Européenne, l'Allemagne ? Retour sur un long procès

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Européenne, l'Allemagne ? Retour sur un long procès

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Européenne,lA l emagne? Retour sur un long procès par Hans Stark Hans Stark  est secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Ifri. Il est maître de conférences à l’université de la Sorbonne-Nouvelle (Paris III) et enseigne à Sciences Po Paris.
La question allemande est-elle de retour ? On peut le croire à l’écoute des critiques prononcées contre les choix d’Angela Merkel : politique égoïste, éloignement de Berlin des options européennes... Ces reproches sont récurrents depuis des décennies. Et si l’Allemagne est décomplexée dans l’affirmation de ses intérêts, elle les exprime comme les autres membres de l’Union. C’est dans le défaut d’intégration européenne qu’il faut rechercher la cause des difficultés présentes de l’UE et de l’euro. politique étrangère
Depuis sa création, la République fédérale poursuit un double objectif stratégique : assurer sa stabilité monétaire et participer à la construction de l’Europe. Il s’agit là des fondements d’un pays dont le glissement vers la catastrophe, à partir de 1933, fut une conséquence directe du double choc financier de 1919-1929 et de l’affrontement séculaire avec ses voisins européens. Or les critiques auxquelles le gouvernement d’Angela Merkel est confronté depuis 2008 soupçonnent l’Allemagne d’avoir abandonné l’un de ces deux objectifs, tout en expliquant que les deux sont en réalité devenus antinomiques. Une défense (trop rigoureuse) de la stabilité monétaire serait donc à l’origine de la crise européenne. Les hésitations des Allemands à l’égard du programme d’aide à la Grèce, aux premiers mois de l’année 2010, auraient transformé la « crise grecque » en « crise de l’euro », avec pour principal responsable du drame le gouvernement Merkel dont la politique « égoïste et non coopérative » aurait pénalisé tous ses partenaires. La « crise de l’euro » serait-elle en réalité une « crise allemande » ? Le retour de la question allemande Alors qu’on la croyait définitivement réglée avec une unification mettant en phase une population et son territoire, la question allemande est de retour, avec une République fédérale dont 90 % des habitants et une large
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majorité de dirigeants, selon Les Échos , souhaiteraient sortir de l’euro. Le directeur de la rédaction de ce quotidien est si inquiet qu’il conjure les Allemands de « suivre Kohl et de refuser la vieille tentation du populisme-nationalisme 1 ». Nous voilà de retour en 1932. Ou en 1939 ? Dans les colonnes que Le Figaro  a bien voulu lui ouvrir, André Glucksmann juge révolu le temps du fameux couple franco-allemand, remplacé par le « baptême d’une Europe germano-russe ». Rien de plus normal, puisque pour le philosophe, « l’entente avec le Kremlin est une exigence consen-suelle de longue durée cultivée par la société allemande dans son ensemble. Adieu Paris. Bonjour Moscou 2 ». Et voilà Bismarck : l’Allemagne ne courtise-t-elle pas les Russes, quand elle suit « clairement une logique d’affrontement » avec la France sur les dossiers européens 3 ? Et Versailles, donc : Le Monde , qui n’est pas en reste, intitule un dossier économique publié au lendemain de l’accord européen sur le renflouement de la Grèce « L’Allemagne paiera » 4 . Soixante ans après la déclaration Schuman, c’est le retour à 1919. La référence, même indirecte, à la guerre et à l’histoire nazie reste omniprésente dans le débat français et européen sur la crise financière, comme l’exprime l’ancien Premier ministre belge Guy Verhofstadt : « l’attitude allemande à l’égard de la crise grecque ne corres-pond pas à l’image de l’Europe qui veut remplacer la guerre par la coopé-ration et la solidarité 5 ». Que ceux qui regrettent l’inspiration européenne d’Helmut Schmidt et d’Helmut Kohl se détrompent : même à la belle époque de la République de Bonn (et donc de l’Allemagne divisée), ses dirigeants savaient se montrer inflexibles. En 1981 déjà, Thierry de Montbrial pouvait écrire : « les Allemands sont devenus gaullistes dans la substance, sinon dans le style 6 » – remarque il est vrai plus nuancée que les précédentes... De même, en 1983, lors de la crise des euromissiles et donc sous H. Kohl, des hommes politiques allemands s’opposèrent au réarmement nucléaire induit par la « double décision » de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) proposant de renouer les négociations de désarmement avec Moscou (déjà !), et la France fit entendre de forts doutes sur la fiabilité de l’engagement atlantique de la République fédérale. Paris s’inquiétait alors ouvertement de la « dérive à l’Est », des « tendances national-neutralistes », du risque d’« auto-finlandisation » (en échange de l’unification) de
1. E. Le Boucher, « La question allemande », Les Échos , 30 avril 2010. 2. A. Glucksmann, « Le baptême d’une Europe germano-russe », Le Figaro , 14 avril 2010. 3. Cl. Demesmay, « La chancelière est clairement dans une logique d’affrontement », Les Échos , 14 juin 2010. 4. « L’Allemagne paiera », Le Monde , 9-10 mai 2010. 5. Bulletin quotidien Europe , 24 mars 2010. 6. Th. de Montbrial, « Réflexions sur l’Europe politique », Politique étrangère , vol. 46, n° 1, 1981.
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l’ancienne République fédérale d’Allemagne (RFA), esquissant ainsi un rapide raccourci entre pacifisme et national-socialisme 7 . Bref, avant 1989 l’engagement transatlantique de Bonn était remis en cause, tout comme est quotidiennement interrogé, depuis 1989, l’engagement européen de Berlin. Dans les deux cas, nulle hésitation à se référer au passé militariste, voire nazi, des Allemands – moyen précieux pour les décrédibiliser. Ainsi, après la chute du Mur, plusieurs journaux et magazines annonçaient-ils ’un « uatrième lRienicéhvi»t,ablaerboraavnètneemnenUtnedunHelQmutKohl L’Europe de Maastricht affublé du casque à pointe, de la moustache entend ancrer hitlélreiepnrnées,idveonirteFrdaensçdoeisuxM.iEttteprerautn-donarcaopnpçeuleert l’Allemagne à l’Ouest que approuvé l’Europe de Maastricht d’abord pour s’assurer de la pérennité de l’ancrage à l’Ouest de l’Allemagne, et pour éviter qu’une fois réunifiée elle ne fasse marche arrière en matière de construction européenne, en se concentrant sur ses affaires intérieures, ses relations avec l’espace centre-européen – qu’en français on appelle aussi la Mitteleuropa – et surtout sur la Sainte Russie – scénario redouté par nombre de responsables européens ? Force est donc de constater que la France, et sans doute même la plupart des 27, ont adhéré au projet européen non convaincus de sa valeur intrinsèque ou de sa supériorité face aux autres modèles de « concert européen », mais pour la garantie qu’il donne contre les vieux démons allemands. L’Europe s’édifie donc moins sur la base d’un projet commun, d’une confiance réciproque, que sur la crainte qu’hors de l’intégration, la violence et l’affrontement ne reprennent le dessus. Le traité de Lisbonne aurait-il la même fonction qu’hier la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) : « rendre la guerre impensable et matérielle-ment impossible entre Français et Allemands » ? Si tel est le cas – et à entendre nombre d’experts et de responsables français, on présume que tel est bien le cas –, l’Europe, et le « couple » franco-allemand, sont donc en réalité fondés sur la méfiance : une base insuffisante, et plutôt malsaine, pour construire l’avenir. Les dirigeants allemands qui ont connu la guerre ont certes été conscients de cette sensibilité, et se sont efforcés de l’intégrer à leur pro-cessus de prise de décision. Mais d’un point de vue historique, il est simplement erroné de voir en la personne des chanceliers Adenauer, Brandt, Schmidt ou Kohl (ainsi que de leurs collaborateurs) des europhiles
7. Voir I. Kolboom, « La politique de sécurité de la France. Un point de vue allemand », in  K. Kaiser et P. Lellouche (dir.), Le Couple franco-allemand et la défense de l’Europe , Paris, Ifri/Economica, 1986.
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fédéralistes. De fait, il a toujours été difficile de négocier avec les Allemands dont les Länder  sont puissants, dont les ministères jouissent d’une réelle autonomie, et dont les dirigeants ont toujours défendu leurs intérêts nationaux : qu’on se souvienne de l’Ostpolitik et du désarmement nucléaire, de la défense du principe libre-échange dans les négociations du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), ou des critères de convergence imposés contre vents et marées par un chancelier Kohl vu aujourd’hui comme une icône de l’euro-béatitude. Le côté parfois sec, dur, voire arrogant des dirigeants allemands, qui irrite tant – même s’ils le partagent avec bien des Européens... – s’explique désormais à la fois par une socialisation qui, ne serait-ce que d’un point de vue biographique, n’est plus celle de la génération des prédécesseurs d’Angela Merkel, par un changement dans le mode d’expression (désormais franc, décomplexé), et enfin par le souhait, somme toute normal, d’assumer l’héritage allemand sans s’y référer en permanence. D’où l’incompréhension totale, voire le rejet, que suscite à Berlin la critique française du modèle économique allemand et d’une politique de cavalier seul supposée pénaliser ses voisins. Européenne, l’Allemagne ? Sans nul doute. Mais européenne par intérêt, et Berlin l’exprime par une approche réaliste, au double sens empirique et théorique du terme. On souligne à juste titre l’orientation « souverainiste » qui découle du jugement de la Cour constitutionnelle fédérale sur le traité de Lisbonne. Mais il est intellectuellement malhonnête de feindre ignorer le jugement de la même Cour constitutionnelle de 1994 à propos du traité de Maastricht, tout aussi « souverainiste ». L’idée d’une fédération européenne n’a jamais, au vrai, dépassé en Allemagne un cercle de militants minoritaires. Et elle est aujourd’hui bien enterrée. Du point de vue allemand, et compte tenu des résistances insurmontables existant au sein des 27 contre une Europe supranationale (Londres, Prague, etc.), ainsi que des multiples échecs de l’UE au plan des réformes institutionnelles (souvenons-nous en France du 29 mai 2005...), seule une attitude réaliste est désormais responsable. Égoïsme allemand, ou égoïsme de tous ? L’idée que l’Allemagne exerce une hégémonie économique sur ses parte-naires ne date pas d’hier, pas plus que la crainte de voir Berlin se détourner de Bruxelles pour convoler avec Moscou. Mais au-delà du reproche d’hégémonie, somme toute justifié, c’est tout le modèle allemand qui est en cause, ce qui suscite l’irritation de Berlin. La critique française à l’égard de la politique économique allemande est loin d’être infondée, et peut même s’avérer précieuse si elle aboutit à un débat objectif, dépassant le seul cadre
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allemand. De fait, depuis la relance européenne en 1955 (conférence de Messine), et tout particulièrement depuis l’effondrement du système de Bretton Woods en 1971, la France et l’Allemagne poursuivent des stratégies économiques et monétaires différentes, abstraction faite de la période mitterrandienne, durant laquelle Paris a opté pour une politique de rigueur et de « franc fort ». Le temps est donc venu de « crever l’abcès », notamment en vue de la naissance annoncée d’un gouvernement écono-mique que les Français (et maintenant les Allemands...) appellent de leurs vœux. Les économistes français (et européens) relèvent pour l’essentiel la « politique non coopérative » de l’Allemagne. Loin de suivre les choix et stratégies de ses partenaires alors qu’elle est partie intégrante de l’Union économique et monétaire (UEM), la République fédérale a fait le choix d’une politique supposée permettre de résister au coût budgétaire de l’unification et aux défis des pays émergents, et au premier chef de la Chine. Dans cette logique, l’Allemagne a procédé à une déréglementation de son marché du travail, à une compression de ses coûts salariaux (les syndicats ont accepté de modérer leurs revendications salariales, moyen-nant un engagement du patronat à freiner les délocalisations) et à un assainissement budgétaire assez considérable sous la Grande coalition. L’adoption des lois Hartz a contribué à la diminution des coûts du travail, qui ont de facto  stagné entre 2000 et 2010 (+ 10 %), alors qu’en parallèle l’Allemagne investissait massivement dans la recherche-développement (R&D) 8 . En dix ans, l’ensemble de ces mesures a permis à Berlin d’accroître de 25 % la compétitivité de ses prix industriels par rapport à ceux de ses voisins 9 , de bénéficier pleinement de la croissance mondiale entraînée par les pays émergents, enfin de faire face à la crise bancaire de 2008 tout en enrayant la récession de 2009 10 . En revanche, la maîtrise des coûts de production et l’augmentation de trois points de la TVA en 2007 ont freiné encore plus une consommation interne déjà atone, et sensiblement accru la part des exportations dans le produit intérieur brut (PIB) allemand, passée de 23,1 % à 47,3 % entre 1994 et 2008. Parallèlement, la part de l’Allemagne dans le marché des pays de la zone euro (donc 16 !) passait entre 1995 et 2009 de 25 % à 27 %, alors que celle de la France diminuait fortement (de 18,5 % à 12,9 %), tout comme celle de l’Italie (de 17 % à 10 %) 11 .
8. Selon Patrick Artus, l’Allemagne consacre 2,6 % de son PIB à la R&D, la moyenne des autres États européens étant de 1,54 % ( Natixis Flash Éco , 21 avril 2010). Par ailleurs, la R&D est le seul domaine qui échappe au plan de rigueur allemand adopté en juin 2010. 9. C. Chatignoux, « Une politique de cavalier seul qui pénalise ses voisins », Les Échos , 16 mars 2010. 10. R. Lasserre, « France-Allemagne : les voies encore incertaines de la convergence », Regards sur l’économie allemande , n° 97, juillet 2010. 11. « Une part de marché croissante dans la zone euro », Le Monde , 20 mars 2010.
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Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que l’Allemagne se voie accusée d’avoir adopté une politique de désinflation compétitive, comme l’a souligné Christine Lagarde dans le Financial Times en mars 2010. Selon cette dernière, la forte pression allemande sur les coûts de main-d’œuvre ne serait pas viable à long terme pour l’UE, et en particulier pour les pays représentés à l’Eurogroupe 12 , dans la mesure où la priorité donnée aux exportations, et la faiblesse de la demande interne, empêcherait certains pays, notamment la France et l’Italie, de rééquilibrer leurs échanges avec la République fédérale. Les Allemands, qui n’avaient sans doute jamais imaginé que leur discipline économique leur vaudrait l’appellation peu flatteuse de « petite Chine », seraient donc en réalité les responsables des crises grecque et espagnole. Pour tel commentaire L’Allemagne est-elle du Monde , l’Allemagne, en menant une politique la Chine de l’Europe ? économique non coopérative, chercherait à ren-forcer sa compétitivité au détriment des autres pays membres de la zone euro, l’objectif étant d’accroître la polarisation de l’activité sur son territoire au détriment des autres. Toujours d’après Le Monde , si l’on veut éviter que la zone euro ne devienne une zone de non-croissance, le seul remède à cette politique « égoïste » consisterait à orga-niser des transferts financiers et une redistribution des ressources entre les États membres de la zone euro 13 . Vu l’opposition viscérale des Allemands à l’idée d’une transformation de l’UEM en une « union de transferts », et à l’option d’une « politique de redistribution des ressources », l’adoption d’une telle ligne maximaliste par le gouvernement français ne pourrait conduire que droit dans le mur. L’Allemagne est-elle la Chine de l’Europe ? En dépit de la force des accusations actuelles, trois arguments au moins suggèrent une réponse négative. La stagnation de la demande interne allemande ne fait aucun doute : mais s’agit-il d’une arme pour doper les exportations ? En Alle-magne, les salaires sont en effet très bas dans le secteur des services et de l’agro-alimentaire. De nombreuses études réalisées outre-Rhin soulignent l’érosion sociale des classes moyennes et l’apparition d’un phénomène de pauvreté 14  – malgré un chômage mieux maîtrisé, qui touche aujourd’hui moins de 3 millions de personnes (contre 5 millions en 2005). D’ailleurs, l’introduction d’un salaire minimum de croissance (SMIC) fait l’objet d’un débat outre-Rhin, et pourrait se concrétiser si la gauche revenait au
12. Ensemble des ministres des Finances des États membres de la zone euro, qui se réunissent mensuellement en vue de coordonner leurs politiques économiques (NDLR). 13. « Comment sortir de la crise de l’euro ? L’équilibre de la balance courante est la clé », Le Monde, 12 mai 2010. 14. Voir par exemple : « Polarisierung der Einkommen : Die Mittelschicht verliert », Wochenbericht des DIW , n° 24, juin 2010.
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pouvoir. Pourtant, ce ne sont guère les services qui assurent les exporta-tions (l’agroalimentaire mis à part) mais l’industrie, et tout particulière-ment celle de la haute technologie. Or l’industrie verse en moyenne des salaires de 40 % plus élevés que la moyenne nationale. C’est donc moins la compression des salaires qui est à l’origine du boom des exportations qu’une hausse de la productivité, qui profite des investissements en matière de R&D. L’Allemagne n’assumerait pas les responsabilités découlant de son statut de première puissance économique en Europe, et refuserait de jouer le rôle de locomotive, alors que les économies grecque, portugaise, irlandaise, ou roumaine en auraient cruellement besoin. L’argument est irréfutable. Mais si le gouvernement allemand se décidait à donner un coup de pouce à la consommation, moyennant des réductions fiscales (proposition Lagarde), ou en recourant à une politique de deficit spending , qui garantirait que les Allemands se mettent à consommer ? Qui les empê-cherait de hausser leur taux d’épargne, compte tenu du vieillissement dramatique d’une population pour qui le mot « retraite » pourrait rapi-dement basculer dans l’histoire ? Dans une démocratie, la consommation ne se décrète pas plus que la reproduction des générations. Qui empê-cherait les Allemands, se remettraient-ils à consommer, de préférer une Volkswagen à une Renault, ou un séjour en Turquie (moins cher) à des vacances en Grèce (où ils seraient peut-être moins bienvenus...) ? Vu l’endettement massif de leurs villes et de leurs communes, les Allemands ont-ils les moyens de consommer davantage ? Rien n’est moins sûr. Enfin, pas plus que les autres débats concernant l’Allemagne, celui sur son rôle non assumé de locomotive de la conjoncture n’est inédit. En 1979 déjà, à la suite du deuxième choc pétrolier, le président Carter réussissait à imposer une politique keynésienne à un chancelier Schmidt (social-démocrate) hésitant. Le résultat fut désastreux, tant au plan économique (stagflation) qu’au plan politique (chute du gouvernement Schmidt). Berlin refuse donc de stimuler la consommation intérieure et, tout au contraire, décide de revoir les prestations sociales à la baisse, et d’opter pour un plan d’austérité – adopté le 7 juin 2010 – qui prévoit 80 milliards d’euros d’économies sur quatre ans. Un signal qui va, à l’évidence, à l’encontre des attentes européennes. Toutefois, l’Allemagne ayant un PIB annuel de 2 404,4 milliars d’euros, une économie de 20 milliards par an qui n’en représente qu’1 % ne devrait pas avoir d’impact majeur sur une crois-sance, il est vrai, tirée par les exportations. Enfin, la stratégie allemande de désinflation compétitive serait à l’origine des maux et des déséquilibres dont souffre la zone euro. La
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plupart des autres États engagés dans l’UEM poursuivent, quant à eux, des stratégies diamétralement opposées. L’Allemagne a fait le choix d’une politique de l’offre qui, dans l’ensemble, respecte les engagements de Maastricht en matière de déficits, tandis que la majorité des autres États membres ont préféré soutenir la demande interne au détriment du respect des critères de l’UEM. Ceci a eu pour conséquence directe que l’adoption de l’euro (monnaie réputée stable grâce aux garde-fous imposés par les Allemands dans les années 1990) a permis aux pays les moins performants de bénéficier pour leurs emprunts des mêmes taux d’intérêt que l’Alle-magne – taux d’intérêt qu’ils n’auraient pu obtenir s’ils avaient maintenu leurs monnaies nationales. Ceci a eu un impact positif indéniable sur le pouvoir d’achat et le niveau de vie des pays du sud de l’Union, du moins jusqu’à l’éclatement de la crise financière. Les exportations allemandes vers ces pays n’auraient par ailleurs pu augmenter à ce point si ces derniers n’avaient pas adopté l’euro, et donc vu leur pouvoir d’achat augmenter. Tous les États de la zone euro ont cherché à exploiter au maximum les avantages de la monnaie unique. Les pays qui avaient des taux d’inflation supérieurs à la moyenne ont profité de taux Tous les États de la zone d’intérêt nominaux dont le bas niveau était dû euro ont exploité au àlagarantiequeladisciplinebudgéctiaeirre maximum les avantages aallloersmaqnudeeladoRnénpauitbliaquuxefméadrécrhaéles,fidneaunxièmse, de la monnaie unique puissance exportatrice mondiale (après la Chine), a évidemment beaucoup profité de taux de change fixes qui ont facilité les échanges avec les pays ayant fait le choix de la consommation interne 15 . Nous nous trouvons donc ici au cœur d’une logique d’interdépendance dans une mauvaise gestion de l’euro : l’Eurogroupe s’est révélé être une communauté de destin, mais aussi d’intérêts – et d’égoïsmes. C’est donc une sorte de contrat implicite qui a réglé les relations entre l’Allemagne et ses partenaires de l’Eurogroupe. Comme le souligne une étude de Natixis, ces derniers ont acquis au travers de la Banque centrale européenne (BCE) une part de la crédibilité de la Bundesbank. En contrepartie, ils ont défini-tivement renoncé à l’arme de la dévaluation, ce qui a favorisé les expor-tations allemandes. Le contrat ne fonctionne plus aujourd’hui, dans la mesure où, pour certains pays, et notamment du Sud, le bénéfice de taux d’intérêt très favorables pour le long terme a conduit à une hausse 15. L’Union européenne absorbe encore 63 % des exportations allemandes ; la zone euro 43 % (voir E. Le Boucher, « La question allemande », Les Échos , 30 avril 2010 et Statistiches Bundesamt, « Aussenhandel-Rangfolge der Handelspartner im Aussenhandel der Bundesrepublik Deuschland », Wiesbaden, 2010).
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excessive de l’endettement, et à des spécialisations productives inefficaces (bulle immobilière). En profitant de la crédibilité monétaire de l’Alle-magne, ces pays ont perdu leur crédibilité budgétaire 16 . C’est à la lumière de cet état de fait qu’il faut comprendre le reproche adressé à Nicolas Sarkozy « de ne pas avoir voulu rompre, en 2007, avec les déficits et les habitudes laxistes de l’époque chiraquienne » 17 . De fait, depuis le lance-ment de l’euro en 1999, la France s’est rapprochée de la logique écono-mique des pays du Sud, alors que le contrat moral franco-allemand à l’origine de la naissance du Système monétaire européen (SME), puis de l’UEM – contrat scrupuleusement respecté par Giscard d’Estaing et, après 1983, par Mitterrand –, reposait sur une convergence absolue des deux pays en matière de politique budgétaire et monétaire. Si divorce il y a eu entre Français et Allemands à propos de l’euro, les responsabilités sont partagées. L’interdépendance des économies de l’Eurogroupe a été mise en évidence par l’éclatement de la crise financière fin 2008, et par la suite de la bulle immobilière en Espagne et en Irlande. La crise financière n’ayant pu être enrayée que par une augmentation conséquente des dettes publiques, les pays les plus endettés avant la crise, et à l’économie fragile (bulle immo-bilière), se sont vu imposer des conditions d’emprunt exorbitantes. D’où la crise grecque, et les risques qui pèsent depuis 2010 sur les économies espa-gnole et portugaise. Une sortie de ces pays de la zone euro (envisagée un temps par la chancelière) n’est cependant pas une option sérieuse. Le coût du refinancement de la dette des pays sortis de l’euro augmenterait massi-vement. L’Espagne, qui se finance à un taux de 3,8 % à dix ans, verrait, selon Patrick Artus, grimper ce taux à 20 % en cas de sortie de la zone euro. De même, si l’Allemagne abandonnait l’euro au profit du deutsche mark, ce dernier s’apprécierait immédiatement de 20 %, anéantissant sur le champ tous les gains de productivité obtenus depuis 1999. De la crise grecque au gouvernement économique ? La crise qu’a traversée l’Union européenne (UE) aux premiers mois de l’année 2010 est imputable non aux faiblesses ou à l’égoïsme de tel pays, ni à un excès de rigueur ou de laxisme, mais à l’insuffisance chronique de l’intégration européenne, en particulier en matière de gouvernance écono-mique. Les crises peuvent pourtant se révéler salvatrices et, on le sait, pour avancer, l’UE en a beaucoup usé. De ce point de vue, la crise grecque a été
16. P. Artus, Natixis Flash Éco , 30 avril 2010. 17. J.-L. Bourlanges, « L’erreur historique de Nicolas Sarkozy a été de ne pas rompre avec les déficits , » Le Monde , 11 juin 2010.
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salutaire, car c’est dans son ombre que les 27 ont fait des progrès spectacu-laires en comparaison de ce qui a pu (ou n’a pu) être réalisé ces deux der-nières décennies. Le 25 mars dernier, les chefs d’État et de gouvernement des pays de la zone euro ont décidé de doter l’UE d’une gouvernance éco-nomique, dont les structures et les principes seront mis au point durant le deuxième semestre de l’année. Il s’agit là d’un progrès d’autant plus crucial que la France et l’Alle-magne n’ont cessé de s’affronter depuis le milieu des années 1990 sur le double enjeu de cette gouvernance économique et du Pacte de stabilité. Partisans de la gouvernance, les Français, lorsqu’ils ont suggéré des réunions de l’Eurogroupe, ont donné l’impression aux Allemands de vouloir contrôler la BCE (dont ils ont toujours dénoncé le degré d’indé-pendance). Inversement, lorsque les Allemands insistaient sur le respect du Pacte de stabilité, les Français s’inquiétaient des effets négatifs de cette politique sur la croissance. L’incompréhension franco-allemande fut donc totale. Qu’elle ait pu être surmontée est à mettre à l’actif du président de la République et de la Chancelière, même si ce succès doit beaucoup à la prise de conscience de l’extrême urgence d’achever le projet d’UEM, tel qu’il avait été conçu au départ par Jacques Delors. Toutefois, ces progrès ont été très largement dissimulés par la gestion de la crise grecque, les hésitations allemandes à venir en aide au gouver-nement Papandreou et certains commentaires, aussi stupides que blessants, qui ont accompagné le débat allemand sur l’aide à Athènes 18 . Un progrès vers 2C4e,r4tems,illBiaerrldisndaefuirnoispsaarc«onptaryiberut»i,oneteastvleac la gouvernance dissimulé plus élevée (28 %) de la zone euro. Mais la par la crise grecque Chancelière ne s’est résolue que tardive-ment à ce geste, début mai 2010, alors que la crise grecque couvait depuis le début de l’année. De l’avis presque unanime de la presse des 26, ces hésitations traduiraient le manque d’engagement et de solidarité d’Angela Merkel. Comme souvent, les choses sont plus complexes. L’urgence de la situation exigeait certes une action rapide pour enrayer la dégradation des conditions d’emprunt de la Grèce sur les marchés financiers. Mais Berlin jugeait nécessaire de condi-tionner son aide à Athènes à un plan crédible de réduction des déficits et de réformes structurelles de l’économie grecque, refusant de signer un chèque en blanc. Ce plan, Papandreou ne l’a présenté que fin avril. Il
18. Les tabloïds allemands, relayés par des députés de la majorité, ont cru bon de proposer à Athènes de vendre certaines de ses îles à des Allemands en quête de soleil, ou de céder l’Acropole à la Turquie...
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fallait aussi du temps pour convaincre les partenaires d’impliquer le Fonds monétaire international (FMI), qui a l’avantage, aux yeux des Allemands, d’avoir une expertise reconnue pour ce type de situation, et l’inconvénient, pour d’autres, d’être implanté aux États-Unis et dirigé par un candidat potentiel à la présidence de la République française. Fina-lement, le FMI fut impliqué. Surtout, la Chancelière se savait sur un terrain miné. Elle risque en effet d’être confrontée à un recours devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, dont les juges ne sont pas vraiment réputés pro-intégrationnistes. La Cour avait donné en 1998 une interprétation orthodoxe du principe de « no bailout » du traité de Maastricht, qui interdit tout renflouement d’un pays de la zone euro. Ce principe avait à l’époque été imposé par le (très europhile) chancelier Kohl, qui craignait que l’UE ne se transforme en une « union de transferts », du fait du grand nombre de pays à monnaie faible qui étaient candidats à l’UEM – respectueusement appelés outre-Rhin « pays du Club Med ». La réticence allemande à voir le système fédéral de « péréquation financière », source de tensions latentes entre Länder , s’appliquer à la zone euro, ne date donc pas non plus d’hier, et ne peut être imputée à la nouvelle « dame de fer ». Les Allemands y sont d’autant plus hostiles qu’ils savent que de tels transferts (option proposée dans les commentaires du Monde ...) seraient pour l’essentiel financés par une Allemagne qui est déjà, et depuis plus de cinquante ans, le plus grand contributeur net au budget européen. Or, étant donné la situation finan-cière de l’Espagne, du Portugal ou de l’Italie, Berlin craignait que l’aide à la Grèce ne crée un précédent juridique, démantelant le garde-fou du prin-cipe de « no bailout ». La crise gréco-allemande a donc occupé l’espace médiatique consacré à l’Europe, reléguant à l’arrière-plan le point essentiel de la crise : l’insuffi-sante gouvernance économique de la zone euro. Le traité de Maastricht, très détaillé quant au fonctionnement du volet monétaire de l’UEM, ignorait tous les aspects économiques du plan Delors de 1989. Maastricht donnait naissance à une union monétaire sans que cette dernière fût complétée par une union économique digne de ce nom. La mise en relief, du fait de la crise grecque, de ces déficits de l’UEM, a donc permis un compromis sur le « gouvernement économique », concept auquel l’Allemagne adhère désormais pleinement. La presse française a accordé peu d’attention à ce tournant qui peut pourtant être qualifié d’historique, préférant mettre en exergue les divergences entre Merkel et Sarkozy sur les formes de cette Europe économique. Une fois de plus, refusant l’idée (française) d’un gouvernement économique limité à l’Eurogroupe et doté d’un secrétariat, Berlin aurait imposé sa vision d’une Europe
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