Demain je commence

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Une nouvelle que j'ai écrite à l'occasion d'un concours. A cause d'une erreur de manipulation, le jury n'a jamais reçu mon texte... Peut-être qu'il trouvera ici quelques lecteurs...
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MV
Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Demain je commence
Au début il n’y avait rien, juste ce fait d’être, ce sentiment d’exister et d’occuper un espace au
milieu du néant.
Puis il y eut ce désir irrépressible de grandir, de conquérir les ténèbres pour les envahir de ma
présence. Je vis qu’exister c’était vouloir toujours plus : vouloir découvrir ce qu’il y a plus
loin et vouloir grossir pour s’imposer au monde.
L’univers était passif et réceptif. Il se laissait découvrir. Il accueillait
mon
être comme une
évidence, tout en lui posant un défi grandiose : aimer assez le fait de vivre pour amener à son
paroxysme l’élan salvateur qui me pousserait à faire de cet univers
mon
univers.
Je relevai le défi : je doublais, quadruplais de taille, puis redoublais encore… une course folle
était engagée, en réponse à l’immensité du monde.
Le parcours était défini à l’avance et le voyage avait commencé. Je devais avancer et me plier
au jeu de la survie et de l’aventure. Et il y avait en moi ancrée une règle de ce jeu : grandir,
devenir plus fort pour pouvoir affronter l’inconnu vers lequel j’étais guidé.
Et bientôt le sentiment d’espace se renforça, l’univers avait pris une nouvelle dimension et me
confrontait à un nouveau défi, encore plus grand. J’avais l’impression d’être devant mon
avenir et que là se jouait ma chance pour pouvoir le vivre ou non. Et alors la sensation de vide
s’accéléra. Jusqu’ici, j’avais été mené doucement, mais le flux tranquille qui me guidait avait
disparu. J’allais trop vite, je sentais que je courais vers ma fin, sans percevoir réellement le
danger qui me menaçait. Et toujours je grossissais, suivant cet instinct qui me dépassait. C’est
alors que se réveilla en moi une autre loi de cet instinct : trouver où je pourrais arrêter ma
chute, cesser de me laisser entraîner, mais agir pour m’arrimer à un endroit sûr.
Le vide n’était pas un vide infini et il y eut un endroit accueillant où je réussis à m’agripper.
Le sentiment de triomphe m’envahit pour la première fois. J’avais gagné ce pas sur la vie. A
partir de ce moment l’univers ne pourrait plus compter sans moi. J’étais là, je vivrais, je
continuerais de grandir et je le dominerais. Le vide était autour de moi mais il ne pourrait plus
m’engloutir.
L’univers m’accepta. J’avais réussi à trouver ma place et il m’aida. Sans cesse il m’envoyait
l’énergie pour grossir. Avec bienveillance, il m’invitait à le conquérir, à aller à sa rencontre et
le faire mien. J’étais apprivoisé, j’acceptais sa nourriture et son amour comme un dû et j’allais
à sa poursuite, soulevé par le dynamisme incroyable qui s’était emparé de moi. J’étais
beaucoup plus gros qu’au début et je sentais encore en moi des potentialités infinies. J’avais
été face à l’univers, j’étais maintenant
avec
lui. L’amour de l’existence m’amena à mon tour à
aimer cet univers protecteur car sans lui, je n’
étais
pas. Il paraissait se réjouir de ma
croissance et me donnait toujours plus pour poursuivre mon développement infernal.
Après une longue période où j’appris à aimer cette relation entre l’univers et moi, mon
développement se fit anarchique. Sans que ma volonté n’y soit pour rien, je devins difforme,
des excroissances gênantes me poussèrent, grossirent et s’allongèrent. J’arrivais à douter de
mon unité. Mais par elles, j’agrippais l’espace, je l’occupais et l’embrassais. Je sentais en moi
pulser une vie nouvelle.
Puis petit à petit, l’univers se remplit de sensations inconnues, de sensations plus présentes et
plus proches. Le vide n’était plus aussi grand et il n’avait plus rien du néant. Il me
communiquait des sensations étranges, des coups, des bruits indistincts.
Tout d’abord ils me firent peur car ils venaient troubler mon existence tranquille. J’avais
réussi à m’imposer et à vivre, j’avais trouvé un lieu sûr où m’attacher d’où je poursuivais ma
conquête du monde. Je n’admettais plus le danger. J’avais trop avancé pour que tout s’arrête
brusquement. J’aimais trop la vie pour m’en défaire. Et tout d’un coup, l’univers lui aussi
prenait vie, il cessait d’être uniquement ce réceptacle de mon être, pour lui aussi être agité de
sensations qui lui étaient propres et qu’il me communiquait. Je croyais la vie à moi seul. Je fus
jaloux de l’univers et j’en eus peur : sa vie lui donnait une nouvelle puissance. Et pourtant je
me pris malgré moi à aimer les surprises et les incertitudes de ce dialogue entre lui et moi.
Mais je ne me sentais plus aussi maître de mon destin, et le désir originel de grandir reprit de
plus belle. Ma difformité s’accentua et je pouvais maintenant atteindre presque tous les coins
de l’espace.
Arriva pourtant le moment où je me sentis tout à fait maître de l’univers. J’étais assez gros
pour ne plus rien avoir à craindre de sa taille, et je m’y complaisais. Je jouais à y faire des
cabrioles, à rebondir sur ses parois. Les sensations qu’il m’envoyait m’étaient pour la plupart
devenues familières et je n’en avais plus peur. Certaines revenaient régulièrement et je
guettais celles que j’aimais plus particulièrement pour mieux les savourer. Je vivais des
instants de pur bonheur, je me sentais vivre comme jamais auparavant. J’appris alors que la
vie dans sa forme la plus éclatante était une joie parfaite.
Même si je n’avais plus rien à craindre de l’univers, je continuais de grossir. Pourtant, j’aurais
voulu stopper ma croissance, pour continuer à jouir de l’espace au maximum. Bientôt, j’allais
devenir trop gros. Mes excroissances avaient beaucoup grandi et elles me gênaient. Je ne
grandissais pas seulement en taille : je devenais lourd. De plus en plus, je pesais sur le bas de
l’univers et certains chocs qu’il me communiquait parfois devenaient désagréables. Je n’étais
plus sûr d’être maître de moi-même : mon formidable élan qui me poussait à grossir s’était
emballé et courait maintenant d’une manière anarchique. Parfois, je me disais aussi que c’était
une force transcendantale qui me poussait à grandir et à aller contre moi par cette croissance.
Etait-ce l’univers ? Etait-ce un moi étrange et inquiétant, évoluant indépendamment de ma
volonté, ou une entité encore plus grande que moi et que l’univers, quelque chose qui serait en
lien avec toutes ces perceptions qui m’arrivaient de plus en plus distinctement ?
L’angoisse me saisit, non plus parce que j’avais peur de l’immensité du monde, mais parce
qu’il était devenu trop petit pour moi. Bientôt, je ne pus presque plus bouger, j’avais pris une
position étudiée pour m’adapter à la forme de l’univers et tenir le minimum de place. Ce
n’était pas moi qui l’avais choisie délibérément, j’y avais été aculé. J’étais à l’étroit, je me
sentais malmené, j’avais peur. Je ne pouvais pas rester là. Il me faudrait partir.
Cette révélation me fit encore plus peur que le fait d’être oppressé dans un monde où je
n’étais le maître qu’en apparence. J’étais né dans ce monde, je l’avais conquis, j’en avais fait
un endroit sûr. Il m’avait accueilli et aidé, il était chaud, doux
et aimant. L’idée de le quitter
m’emplissait d’effroi. J’avais déjà passé l’épreuve de l’inconnu, il me semblait injuste de
devoir repasser par ses terreurs et ses souffrances. Et pourtant je sentais que je n’avais pas le
choix, que je devrais un jour ou l’autre, de quelque manière que ce soit, m’extorquer de ce
monde rassurant pour entrer dans un autre dont je ne savais rien. Serais-je fait pour ce monde
là ? M’aiderait-il comme celui-ci ? Me laisserait-il le conquérir ? Arriverais-je à le dominer, à
l’aimer ? Et, plus horrible que tout ceci, existait-il vraiment ? Ma sortie de ce monde ne serait-
elle pas en fait une sortie définitive de cette vie que j’aimais tant ? Avais-je été appelé à
exister et être guidé par cet instinct mystérieux pour finalement courir à ma perte ? Ces
pensées me révoltaient et m’effrayaient tout autant, le désir de vivre était en moi plus fort que
jamais. Ce passage d’un univers à un autre pouvait être une fin comme un commencement.
Pour résister à l’angoisse et motiver mon courage, je décidai que ce devrait être un
commencement. Avec la peur tapie au fond de moi-même je me disais que j’entrerais dans
une nouvelle vie, plus grande, plus riche, plus excitante, que j’y aurais une totale liberté de
mouvement, que j’y goûterais de nouvelles sources de plaisirs et de nouveaux triomphes.
Alors, quand je sentis que l’heure allait venir de passer de ce monde dans l’autre, tout au fond
de moi je criai : « demain, je commence ». L’univers sentit ma résolution intérieure et
accompagna ma fébrilité et mon anxiété par des spasmes répétés qui me poussaient vers
l’extérieur. J’avais commencé. Le passage avait commencé à s’ouvrir. C’est moi, qui aidé par
l’élan qui me poussait, ouvrait un chemin vers l’inconnu. Sortir de ce monde faisait mal. Le
passage était étroit et je n’étais pas sûr qu’il mène quelque part. J’étais compressé, et la
douleur qui m’envahissait ne voulait pas s’éteindre. Les coups qui me poussaient étaient de
plus en plus forts et de plus en plus rapprochés. Mais lentement, douloureusement, je sortais,
et tout d’un coup je fus ébloui par une lumière aveuglante, tandis que soulevé brusquement
par une force gigantesque, une brûlure horrible m’envahit et fit sortir de moi un son
improbable et inconnu, que je ne me croyais pas capable de produire. Puis d’autres suivirent,
agitant mon corps entier et couvrant presque ces premières paroles que je pus entendre :
-Félicitations, madame, c’est un garçon !
29.04.2007
Marion Vauclin
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