Délocalisations, emploi et inégalités

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Délocalisations, emploi et inégalités

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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DÈlocalisations, emploi et inÈgalitÈs
in S. Cordellier et B. Didiot, Dr.
Pierre-NoÎl Giraud
´ L'Ètat du monde, Annuaire Èconomique et gÈopolitique mondial ª
Editions La DÈcouverte, 1995
DÈlocalisations, emploi et inÈgalitÈs
P.N. Giraud
Il ne sert ‡ rien de reprocher aux entreprises de dÈlocaliser des emplois
Il faut distinguer, dans l'Èconomie mondiale contemporaine, deux logiques distinctes : celle des firmes et celle des …tats. Si les capitaux et les biens et services circulent de plus en plus librement et ‡ co˚t dÈcroissant, il est dans la logique des firmes de localiser leurs diffÈrentes activitÈs au sein des territoires o˘ il est le plus rentable pour elles de le faire. DËs l'instant o˘ certaines s'engagent dans ce type de mouvement et y trouvent un avantage compÈtitif, les autres sont obligÈes de suivre, sauf ‡ disparaÓtre.
Les dÈlocalisations ne sont donc qu'une manifestation du libre-Èchange avec les pays ‡ bas salaires. La vraie question est dËs lors celle de la compÈtition opposant pays industrialisÈs et pays ‡ bas salaires. Cette question relËve des …tats. En effet leur logique, dans le domaine Èconomique, est de crÈer les conditions de la prospÈritÈ matÈrielle au sein des territoires o˘ s'exerce leur souverainetÈ. Il leur revient donc d'apprÈcier si - et ‡ quelles conditions - le libre-Èchange contribue ‡ cette prospÈritÈ et ‡ agir en consÈquence.
Le dÈbat sur le libre-Èchange avec les pays ‡ bas salaires
Or, si lÕintÈrÍtdu libre-Èchange entrezones de mÍme niveau de dÈveloppement nÕest quÕexceptionnellement contestÈe,les consÈquences, en particulier sur lÕemploi etles inÈgalitÈs, des Èchanges croissants entre pays riches et pays ‡ bas salaires en industrialisation rapide suscitent de nombreux dÈbats.
Certains, tel le prix Nobel Maurice Allais, nÕhÈsitent plus ‡ prÙner le protectionnisme ‡ lÕÈgard de ces pays. D'autres n'osent s'avouer protectionnistes, mais les accusent un dumping en matiËre sociale et environnementale. Enfin, mÍme les Èconomistes libÈraux, pour qui les deux zones gagnent incontestablementen moyenne au libre-Èchange, reconnaissent que certaines catÈgories dans les pays riches et spÈcialement les travailleurs nonqualifiÈs, y perdent au moins transitoirement. Il suffit donc ‡ leurs yeux que, dans ces pays, les gagnants fassent un effort de solidaritÈ au profit des perdants.
De nombreuses Ètudes ontessayÈ de quantifier le phÈnomËne et de mesurer les pertes dÕemplois induites dans les pays riches par lÕÈchange avec les pays‡ bas salaires. Elles concluent toutes ‡ des effets pour lÕinstant limitÈs(Cf. par exemple : Wood, 1994 et INSEE, 1994). Il apparaÓt cependant que cette quantification est extrÍmement difficile, au-
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del‡ de la mesure des effets directs. Comment en effet Èvaluer les effets indirects provoquÈs par le fait quÕun ordinateur portable dÕIBM, par exemple, comptabilisÈ comme importation amÈricaine contient plus de 30% de valeur ajoutÈe rÈalisÈe ‡ Singapour et en CorÈe ? Ces Ètudes ne portent, par ailleurs, que sur le passÈ et nÕintËgrent donc pas encore pleinement lÕeffet des nouveaux pays Èmergents, autrement plus peuplÈs que les premiers ÒdragonsÓ.
On assiste ‡ une mobilitÈ croissante des marchandises
des informations et des capitaux
Les annÈes 80 ont vu se constituer un vÈritable marchÈ mondial des capitaux. Jamais dans lÕhistoire, lÕÈpargne accumulÈe dans un territoire quelconque nÕavait eu autant de facilitÈ ‡ aller sÕinvestir dans un autre. Ces mouvements de capitauxont dÕabordlieu entrepays riches, mais ils s'Ètendentde maniËre croissante au reste du monde, en particulier aux "marchÈs ÈmergentsÓ dÕAsie et dÕAmÈrique latine.
Les co˚ts de transports des marchandises permettent aujourd'hui ‡ l'ExtrÍme-Orient d'Ítre aussi "proche"d'Amsterdam, pour des biens durables comme l'automobile,qu'une zone reculÈe d'Europe. Le co˚t du transport intercontinental de donnÈes numÈrisÈes, quant ‡ lui, continuera certainement ‡ baisser puisque la dÈrÈglementation et la compÈtition mondiales dans ce domaine sont encore rÈcentes.
Alors que les co˚ts salariaux restent trËs diffÈrents
Les co˚ts salariaux totaux (chargescomprises) dans l'industrie des diffÈrents pays en dÈveloppement qui produisent et exportent de maniËre croissante des biens manufacturÈs, mais aussi des services, varient de 2% ou 3% (Vietnam, Madagascar) ‡ 40% de ceux des pays riches d'Europe. La Chine se situe entre 3% et 16% selon les estimations, l'Inde autour de 5%. Avec l'effondrement dusocialisme, il existe dÈsormais aux portes de l'Union EuropÈenne des rÈservoirs de travail qualifiÈ dont les co˚ts n'atteignent que 5% (Roumanie) ‡ 20% (Pologne, Hongrie) de ceuxde l'Allemagne. Par contre, les plus anciens des "nouveaux pays industrialisÈs" (NPI), tels Taiwan, Singapour ou la CorÈe, ont dÈsormais pratiquement rattrapÈ les co˚ts du Portugal ou de la GrËce.
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Et que ce sont dÈsormais des centaines de millions
d'hommes dans des pays ‡ bas salaires mais ‡ bonne
capacitÈ technologique (PBSCT) qui se lancent dans
l'industrialisation
Nombre de paysd'Asie etdu restede l'ex tiers monde "s'envolent". Des centaines de millions d'hommes sont engagÈs dans des processus d'industrialisation rapide, en Chine, en Inde, dans toute l'Europe de l'Est et la Russie, en AmÈrique Latine. Gr‚ce ‡ cela depuis les annÈes 70, jamais sans doute les perspectives Èconomiques globales dumonde n'ont ÈtÈ meilleures.
Mais les effets, sur les pays riches, de ce dÈveloppement et de l'accroissement des Èchanges sont encore largement ‡ venir. On ne peut tirer aucune conclusion significative de ce qui s'est passÈ avec les premiers NPI, ces simples prÈcurseurs. Ils ne rassemblaient que quelques dizaines de millions d'hommes...
Pour Èvaluer ces effets, une dÈmarche en deux temps sera ici conduite : une dÈmonstration portant sur les mÈcanismes Èconomiques de base, puis une conjecture de nature prospective.
Un thÈorËme Èconomique
Divisons la population active des pays industrialisÈs en trois catÈgories.
1) Les "compÈtitifs". Ils possËdent les savoir et les savoir-faire qui permettent aux pays industrialisÈs d'Ítre toujours capables de produire des biens et services que les PBSCT ne peuvent imiter.
2) Les "exposÈs". Ils sontdirectement en compÈtition avec les salariÈs, de l'ouvrier ‡ l'informaticien, des PBSCT.
3) Les "protÈgÈs". Ils produisent ceux des biens et services qui, par nature, ne peuvent pas voyager.
Remarquons que cette typologie n'est pas fondÈe sur la naturedes emplois, mais sur leur situation de compÈtitivitÈ ‡ l'Ègard des pays‡ bas salaires et ‡ capacitÈ technologique, laquelle bien s˚r Èvolue.
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Ainsi un ouvrier immigrÈ clandestin du quartier du Sentier ‡ Paris, qui coud des boutonniËres ‡ longueur de journÈe, est un travailleur non qualifiÈ. Cependant, c'est un compÈtitif car il fait partie d'un atelier capable de rÈassortir en 24 heures la mode parisienne, ce que n'est pas (encore) capable de faire le mÍme atelier en Tunisie. Inversement un informaticien de haut niveau est dÈj‡, et sera de maniËre croissante, exposÈ ‡ la concurrence de son homologue indien. Ces catÈgories ne recouvrent donc pas la division simpliste travail qualifiÈ/travail non qualifiÈ, utilisÈe dans la plupart des Ètudes sur ces questions.
Examinons maintenant quels sont les effets d'un Èchange entre un pays riche, les …tats-Unis, et le Mexique, par exemple.
L'achat d'une chemise importÈe du Mexique ‡ 20 $, au lieu de celle proposÈe ‡ 50 $ un producteur situÈ aux …tats-Unis, fait d'abord Èconomiser 30 $ au consommateur amÈricain. Supposons qu'il les utilise ‡ acheter des produits amÈricains, par exemple ‡ aller au restaurant ou ‡ acheter des livres. Pour 50 $ notre consommateur a dÈsormais, au lieu d'une chemise, une chemise plus 30 $ de biens et services divers. Quant aux 20 $ dÈpensÈs au Mexique pour la chemise, ils vont circuler dans l'Èconomie mondiale et si les …tats-Unis tiennent leur rang parmi les pays industrialisÈs, vont se traduire parune demande de 20 $ de produits amÈricains compÈtitifs, par exemple 20 $ de Boeing.
Le bilan est donc entiËrement favorable. Le territoire amÈricain produit autant : 20 $ de Boeing et 30 $ de produits divers au lieu de 50 $ de chemises. La balance commerciale y reste ÈquilibrÈe, et surtout les consommateurs ont beaucoup gagnÈ. On n'insisterajamais assez sur cet aspect du libre-Èchange, sans lequel il n'y aurait pas dÈbat.
Mais quel est le bilan en termes d'emplois ? Passons des $ aux millions de $ (M$) : 20 M$ d'importations de chemises venant se substituer ‡ 50 M$de production amÈricaine dÈtruisent environ 1250 emplois. 30 M$ de production amÈricainemoyenne supplÈmentaire crÈent environ 420 emplois. L'exportation de 20 M$ de Boeing ne crÈe que 300 emplois. Le solde est donc une distinction d'emplois de 530, simplement parce que, dans le commerce d'un pays riche avec les pays ‡ bas salaires, la valeur ajoutÈe par emploi est supÈrieure ‡ la moyenne pour les biens exportÈs et infÈrieure ‡ la moyenne pour les biens chassÈs par les importations. C'est, il faut le souligner, la raison d'Ítre du commerce entre pays ‡ niveaux de salaires trËs diffÈrents.
Le raisonnement est-il terminÈ ? GÈnÈralement, ceux qui, dans les pays riches, s'inquiËtent des effets des dÈlocalisations et plus gÈnÈralement de la compÈtition avec les PBSCT sur l'emploi se bornent ‡ constater qu'il y a destruction initiale d'emplois. Cela est vrai. Mais il faut poursuivre l'analyse.
Car qu'est-ce qui empÍche de transformer les 530 exposÈs qui ont perdu leur emploien
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compÈtitifs ? Imaginons un instant ces 530 personnes fondant une entreprise qui crÈe un nouveau produit que les consommateurs amÈricains sont extrÍmement dÈsireux d'acheter, en remplacement d'une importation, ou mÍme simplement dËsque leur pouvoird'achat augmente. Dans ce cas, la loi de Say - l'offre crÈe sa propre demande - jouera dans le cadre du territoire amÈricain et le problËme sera rÈsolu par le haut : les amÈricains auront en effet non seulement les avantages du libre-Èchange mais un surcroÓt de croissance endogËne !
Par contre si les 530 exposÈs ne parviennent pas ‡ se transformer en compÈtitifs, ils ne peuvent qu'Ítre absorbÈs, pour que le chÙmage n'augmente pas, par le groupe dÈj‡ nombreux des protÈgÈs. Mais pour cela il faut que la demande de produits protÈgÈs augmente, il faut donc que leur prix baisse, donc que le co˚t du travail protÈgÈ baisse, donc que les revenus des protÈgÈs baissent.
Concluons donc sur ces mÈcanismes : "Si, face ‡ la destruction inÈvitable d'emplois exposÈs provoquÈe par l'accroissement des Èchanges, mÍme ÈquilibrÈs, entre pays riches et PBSCT, le rythme de crÈation endogËne d'emplois compÈtitifs dans les pays riches n'est pas assez rapide, alors le chÙmage ne peut yÍtre ÈvitÈ quepar l'accroissement desinÈgalitÈs de revenus".
Ce thÈorËme diffËre duthÈorËme nÈoclassique de Hekscher Ohlin Samuelson. Pour ces derniers, quiraisonnent dans un cadre statique, l'Ègalisation duco˚t des facteurs par l'Èchange, donc l'accroissement des Ècarts de prix entre le facteur abondant dans les pays riches (le travail qualifiÈ) etle facteur abondant dans les pays pauvres (le travail non qualifiÈ) est inÈvitable. En dynamique, ce n'est plus nÈcessairement vrai, car tout dÈpend des rythmes relatifs de destruction d'emplois exposÈs et de crÈation d'emplois compÈtitifs. De plus ces derniers, comme on l'a vu, sont loin de recouvrir la distinction : non qualifiÈ -qualifiÈ.
Une conjecture
MÍme si les pays riches tendent tousleurs efforts vers la crÈation d'emplois compÈtitifs, face ‡ la Chine, l'Inde, l'AmÈrique Latine et l'Europe de l'Est dÈsormais lancÈs ensemble dans des croissances extraverties,il est hautement probablequ'ils necrÈeront jamais assez d'emplois compÈtitifs pour Èviter l'accroissement des inÈgalitÈs.
Cependant, en ce domaine, on ne peutplus rien dÈmontrer au sens strict,car il s'agit d'Èvaluer des tendances et des rythmes ‡ venir.Mais on peut penser que ceux qui considËrent que les pays riches vont pouvoir "courir" assez vite sont excessivement optimistes.
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En d'autres termes, quand les pays riches, qui rassemblent 700 millions d'habitants, ont ÈtÈ mis au contact des quelques dizaines de millions d'habitants des premiersNPI, c'est leur systËmequi a"tirÈ" vers euxconfÈrÈ ses caractÈristiques ‡ ces derniers. Ils les ont rapidement sans mÍme s'en apercevoir, ou ‡ peine. Les pays riches vont dÈsormais Ítre en communication, par un commerce croissant, avec 3 ‡ 4 milliards d'hommes. Peuvent-ils raisonnablement espÈrer que ces masses humaines ne vont pas leur transmettre, au moins en partie, leurs propres caractÈristiques et d'abord des Ècarts de revenus bien plus importants que ceux qui existent aujourd'hui dans le "nord" ? L'inÈgalitÈ entre territoires va ainsi se rÈduire, mais certainement au prix d'un accroissement des inÈgalitÈs internes aux territoires.
Bibliographie
Allais, Maurice.(1994). "La thÈorie des co˚ts comparÈset les Èchanges internationaux" Revue d'…conomie Politique. n∞ 104, janvier-fÈvrier 1994. Paris
Giraud, Pierre-NoÎl.(1994)." LibreÈchange et InÈgalitÈs". Annales des Mines, GÈrer et Comprendre. 12/94. Repris dans : ProblËmes …conomiques n∞ 2421,Avril 1995, La Documentation FranÁaise. Paris.
INSEE.(1994). "Ouvertures ‡ l'Est et au Sud". Economie et Statistiques n∞ 279-280, Sept.-Oct .1994. Paris.
Krugman, Paul. (1994). "Europe jobless, America, penniless ?". Foreign Policy. Summer 1994. Washington. Repris en franÁais dans ProblËmes …conomiques n∞ 2427, Juin 1995, La Documentation FranÁaise. Paris.
Wood, Adrian.(1994). "North-south Trade, Employment and Inequality". Clarendon Press. Oxford.
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