèrement excité à l’idée d’arborer une raie, ce qui ne m’est pas arrivé depuis ma première communion. Une demiheure plus tard, en allant prendre le métro (la ligne 14, celle qui fonce dans le noir, sans conducteur, direct de Saint-Lazare aux Olympiades de Chinatown), je me trouve l’allure d’un autre homme. La Madeleine, ce temple grec au pied de Fauchon, a l’air d’accord avec mon nouveau look. Je peux rentrer dignement à la maison. Un vrai petit communiant.

Dans l’escalier de mon immeuble, un solide de 1910, rue de Tolbiac, j’ai doublé Luc, qui revenait du Biquet, son club sado-masochiste. Ne sursautez pas, Édouard. Luc rentrait de son club SM comme il y a dix ans il fût revenu de son tennis du mercredi. C’est la même chose. Madame Legrand, la concierge, s’est mise à la page. « Alors, monsieur Luc », lui demande-t-elle, « ça a-t-y été ? » Et elle ajoute, en remuant sa soupe aux choux : « Vous avez bonne mine. » Luc dirige d’une main de fer le service occasion de chez Kua, la première voiture chinoise électrique qui fait ding-dong quand on la met en marche. Sa femme, Marie-Claude, tient un site de yoga tantrique en ligne. Cinquante mille abonnés, elle ne dit jamais bonjour. Ils ont deux enfants, Jörn (genre garçon) et Tärl (genre fille), qui attendent leur papa sur le palier, comme tous les soirs. Ils me connaissent, ils me haïssent à distance, je le sens, chauffés qu’ils sont par leur mère. Pour eux, je suis « l’ homme qui lit », autant dire l’ennemi absolu, radical, insaisissable. No connect. Quand je passe, mes bouquins sous le bras, je sens que je dérange le nirvana de madame. C’est la guerre. Notez, mon cher Édouard, que Luc et Marie-Claude ont défilé au printemps contre le mariage pour tous. Au nom de l’ordre et de la hiérarchie. Le contraire de mes charmants voisins du troisième, les Varron, Jean-Michel et Claire, du MoDem post-Bayrou, qui étaient pour, par solidarité avec les exclus. Ils sont allés à tous les cortèges, avec leurs cinq enfants. Trois garçons, deux filles. C’était super-chouette, comme dit Jean-Michel, « dir-cab » au ministère de l’Environnement.

Passons. Ces affaires de société m’ennuient au-delà de l’exprimable. La littérature en est totalement absente. Et quand la littérature n’est pas là, je m’ennuie. J’ai l’impression d’être un enfant au milieu d’une conversation de grandes personnes. Je fais semblant d’avoir un avis. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de littérature « dans ce débat » ? Pourquoi la littérature n’est-elle d’ailleurs jamais là ? Ma foi, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je me fiche royalement qu’on soit gay ou non, ceci ou cela, marié ou pas marié. Ce sont là des soucis d’adultes calcinés par le conformisme. Ne croyez pas pour autant, cher Édouard, que je fasse « mon écrivain » sur ces sujets qui engagent le « lien social ». « Écrivain », « romancier », « essayiste », ces appellations me révulsent. Je hais en elles tout ce qui révulsait le XVIIe siècle : l’obscène notion d’auteur. On dirait des flonflons de comice agricole. Pourtant, vous allez me dire, il faut bien se présenter. C’est vrai. Maintenant, quand on me demande, je réponds : « Crépu, colporteur. » Comme sur les vieux chemins d’autrefois, je pousse ma carriole, mes machins, mes bouts, mes ficelles. Tout va bien, les dames me reconnaissent, s’approchent pour voir ce que j’ai en magasin, les chiens jappent joyeusement à mon passage. Quand il fait beau, je tire mon violon, les gens sont contents. Édouard, je vous sens inquiet. C’est une image, n’est-ce pas. Ne craignez rien. D’ailleurs, c’est très simple, à partir d’aujourd’hui, je renonce à mon nom en couverture. Anonyme intégral ! Je vais prévenir tout le monde, il y aura une petite fête pour le lancement, j’espère que vous viendrez.

L’autre soir, il y avait de la lumière chez Bernard Frank. Je suis monté, c’était ma bonne vieille édition de la Panoplie littéraire (2) qui se languissait. Je voyais Bernard en surimpression : « Dites, Crépu, on ne vous voit plus beaucoup depuis que vous faites les Deux Mondes. » Ah, ce « vous faites les Deux Mondes » si typique du parler frankien… J’ai repris la Panoplie, je l’ai relu, j’ai bien ri. Cher vieux Bernard à la manœuvre pour justifier, tout en restant suave et insolent, la célèbre phrase de Sartre (tout le monde la connaît, elle figure au fronton, pour le haut clergé du politiquement incorrect) : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’Occupation. » Dans son genre inimitable, cette phrase est bien typique de la dégueulasserie d’une intelligence normalienne de ce temps, gâtée par les concepts, toujours prompte à redresser la barre en cas de grain. L’auteur génial de la Nausée se rend compte, à la fin du film, qu’il a joué une mauvaise carte. Alors il fait le fanfaron. Plutôt le cynisme de la galéjade que la cendre du repentir. Et ça marche, il y a toujours des imbéciles pour avaler ce genre de bobard. Frank, Dieu sait, n’était pourtant pas un imbécile. D’après lui, si Sartre n’a pas été bon au rendez-vous de la Résistance, c’était par modestie. Il ne voulait pas, voyez-vous, jouer au héros. C’est vrai, je n’y avais pas pensé. Sartre modeste, c’est quelque chose à voir une fois dans sa vie, comme le barrage de Serre-Ponçon. Sacré Bernard ! Vous me manquez.

Plus tard dans la nuit, j’ai repensé à tout ça en lisant le Journal de Pierre-André Guastalla (3). Ne cherchez même pas sur Wikipédia, vous ne le trouverez pas. Guastalla, tué à l’ennemi à 23 ans dans les jours qui suivirent la Libération de Paris, était philosophe et membre de la 2e DB du maréchal Leclerc. Ses parents désolés firent publier en 1951, chez Plon, un recueil de son carnet, avec pour épitaphe une belle préface de Gabriel Marcel. Mourir à 23 ans, alors que la guerre est quasiment finie, qu’on remballe déjà, que les faussaires se hâtent d’écouler ce qui leur reste de monnaie de singe, avouez que c’est ballot. Marcel, dans sa préface, dit que Guastalla promettait. C’est bien le moins qu’on pouvait dire de ce jeune homme. Il y a deux photos de lui dans ce livre que Paul Derieu, du temps où Paul s’occupait de la librairie Gallimard, boulevard Raspail, avait glissé dans la caisse aux occasions des jours sans pluie. On devine un jeune homme élégant, soucieux des femmes et de mathématiques. Je ne sais pas si Guastalla m’a donné envie de me mettre aux mathématiques. En tout cas, j’ai trouvé dans son livre ce que j’ai lu de mieux cet été, de plus fort, de plus stupéfiant, comme un météore dans mon jardin. Un simple verset du livre des Proverbes (XXIII, 34) : « Tu seras comme un homme couché au milieu de la mer. »

Je vous laisse, cher Édouard, vous me direz.

Votre Parisien dévoué,

Michel Crépu

1. Jean des Cars, Malesherbes, gentilhomme des Lumières, De Fallois 1994, rééd. Librairie académique Perrin, 2012.

2. Bernard Frank, la Panoplie littéraire, Flammarion, 1992.

3. Pierre-André Guastalla, Journal, 1940-1944, préface de Gabriel Marcel, Plon, 1951.

GRAND ENTRETIEN

|Une société de citoyens s’est affirmée en Russie

Hélène Carrère d’Encausse et Annick Steta

UNE SOCIÉTÉ DE CITOYENS S’EST AFFIRMÉE EN RUSSIE

Entretien avec Hélène Carrère d’Encausse par Annick Steta

«Revue des Deux Mondes – Il y a eu voilà deux ans une sorte de « printemps russe » un peu inédit. Mais le pouvoir de Vladimir Poutine semble se perpétuer comme si de rien n’était. Quel est l’état réel du pouvoir politique en Russie ?

Hélène Carrère d’Encausse Contrairement à ce que vous dites, un « printemps russe » n’est pas quelque chose d’inédit. Il n’y aurait eu de « printemps » nulle part s’il n’y avait pas eu un formidable « printemps russe » entre 1987 et 1991. Ce mouvement a montré qu’il y avait une société extrêmement vivante en Russie et dans tout l’espace soviétique. Je suis allée en Russie à cette époque : alors qu’il y avait encore un système politique dur, la société était tout entière dans les rues pour discuter et réfléchir. À la différence de ce que l’on a vu ensuite un peu partout, ce « printemps » s’est déroulé sans le concours d’organisations non gouvernementales ou d’aimables étrangers venant ajouter leur petit grain de sel. Dans la mémoire des Russes qui ont maintenant entre 40 et 50 ans et qui ont vécu ça à 20 ans, ce mouvement occupe une place très importante.

L’« automne russe » qui a débuté en septembre 2011 a été déclenché par le tour de passe-passe consistant à substituer la candidature de Vladimir Poutine à l’élection présidentielle de 2012 à celle de Dmitri Medvedev, qui a été prié de lui succéder à la tête du gouvernement. Or il avait été dit aux Russes que le choix du candidat à l’élection présidentielle dépendrait du résultat des élections législatives de décembre 2011. La société russe a été indignée : elle a considéré que les choses ne se passaient pas de façon civilisée. Ce sentiment s’est accentué quand les Russes ont appris que les élections législatives avaient été entachées par des fraudes assez considérables en faveur du parti au pouvoir : il s’est transformé en une espèce d’anti-poutinisme auquel la société n’était pas d’emblée préparée.

Les manifestants de l’automne 2011 étaient les enfants de la génération qui est descendue dans les rues en 1990. C’était un mouvement de gens très éduqués : 70 % d’entre eux avaient des diplômes de l’enseignement supérieur. La génération précédente a constitué un point d’appui ainsi qu’un point de contrôle : elle a appelé à éviter les débordements. C’est ce qui explique que ce que vous appelez le « printemps russe », mais qui était un « automne russe », se soit passé de façon assez paisible. Le pouvoir n’a pas pu réagir puisqu’il avait affaire à des gens capables de se contrôler : c’est un facteur auquel on n’a pas fait assez attention. Ce mouvement n’a pas empêché Vladimir Poutine d’être élu. Mais il a montré que la société s’était transformée et que les gens n’avaient pas peur de bouger.

L’analyse faite par Vladimir Poutine de cet « automne russe » est encore incomplète. La majorité du pays est derrière lui : les manifestants sont des jeunes gens privilégiés habitant les grandes villes – Moscou, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg… Mais ce qui le trouble malgré ses airs décidés, c’est qu’il comprend très bien que dans un pays comme la Russie, où les mouvements sont toujours venus des élites, on ne peut pas regarder ça de haut. La réaction de la société a été quelque chose d’inattendu pour Vladimir Poutine, et la réponse qu’elle appelle n’est pas claire dans son esprit. D’où des choses absolument désordonnées, des réformes facilitant l’enregistrement des partis politiques qui produisent des conséquences fantaisistes consistant à organiser des pseudo-élections, à créer un shadow cabinet, etc. L’opposition aussi tâtonne. Mais tout cela est devenu possible parce que Vladimir Poutine n’a pas réagi vigoureusement.

Revue des Deux Mondes – Comment appréciez-vous de ce point de vue l’arrestation et la condamnation des trois membres des Pussy Riot qui avaient chanté une prière punk dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou en février 2012 ?

Hélène Carrère d’Encausse Le pouvoir a réagi de façon disproportionnée à cette affaire. Vladimir Poutine l’a d’ailleurs regretté puisqu’il a dit ensuite qu’il fallait faire attention. Je pense que ces jeunes femmes auraient dû été condamnées à des travaux d’intérêt général, tout simplement parce que leur comportement relève du hooliganisme. La société russe dans son ensemble a une idée assez claire de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. Elle considère qu’être civilisé, ce n’est pas manifester d’une façon inappropriée dans une cathédrale, au Kremlin, dans une mairie, etc. Comme elle est très raisonnable, elle estime qu’il ne fallait pas condamner ces jeunes femmes de cette façon-là. Mais les réactions occidentales d’indignation sont incompréhensibles pour les Russes. L’irruption des Pussy Riot dans la cathédrale est apparue comme un acte non civilisé, tout comme d’ailleurs l’inversion des candidatures à l’élection présidentielle annoncée en septembre 2011. La société russe tient à ce que l’on se comporte de façon civilisée : elle aspire depuis vingt ans à sortir de l’état de semi-sauvagerie politique et civilisationnelle qui lui a souvent été reproché.

Revue des Deux Mondes – Les jeunes femmes qui ont été condamnées l’ont été au titre du délit de blasphème, qui n’existe pas dans le Code pénal russe...

Hélène Carrère d’Encausse Le système judiciaire fonctionne parfois d’une façon un peu désordonnée. L’Église occupe une place très importante en Russie depuis 1990. Cela tient à l’effondrement du communisme et au fait qu’il a fallu trouver en urgence un substitut à une idéologie qui constituait la conscience des citoyens et qui était chargée de dire ce qui était bien et ce qui était mal. Ce n’était pas dans un sens religieux, mais ce n’était pas très éloigné : l’absence de relativisme caractéristique de cette idéologie est aussi le propre de la religion. L’idée que les choses puissent être relatives heurte profondément les Russes. Ils estiment qu’il y a une frontière entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. C’est ce qui explique la place qu’a prise l’Église : l’État s’est accroché à elle parce qu’il ne savait pas à quoi s’accrocher. Il n’allait pas publier des manuels de morale sociale ! L’Église a été le constituant de la morale collective et d’une certaine identité qui avait historiquement été forgée non pas par la religion mais par les religions : il ne faut pas oublier que la Russie est un pays multiconfessionnel. L’Église orthodoxe considère néanmoins qu’elle a une place centrale. La société s’en remet d’une certaine façon à elle, bien qu’elle soit assez critique de ses débordements matérialistes. Dans un État normalement constitué, le patriarche de Moscou devrait s’occuper de ses ouailles. Or il navigue autour de la dixième place dans les sondages portant sur la popularité des responsables publics. On parle moins des chefs des autres religions : c’est assez étonnant, parce qu’ils jouent eux aussi un rôle très important. Si les Pussy Riot avaient fait la même chose à la mosquée de Kazan, le mufti de Kazan aurait certainement réagi de la même manière que les chefs religieux orthodoxes l’ont fait parce que ses fidèles n’auraient pas supporté une telle intrusion.

Il est vrai que le délit de blasphème n’existe pas, mais le système judiciaire s’est lui aussi tourné vers l’Église et conforte ses positions. On ne savait pas comment qualifier ce délit : c’est aussi bête que ça. La frontière entre le religieux et le civique n’est pas dessinée parce que l’État russe s’est constitué avec les défauts du parti-État, c’est-à-dire en cherchant des fondements idéologiques ou moraux sur lesquels s’asseoir. C’est ce qui explique que la justice cherche encore ses marques.

Tout le monde sait que le système judiciaire doit être amélioré et que le droit doit être perfectionné. La notion d’État laïc ou civique n’est pas encore achevée. Le problème, c’est qu’il n’y pas eu d’État pendant soixante-quinze ans. Le parti-État exerçait les fonctions d’un État, mais il n’était pas un État dans l’esprit. La construction de l’État s’est faite dans le chaos des années quatre-vingt-dix. Boris Eltsine disait qu’il fallait renouer les liens entre l’Église et l’État alors qu’il fallait précisément faire le contraire – ce qu’on a d’ailleurs fini par lui faire admettre. Il est important de comprendre que les choses ne sont pas encore achevées. Et il est possible que ce qui se passe actuellement fasse partie des éléments qui permettent à toutes ces interrogations de mûrir. Les manifestations se sont réduites parce qu’il y a des amendes et une limitation du droit de manifester. Mais rien de tout cela ne suffira à empêcher les jeunes gens de retourner dans la rue. Une société de citoyens s’est affirmée : même les partisans de Poutine savent que le citoyen a de l’importance. Quant à Vladimir Poutine, il sait certainement qu’il ne sera pas président pendant douze ans s’il ne parvient pas à comprendre les évolutions de la société. La Constitution de 1993 fixait la durée du mandat présidentiel à quatre ans avec possibilité d’un second mandat consécutif. Vladimir Poutine a ainsi effectué deux mandats de 2000 à 2004 et de 2004 à 2008. La révision constitutionnelle de 2008, décidée sous la présidence Medvedev, a allongé le mandat présidentiel à six ans, toujours renouvelable une fois. Élu en 2012, Vladimir Poutine pourrait donc théoriquement rester au pouvoir jusqu’en 2024.

Revue des Deux Mondes – On disait beaucoup de Medvedev qu’il avait un rôle de modernisateur. Remplit-il toujours cette fonction ?

Hélène Carrère d’Encausse Vous remuez le fer dans la plaie. J’ai participé au Forum politique mondial de Iaroslav en 2009, qui était en quelque sorte le think tank de Medvedev destiné à exposer ses vues et à préparer sa réélection. J’ai parlé avec lui assez longuement. Medvedev a treize ans de moins que Poutine : une demi-génération les sépare. Ils ont aussi une différence de formation : Medvedev a étudié puis enseigné le droit. C’est un juriste, pas un politique. Il a séduit les gens grâce à sa passion pour la communication et à son utilisation intensive d’Internet : il cherchait à atteindre le maximum d’individus. En 2009, il venait de publier un texte superbe, Russie, en avant !, dans lequel il expliquait que la Russie était un pays corrompu et attardé, vivant de la rente pétrolière, et qu’une véritable modernisation politique lui était nécessaire. Il a dit les choses comme on n’avait pas l’habitude de les dire. En ce sens, c’est incontestablement un modernisateur. Mais quand il a reconnu que l’arrangement consistant à céder la place à Vladimir Poutine datait d’il y a quatre ans, tous ses partisans ont compris qu’il y avait là quelque chose qui n’allait pas avec les idées qu’il avait développées jusqu’alors. Quand on lit les journaux russes ou quand on parle avec les Russes, on constate que toute une génération a cru en Medvedev et a été déçue : c’est dommage.

Revue des Deux Mondes – Qu’est-ce qui a manqué à Medvedev ?

Hélène Carrère d’Encausse En 2011, Medvedev a tenu son Forum juste avant l’annonce de la candidature de Vladimir Poutine. Il s’est exprimé à cette occasion en candidat à l’élection présidentielle, et ce en présence de chefs d’État. Il donnait vraiment l’impression d’y croire. Est-ce la foi qui lui a manqué ? A-t-il été incapable d’imposer sa volonté ? Il a en tout cas donné une image de faiblesse. C’est extrêmement triste parce que malgré tout, il tenait un discours de modernisation. Il est maintenant très clair que Medvedev et Poutine se partagent les rôles. Pendant quatre ans, les Russes se sont accrochés à Medvedev en se disant qu’il incarnait l’étape suivante. Aujourd’hui, il a perdu cette image. Peut-être a-t-il été cassé. Comment ? On n’en sait rien. En tout cas, à l’heure de l’épreuve, il a manifesté une soumission.

Revue des Deux Mondes – Quel regard portez-vous sur l’opposition au gouvernement russe actuel ?

Hélène Carrère d’Encausse Il y a dans l’opposition des gens intelligents, pleins d’idées, mais je ne suis pas sûre qu’ils aient la maturité des jeunes gens qui ont manifesté à l’automne 2011. L’opposition doit encore mûrir un peu. Cela dit, le régime soviétique s’est maintenu jusqu’au début des années quatre-vingt-dix : la pression du Parti communiste s’exerçait encore sur la Douma. Ce n’est qu’en 1993 qu’on s’est rendu compte que la chute du régime était pratiquement irréversible. C’est long en apparence, mais c’est court par rapport à l’éducation de tout le pays et aux pesanteurs qui demeurent. Nous assistons à l’apparition d’une nouvelle génération pour laquelle l’Union soviétique ne veut plus rien dire. Mais les responsables actuels de l’opposition ont été élevés par des parents ayant vécu dans le système soviétique. Il reste encore une étape à franchir.

Revue des Deux Mondes – On a tout de même l’impression que l’expérience du totalitarisme n’a pas accouché d’une réflexion sur la démocratie...

Hélène Carrère d’Encausse Je ne crois pas que ce soit exact. L’expérience du totalitarisme a déjà accouché d’un non-totalitarisme. Il ne fait aucun doute que le pouvoir russe actuel est autoritaire, mais cela n’a rien à voir avec un pouvoir totalitaire. Les institutions de la démocratie sont là : il y a un parlement, des élections... Même si elles sont truquées, les élections existent. Les gens ont la possibilité d’aller voter : c’est considérable. Il y a une éducation civique qui s’opère. Ce qui manque, c’est une certaine maturité des élites. Elles ne savent pas très bien à quoi s’accrocher. En 1990, les esprits les plus libres et les plus remarquables disaient qu’il fallait mettre en place une démocratie parlementaire. C’était notamment le cas du maire de Saint-Pétersbourg de l’époque, Anatoli Sobtchak. Mais il était clair que ce n’était pas pensable : dans un pays qui sortait du totalitarisme, une démocratie parlementaire ne pouvait pas fonctionner.

Les Russes ne savent pas très bien à quel système se référer. Dans un pays qui a eu l’expérience du pouvoir personnel et d’une non- représentation de la société, c’est tout de même l’évolution des systèmes politiques qui s’impose plutôt qu’une réflexion sur la démocratie. Les Russes constatent par ailleurs que, dans le monde entier, le pouvoir est de plus en plus personnalisé et centralisé, même quand il est issu des urnes. La réflexion sur le système démocratique est encore tâtonnante – mais au fond, elle est tâtonnante un peu partout. Qu’estce que la démocratie au XXIe siècle, à l’ère d’Internet ? Internet a joué en 2011 un rôle considérable en Russie. Les révolutions...