Après le silence

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Et je m’appelle Louis Georges Edmond Catella. Je travaille à l’usine toute la semaine, c’est dur mais ça me plaît. Je suis quelqu’un qui avant tout travaille, a toujours travaillé. C’est ma vie, la reconnaissance et la sécurité. Tout le monde dit que mon travail est l’usine. Où il est Louis? Il est à l’usine. Attends deux minutes, il va revenir de l’usine. Si tu veux raconter ma vie, tu ne peux parler de moi à l’école. J’ai dû y aller comme y vont les enfants de 1930, mais moi c’est le travail surtout. Très peu d’argent à la maison, on le met dans des boîtes et on essaie de le garder, ne pas s’en servir pour être plus riche un jour, alors l’école… Il ne faut pas y penser ni s’y attarder, on n’en parle pas. Très tôt on comprend que certaines choses nous sont étrangères, tout s’organise entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui vont à l’école et ceux qui travaillent, c’est l’un ou l’autre. Il n’y a pas de révolte, pas encore, la vie s’épuise ainsi: je ne suis pas de ceux qui doivent aller à l’école trop longtemps, moi je ferai autre chose, je travaillerai. Aller à l’école, je n’y pense même pas, je gagnerai de l’argent et j’en mettrai dans les boîtes, à mon tour. Je crois que j’ai commencé à vivre quand je me suis rendu compte de cette donnée incontournable. Avant, qu’ai-je connu? Je ne me souviens que de brouillard, d’attente et d’odeur âcre.
Publié le : lundi 7 septembre 2015
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Et jem’appelle Louis Georges Edmond Catella. Je travaille à l’usine toute la semaine, c’est dur mais ça me plaît. Je suis quelqu’un qui avant tout travaille, a toujours travaillé. C’est ma vie, la reconnaissance et la sécurité. Tout le monde dit que mon travail est l’usine. Où il est Louis ? Il est à l’usine. Attends deux minutes, il va revenir de l’usine. Si tu veux raconter ma vie, tu ne peux parler de moi à l’école. J’ai dû y aller comme y vont les enfants de 1930, mais moi c’est le travail surtout. Très peu d’argent à la maison, on le met dans des boîtes et on essaie de le garder, ne pas s’en servir pour être plus riche un jour, alors l’école… Il ne faut pas y penser ni s’y attarder, on n’en parle pas. Très tôt on comprend que certaines choses nous sont étrangères, tout s’organise entre ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui vont à l’école et ceux qui travaillent, c’est l’un ou l’autre. Il n’y a pas de révolte, pas encore, la vie s’épuise ainsi : je ne suis pas de ceux qui doivent aller à l’école trop longtemps, moi je ferai autre chose, je travaillerai. Aller à l’école, je n’y pense même pas, je gagnerai de l’argent et j’en mettrai dans les boîtes, à mon tour. Je crois que j’ai commencé à vivre quand je me suis rendu compte de cette donnée incontournable. Avant, qu’aije connu ? Je ne me souviens que de brouillard, d’attente et d’odeur âcre. Je ne me souviens que du deuil qu’a porté ma mère, jusque dans ma naissance, jusque dans ma conception, le deuil impossible de sa seule fille emportée par
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les fièvres typhoïdes, mot inconnu d’elle, appris seulement au moment de perdre celle qui aurait été ma sœur. Fièvre typhoïde, pour elle le sens n’est pas à extraire du typhus exanthématique ou du bacille typhique, non, il désigne exclusivement la mort de sa fille aînée. La fièvre typhoïde est ce qui a tué sa petite âgée de sept ans, ce n’est rien d’autre. Ma mère tente de redonner vie à sa fille, de la ranimer par ma naissance. Je suis donc né de cette tentative, je dois être ce deuil, en être à la hauteur. Je nais comme ça. Je deviens l’aîné de la famille mais la place est usurpée, je ne l’ai pas obtenue à la régulière, seulement par défaut, par dépit. C’est du vol. Pendant les premières années, elle m’affuble de robes blanches, de rubans dans les cheveux, les gens s’exclament sur la jolie petite fille que je suis. L’entourage le plus proche n’accorde guère d’importance à ces attentions désespérées, elle était bien malheureuse, disaientils, ça passera avec le temps. Ça a passé.
Je rentre à l’usine. J’ai treize ans. Je me souviens surtout de ça. Un nouvel élan, une ouverture sur un monde inconnu mais dont beaucoup parlent autour de moi, un monde difficile mais grâce auquel on devient un homme. L’usine est donc la promotion qui permet de rejoindre le sillage de mon père et de m’éloigner de celle qui aurait dû être ma sœur, de devenir un peu plus homme, un peu moins enfant. C’est peutêtre pour ça que le souvenir est si aigu, me recouvre. Un sursaut, si tu veux, une prise de conscience, comme un traumatisme qui déterminera ma vie et mes désirs, mes révoltes et beaucoup de mes doutes. J’ai vraiment existé à partir de l’usine, comme si je venais d’elle. Excusemoi d’insister, mais c’est par elle, l’usine, que j’ai pu savoir, grandir enfin et devenir un homme. C’est pour cela que quand on parle de moi, il y a toujours l’usine, elle me décrit au même titre que ma taille, 1 mètre 69 seulement
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– Rose, ta mère, te dira qu’on mesure n’importe comment sur les pièces d’identité, que jamais ton père n’a fait 1 mètre 69, il est beaucoup plus grand que ça, mais quand il a fait faire ses papiers, c’était pas pareil, on ne mesurait pas comme mainte nant –, au même titre que ma taille donc, que mes yeux et ma voix, même ma mère entre volontiers dans cette approche de moi qui lui ramène enfin un fils aîné et enterre définitivement sa fille perdue. Ça n’a jamais cessé, tout ce que j’entends… C’est l’usine encore, l’usine qui… On parle beaucoup de moi, on me célèbre, mais on parle beaucoup d’elle aussi, comme si nous ne pouvions être séparés. Maintenant encore il m’arrive de l’entendre alors qu’elle n’existe plus et qu’il n’y a plus rien, que tout est mort. On ne peut pas me laisser tranquille avec l’usine ? Tu ne peux pas ? Jusqu’ici on vient m’emmerder avec elle ? J’aimerais qu’on ait un peu plus de retenue et qu’avant de parler d’elle parlant de moi, on considère davantage et au premier chef que je suis Louis Georges Edmond.
Tu ne me connais pas très bien. Tu ne me connais que, comment ? Par ouïdire… Tu t’es fait une image de moi par le discours des autres, une image construite sur ce qu’ils ont vécu, une image invérifiable. Ta mémoire ne parvient pas à attester la véracité de tant de paroles abondant dans le même sens, celui de la grandeur, de la dignité, de l’idéal humain. Mais tu ne penses même pas à les contester, cela te paraît possible, étonnant, rare, mais possible. Tu l’as tellement entendu, tu vis tellement avec, qu’il est impossible pour toi d’en douter. Aujourd’hui, tout le monde m’aime et hurle à qui veut l’entendre toute son estime, ils m’aiment et ils le disent. Forcément, celui qui entend cela, un fils par exemple, se dit qu’il est passé à côté d’un grand homme, ou qu’il est arrivé trop tard. Que toute sa vie durant, il courra après, tentera
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vainement de me rejoindre, que mon exemplarité, sans cesse dressée devant lui, ne lui laissera guère le choix et lui imposera de se hisser jusqu’à moi, toujours mettre en balance ses actions et les miennes, ses désirs et les miens, en tout cas ceux que la scie des autres ressasse. Pourtant je travaille à l’usine et ça n’a rien de grand, de digne. J’y rentre à treize ans, sans appréhension, j’y rentre comme prévu, aucun doute possible et l’on n’attend rien de moi, c’est ma vie et je ne pense même pas à discuter, j’y rentre brutalement, comme je suis rentré à l’école à dix ans, à dix ans parce que c’était loin, que j’habitais à la campagne, que l’école était en ville et que ma mère, la ville lui faisait peur. Alors il fallait qu’on vienne habiter en ville pour que j’aille à l’école, rue Edouce. Pas avant. J’étais dans une classe où l’on était tous mélangés, petits, moyens, grands. Hier l’école et puis hop vient le jour où je rentre à l’usine, il n’est pas question d’année sco laire, de progression ni de rythmes, l’usine vient me chercher à l’école, c’est normal. L’école occupe en attendant l’usine, c’est un réservoir d’ouvriers qui attendent qu’on vienne les prendre et les emporter. Moi, c’est comme ça, on vient me chercher, on sait que je ne resterai pas, j’attends l’âge. Je sais un peu lire, je déchiffre grosso modo l’essentiel en tordant la bouche, remuant mes lèvres pour comprendre et former les mots vaille que vaille, c’est suffisant.
À l’usine on ne me paye pas comme aujourd’hui, je travaille et on me donne des choses, ce qui ne fera pas défaut, des tom bées, de lamenue matière, c’est ça mon salaire plus quelques pièces, un billet. Lamenue matière, on te dira que je travaillais à lamenue matière– ou même à la monnaie matière – mais on ne sait pas vraiment ce que c’est. En fait, j’apprends à travailler dans une entreprise de chauffage central – l’entreprise Dor, on te dira sans savoir comment ça s’écrit, on te dira aussi
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l’entreprise Dior mais ce n’est pas ça et de toute façon ça n’a plus d’importance. Cette entreprise envoie ses ouvriers sur des chantiers et leur confie lamenue matière, c’estàdire les matériaux nécessaires à l’accomplissement du travail, on doit ramener en fin de journée ce qu’il en reste, ne pas la gaspiller, ne pas se l’approprier surtout. Si l’on est ancien dans la boîte on peut en recevoir en contrepartie du travail effectué, ce n’est pas très officiel, on n’en parle pas trop fort mais il y a moyen d’en récupérer, moi aussi j’en ai reçu sans être un ancien. Voilà le début. Je suis dans cette usine où j’apprends à être ouvrier sans spécialité, si tu veux, et où l’on m’envoie sur des chantiers. Je n’y viens que pour en partir, ce n’est pas comme l’autre usine, celle que je connais mieux. Non, ici je ne reste que deux ans et on me renvoie parce que j’ai volé dans la caisse de lamenue matière. C’est ce qu’ils disent. D’autres te diront, ceux qui ne cessent de m’aimer, que jamais de la vie au grand jamais Louis n’a volé dans cette caisse, que c’était un prétexte et qu’un homme comme moi – même si, pour l’heure, je n’étais pas encore homme mais ils aiment à gommer les âges, pour eux je suis un tout, je l’ai toujours été, une entité, Louis c’est Louis, ils disent, un homme exceptionnel, tu entends ? –, un homme comme moi donc ne peut pas voler. Toujours estil qu’en apprenant à travailler, j’apprends aussi, je comprends plutôt, que le travail me choisit et non le contraire, je peux très vite devenir en trop dans une usine, je le comprends je t’assure, dès cette époque, j’ai conscience qu’il faut accepter les règles. C’est le travail. Je ne perçois aucune injustice dans cette mise à pied, je crois que c’est l’usage et que le travail est toujours à retrouver, qu’on ne peut que le perdre à un moment ou un autre et qu’un nouveau rempla cera l’ancien perdu, je le découvre et je le comprends. Seul le motif du vol me surprend, je n’ai pas eu l’impression de toucher à la caisse, à lamenue matière,mais la justification me
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paraît malgré tout convaincante, je prends cela comme une mise en garde, j’ai dû faire une connerie à un moment donné sans m’en apercevoir, je ne pense surtout pas à contester. J’ai peutêtre volé finalement, je ne crois pas mais je n’en suis plus sûr du tout. C’est tout ça que je me dis quand je commence vraiment à travailler, quand je quitte lamatière menue  pour entrer à la grande usine à seize ans. La vraie, cellelà, jusqu’au bout. C’est là qu’un vieux me dit eh jeune tu viens creuser ta fosse à l’usine, j’ai rien com pris moi, je sais pas ce que ça veut dire fosse, creuser ta fosse comme on dit rouler ta bosse, je dis ça maintenant mais à seize ans je ne sais pas ce que ça veut dire rouler sa bosse… Parler encore de l’usine… Il faut arrêter… Je ne lui appartiens pas, on n’est pas mariés, mais tout s’enchaîne autour d’elle, les mots m’échappent comme si parlant de moi je ne pouvais que parler d’elle. Parler d’elle, c’est exister, jamais contesté puisque l’usine c’est moi diton,ça me connaît. Mais ça va comme ça. Parler de l’usine pour ne pas parler du reste, attendre avant d’en parler. Le reste, le moins palpable, le plus diffus dans ma vie, le tout perdu à peine construit, abandonné en cours, laissé en plan, ce que je laisse échoué et qui se meurt à cause de moi. C’est sûr l’usine rassure. Pas facile de parler d’autre chose. Des choses qui ne se disent pas et toi tu viens m’entendre au bout de quarante ans… Tu en as mis du temps. Moi je n’ai jamais cessé de parler. Dans le vide, peutêtre, mais j’ai parlé. Qui m’a entendu ? Après tout je m’en fous, tu peux bien en revenir à l’usine, si tu veux.
Très vite ça deviendra la fonderie. Louis est à la fonderie… Je rentre auxFonderies et Aciéries du Midi.Fonderie, je ne sais pas, Aciérie, je ne sais pas, fonder, fondeur, on m’a dit, je compren drai plus tard, acier aussi,Midi, je pense à l’heure, mais je ne
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réfléchis pas trop. Je sais que c’est le nom de l’usine, c’est tout, un nom, ça ne se discute pas, ça ne s’explique pas, surtout à seize ans, on s’en fout, on prend tout, c’est comme une chan son, on la chante sans rien comprendre pendant des années, elle est là, on la chante et puis un jour on en comprend le sens, un vrai bonheur. L’usine c’est pareil, son nom sonne bien et c’est tout, après seulement on comprend l’acier,Fonderies et Aciéries du Midi. Je travaille beaucoup, j’apprends sur le tas durant des jour nées infinies qui délicieusement m’épuisent, ça me plaît, je parviens très vite à reproduire ce que les vieux m’apprennent, les gestes se répètent, les réflexes naissent au cours des semaines sans totalement se relâcher le weekend, la semaine et le week end se mettent à exister, je découvre et ne les confonds plus, je comprends mieux leur répartition, leur distinction. Quand je suis en weekend, je pense à la semaine à venir, j’en suis impatient les premiers temps. Durant la semaine, j’apprends mon métier avec les vieux, j’apprends très vite, manuel on dira. C’est vrai, je sais faire beaucoup de choses, des travaux à l’usine mais aussi ailleurs, à la maison, chez les voisins, les amis – Louisil a des doigts d’or, il sait tout faire. Je deviens mouleur, je prends la douche à l’usine avec les vieux, j’ai honte, j’ai l’impression qu’ils me regardent tous, je n’ose pas trop au début. Je ne veux pas voir, relever la tête, je regarde le sol mouillé, ils sont tous poilus les vieux, moi si peu. Leurs sexes démesurés par rapport au mien. Ils ne se cachent pas, ils font ça comme ça, naturels, ils oublient après tant d’années qu’ils sont nus. Je n’ai jamais vu de vieux tout nus, jamais vu un autre sexe que le mien. Ils sont tous là, les dos, les fesses poilues, les jambes bleues, les marques, les bosses, ils ne parlent pas beaucoup, ils soufflent, certains tirent sur leur cigarette, il y en a qui sifflent, mais ils souffrent, ils sont plus lents, les gestes décomposés, presque immobiles,
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l’eau qui leur tombe dessus les blesse. Il se peut qu’un jour on ne puisse plus sortir de la douche, ça peut arriver après tout, après des années d’usine, qu’il faille les aider, soulever leurs corps, arrêter l’eau, moi, là, sous la douche, on verra, non vraiment, ça ne me plaît pas la douche, quand c’est fini l’usine. Alors je fais vite, je fais comme eux, je me tourne et c’est fait, je deviens mouleur.
Je fabrique des moules, de gros moules, mais je ne vois pas vraiment que c’est monstrueux, terrifiant. Les moules qu’on construit et qu’on assemble n’ont rien d’artistique, je ne moule pas des ouvrages de sculpture mais des pièces de fon derie – des monstres on les appelle. Je soude dans une chaleur infernale, je tape sur des multitudes de parties métalliques afin qu’elles coïncident et que je puisse les ajuster entre elles. L’acier chauffe sous mes coups et me brûle les mains, les flancs et les cuisses, les étincelles crépitent au visage et les masques de protection deviennent très vite des fournaises, on les aban donne dès qu’on peut, même si c’est trop tôt, même s’il y a danger. Je force en permanence sur ces moules en devenir, très rares sont les instants où l’effort physique n’est pas exigé, je suis toujours penché sur le moule, les bras tendus à saisir ses parois les plus reculées. Quand on fixe la pièce harnachée de sangles et de chaînes métalliques à un crochet pour la déplacer avec le pont roulant, c’est la même chose, je force, je force pour saisir le boîtier de commande fixé en hauteur, je force pour maintenir la tête relevée à suivre l’opération toujours délicate du levage et du déplacement du moule, les bras en l’air pour actionner le pont, la tête en l’air pour surveiller la manœuvre. Parfois, si l’on peut, si l’on n’est pas occupé ailleurs, on fait ça à deux, c’est plus facile et moins dangereux. Je suis minuscule devant les pièces que j’assemble, coule et qui se suspendent audessus
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de ma tête, près de douze fois mon poids et cinq fois ma taille, je ne suis rien à côté. Sitôt achevées, elles imposent le respect et provoquent l’effroi puis elles restent droites, menaçantes et envahissent l’usine avant d’être chargées et livrées, ouvrant ainsi l’espace qui s’agrandit tout à coup, alors seulement on souffle, on redevient libre, on continue. Tous les jours comme ça. Il y a aussi les jours de coulage, deux fois par semaine, le mardi et le jeudi, depuis toujours, les journées s’allongent, il faut se lever plus tôt, partir plus tôt de la maison et com mencer plus tôt, ne pas ralentir le rythme habituel du travail, ne pas imposer par le coulage un retard sur ce qui reste à faire dans l’atelier. Et même s’il est indispensable et délicat à effectuer, on ne doit pas considérer que c’est un extra, c’est toujours le travail et on n’a rien à réclamer au patron, il faut se le tenir pour dit. Il est des journées plus longues parce que le travail l’exige, parce qu’en travaillant à cette cadence, l’usine fonctionne au mieux. On est payés au bonus.Ilsnous fixent une durée pour réali ser le moule et si on va plus vite, on a une prime. Mais les délais qu’on nous donne sont souvent très brefs, il faut supprimer les pauses, il faut se surpasser pour finir avant, c’est rare d’y parvenir. Il y a des jours où l’on a envie d’accélérer, on veut la prime, on va au plus vite, on multiplie les risques, mais il est des jours où l’on n’y pense même pas, trop crevés. À quoi bon le bonus, ça ne changera rien, on sera toujours là. Si l’usine va bien, c’est grâce à nous. Le travail qui augmente, le travail qui épuise. Pour qu’elle aille bien, il faut qu’on s’épuise. Tout le jour à respecter les délais, les ordres et les écarts. Mais ce n’est pas elle, non, qui se porte au mieux, elle, ce n’est rien. C’est en haut du grand escalier que ça se passe, audessus de nos têtes qu’on ne pense même pas à redresser, audessus de nos têtes pour vérifier que le travail se fait comme il veut, qu’on ne triche pas, qu’on ne se cache pas, ne s’assoie
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pas. Le grand escalier qui nous domine, lui en haut, lui et sa putain d’usine, elle lui appartient et nous avec. Pour qu’il aille bien, il faut qu’on aille mal, il faut se mettre en danger. Très vite le mot se met à exister.
Patron. Mot familier, entendu par toi et répété par nos bouches, moi, les collègues, ta mère et tous ceux qui parlent de moi, un mot libre, libéral, qui se transmettra audelà du sens, de génération en génération, à peine prononcé, on entrevoit la douleur, les corps en effort, on sent l’impossible entente et la colère qui monte. Patron. Le mot est grave et ne sera jamais neutre, c’est très vite trop tard, détourné, tu l’as trop souvent entendu, depuis toujours, si souvent que tu ne sais plus d’où cela vient et tu en perds le sens. Quand tu l’entends, tu sais qu’il va être question de moi, tu ne peux pas l’empêcher, ça surgit, il est des mots comme ça qui te ramènent à moi, inévita blement. Le mot patron en est un. Très vite il y a donc eu le patron. Lui et nous, le weekend et la semaine, ceux qui vont à l’école et ceux qui n’y vont pas. Très vite il y a eu méfiance et obéissance, la distance s’impose entre nous, entre son insolente richesse et nos mains brûlées, nos dos cassés. On reconsidère ce qui nous semblait naturel, équilibré. J’aime travailler à l’usine, produire. J’aime être ouvrier. Nous sommes là pour ça, on n’a pas toujours choisi, c’est sûr, mais on veut travailler, la question ne se pose pas, jamais envi sagé de ne pas travailler, l’usine nous est familière, un lien fort nous unit à elle, comment l’expliquer, je ne sais pas, c’est fort, c’est tout. On y est attaché, oui, mais on ne va quand même pas mourir. Je dis mourir, j’exagère, je veux dire que notre travail ne doit pas continuer quand on ne travaille plus, agir encore sur nous les jours de repos. J’ai toujours voulu travailler, un homme ça travaille, c’est tout, c’est comme ça, c’est son rôle,
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et son travail lui permet de vivre quand il en a fini, lui permet d’exister aussi sans travailler. Travailler et ne pas travailler, moitié, moitié, que l’un n’existe pas sans l’autre. Rester vivant quand on ne travaille plus, c’est sur cette évidence qu’on doit s’accorder, mais on ne s’accorde pas, jamais libre n’est la parole, jamais égale, très vite il ne nous regarde plus. Je ne vois que ça, nous lui permettons d’être libre, riche, nous sommes à lui, ses matériaux, samenue matière, mais sa richesse n’a pas à fermer les yeux sur nos vies si futiles pour lui, si vides. Très vite s’insinue une méfiance réciproque entre le patron et nous, entre tous les patrons et l’ouvrier. La distance se creuse à mesure que sa fortune augmente et notre épuisement. Quand l’injustice permanente devient arrogante, insupportable à nos yeux, c’est là que la distance ne permet plus de vivre et se mue en ressentiment, c’est là qu’il faut parler, convaincre ceux qui comme nous se méfient mais qui ne voient pas de salut dans la parole, ne savent même pas qu’on peut s’en servir pour sauver notre peau, découvrir notre dignité, là même où elle nous échappe. Elle doit renaître enfin devant lui, en masse, comme l’effondrement d’un moule sur sa gueule lisse et blanche.
L’usine avale tout. Une fois entré, on n’en sort plus. Les gestes et les blessures sont les mêmes, la chaleur est la même. Ce que je fais à seize ans, je le fais encore à trente ans, à quarante ans. Inutile de détailler tout ce qui se répète inlassablement. Bien sûr, les tâches se multiplient avec l’ancienneté comme on dit, on travaille plus rapidement, mais on est toujours aspiré. Alors quel que soit l’âge, tu n’as plus de choix, ta journée se passe sans sur prise, sans décider de rien, comme si tu n’existais pas finalement. Je ne distingue pas d’étapes dans ma vie d’ouvrier, pour moi c’est un tout et je ne mesure pas le temps passé sur les moules d’acier, surpris de me dire que j’ai plus de vingtcinq ans de boîte, c’est beaucoup vingtcinq ans, toute une vie de jeune homme.
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