Heureux comme un Français à Londres

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Heureux comme un Français à Londres

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Heureux comme un Français à Londres
4 May 2010
Ils avaient traversé la Manche pour tenter leur chance ou faire fortune. Mais les 300.000 Français de la
capitale britannique ne sont pas repartis comme un vol de moineaux une fois la crise venue. Ils ont
préféré s'accrocher et, finalement, cette communauté s'implante dans la durée. Plongée dans la
« Froggies Valley ».
« Revenez ! »
demandait en février 2007 le candidat Sarkozy à tous ces jeunes ou moins jeunes talents de la
finance et des affaires exilés à Londres, alors au sommet de leur fortune et de leur gloire. Mais même la crise
financière et la dépression économique qui ont percuté de plein fouet cet eldorado sur Tamise vanté jusqu'à la
caricature n'ont pas réussi à susciter la vague de retours à laquelle certains s'attendaient. C'est un classique : à
Londres, les Français font toujours de la résistance…
Comme un village serré contre son clocher, ils se sont, au fil des années, agrégés autour du très renommé lycée
français Charles-de-Gaulle pour créer ce que les Londoniens appellent désormais la « Froggies Valley ». Et un
peu comme les Maliens ont fait de Montreuil la deuxième ville malienne après Bamako, les immigrés français au
Royaume-Uni ont propulsé le très chic quartier de South Kensington et ses environs au rang d'épicentre de la
sixième ville de France hors ses frontières. Un quasi « 21
e
arrondissement de Paris », battant même New York
et Shanghai dans le Top 3 des communautés françaises à l'étranger, et la seule au monde à s'être concentrée à
ce point en un même lieu.
Paradoxalement, on ne connaît pourtant pas avec précision leur nombre, faute de statistiques.
« Même le député
de la circonscription n'en sait rien ! »
, s'amuse Claire Chick, chercheuse à la Chambre des lords.
« L'inscription
au consulat n'est pas obligatoire
, explique de son côté l'ambassade de France.
Mais, en extrapolant à partir des
108.000 personnes figurant officiellement sur nos registres, le nombre des Français résidant au Royaume-Uni se
situe entre 350.000 et 400.000, dont 300.000 dans la capitale. »
Soit une des communautés les plus fortes et les
plus structurées dans cette grande métropole du Commonwealth précisément… très communautariste :
commerces, restaurants de renom, lieux de culture, clubs, soirées, médias et solides réseaux lui offrent autant de
visibilité extérieure que d'occasions de vivre entre soi.
« Dans leur grande majorité, les Français ont une très
forte -trop forte ! -vie intracommunautaire »,
estime Arnaud Vaissié, président de la Chambre de commerce
franco-britannique.
« On peut vivre ici cinq ou dix ans sans parler anglais »,
s'offusque une habitante de ce
village gaulois. Ici, on n'est de fait qu'
« un élément d'un gigantesque melting-pot »
, rappelle Emilie Coulette,
manager du mensuel francophone « Ici Londres ».
City superstar
Il y a vingt ans encore, ils étaient un petit noyau de confortables expatriés détachés par leurs entreprises et un
joyeux bataillon d'étudiants en mal d'expériences linguistiques et existentielles. Enorme machine économique et
financière dopée au libéralisme et à la dérégulation en tous genres, Londres est ensuite devenue le premier
bassin d'emploi recruteur de jeunes Français hors Hexagone, une nouvelle frontière pour des entrepreneurs à la
recherche de fluidité du marché du travail et d'aire de repos fiscale (les entreprises françaises sont 1.700 au
Royaume-Uni, et très centrées sur Londres), et sa City superstar un aimant pour tous ces jeunes financiers sortis
de grandes écoles françaises avec une spécialité très recherchée sur les marchés : la haute voltige
mathématique permettant de maîtriser la fine fleur des produits « dérivés » et « structurés ».
« Ici, les patrons de
banque sont sortis de Cambridge avec un Ph. D
[doctorat, NDLR]
en histoire ! Ils ont besoin de gens pointus à
leurs côtés ! »,
ironise-t-on.
« On partait pour Londres sans rien préparer. En moins d'un mois, on avait trouvé un
superjob. On nous faisait confiance même si c'était là notre première expérience »
, explique Raphaël, un jeune
analyste financier.
« Le célèbre master El Karoui de l'université Dauphine était siphonné à 100 % par la City »
, se
souvient un autre.
Gros salaires, gros
bonus
, perspectives de carrière et de style de vie mirifiques, livre sterling au plus haut,
années d'euphorie diffusant sur tous les secteurs d'activité : Londres est devenue un aspirateur à Français. En
2006-2007, la progression de leurs arrivées était devenue
« exponentielle »
.
« Ils remplissaient les banques et
les pubs »
, aime-t-on dire. Mais, même à la veille de la crise, les financiers n'étaient pas les plus nombreux -
environ 10 %, estime-t-on. Plutôt jeune (vingt-neuf ans en moyenne pour les « inscrits »), ouverte politiquement -
« elle a voté Nicolas Sarkozy de justesse en 2007 »
, rappelle une grande figure de la communauté -, cette
population composite irrigue aussi bien la restauration que le commerce, la communication, toutes sortes de
services, l'industrie, la construction… et même la fonction publique britannique.
« Colocation obligatoire »
Puis la crise, redoutable, est passée par là. La City a brutalement débarqué 50.000 personnes, ses traders ont
été
« licenciés en dix minutes »
, le PIB s'est violemment contracté de près de 5 % l'année dernière, la livre a
perdu un tiers de sa valeur et la fiscalité s'est faite plus sévère pour les étrangers comme pour les hauts salaires
(la tranche d'imposition maximale est passée de 40 % à 50 %).
« On a assisté à une chose inimaginable
auparavant : des gens sans emploi qui ne trouvaient rien pendant six mois, du financier au marchand de
chaussures »
, raconte un expert économique.
La vie, plus dure dans cette ville la plus chère du monde, a alors éclairé d'une lumière crue un environnement
pas toujours rose : un métro hors d'âge et des transports publics hors de prix, un système de santé « pas au
top » et un immobilier aussi peu confortable qu'inaccessible :
« Si on n'est pas en couple, c'est colocation
obligatoire ! »
comme de simples étudiants, ironise Gersende Pommery, responsable de projet dans une société
de communication ;
« La principale cause de départ, c'est le premier enfant, car le prix des crèches est
exorbitant »
, ajoute Olivier Bertin, conseiller de l'Association des Français de l'étranger.
Les effets sur la communauté française n'ont, à l'évidence, pas été ceux qu'on redoutait. Il n'y a pas eu d'exode.
« Ceux qui sont partis, ce sont des financiers, surtout vers la Suisse, le Moyen-Orient ou l'Asie, mais cela reste
un épiphénomène, qui concerne les "hedge funds" notamment. D'ailleurs, les institutions financières recrutent à
nouveau et la partie fixe des salaires des seniors a déjà doublé et parfois même triplé »
, constate
Stéphane
Rambosson
, associé gérant du cabinet de conseil et de chasse de têtes Veni Partners. Les financiers ont rasé
les murs pendant des mois, ironise-t-on à Londres. Peut-être plus pour longtemps !
« C'est reparti comme
en 40 ! »
, s'amuse un diplomate, alors qu'Elisabeth Delahaye, patron de la compagnie internationale de
déménagement Delahaye Moving, confie que
« ça commence à bouger vers l'Angleterre du côté des plus
fortunés »
. Car il n'y a pas de secret :
« Londres est et restera "la" place où tout se passe. Le paysage est
d'ailleurs sinistré partout ailleurs ! »
analyse Eric Singer, associé au cabinet de recrutement Singer & Hamilton.
Et les Français risquent fort d'y sauver leurs positions :
« Les types de profils recherchés n'ont pas
fondamentalement changé : on a seulement aujourd'hui besoin de gens plus solides sur des produits plus
simples »
, explique Pierre-Henri Denain, responsable marchés de capitaux chez Natixis Royaume-Uni Londres.
Ne pas quitter le navire
Dans cette communauté habituée au turnover, les départs n'ont pas été massifs.
« Ceux des banquiers ont
même été compensés dès l'année dernière par de nombreuses arrivées dans d'autres secteurs, car, avec des
économies en euros, il est aujourd'hui bien moins cher de s'installer à Londres »
, précise Olivier Bertin, sur la
même longueur d'onde que la plupart des observateurs.
« On a enregistré deux fois plus de départs de nos
membres, mais aussi deux fois plus d'arrivées ! »
confirme-t-on à la Chambre de commerce. Au Centre Charles-
Péguy, qui dépend du consulat et aide au placement des jeunes arrivants, on a même assisté à une
augmentation des inscriptions dès 2009, de la part de gens qualifiés et parlant bien anglais, explique Martin
Alirol. Et un baromètre ne ment pas : la liste d'attente au lycée Charles-de-Gaulle est toujours aussi longue -
800 élèves cette année -nécessitant même la construction d'une annexe à Kentish Town, au nord-est de
Londres.
Ce qui aura beaucoup retenu l'attention des plus fins observateurs de la communauté française au cours de
l'épopée des derniers mois, c'est la volonté des uns et des autres de ne pas quitter le navire. Même les petits rois
de la finance se sont accrochés,
« préférant changer de boulot plutôt que de quitter Londres »
.
« Certains sont
même devenus professeurs à l'université ! »
souffle-t-on. On était venu pour l'argent et la vie facile. On a
découvert les charmes d'une ville « exotique », vraiment multiculturelle, pleine d'ouverture, où il faut vraiment en
vouloir et travailler très dur, mais où chacun a sa chance, où les hiérarchies sont moins étouffantes et où les
patrons savent déléguer, une société individualiste et rebelle à l'Etat mais où les gens se parlent et n'ont pas
peur, disent - quasiment -d'une même voix une galeriste, un trader et une publicitaire.
« On picore ce qui est bien »,
disent-ils, et les signes d'acculturation se multiplient : comme un Anglais, un
Français n'hésite plus à y créer son propre job ; le récent éparpillement des nouveaux arrivants hors du ghetto de
luxe de South Kensington pour de nouveaux horizons de la ville accélère l'intégration ; et après le bac, entre la
moitié et les trois quarts des rejetons ne rejoignent plus systématiquement les classes préparatoires françaises,
et intègrent naturellement des universités britanniques.
« Aujourd'hui, s'installer à Londres est souvent un choix
de long terme »
, note Laurence Parry, qui a créé French Ressources, une agence de recrutement bilingue. Une
seconde génération a déjà grandi ici, et
« si leur pays est la France, leur foyer est l'Angleterre »
. Dans ce monde
pourtant sans euro, ces jeunes Français de Londres sont peut-être, comme ceux de Berlin, Barcelone ou
Bruxelles, simplement des Européens.
DANIEL BASTIEN, Les Echos
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