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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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L'élection du pape, jeu et enjeux
Jérôme Montès
1
Depuis son élection, le 16 octobre 1978, le pape Jean-Paul II n'a pas ménagé
ses efforts pour porter la parole du Christ. En près d'un quart de siècle
d'exercice – contre à peine 33 jours pour son prédécesseur Jean-Paul Ier
2
–, il
a parcouru plus de deux fois et demi la distance qui sépare la terre de la lune,
ses voyages apostoliques le conduisant de la Pologne du général Jaruzelski à
l'île de Cuba de Fidel Castro, en passant par la Grande-Bretagne anglicane, où
aucun
pape
ne
s'était
rendu
depuis
l'excommunication
d'Henri
VIII
au
XVIe siècle. Depuis, le temps a fait son oeuvre, et la forme physique de ce
montagnard et sportif accompli, qui au moment de son élection n'était âgé que
de 58 ans, s'est altérée. Après avoir miraculeusement réchappé de l'attentat
contre
sa
personne
commis
par
le
jeune
turc
Mehmet
Ali
Agça,
place
Saint-Pierre en 1981
3
, Jean-Paul II a été hospitalisé à de multiples reprises,
notamment en 1992 pour l'ablation d'une tumeur intestinale ou, en 1994, pour
l'implantation d'une prothèse au fémur. Sans doute Jean-Paul II n'aura-t-il pas
la force d'égaler les 32 ans de pontificat de Pie IX (1846-1878) – le plus long de
l'histoire –, et malgré les démentis énergiques du Vatican d'un « renoncement »
du souverain pontife à sa charge
4
, chaque jour qui passe nous rapproche
inexorablement, un peu plus, de la réunion du conclave qui devra conduire à
l'élection d'un nouveau pape
5
.
Il ne s'agit pas, ici, de dresser le bilan politique du pontificat de Jean-Paul II
6
,
mais plus modestement, de poser un regard de politiste sur une élection qui,
comme toute consultation politique, corporatiste ou associative, obéit à des
règles écrites et non écrites qui ne sont pas sans influence sur le résultat. En
outre, même si la question de la religion en politique n'est plus un enjeu majeur
du débat démocratique
7
, l'élection pontificale demeure un objet de fascination,
ne serait-ce que parce que la papauté est la plus vieille institution au monde. Le
pape, surtout, présente cette double particularité d'être, à la fois, le chef d'une
communauté religieuse – la plus vaste au monde avec un peu plus d'un milliard
de fidèles – et un chef d'État. Sur le plan religieux, le pape est le chef de l'Église
universelle – et, quand on a élu Jean-Paul II, on a surtout pensé à cette
charge –, mais aussi le Patriarche d'Occident – fonction par laquelle il nomme
les
évêques
d'Occident
et
évêque
de
Rome,
le
collège
cardinalice
représentant symboliquement le clergé de Rome. Sur le plan politique, le pape
est le chef de d'État du Vatican, créé par les accords du Latran de 1929 qui
mirent fin à la « question romaine » de l'occupation des États pontificaux
8
. Le
Saint-Siège – nom officiel donné à la représentation du Vatican dans les
instances internationales – possède, néanmoins, son propre drapeau, sa propre
langue (le latin), ses propres forces armées (gardes suisses
9
et gendarmerie
pontificale), sa propre monnaie (des euros à l'effigie de Sa Sainteté) et sa
1
propre citoyenneté, qu'il accorde aux personnes que leur office attache au
Vatican
10
.
L'élection
pontificale
constitue
donc
un
temps
fort
de
l'Église
catholique, mais aussi de la vie politique internationale. À chaque élection, les
milieux religieux et politiques du monde entier attendent le résultat de cet
événement international de premier plan, avec une impatience et une solennité
qui ne sont pas sans rappeler celles qui précèdent l'élection des chefs d'État
des grandes puissances. Cette médiatisation n'a d'égale que l'étroitesse du jeu
électoral et l'amplitude des enjeux de l'élection.
Un jeu étriqué
Dans l'esprit démocratique, lorsqu'un groupe est appelé à désigner des
représentants, l'élection constitue le seul procédé acceptable. Or, une élection
est susceptible de modalités très diverses qui ne sont pas sans influence sur le
résultat du scrutin et la portée des suffrages exprimés. Il nous appartient donc
de rechercher le « cens caché », pour reprendre une formule chère à Daniel
Gaxie
11
, de l'élection pontificale.
Une élection réglée comme du papier à musique
L'élection n'a pas toujours été la voie retenue pour désigner le souverain
pontife. La nomination (saint Pierre), la force (Damase au VIe siècle, saint
Symmaque en 507, Victor II en 1055) et les liens du sang (les frères Benoît VIII
et Jean XIX en 1024, puis leur neveu Benoît IX en 1032) ont été, pendant très
longtemps, les moyens les plus courants d'accéder au pontificat. Ce n'est qu'à
la faveur de la bulle
In nomine Domini
, promulguée en 1060 par le pape
Nicolas II, que l'élection du pape a été confiée à un collège cardinalice,
l'intervention des laïcs se bornant à une simple approbation. Lors du troisième
concile du Latran (1179), la constitution
Licet de evitanda
, promulguée par le
pape
Alexandre
III,
consacra
définitivement
le
principe
du
monopole
de
l'élection cardinalice et exigea un vote à la majorité des deux tiers des votants.
Sous son pontificat (1585-1590), Sixte-Quint, surnommé le « le terrible » en
raison de son autoritarisme, interdit aux prélats d'une même famille de siéger
ensemble et intima aux membres du Sacré Collège de faire publiquement
serment, sous peine d'excommunication, de ne favoriser aucune ingérence des
autorités
séculières
dans
l'élection
pontificale.
Progressivement
codifiée,
l'élection pontificale est actuellement régie par la constitution apostolique
Universi Dominici gregis
, promulguée par Jean-Paul II le 22 février 1996. La
légitimité et l'indépendance de celui appelé à devenir le vicaire du Christ sont
les objectifs que s'efforce de garantir la législation ecclésiale
12
.
La légitimité du pontife n'est pas dissociable du rituel propre à cette élection. La
solennité des lieux et la liturgie qui entoure le cérémonial participent de l'idée
que le vote des cardinaux est censé être guidé par la volonté de l'Esprit saint.
Le choix de la chapelle Sixtine et de ses fresques évocatrices réalisées par
Michel-Ange
donnent
à
cette
élection
une
atmosphère
éminemment
surnaturelle. C'est d'ailleurs par l'invocation de l'Esprit saint, en entonnant le
cantique
Veni Creator,
que les cardinaux débutent la procession qui les mène
de la chapelle Pauline du palais apostolique à la chapelle Sixtine où ils entrent
en conclave. Prenant pour racine étymologique les termes
cum
et
clave
– qui
en latin signifient « sous clé » –, le conclave désigne un huis clos révélateur de
la volonté de créer les conditions du recueillement intérieur en « coupant » les
électeurs des turbulences du monde extérieur. Cette règle fut instaurée en 1271
2
lorsque,
devant
le
désaccord
persistant
pour
donner
un
successeur
à
Clément IV, le peuple reprit une pratique en vigueur dans plusieurs communes
du nord de l'Italie et décida d'enfermer les dix-sept cardinaux avec du pain et de
l'eau. Aujourd'hui encore, la présence de toute personne étrangère au collège
des cardinaux est bannie, hormis le secrétaire du collège cardinalice, le maître
des célébrations liturgiques pontificales, assisté de deux cérémoniaires et deux
religieux chargés de la sacristie, ainsi que quelques religieux de diverses
langues – pour les confessions –, deux médecins et le personnel technique
pour
les
repas
et
le
ménage.
L'interdiction
d'introduire
tout
support
d'enregistrement, audiovisuel ou de presse écrite affermit cet huis clos. De
surcroît, au moment de déposer « son » bulletin dans l'urne, chaque cardinal
prononce à haute voix le serment suivant : « Je prends à témoin le Christ
Seigneur qui me jugera, que je donne ma voix à celui que, selon Dieu, je juge
devoir être élu »
13
. L'appel à l'Esprit saint est également prévu pour sortir de
l'impasse à laquelle conduisent, généralement, la règle de la majorité qualifiée
et le fait qu'un maximum de deux scrutins quotidiens puissent être organisés.
Ainsi, après trois jours de concile sans résultat, une journée doit être consacrée
à la prière. Le rôle des cardinaux électeurs n'est donc que subsidiaire, le pape
n'étant pas l'élu d'un collège humain, mais celui de la Providence dans un lieu
où tout concourt à faire sentir la présence de Dieu. L'artifice retenu pour
signaler la fin du conclave, qui consiste à incinérer les bulletins de vote sans
paille afin que se dégage une fumée blanche, confirme que les cardinaux
électeurs ne sont que les instruments d'une décision qui se situe dans
l'invisible.
Le mode de scrutin, aussi, obéit à une codification précise. Le texte
Motu
proprio
ingravescentem
aetatem
,
promulgué
par
le
pape
Paul
VI
le
21 novembre 1970, restreint sensiblement le suffrage en soumettant l'exercice
du droit de vote aux conditions généralement requises dans les régimes
démocratiques pour la jouissance et l'exercice des droits politiques : l'âge, la
capacité intellectuelle et morale et le sexe. Ainsi, les cardinaux électeurs
doivent être âgés de moins de 80 ans, avoir été élevé à la pourpre – ce qui
témoigne de leurs « insignes qualités spirituelles, morales et doctrinales » #, et
appartenir à la gent masculine puisque les femmes ne peuvent être ordonnées
prêtres. Afin de tempérer ce « filtrage », qui certes permet de dégager une élite
capable et pondérée, mais diminue d'autant la légitimité d'une élection directe
par l'ensemble des croyants, la composition du collège cardinalice a été élargie
au fil des ans car, pour reprendre le mot de Lamartine : « On peut empoisonner
un verre d'eau, on n'empoisonne pas un fleuve » ! Inférieure à une vingtaine de
membres
au
XIIIe
siècle,
la
composition
du
collège
cardinalice
peut,
dorénavant, être portée à 120. La nationalité, en revanche, ne constitue pas
une restriction au droit de suffrage, le droit canon s'avérant, en l'occurrence,
bien plus audacieux que le droit communautaire qui, depuis le traité de
Maastricht, étend le droit de vote aux résidents communautaires pour les seules
élections locales.
Par ailleurs, la restriction du droit de suffrage n'est pas la seule imperfection
que présente l'élection pontificale. Le choix du scrutin uninominal, notamment,
tend à focaliser le débat davantage sur les personnes que sur les idées. En
outre,
l'absence
de
renouvellement
du
mandat
censée
exclure
tout
clientélisme – ne saurait empêcher le pape en place de « désigner », de
manière plus ou moins directe, son dauphin. Ainsi, en plaçant l'influent Mgr Ré
3
en tête de la liste des noms des 44 nouveaux membres du collège cardinalice,
entérinée à l'occasion du consistoire du 21 février 2001, Jean-Paul II semble
avoir indiqué vers lequel des cardinaux allait sa préférence. La prochaine
élection pontificale portera d'ailleurs inévitablement le sceau de Jean-Paul II,
puisque à peine une dizaine des membres du collège cardinalice n'auront pas
été désignés par lui. Destinée à asseoir la légitimité du vainqueur et à prévenir
les schismes, la majorité des deux tiers requise pour être élu n'est pas
exempte, là encore, d'effets pervers
14
. Le système majoritaire certes permet
que le vainqueur ne soit pas l'émanation d'une minorité partisane, mais il
conduit inexorablement, au fil des scrutins, à un regroupement favorisant les
accords et les marchandages. Les premiers votes ne sont souvent qu'un moyen
de jauger les rapports de forces, de former des coalitions et, donc, d'exacerber
les querelles de chapelles et de reléguer l'intérêt général au second plan. Au
sein du collège cardinalice le débat porte, pour l'essentiel, entre conservateurs
et réformateurs. Ces derniers sont favorables à la convocation d'un nouveau
concile oecuménique (développement du dialogue inter-religieux, enculturation
de l'Évangile dans les « nouveaux mondes »), à des changements dans
l'organisation de l'Église (modification du synode des évêques, changements au
sein de la curie, décentralisation en faveur des églises locales) et à de
nouvelles modalités d'exercice du ministère pontifical. Les conservateurs, à
l'inverse, sont accusés de brider les réformes de Jean-Paul II – notamment sur
la repentance et les révisions autour de l'anti-judaïsme de l'Église ou des
condamnations de Galilée, Jan Hus et Giordano Bruno
15
– et d'empêcher
l'Église de tenir un discours audacieux sur les questions éthiques et politiques.
Or, le scrutin majoritaire tend à avantager les modérés qui, à l'inverse des
extrêmes, peuvent passer des alliances sans devoir pour cela consentir de trop
nombreuses concessions. Certaines « indiscrétions » tendent à montrer que
Jean-Paul II doit son élection surprise et marathon – à l'issue d'un huitième
scrutin – à la neutralisation des candidats du camp conservateur – Mgr Siri – et
du camp progressiste qui soutenait Mgr Benelli. Connu pour sa retenue,
l'archevêque de Gênes, Mgr Tettamanzi, en a apporté la démonstration en
1999 en étant le mieux élu des membres du conseil post-synodal des évêques
européens. L'étroitesse du jeu dans l'élection pontificale ne tient pourtant pas
seulement à la rigidité de la procédure. Elle s'explique, aussi, par un parcours
extrêmement sélectif par lequel les candidats doivent passer.
Une élection préparée de longue date
Bien que l'appartenance à l'épiscopat ne soit pas un critère d'éligibilité
16
, il
existe certains passages obligés pour devenir souverain pontife. Être proposé
par des groupes influents, notamment, constitue un atout majeur. Ainsi, il n'est
pas rare que des personnalités éminentes ou des autorités prestigieuses
fassent
discrètement
l'éloge
d'un
prétendant,
voire
qu'elles
soulignent
ouvertement les liens qui les unissent à un
papabile
. Le cardinal autrichien
Franz König, par exemple, reconnaît avoir tout mis en oeuvre pour favoriser la
candidature de Karol Wojtyla lors du précédent conclave. Aujourd'hui, outre sa
propre
candidature,
l'actuel
secrétaire
d'État
et
représentant
de
la
ligne
conservatrice, Mgr Sodano, ne dissimule pas sa préférence à l'égard de
l'archevêque de Turin Mgr Poletto. L'appui de mouvements comme l'
Opus Dei
dont le fondateur, José María Escriva de Balaguer, a été canonisé en 2002, et
qui, avec la « prélature personnelle », jouit depuis 1982 d'un statut d'exception
lui conférant un diocèse sans territoire composé de 90 000 membres présents
4
sur les cinq continents – ou de
Comunione e Liberazione
– très présent en
Lombardie et dans le milieu éditorial – peut, là encore, s'avérer décisif
17
. Il n'est
d'ailleurs pas rare de voir les noms de Mgr Biffi – qui bénéficie du soutien de
ces deux mouvements – et de Mgr Thorne – premier membre de l'
Opus Dei
à
avoir été nommé cardinal – figurer en bonne place dans la liste des plus sérieux
prétendants au pontificat.
Pour
être
élu
pape,
il
est
également
préférable
d'occuper
une
position
institutionnelle stratégique au sein de l'Église qui, à qualités équivalentes, fera
le moment venu la différence. Les exemples de Pie XI et Paul VI confirment
qu'avec ses 4 millions de fidèles l'archevêché de Milan représente un « vivier »
idéal. L'intérêt suscité par la nomination du cardinal Tettamanzi dans ce
diocèse, en juillet 2002, est d'ailleurs de nature à accréditer cette thèse. Mieux
encore,
il
faut
être
intégré
aux
organes
de
gouvernement
du
Vatican,
c'est-à-dire la curie romaine
18
. Ainsi en offrant une visibilité internationale de
premier plan, la secrétairerie d'État a facilité sans conteste les élections de
Pie XII et de Paul VI. De même, parce qu'il dirige d'une main de fer depuis 1981
la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mgr Ratzinger est communément
présenté comme le «
papabile
» le plus sérieux. Au sein de la curie romaine,
cependant, les points de vue ne sont pas homogènes et une discipline de vote
en conclave n'est pas envisageable tant l'élection pontificale s'avère lourde
d'enjeux.
Malgré la législation ecclésiale et le difficile chemin de croix pour préparer
l'élection, l'élévation à la tiare n'a pas toujours été à l'abri des ingérences
séculières. Inauguré par Charles Quint, puis formalisé par Philippe III au
XVIIe siècle, un droit de veto à l'élection de certains
papabile
a été de fait
acquis,
par
l'entremise
de
quelques
cardinaux,
par
certaines
grandes
puissances. L'Autriche, par exemple, en a fait usage en 1903 pour mettre hors
course le cardinal Rampolla, jugé trop favorable aux intérêts français, ce qui
permit l'élection de Pie X qui condamna le Sillon de Marc Sangnier
19
. Bien que
clairement condamnée par tous les prélats, cette pression ne saurait disparaître
tant que les enjeux d'une élection pontificale resteront aussi étendus.
Des enjeux étendus
Les principaux enjeux de l'élection du prochain souverain pontife tiennent au
poids considérable qu'aura l'élu sur la scène politique internationale ainsi qu'à la
sur-représentation des Italiens.
Le poids considérable de l'élu sur la scène politique internationale
Les réactions autour de la thèse du « choc des civilisations », soutenue par
Samuel Huntington, ont eu le mérite de mettre l'accent sur le facteur religieux
dans la compréhension des relations internationales
20
. Tant par son histoire que
par l'activité de sa diplomatie, l'Église catholique, en particulier, dispose d'une
capacité
mobilisatrice
considérable
dans
l'arène
politique
internationale
21
.
L'histoire regorge d'exemples d'immixtions de l'évêque de l'Église de Rome
dans la sphère d'un pouvoir temporel défaillant. L'humiliation de l'empereur
germanique Henri IV, venu à Canossa en 1077 pour implorer le pardon de saint
Grégoire qui l'avait excommunié à la suite de la querelle des investitures, fait
figure de symbole
22
. Internationale par essence, l'Église catholique est articulée
autour d'un centre pontifical qui transcende la logique étatique. Le pape prend
appui, en effet, sur d'importantes ressources organisationnelles qui regroupent
5
les attributs classiques des États, mais aussi ceux, plus informels, des acteurs
non étatiques de la scène internationale. Le souverain pontife dispose, nous
l'avons vu, d'une secrétairerie d'État qui s'adosse à un vaste réseau de
diplomates formés au sein de l'Académie pontificale et affectés auprès des
principales organisations internationales : FAO depuis 1948, UNESCO depuis
1952, OMS depuis 1953, Conseil de l'Europe et Union européenne depuis
1970.
Parallèlement,
le
nombre
d'ambassadeurs
accrédités
auprès
du
Saint-Siège a quasiment été multiplié par neuf au cours du siècle dernier –
passant de 19 à 165 –, tandis que le nombre d'États membres des Nations
unies n'a pas tout à fait quadruplé, passant de 51 au sortir de la Deuxième
Guerre mondiale à 190 aujourd'hui. Le fait mérite d'autant plus d'être souligné
que,
parmi
ces
ambassadeurs,
nombre
d'entre
eux
représentent
des
populations de tradition protestante (Danemark, États-Unis, Grande-Bretagne,
Islande, Norvège, Suède) ou orthodoxe (pays d'Europe centrale et orientale).
Comme n'importe quel État, le Vatican possède aussi ses propres forces
armées ainsi que des médias modernes (Radio Vatican, l'
Osservatore romano
,
l'
Osservatore della domenica
, la station de télévision par satellite Lumen 2000
ou son propre site Internet), qui lui permettent de rester au contact des fidèles
du monde entier. En tant que guide de l'Église universelle, le souverain pontife
s'appuie également sur les églises locales par le biais, notamment, du Conseil
des conférences épiscopales européennes (CCEE) ou du Conseil épiscopal
latino-américain (Celam), qui donnent une portée universelle au message de
l'Église et constituent autant de sources d'information du souverain pontife. Loin
d'affaiblir l'autorité du pape, la pluralité des églises nationales la renforce,
l'évêque de Rome garantissant, par ses arbitrages, l'unité de l'ensemble.
Fort de toutes ces ressources, le souverain pontife dispose, donc, d'un pouvoir
de parole suffisamment influent pour rivaliser avec certains États, et gouverner
de son aura les conduites individuelles. Acteur à part entière de la scène
internationale, il n'hésite pas à adresser des discours vindicatifs aux chefs
d'État,
déterminant
ainsi
un
nouveau
mode
d'énonciation
du
politique.
Multipliant les homélies en plein air, les missions diplomatiques et les gestes
symboliques, n'hésitant pas à s'impliquer dans les règlements internationaux, le
souverain pontife déploie un activisme tous azimuts et bouscule la diplomatie
traditionnelle des États, au nom de valeurs et de croyances dont il se veut le
garant. Les sérieuses réserves émises par Jean-Paul II à propos de la guerre
en Irak (1991 et 2003) ou des bombardements de l'Alliance atlantique en Serbie
(1999) en apportent la claire illustration. De la sorte il esquisse une nouvelle
forme de diplomatie à vocation universaliste, interpellant l'ensemble des autres
acteurs avec la prétention autoproclamée de s'instituer en conscience vigilante
du « peuple de Dieu ». Il est ainsi amené à discourir, prédire et prescrire dans
quantité de domaines qu'il inclut dans sa sphère de compétences. Les prises de
position du Saint-Siège lors des conférences organisées par les Nations unies
sur les thèmes de l'environnement (Rio, 1992), de la population (Le Caire,
1994) ou de la condition féminine (Pékin, 1995) dénotent une volonté affichée
de s'affirmer comme pouvoir universel de critique, de surveillance et de
proposition en face des États. L'encyclique
Rerum novarum
sur la « misère
imméritée
des
travailleurs
»,
promulguée
dès
1891
par
Léon
XIII,
et
l'« exhortation à la paix », lancée par Benoît XV en 1917, annonçaient déjà
cette évolution. Le premier dénonçait les excès du capitalisme et précisait les
droits des ouvriers à un juste salaire et à des conditions humaines de travail. Le
second proposait une paix qui préserve l'équilibre des puissances en Europe,
6
en laissant survivre l'empire austro-hongrois et en évitant que la révolution
d'Octobre ne se propage à l'Ouest. Si le phénomène n'a eu de cesse de
s'accentuer au cours des dernières décennies, ce rôle prépondérant dévolu au
pape aujourd'hui dans l'arène internationale n'est pas le seul enjeu de l'élection
pontificale. La sur-représentation des Italiens dans la lignée pontificale fait de
plus en plus débat.
La sur-représentation des Italiens
L'élection du pape constitue un indicateur pertinent des rapports de forces
opposant les États, plus encore que les prétendants. Les exemples de Pierre le
Galiléen et Karol Wojtyla le Cracovien constituent, à cet égard, des exceptions
qui confirment la règle d'un tableau d'honneur essentiellement italien. Avant
Jean-Paul II, en effet, il faut remonter à 1522 et l'élection du Néerlandais
Adrien VI – qui en tant que précepteur de l'empereur Charles Quint bénéficiait
d'un
puissant
soutien
–,
pour
trouver
un
pape
non
italien.
Si,
pendant
longtemps, la sagesse d'élire un pape étranger aux intérêts nationaux militait en
faveur du choix d'un ressortissant d'un État dont l'unité tardait à se réaliser,
aujourd'hui cette sur-représentation italienne fait débat. Le pape étant évêque
de Rome, l'élection d'un pape non italien pour succéder à Jean-Paul II ne serait
probablement pas un facteur d'oecuménisme, tant les orthodoxes sont attachés
aux églises locales. Il n'en demeure pas moins que, dans un monde où à peine
un
tiers
des
catholiques
réside
en
Europe,
la
désignation
d'un
collège
cardinalice moins européen, et moins italien, devenait inéluctable dans la
mesure où, en tant que chef de l'Église universelle, le souverain pontife doit,
aussi, incarner l'unité d'une Église catholique qui ressemble de plus en plus à
une grande mosaïque.
Les élargissements successifs du collège cardinalice (62 en 1903, 120 en
2002) ont ainsi permis de réduire la proportion de cardinaux européens de 96 %
au début du pontificat de saint Pie X (en 1903) à 48 % aujourd'hui. En décidant,
en 1970, d'élargir ce collège à 120 électeurs, Paul VI a réussi à équilibrer, à la
fin de son pontificat (1978), la proportion entre cardinaux européens et non
européens. Dans le même temps, le nombre de cardinaux italiens ayant très
peu varié depuis un siècle (38 en 1903, 24 en 2002), leur proportion s'est
sensiblement amoindrie, passant de 61 % à 17 % entre 1903 et 2002.
Actuellement, 53 nationalités sont représentées au sein d'un collège cardinalice
qui comprend un nombre record de 185 membres, parmi lesquels 120 – parce
qu'ils sont âgés de moins de 80 ans – sont des électeurs potentiels.
Évolution de la composition du collège cardinalice
source
: Vatican, 2003.
Les coups sérieux portés à l'hégémonie italienne, et notamment l'ouverture du
collège cardinalice aux Sud-Américains – dont le nombre (26) est pour la
première fois supérieur à celui des Italiens (24) –, laissent augurer l'arrivée sur
le trône de Pierre d'un pape originaire d'Amérique latine. L'élection d'un tel pape
ne serait d'ailleurs pas pour déplaire aux réformateurs, naturellement enclins à
soutenir un défenseur des pauvres et pourfendeur des effets pervers de la
mondialisation comme l'archevêque de Tegucigalpa (Honduras), Mgr Rodriguez
Maradiaga. D'autant qu'à l'intérieur du courant conservateur certains semblent,
là encore, séduits par des candidats latino-américains. C'est le cas, notamment,
7
de Mgr Sodano qui a souvent fait part de sa bienveillance à l'égard des
cardinaux colombiens Hoyos et Trujillo ou, encore du Chilien Mgr Medina qui
bénéficie du soutien de Mgr Ratzinger.
Répartition des cardinaux électeurs et des catholiques par continent
source
: Vatican, 2003.
Même s'ils ne disposent pas de la majorité des deux tiers (90), les Européens
continuent, cependant, d'être les plus nombreux (65) au sein d'un collège
cardinalice, dont l'extrême diversité laisse augurer que les électeurs pourraient,
au final, se ranger à la solution classique d'un cardinal européen, rompu à tous
les rouages de la vie vaticane et « prudemment réformiste » ou « conservateur
modéré ». L'heureux élu, quoi qu'il en soit, aura la délicate tâche de guider les
hommes dans un monde en quête de repères où l'on voit poindre des tentations
fondamentalistes
en
particulier
au
sein
des
communautés
juive
et
musulmane – et où, définitivement, les voies du Seigneur restent au moins
imprévisibles…
Le Banquet, n°18, 2003/1.
1. Docteur en science politique, chercheur à l'Institut d'études politiques de Toulouse.
2. Les pontificats les plus courts ont été ceux de Pie III (1503) et Léon XI (1605) qui n'excédèrent pas 26 jours. Notons
qu'en 1590, le pape Urbain VII mourut avant son couronnement.
3. Le pape a été gravement blessé au ventre, au coude et à l'index. En dépit des liens établis entre le tireur et
l'organisation clandestine turque d'extrême droite les Loups gris, malgré aussi la présence à Rome ce jour-là de trois
membres des services secrets bulgares, l'ouverture des archives des pays de l'Est n'a toujours pas permis d'élucider le
mobile exact de l'attentat.
4. Le §2 du canon 332 du code de droit canonique de 1983 prévoit que le pape puisse renoncer à sa charge à condition
que cette décision soit faite « librement ». Ainsi, les renoncements de saint Pontien, au IIIe siècle, déporté dans les
mines de Sardaigne ; de Benoît IX, déposé par un synode réuni à Rome par Henri III en 1045 ; de Grégoire VI, contraint
à l'abdication par le synode de Sutri en 1046 ; de Grégoire XII, déposé par le concile de Constance en 1441 ou des
papes du « grand refus » (Martin Ier déporté en Crimée par l'empereur de Constantinople Constant II en 653, et son
successeur saint Eugène Ier) ne sont pas des démissions. L'unique exemple d'un pape démissionnaire est celui de
Célestin V qui, désillusionné par les intrigues de la curie romaine, démissionna en 1294 après 4 mois de pontificat. Cf.
J. Venay, 'Le droit dans l'Église catholique', Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 90.
5. Le conclave doit débuter entre 15 et 20 jours après la proclamation de la vacance, et le processus électoral ne
saurait excéder une quinzaine de jours.
6. Cf. C. Bernstein, M. Politi, 'Sa Sainteté. Jean Paul II et l'histoire cachée de notre époque', Paris, Plon, 1996, G. de
Véricourt, 'Jean-Paul II. Le pape pèlerin', Toulouse, éd. Milan, 2000.
7. Cf. R. Rémond, 'Religion et société en Europe. La sécularisation aux 19''e'' et 20''e'' siècle 1780-2000', Paris, Seuil,
coll. « Points Histoire », 2e éd. 2001, P. Michel, 'Politique et religion. La grande mutation', Paris, A. Michel, 1994,
M. Gauchet, 'Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion', Paris, Gallimard, 1985.
8. Indépendants depuis le VIe siècle, les États pontificaux avaient été réduits par la Révolution française de 1789, puis,
de nouveau en 1870 au moment de l'unité italienne. L'État du Vatican s'étend sur 144 hectares (44 si l'on ne
comptabilise que les parties situées au Vatican), dont Castel Gandolfo, la résidence d'été des papes située au bord du
lac d'Albano aux environs de Rome, et compte un peu moins de 700 habitants.
9. Jules II recruta en 1505 les premiers Suisses pour reprendre toutes ses terres de Romagne et reconstituer les États
pontificaux. De tous les corps de gardes pontificaux, c'est l'unique à avoir subsisté. Célèbres pour leur loyauté – durant
le sac de Rome en 1527, ils se sacrifièrent pour permettre au pape Clément VII de rejoindre le château Saint-Ange – ils
sont recrutés sur la base du volontariat et sont originaires, pour la plupart, des cantons suisses alémaniques.
10. Mais n'est pas – pour l'instant – membre des Nations unies…
11. D. Gaxie, 'Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique', Paris, Seuil, 1978.
12. Ph. Portier, « Conclave », 'in 'P. Perrineau, D. Reynié (dir.), 'Dictionnaire du vote', Paris, PUF, 2001, pp. 222-226.
13. Cité 'in 'Ph. Poupard, 'Le Pape', Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 3e éd., 1997, p. 54.
14. Afin que la vacance du pontificat ne fragilise pas l'institution, il est toutefois prévu que si, au terme de quinze jours,
personne n'a obtenu la majorité requise, les cardinaux électeurs peuvent décider de procéder à l'élection soit à la
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majorité absolue des suffrages, soit par un scrutin portant sur les deux noms qui sont arrivés en tête au scrutin
précédent.
15. Bien que convaincu des idées de Copernic, Galilée dut abjurer devant le tribunal de l'Inquisition en 1633.
Archevêque de Prague, Jan Hus fut envoyé au bûcher par le concile de Constance en 1415 pour avoir déclaré que le
pape ne pouvait lier le sort éternel d'un homme à de l'argent. Philosophe partisan de la théorie de Copernic, Giordano
Bruno fut condamné par l'Inquisition à être brûlé vif à Rome en 1600. Sur l'origine, l'organisation et les procédures de
l'Inquisition, cf. J.-P. Dedieu, 'L'inquisition', Paris, Cerf, 1987.
16. Le droit canon prévoit ainsi l'ordination épiscopale de l'élu s'il ne revêt pas encore la légitimité épiscopale.
17. Sur ces mouvements, cf. V. Messori, 'Opus Dei. L'enquête', Paris, C. Vigne, coll. « Documents », 2e éd. 1995,
S. Abbruzzese, 'Comunione e Liberazione identité catholique et disqualification du monde', Paris, Cerf, 1989.
18. Sur les dicastères les plus prestigieuses de la curie, cf. Ph. Poupard, 'Le Vatican', Paris, PUF, coll. « Que
sais-je ? », 2e éd., 1994.
19. Mouvement qui voulait instaurer une véritable démocratie chrétienne.
20. S. Huntington, 'Le choc des civilisations', Paris, O. Jacob, 1997.
21. M. Merle, Ch. de Montclos, 'L'Église catholique et les relations internationales', Paris, Le Centurion, 1988.
22. Le pape Grégoire VII décida que les seigneurs ne devaient plus donner l'investiture religieuse aux ecclésiastiques.
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