4 Décentrer la mort Trophées et safari de chasse au Bénin

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4 Décentrer la mort Trophées et safari de chasse au Bénin

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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4  Décentrer la mort Trophées et safari de chasse au Bénin  
Maxime MICHAUD 
 Je porte mon fusil à l’épaule, le buffle approche à toute vitesse ; le galop de cette masse est effrayant. (…) Il me présente l’épaule ; j’entends la balle craquer sur l’omoplate, et je me précipite la face contre terre ; l’animal, égaré par la douleur, bondit, et, me rasant de son sabot, va se précipiter dans le fleuve, où nous le retrouvons sans vie. David Livingstone,Explorations dans l’intérieur de l’Afrique australe et voyages à travers le continent, de Saint-Paul à Loanda à l’embouchure du Zambèze, de 1940 à 1856. Paris, Hachette, 1859 in Ricard A.,Voyages de découvertes en Afrique, Paris, Robert Laffont, 2000, p. 484.  L’animal bouge encore. Plus pour longtemps, certainement. Sur la demande du guide, on se tait ; les quelques mots échangés le sont à voix basse, un peu comme dans la salle d’attente d’un médecin ou dans une église. « Laissons-le tranquille », avait-il dit, après avoir tiré deux balles supplémentaires dans la poitrine du koba1, dans l’espoir de hâter son dernier souffle. L’atmosphère est très lourde. Tout le monde, pisteurs, porteurs, guide et chasseurs, est assez mal à l’aise. Les cigarettes apaisent assez mal la tension, d’autant que l’antilope, agonisant à une dizaine de mètres de là, ne cesse de se rappeler à notre souvenir. Couchée sur le flanc, son immobilité apparente est rythmée par ses brefs râles et les soubresauts de ses pattes. Lisant le malaise sur mon visage, le chasseur me glisse : « Moi aussi, je déteste ces moments-là. » Pourtant, il y a moins d’un quart d’heure, l’animal était vivant. À cent mètres devant nous, on voyait défiler son groupe entre                                                  1 koba, aussi appelé hippotrague ou « antilope cheval », est une grande antilope Le africaine.
des arbres frêles, sur une pente parsemée de rochers, dans un brouillard épais de poussière soulevée par l’harmattan. C’est bien le chasseur qui, le grand mâle au centre de la lunette, a appuyé sur la gâchette et provoqué cette agonie insupportable. Qu’est-ce qui, dans ces quelques minutes, rend ce moment si dysphorique, si éloigné de l’aspect enchanté du reste du safari ? La réponse à cette question paraît évidente sur le moment, face à cette grande bête en train de mourir à dix mètres de nous. Mais n’est-ce pas là l’aboutissement évident d’une chasse ? Ne plaisanterons-nous pas joyeusement, quelques minutes après, en prenant les traditionnelles photos-souvenirs autour du cadavre de l’animal ? Parmi tous les instants vécus pendant ces semaines passées dans la zone de chasse2, celui-ci reste incontestablement le plus perturbant, le plus angoissant. Finalement, c’est certainement le seul moment où nous fûmes réellement confrontés à la mort d’un animal. Il semblerait en effet que, alors que la mise à mort constitue théoriquement l’acte central de toute activité cynégétique, elle soit, dans la pratique du safari, reléguée à une position beaucoup plus périphérique. C’est ce paradoxe que nous souhaitons interroger, en nous demandant comment se produit ce décentrement. DansL’Utopie de la nature (1996), Sergio Dalla-Bernardina montre que les chasseurs usent d’un certain nombre de stratégies discursives pour reconstruirea posteriorileurs actes et les faire rentrer dans un cadre stéréotypé. Pourquoi ces stratégies ne dépasseraient-elles pas le simple cadre du discours pour s’inscrire dans la pratique même de la chasse ? Quelles sont celles mises en œuvre pour décentrer la mort dans la pratique du safari ? Nous nous appuierons, pour tenter de répondre à cette question, aussi bien sur les discours tels que formulés dans les récits de chasse, que l’on trouve dans certains ouvrages ou certaines revues, que sur les observations que nous avons pu effectuer sur le terrain.
                                                 2les données recueillies lors de deux terrains de recherche Cet article s’appuie sur dans une zone de chasse dépendant du Parc du W dans le nord du Bénin, en février 2005 et 2006. Je tiens à remercier vivement le personnel de la zone de chasse, ses responsables, la direction du parc du W et les chasseurs qui m’ont fait partager leur passion avec une grande gentillesse. 104  
Le safari, entendu ici comme voyage de chasse en Afrique3, n’est pas une pratique désuète et marginale. Si, dans l’imaginaire populaire occidental, il renvoie à un passé colonial et aux exploits de quelques aventuriers et explorateurs, il perdure aujourd’hui sous la forme du « tourisme cynégétique » ou « chasse sportive ». Selon un article paru début 2007 dans la revueBiological Conservation aux chasse, la « trophées », autre nom de ce type de séjour, est pratiquée dans 23 pays d’Afrique sub-saharienne qui lui consacrent une surface protégée d’environ 1 394 000 Km², dépassant de 22 % la surface représentée par les parcs nationaux de ces 23 pays. En outre, elle génère, avec environ 18 500 clients par an, un revenu d’au moins 201 millions de dollars par an, soit plus de 100 milliards de francs CFA (Lindsey, Roulet et Romañach 2007). L’histoire du safari et l’imaginaire qui l’accompagne sont certes fortement marqués par l’influence anglo-saxonne, mais sa pratique est également très répandue en Afrique francophone et chez les chasseurs français. Ce sont d’ailleurs uniquement des touristes français que nous avons rencontrés dans le campement où nous avons travaillé.  Négation et évitement  Stratégies rhétoriques Si l’on s’attarde quelques minutes sur un magazine parlant de chasse en Afrique, on y trouve des animaux de tailles curieuses : Michel Coatmellec raconte l’histoire de Ouatou, un superbe buffle de 85 cm qu’il vient de faire tirer4au Bénin après deux années de "cache-cache."                                                  3 C’est ici une définition simplifiée du safari. Ce dernier constitue en effet une pratique transculturelle très particulière, née du contact entre des pratiques de chasse africaines traditionnelles et celles de l’aristocratie anglaise. Ces contacts ayant débuté avec les voyages d’exploration du XIXème nous considérons siècle, les récits issus de ceux-ci comme participant de la construction d’un système de représentations sous-tendant la pratique du safari, bien que le termesafarien lui-même (signifiant « voyage » en Swahili) ne semble apparaître qu’à la publication en 1910 deAfrican Game Trails de Théodore Roosevelt, relatant son expédition de chasse en Afrique de 1909 (Steinhart 2006). 4 Michelde chasse, aussi la voie passive n’est pas ici un Coatmellec est guide euphémisme rhétorique mais témoigne simplement du fait que ce n’est pas lui qui a « tiré » l’animal mais son client. 105  
Un éland de Derby de 111 cm (Rowland Ward) est prélevé sur la zone de Michel Fusy (RCA) par David Thibault (août).5 Il ne s’agit pas là de reproductions miniatures de ces animaux, mais d’une façon propre au monde du safari de les mesurer. La valeur d’un animal sur le marché du safari se mesure par la taille de ses cornes, c’est-à-dire par son trophée, dont les techniques de mesure font l’objet de normes précises qui sont définies par les classements officiels, tels que Safari Club International (SCI) ou Rowland Ward. Le mot « trophée » a un sens assez fluctuant. S’il désigne normalement le crâne et les cornes d’un animal abattu par un chasseur, n’importe quel massacre6, même non issu d’une chasse, peut parfois prendre ce nom, comme en témoigne cette phrase issue d’un récit de chasse d’un même magazine : La première chose qu’il a remarquée dans la case-restaurant est un splendide massacre de 78 cm aux embases énormes et fortement annelées. "Un trophée trouvé en brousse", a commenté Bernard.(Id. : 27) Il peut enfin désigner tout animal susceptible de devenir un trophée ; ainsi avons-nous souvent entendu lors de sorties de chasse des phrases du type : « Regarde le trophée devant ! », en parlant d’un animal vivant. Ces extensions sémantiques montrent que pour le chasseur, tout animal est un trophée potentiel, et est mêmentmeellerutan à le voué devenir. Il y a donc une réification de l’animal qui transforme la conception même de l’acte de chasse. Celui-ci ne consiste plus en une mise à mort, c'est-à-dire à faire passer un animal de l’état de vivant à celui de mort, mais à faire passer un trophée potentiel à l’état de trophée réel. Autrement dit, la chasse n’est qu’une réalisation des potentialités de l’animal, dont le statut d’être vivant n’est plus premier. Le trophée est dès lors considéré comme une offrande à la victime, qui justifie et compense l’abattage, comme le montre cet extrait d’entretien :                                                  5  Chasser en Afrique.Hors-série du magazineConnaissance de la chasse 28,, n° mars 2006, pp. 38-39 6  « Massacre » désigne ici les cornes ou les bois d’un animal, accompagnés de la partie du crâne qui les supporte. 106  
C’qui m’intéresse quand j’regarde mon trophée c’est les souvenirs qu’il représente qui est un moment de ma vie, un moment de ma vie où j’ i ôté la vie à un animal, donc je me a dois de le respecter, ’ st un peu pour moi un respect de  c e l’animal que d’avoir un beau trophée et de pouvoir le regarder et l’admirer.7 Un autre élément étonnant dans les récits de chasse apparaît lorsque l’on regarde non plus l’objet mais le sujet de la mise à mort : Mais il est trop tard. La .375 Express tonne et, dans un fracas, le géant s’effondre.8 Je me trouvais à une trentaine de mètres en arrière et j’intervins au même instant avec mon .303. Les deux balles atteignirent l’animal à la base de la gorge. (Lake 1953 : 160) Une « .375 Express », « deux balles » : ces exemples, dont il existe de nombreux équivalents dans les récits de chasse, sont révélateurs d’une tendance de la part des chasseurs à prendre dans leurs écrits l’arme ou les munitions comme sujet de la mise à mort. Ce phénomène ne pourrait-il pas être interprété comme une façon inconsciente de se décharger de la responsabilité de l’acte ? L’arme apparaît d’ailleurs systématiquement avec son porteur sur les photographies prises avec le trophée, se mettant ainsi au même rang que le chasseur. En outre, elle fait souvent l’objet d’une personnalisation par des gravures sur la crosse, et prend une place importante dans les récits, devenant presque dans certains cas un personnage à part entière. Enfin, on constate la faible utilisation du verbe « tuer » par les chasseurs9. L’expression la plus utilisée par les chasseurs entre eux est « faire un animal », comme s’en désole François Sommer :                                                  7 Extraitdans une zone cynégétique au Bénin en d’un entretien avec un chasseur février 2005. 8  Connaissance de la chasse, Hors-série n° 28, p. 21. 9  Les vertes collines d’Afrique(Hemingway, 1969) est un contre-exemple des récits de chasse habituels. Cherchant peu à se déresponsabiliser, l’auteur utilise volontiers le verbe tuer, ne parle jamais de la souffrance animale ni ne se repent. L’œuvre d’Hemingway laisse transparaître une vision unique, « assumée » de la grande chasse, couplée à une représentation particulière de l’Afrique, qui nécessiterait sans doute un examen particulier. 107  
Aujourd’hui, le chasseur qui rentre de safari ne perd pas de temps en circonlocutions. Il vous annonce sans transition : "J’ai "fait" ça, ça et ça !"(Sommer 1969 : 230-231) Le verbe « faire » n’est pas ici un simple substitut pour « tuer » ; il englobe l’acte de chasser et l’argent versé et est censé provoquer l’admiration. Encore plus étonnante est l’utilisation du verbe « prélever », de plus en plus fréquente : Les jours qui suivront, le chasseur ira à la rencontre des éléphants, prélèvera un beau bubale major et un joli phacochère.10 Cette expression fait partie d’une stratégie de légitimation écologiste dont nous parlerons plus loin. Ces évitements « rhétoriques » s’accompagnent de négation et d’évitements dans la pratique même du safari.  Négations pratiques Comme nous le soulignions en introduction, l’agonie de l’animal est le moment où la mort, à travers la souffrance, apparaît le plus. Aussi est-ce un moment honni des chasseurs : M : Et ça te fait quelque chose de tuer un animal ? R : Oui, bien sûr. Le tuer net, sans problème. Le voir agoniser…, faut pas qu’ça dure, non. (…) J’balance toutes les cartouches tant qu’il est pas mort. Non, non, j’aime pas ça ! (…) Mais oui ça m’fait quelque chose, j’aime pas ça, 11 effectivement. Cette aversion pour l’agonie est à la base de toute une rhétorique du « tir propre » : un bon chasseur doit tirer un minimum de coups, et tuer l’animal de façon nette. Ainsi un article consacré à la balistique dans une revue sur la chasse en Afrique s’intitule-t-il « Pourvu qu’elle le sèche ! », avec pour sous-titre :                                                  10  Connaissance de la chasse, Hors-série n° 28, p. 31 (Nous soulignons). 11 Extrait d’un entretien avec un chasseur dans une zone cynégétique au Bénin en février 2005. 108  
La bonne balle, c’est celle qui tue… net.12 Et les récits de safari de souligner tantôt le savoir-faire du chasseur : La première balle a été parfaite.(Id. : 21), tantôt le professionnalisme du guide : Mais Bernard, élevé à l’école de la chasse alsacienne, ’ s en approche, sort son arme de poing et loge une dernière balle dans la nuque de l’animal. « Toute souffrance, même la plus brève, est inutile », commente le guide.(Id. : 31) Le fait de devoir tirer beaucoup de balles est très dévalorisant. Un passage desVertes collines d’Afrique d’Hemingway est révélateur à ce sujet : Nous tendîmes l’oreille, mais n’entendîmes pas de second coup de feu et j’étais sûr que Karl avait son Koudou. (…) Je me rappelais le vieux dicton de l’Indien du camp : "un coup de feu, de la viande. Deux, peut-être. Trois coup de feu, un tas de merde", et je pris le dictionnaire pour le traduire pour M’Cola.(Hemingway 1969 : 180) De ce fait, on évite généralement l’acharnement, recherchant l’équilibre entre « mort propre » et « mort rapide ».13 Mais d’une manière générale, tout est fait pour que l’animal passe du statut de bête vivante à celui de trophée sans que la phase intermédiaire, à savoir sa mise à mort, ne prenne trop d’ampleur. Cette phase est inévitablement suivie de la prise de « photos-souvenirs », pendant laquelle on constate un traitement particulier du corps de l’animal pour qu’il ne ressemble en rien à un cadavre. Les traces de sang sont nettoyées par le pisteur ou les porteurs, et l’animal est mis dans une position telle qu’il ait l’air vivant, souvent couché sur ses pattes ; parfois une des personnes posant lui tient la tête droite. Ce type de photographies est aussi ancien que la pratique du safari et lui est intimement lié.                                                  12  Connaissance de la chasse, Hors-série n° 28, p. 83 13 la raison pour laquelle,  C’estlors de l’abattage du koba décrit en introduction, quelques minutes d’agonie ont été préférées à un énième tir d’achèvement. 109  
De même, la naturalisation est un procédé consistant à donner à l’animal un air vivant, à faire comme s’il n’était pas mort ; les réalisations les plus valorisées montrent l’animal figé dans une pose caractéristique. Trônaient à l’entrée duCountry Show14 de 2006 des lions naturalisés chassant un buffle ; un peu plus loin, une panthère semblait se reposer, allongée sur une branche d’arbre. L’offrande que constitue le trophée se doit d’être réaliste ; les photographies de l’animal auront aussi pour rôle d’aider le naturaliste à le reconstituer de la manière la plus fidèle possible, et ce y compris s’il ne s’agit que de la tête, par exemple pour le choix des yeux.  Evitement du sang Les pratiquants du safari appartiennent majoritairement à un univers judéo-chrétien, dans lequel le sang joue un rôle prépondérant dans les représentations liées au vivant. L’historienne V. Rousseau montre que la condition d’animal, au sens d’« être animé » (incluant donc hommes et bêtes), se définit non seulement par la possession de l’âme mais aussi par celle du sang (Rousseau 2005). Dans le même sens, J. Barrau rappelle que le sang est le vecteur du souffle vital : Saigner une bête comestible est souvent un acte délibéré de "désanimation" de l’aliment carné, en respectant l’étymologie stricte du mot qui vient du latin anima ou "souffle vital". (Barrau 1983 : 159) A. Farge souligne toutefois l’ambiguïté du sang : Aussi pur qu’impur, aussi sain que malsain, signe de vie aussi bien qu’annonciateur de mort, de tuerie, il coule et s’écoule sans que jamais il puisse être définitivement classé d’un côté ou de l’autre. (Farge 1979 : XV) Cette ambiguïté n’est pas sans rappeler celle du « sang noir » autour duquel s’organise tout un système de pensée chez les chasseurs européens. Révélé par B. Hell (1994), ce système témoigne de l’importance, dans des actes qui n’ont de désenchantés que l’apparence, du versement du sang et de sa symbolique.                                                  14 de la chasse se tenant tous les ans à Paris. Salon 110  
Or, si l’on observe les pratiques lors de séjours de tourisme cynégétique, on constate que le sang est si peu présent qu’il nous semble possible de parler d’évitement. L’abattage se fait avec des balles explosives, c'est-à-dire qui explosent une fois à l’intérieur de l’animal, de manière à blesser au maximum les organes. Aussi les blessures les plus importantes sont-elles généralement internes, ce qui occasionne peu de saignement. S’il est nécessaire de hâter la mort de l’animal, on tire une autre balle : il n’y a pas, comme dans de nombreuses chasses en Europe, de saignement au couteau. Les éventuelles traces de sang sont nettoyées à l’aide de branchages et d’un peu d’eau avant de prendre des photographies. Sauf dans les très rares cas où la voiture ne peut pas accéder à l’endroit de l’abattage, l’animal n’est pas découpé sur place, mais transporté entier jusqu’au campement. Là, il est déposé sur une plate-forme en béton, comportant une rigole pour évacuer le sang et un portique pour suspendre l’animal à la balance. Dans un premier temps, l’animal est pesé et le trophée mesuré. Il y a foule : autour de la plate-forme se pressent, outre les chasseurs, le reste du personnel, des villageois des environs et des passants curieux. Dans un second temps, l’animal est dépecé et découpé par les taxidermistes. Or, les chasseurs ne restent pas pour cette étape, qui par contre passionne le reste des spectateurs. Tout se passe comme s’ils fuyaient cet instant où l’animal, par le versement de son sang, est renvoyé à son état de cadavre, et le chasseur, par la même occasion, placé face à son acte de mise à mort. En général, ils vont se changer et boire un verre, « pour arroser l’animal ! ». Cette plate-forme est en outre située derrière les cuisines, dans un espace où les chasseurs n’ont pas à passer d’une manière générale, et que l’on ne peut voir depuis les zones du campement destinées aux activités quotidiennes. En outre, la zone de taxidermie, où les peaux et les massacres sont préparés, est encore plus éloignée. Finalement, l’ensemble des activités liées au sang est déléguée au personnel local et reléguée dans des espaces annexes du campement. Cette situation rappelle celle des abattoirs : Or, de cette mise à mort, nous ne voulons rien savoir. Aux anciens sacrifices solennels et publics, puis aux tueries fonctionnant au cœur des villes, quand ce n’était pas en pleine 111
 
rue, a aujourd’hui succédé un abattage invisible, exilé, comme clandestin.(Vialles 1987 : 4) Si cet état de fait est un phénomène contemporain, il s’appuie cependant, selon elle, sur des représentations anciennes : Les « tabous ancestraux » sur le sang sont encore vivaces, qui au Moyen-Age frappaient d’un même mouvement bouchers, bourreaux, barbiers et chirurgiens.(Ibid.) Or, dans les pratiques cynégétiques européennes, l’ambiguïté du sang n’est généralement pas régulée par l’évitement mais par d’autres procédés. Certains écrits font part de rituels très précis autour du sang, comme labrisée15 la oucurée16. Les expériences de safari que nous avons pu vivre semblent ainsi témoigner, sur le plan symbolique, d’une vision particulière de la chasse, qui ne se réduit pas à l’exportation de pratiques européennes sur le territoire africain. Dans la zone où nous avons travaillé, un séjour de chasse dure une dizaine de jours et coûte entre 10 000 et 15 000 €. Les pratiquants sont donc des urbains relativement aisés, souvent commerçants ou propriétaires de PME. Tous ceux que nous avons rencontrés pratiquent la chasse en France, principalement sur des chasses privées, mais aussi sur des chasses communales. Ils sont toutefois d’origine rurale et se sont presque tous vu transmettre la passion de la chasse par leur père. Cet évitement ne saurait donc se résumer à une simple caractéristique d’une « chasse bourgeoise » : encore aujourd’hui, le safari parait constituer, malgré son inscription dans des modèles touristiques plus classiques, un univers à part dans le monde de la chasse.  Compensation et légitimation Ritualisation L’anthropologie de la chasse, comme l’anthropologie en général, ne s’est longtemps intéressée qu’aux sociétés traditionnelles. L’étude des pratiques cynégétiques servait tantôt la description de l’économie,                                                  15 Dans lapirsch(chasse au cerf alsacienne), cérémonie qui consiste à tremper trois branchettes de chêne dans le sang du cerf (Hell 1985). 16 vénerie, cérémonie durant laquelle les abats sont livrés à la meute pendant que En l’équipage sonne la trompe (Pinçon et Pinçon-Charlot 1993). 112  
tantôt celle des pratiques religieuses. Car il n’est pas de chasse sans rituels. Ceux-ci ont plusieurs fonctions : protéger le chasseur pendant la chasse, la rendre plus prolifique et protéger le chasseur des conséquences de ses actes. Ce dernier point nous intéresse particulièrement : derrière tous les rituels de protection, se cache l’idée que la mise à mort d’un animal pose problème. Les exemples sont nombreux ; nous nous contenterons ici des excuses rituelles des peuples sibériens étudiés par Eveline Lot-Falck : Des excuses sont, d’autre part, fréquemment présentées à la victime avant de la tuer (…). Les Kamtchadales ne tuaient jamais un animal sans lui faire des excuses et ils suppliaient l’animal de ne pas s’offenser.(Lot-Falck 1953 : 155) Finalement, le rituel est aussi utilisé comme unestratégie de compensationde la mise à mort de l’animal. Si la chasse des occidentaux a si peu été étudiée, c’est qu’elle est censée être inintéressante, car économiquement sans conséquences et surtout désenchantée. Or des travaux récents, comme ceux de Hell (1985 & 1994) ou de Pinçon et Pinçon-Charlot (1993), ont montré que la pratique de la chasse en Europe n’était pas désenchantée et que de nombreux rituels y subsistaient. Pourquoi, dès lors, ne pourrait-il y avoir également de pratiques de type rituel dans le safari ? Comme nous l’avons décrit plus haut, le moment de l’agonie impose une attitude pour le moins solennelle : on parle peu, à voix basse, et on ôte son chapeau. Ceci pour « laisser l’animal mourir en paix », ainsi que l’a demandé le guide. Même quand l’animal meurt sur le coup, on observe toujours un temps de calme, un silence de quelques minutes juste après la mise à mort, pendant lequel on fume une cigarette. Cet acte s’effectuant de manière systématique et dans une ambiance très solennelle, il nous paraît possible de parler ici de rituel, dont la fonction, comme c’est en partie le cas pour les rituels d’excuse que l’on trouve dans certaines sociétés, serait d’aider à accepter le fait d’avoir abattu un animal. On peut dès lors reconsidérer certains moments du safari avec cette notion de rituel, notamment l’utilisation de l’alcool. On « trinque » sur le lieu d’abattage à l’arrivée du véhicule, dans lequel sont toujours stockées quelques bières, à l’arrivée au campement, juste
 
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