Grandeur et déclin des villes

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Grandeur et déclin des villes

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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LES ECHOSJEUDI 1ERAVRIL 2010
IDÉES
LIVRES Grandeur et déclin des villes Qu’est-ce qui rend une ville attractive ? Les pouvoirs publics doivent-ils s’en mêler ou pas ? Trois livres stimulants en anglais proposent des réponses contrastées. MAKING CITIES WORK WHO’S YOUR CITY ? PHOENIX CITIES Prospects and Policies How the Creative Economy The Fall and Rise of Great Industrial for Urban America is Making Where to Live the Most Cities accross Europe sous la direction de Robert P. InmanImportant Decision of Your Lifepar Anne Power, Jörg Plöger Princeton University Press, 2009, par Richard Florida and Astrid Winkler, 382 pages. New York, Basic Books, 374 pages. Policy Press, 2010, 432 pages. La ville est fami- Professeur d’ur- C e t o u v r a g e , lière. Mais elle banisme à To- nourri d’études d e m e u r e u n ronto et père du de cas, intéres-mystère. Pour- c o n c e p t d e sera principale-quoi vouloir vi- « class e créa- ment les hom-vre les uns à côté tive », Richard mes de l’art. Il des autres, au Florida fait par- t r a i t e d e c e s risque de l’exas- tie des penseurs « géants indus-p é r a t i o n m u - internationaux triels », devenus tuelle, de la cri- en vogue. Il ca- au cours des an-minalité, de la r a c t é r i s e l a nées 1970 des c o n g e s t i o n ? c l a s s e m a i s « zones dévas-Pourquoi certai- a u s s i l a v i l l e tés », après avoir nes villes con- « créative » par dominé leur éco-naissent-elles la u n e r è g l e d e nomie nationale, croissance et d’autres la déchéance ? C’est trois T : technologie (des idées, des uni- voire, dans certains cas, l’économie mon-cette deuxième interrogation qu’abordent versités), talent (des gens compétents, in- diale. Sur le temps d’une génération, ce sont d’éminents spécialistes américains des novants), tolérance (des positions ouver- parfois les trois quarts des emplois manu-questions urbaines réunis dans un collec- tes à l’immigration, aux différences). facturiers qui ont été détruits, laissant des tif savant et percutant. Il s’intéresse à ce qu’il appelle les friches désolées, appauvrissant des com-L’essentiel est d’accompagner le passage « mega régions », de grands espaces mé- munautés, conduisant à des exodes de po-d’une ville industrielle à une ville de servi- tropolitains de 5 à 100 millions d’habi- pulation et au renforcement de la ségréga-ces, ce qu’ont réussi New York et Chicago, tants agglomérés. Les dix premières ras- tion. Les trois auteurs, issus de la London mais ce que n’ont pas pu Buffalo ou De- semblent 6 % de la population mondiale, School of Economics, se penchent sur les troit. Il faut, à cet effet, de la densité (pour 43 % de l’activité économique, 57 % des dynamiques urbaines de déclin et de réta-la forme urbaine) et des cerveaux (pour le brevets et 53 % des scientifiques. Florida blissement, dans sept grandes villes euro-capital humain et l’innovation). Plus les décrit de nouvelles bases géographiques péennes (Leipzig, Brême, Sheffield, Belfast, villes sont à capital humain élevé (mesuré pour l’économie, à rebours des prédic- Bilbao, Turin, Saint-Étienne), au regard de par la proportion des personnes issues de tions relatives à l’effacement des territoi- quelques incursions comparatives dans le l’enseignement supérieur) plus elles réus- res et à l’aplatissement du monde. Féru de contexte américain. Selon nos spécialistes sissent. Les politiques de mobilité doivent cartographie originale, Florida montre les des études urbaines, l’investissement public permettre l’alchimie des qualifications hauts pics de la spécialisation planétaire. a autorisé des reprises et des mutations dans une localisation. Le soutien, par les Il souligne des concentrations de plus en positives, à un rythme probablement plus autorités, à la création de services et plus élevées, car les talents et la créativité rapide que ce qu’ont connu (et ce que vi-d’« aménités » ne sert pas à grand-chose. sont localisés avant d’être connectés. L’at- vent encore actuellement) des villes améri-Théâtres, restaurants, bars, magasins sont tractivité des villes, la croissance, l’innova- caines aux profils comparables. une des conséquences de l’attractivité et tion et la prospérité, passeraient principa- Les sept cas européens montrent une ca-non un de ses ressorts. Il ne sert à rien lement par la présence de la « classe pacité de « résilience » face à la désindus-d’aménager des centres-villes accueillants, créative » et, partant, par la capacité à trialisation. L’analyse insiste sur l’impor-si ne sont pas d’abord attirés des résidents attirer des talents de haut niveau. Ceux-ci tance et la pertinence des dépenses prêts à consommer. Pour devenir des cen- alimentent l’activité culturelle et scientifi- publiques consacrées aux infrastructures ou tres de production, d’innovation et de con- que, tout en aimantant encore de nou- à la formation des habitants. Des program-sommation, les villes doivent retenir et veaux talents. mes sociaux ont contenu les problèmes ; attirer les diplômés. L’ouvrage se veut aussi guide personnel des soutiens aux établissements de forma-A la fin des années 1960, d’autres spécia- pour les Américains, afin que chacun tion ont autorisé l’innovation et l’ajustement listes de l’urbain, emmenés par James Q. puisse choisir (comme dans un maga- des compétences des habitants. La restaura-Wilson s’intéressaient à « l’énigme métro- zine) la ville où il fera bon vivre pour lui, tion physique des espaces (avec reconquête politaine ». Ils cherchaient à remédier à la en fonction de son âge, de ses aspirations des centres et développement des trans-crise des villes. Les politiques devaient or- et de ses orientations personnelles (no- ports publics) s’est accompagnée d’une li-ganiser des aménagements. La mécanique tamment sexuelles). mitation des inégalités. Ces deux points dis-n’a pas été bénéfique aux grandes villes, Avec de la légèreté et des données, Flo- tinguent nettement les deux côtés de se concentrent encore la pauvreté et les rida propose une analyse originale. Les l’Atlantique, puisqu’aux Etats-Unis (mar-tensions sociales. Nos auteurs dévelop- jaloux y décèleront des faiblesses (sur qués de fait par une crise plus intense et pent une idée opposée. Ils plaident pour l’hétérogénéité de la classe créative, sur la plus longue) les situations sociales ont con-des stratégies locales favorables aux per- rapidité de certaines affirmations). Il ne tinué à se polariser. sonnes et aux entreprises. Les questions faut pas bouder pour autant son plaisir. Les sept « success stories » (relatives) sur urbaines sont mieux traitées à partir des Comme l’écrivait l’un des tenants du « Pu- lesquelles s’appuient l’ouvrage autorisent demandes de marché que des préférences blic Choice », Charles Tiebout, repris par une célébration de l’intervention publique. des planificateurs. Florida, les gens vont toujours davantage Elles montrent surtout, comme le titre de ce Cet ouvrage à dix auteurs, mêlant acces- « voter avec leurs pieds » en déménageant travail le suggère, que les villes peuvent re-sibilité et rigueur des argumentations, vers des sites à la fois moins pressurisant naître de leurs cendres. Elles ont mainte-plaide pour une intrusion minimale des (fiscalement) et surtout à offres adaptées. nant, en Europe comme aux Etats-Unis, à pouvoirs publics dans l’économie locale. La leçon est vraie pour toutes les mega gérer le défi de modes de vie nouveaux dans Le propos pourrait se résumer de la sorte : régions, dont le Grand Paris, qui sont en un monde que l’on veut « post-carbone ». les États n’ont pas à s’occuper des villes. compétition globale pour attirer entrepre-JULIEN DAMON, PROFESSEUR ASSOCIÉ De quoi tressaillir en France. neurs et innovateurs.À SCIENCES PO (MASTER D’URBANISME).
L’insondable malheur français « L’Etat de l’opinion 2010 », publié comme chaque année par TNS Sofres, tente cette fois de percer le mystère de l’exception psychologique française. L’ÉTAT DE L’OPINION 2010avec la crise, qui de percer, au-delà de la relation ambiva-Les grands sondages de TNS Sofres, mis tout le« alente des Français avec l’idée de réforme, présentés par Olivier Duhamel ’a c -m o n d e dle mystère d’un pessimisme national qui et Brice Teinturier.cord » la demeure. Mais un cas parmi l’ensemble des Editions du Seuil, 250 pages, 29 euros. développés. payssortie de crise« Une gangue dans la-risque de le fairequelle la société française est enfermée de-C’est, pour la majorité au pouvoir depuis r é a p p a r a î t r e , »puis des années, écrit Brice Teinturier, 2007, une intarissable source d’interroga- analyse Emma- directeur général de TNS Sofres, qui en tion autant que de frustration : pourquoi nuel Rivière, car relève quelques-unes des raisons, notam-l’opinion, si dure dans le jugement qu’elle indica-« diversment celle-ci :« 45 % des Français sont nés porte sur les résultats de la politique éco-teurs feront con- après 1974 et le premier choc pétrolier et nomique, accorde-t-elle si peu de circons-clure aux uns n’ont connu que la crise. » tances atténuantes à l’événement majeurque la crise estReste que les explications rationnelles, que constitue la crise intervenue àderrière nous soient collectives ou individuelles, qu’elles l’automne 2008 ? « L’Etat de l’opinion »,tandis que, pour(niveau de vie, cadre de vie, degré de satis-dont l’institut de sondages TNS Sofres pu-les autres – l’opinion –, le bon indicateurfaction dans sa vie de conjoint ou de pa-blie l’édition 2010 – la vingt-septième –, enserait une résorption du chômage, laquellerent…), ne suffisent pas à élucider une collaboration avec les éditions du Seuil,se fera attendre plus longtemps » para- exception psychologique française. Le« mys-apporte un élément de réponse.« Lesdoxe de Nicolas Sarkozy réformateur se- »térieuse par sa profondeur, convient Français avaient quant à eux depuis bien Bricerait, justement, de ne pas pouvoir résorber, Teinturier dans sa contribution sur longtemps l’impression de vivre en crise » « les Français et le bonheur intérieur qui avait si bien su le faire en 2007, ce, lui indique Emmanuel Rivière, responsable vieux et « grand malentendu » entre les brut ». Pas même quatre facteurs propres de l’unité Stratégies d’opinion de l’institut, dirigeants politique et le peuple. que sont l’inquiétude face à la mondialisa-dans une contribution intitulée « Nicolas Précédant celles consacrée à l’économie tion, l’hypothèque pesant sur le finance-Sarkozy, réformateur paradoxal ». (avec un intéressant article sur « les sala- ment des retraites, la longue incapacité de Profond et persistant, ce décalage de riés et la crise ») à la société (axée sur la la gauche à réhabiliter la foi dans le pro-perception de la réalité entre le peuple et santé des Français), la partie politique de grès, le sentiment d’iniquité. ses dirigeants s’est naturellement estompé cet ouvrage de synthèse de l’opinion tenteJEAN-FRANCIS PÉCRESSE
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CHRONIQUE DU CERCLE DES ÉCONOMISTES PARFRANÇOISE BENHAMOU Le tsunami du livre numérique u livre qui vient de As,teorspseerrmfeb,stneme-uosifiiverbonner.AcaahséésdsctasdeevntononfrofLee.odsmitalluSalond de gloser sur le livre numérique. quets, ventes par chapitres coexis-Deux paradoxes en ressortent : le teront avec les achats à l’unité. Cer-numérique détermine les stratégies tains aspects du conseil et de la éditoriales alors que son marché est prescription vont échapper au li-encore quasi inexistant, de moins braire. Cela questionne les fonde-de 1 % du chiffre d’affaires de l’édi- ments de la régulation qui a pré-tion en France ; la valeur dans l’uni- v a l u j u s q u e - l à , l a l o i L a n g vers numérique échappe en partie interdisant le discount au-delà de aux créateurs et à la filière de pro- 5 % afin de préserver la diversité duction à laquelle ils appartiennent. éditoriale par la vitalité du réseau Certains maillons de cette filière des détaillants. sont particulièrement menacés : C’est toute une filière qui doit être impression, stockage physique, li- repensée. La triple faute du secteur brairie de proximité, et même des musical est présente dans toutes les segments de l’activité d’édition, lors- têtes : une offre insuffisante, des que la perte de centres de profit dé- prix dissuasifs, des verrous antipira-séquilibre la maison tout entière. tage coûteux et inefficaces. Pour le Le combat le plus âpre se joue livre numérique, le différentiel de déjà entre deux géants, Amazon et taux de TVA (19,6 % pour le numé-Apple, dont aucun n’est éditeur, rique, contre 5,5 % pour le livre pa-mais qui déploient des stratégies pier, au prétexte que le papier est d’intégration verticale, de la vente un bien et le numérique un service) du matériel à la vente des contenus. constitue un handicap que la musi-Amazon vend les livres numéri-ques à perte, avec des politiques de« Qui remarque prix focaux (9,99 dollars) pour lesl’absence nouveautés. Apple s’apprête à com-poser avec le souci des éditeurs detrlSu».u?et,ceteNdnnocninu maintenir une plus grande variétée de prix. Tous deux tablent sur lauesti e complémentarité des formes deq on demeur l’écrit, proposant des journaux, pro-sperplunteqtinejaueisma duits d’appel et d’accoutumance à. l’usage régulier de la machine. A côté de ces deux géants, Goo-gle se tient en embuscade pour proposer sa librairie en ligne (Goo- que n’a pas eu à affronter. gle Edition) et sa bibliothèque nu- Un enjeu majeur sera de dispo-mérique, d’une richesse qui pro- ser, en aval des plates-formes des vient de la numérisation à marche éditeurs, d’une sorte de hub qui forcée de fonds pour lesquels le permette au détaillant d’accéder groupe ne s’est pas embarrassé de sans surcoûts de recherche à l’en-respecter la propriété intellectuelle. semble de la production disponi-La perte de plusieurs procès n’affai- ble. Il faut aussi construire de nou-blit pas tout à fait une stratégie velles conditions d’accès, des avant tout fondée sur la séduction cheminements destinés aux ache-de l’effet de masse de l’offre propo- teurs-lecteurs, complémentaires de sée, et sur la qualité du moteur de ceux que dessinent des commu-recherche, aujourd’hui inégalée. nautés ou des sites spécialisés, qui En face, les éditeurs français nu- permettent que l’infinie diversité mérisent leurs fonds avec l’aide du de l’offre que l’on peut espérer sur ministère de la Culture – une aide le Net ne reste pas un vain mot. qui risque de donner naissance à On nous promet un effet « longue des effets d’aubaine. Il est vrai qu’en traîne » : une vraie diffusion pour l’absence d’une offre assez impor- les livres au tirage jusqu’alors confi-tante le marché ne saurait décoller. dentiels, et la résurrection de titres Mais l’offre ne peut résulter de la disparus. Faut-il encore que le con-seule transposition du livre papier. sommateur ait connaissance de ces La maturité des usages conduira à titres oubliés. Il y a quelques an-des exigences qui ne se satisferont nées, Jérôme Lindon, qui dirigea pas de quelques fonctionnalités les Editions de Minuit et dont la nouvelles. Les budgets de recherche figure tutélaire plane encore sur le et développement sont limités dans monde éditorial, voyant le star-sys-l’édition, et considérables dans les tem se déployer dangereusement, télécoms. L’éditeur traditionnel peut se demandait à propos des auteurs craindre ces nouveaux entrants, po- les plus difficiles : « Qui remarque sitionnés en précurseurs de formes l’absence d’un inconnu ? » Sur le éditoriales plutôt qu’en éditeurs, Net, cette question demeure plus mais qui pourraient eux aussi s’arro- pertinente que jamais. ger une part de la valeur. Le marché du livre numérique seFrançoise Benhamou est professeur traduira par une fragmentation deà l’université Paris-XIII.
LA REVUE DU JOUR
L’e-mail, un outil de management bientôt archaïque Le propos.« Ceux qui trouvaient que le monde allait trop vite vont être servis ! » Après s’être penchée à l’automne sur les petites et grandes innovations, la revue « Sociétal » consacre son dossier de printemps à l’impact des innovations technologiques sur le management. Derrière ce qui ressemble à un discours qu’on nous rabâche en permanence, Matthieu Courtecuisse, directeur général du cabinet Sia Conseil, voit purement et simplement la disparition du « middle management » ( l’encadrement intermédiaire). En restant évasif sur l a manière dont cette transformation va se produire, le consultant décrit la capacité des générations montantes à être« multitâche »et« multicanal »,balayant les habitudes des générations nées avant les années 1970. La rupture entre les outils d’entreprise d’aujourd’hui et les usages de plus en plus high-tech dans la sphère des particuliers ne sera pas tolérée très longtemps, selon lui... et, dans quelques années, on trouvera l’e-mail aussi archaïque que le fax aujourd’hui. La citation.saule pleureur, voilà la forme de l’entreprise de 2020,« Le qui n’a de tristesse que dans le nom. Une structure qui donnerait plus d’indépendance à chacun, en évitant les doublons d’une hiérarchie trop verticale », écrit Romain Limouzin, lauréat du prix de l’entreprise de 2020. J.-M. CO « Management de l’après-crise ou crise de l’après-management ? » , « Sociétal », 2etrimestre 2010, n° 68, 160 pages, 16 euros.
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