La crise irakienne et la relation franco-américaine

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La crise irakienne et la relation franco-américaine

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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La crise irakienne et la relation franco-américaine Fâcherie ou rupture ? Gildas LEVOGUER Université de Haute-Bretagne – Rennes II On March 19, 2003, the United States began a military campaign to oust Saddam Hussein from power because of his alleged failure to respect United Nations Resolution 1441. This resolution had been adopted in November 2002 and provided that, unless Iraq complied with UN armaments inspections, a second resolution would be introduced to authorize a military operation. President Bush did not wait for this second resolution because, as he said in a television address on March 17, “some permanent members of the Security Council [had] publicly announced that they [would] veto any resolution that [compelled] the disarmament of Iraq.” The permanent members were Russia and France. The latter led the opposition to the adoption of a second resolution arguing that the UN inspectors had not been given enough time to complete their mission. France’s opposition to the use of force in Iraq was bitterly resented by the United States and resulted in a serious rift in Franco-American relations. This article aims at providing a dispassionate account of both the circumstances and the root causes of this rift.
Des deux côtés de l’Atlantique, le constat est unanime : il existe désormais une fracture entre les deux pôles occidentaux que constituent les États-Unis et l’Europe. Dès août 2002, c’est-à-dire avant même le début de l’intervention américano-britannique en Irak, le politologue américain Francis Fukuyama l’avait annoncé dans un article intitulé « The West May Be Cracking44». Depuis le déclenchement des hostilités, les commentateurs insistent sur cette fracture au sein du monde occidental, la qualifiant de « profonde crise de l’Occident45», de « divorce46 guerre», voire de « première mentale-mondiale47». À cette fracture transatlantique se superpose une 2004automnesources»154
La crise irakienne et la relation franco-américaine division intra-européenne, certaines nations du continent ayant choisi de soutenir l’option militaire retenue par les États-Unis vis-à-vis de l’Irak et d’autres de la contrecarrer, ce qui a conduit le ministre de la Défense américain, Donald Rumsfeld, à opposer, le 22 janvier 2003, la « nouvelle » Europe à la « vieille » Europe. Faisant écho aux propos de Rumsfeld, le ministre des Affaires étrangères français, Dominique de Villepin, n’a pas hésité, lors de son discours devant le Conseil de sécurité des Nations unies le 14 février 2003, à revendiquer pour la France le titre de « vieux pays48» et à se faire le porte-voix de l’opposition au recours à la force en Irak. Cette attitude a renforcé l’animosité de certains dirigeants américains à l’endroit de la France. Ainsi, Condoleezza Rice, « National Security Adviser » du président Bush, aurait annoncé avant même la fin des hostilités en Irak, le souhait de « pardonner à la Russie, d’oublier l’Allemagne et de punir la France49». Aucun doute, la fracture entre les deux pays est manifeste. Bien qu’il soit un peu tôt pour effectuer un bilan complet de la dégradation de la relation diplomatique franco-américaine, il convient d’en examiner la nature sans céder au climat passionné, voire passionnel, qu’a provoqué cette crise. Certes, la fracture franco-américaine est profonde mais il est un peu prématuré pour dire s’il s’agit d’une fâcherie éphémère ou bien d’une rupture définitive. Par ailleurs, les excès de langage des uns et des autres, dirigeants et commentateurs, sont symptomatiques de la détérioration de la situation générale et alimentent également ce climat de confrontation, là où il convient désormais de faire preuve d’une plus grande pondération et d’examiner avec sérénité les aspects conjoncturels de cette crise, ainsi que les profondes divergences stratégiques franco-américaines, à l’œuvre en particulier depuis la fin de la guerre froide, et qui sont susceptibles d’expliquer cette fracture. Le « divorce » Le terme « divorce » retenu par Pierre Hassner50n’est peut-être qu’un doux euphémisme pour caractériser la détérioration récente des relations franco-américaines. D’aucuns, d’ailleurs, n’hésitent pas à quitter le registre conjugal et à adopter le mode martial pour décrire cette dégradation. Ainsi, Thomas Friedman, célèbre éditorialiste duNew York Times, publiait en septembre 2003 une chronique intitulée « France and the United States are at war51». Dans cet éditorial, Friedman accuse la France d’avoir tout mis en œuvre pour que les États-Unis échouent en Irak et de continuer d’agir de la sorte. Il n’hésite pas à dire qu’il existe une campagne orchestrée par les Français pour mettre en échec l’effort américain en Irak et il la qualifie de cette manière : « Operation America Must Fail. » C’est pourquoi, dans le paragraphe introductif de son éditorial, il met en garde ses concitoyens : « It’s time Americans came to terms with something: France is not just an 155sources»automne2004
Articles /Essays annoying ally. It is not just a jealous rival. France is becoming America’s enemy. » Les commentateurs français s’empressèrent bien entendu de répondre à Thomas Friedman. Le 20 septembre, Guillaume Parmentier, directeur du Centre sur les États-Unis de l’Institut français des relations internationales (IFRI), montait au créneau et en appelait à la raison : « It is time to restore some sanity in the comments concerning France’s position toward Iraq and its relation with the United States52. » Trois jours plus tard, Thierry de Montbrial, fondateur et président de l’IFRI, rejetait le jugement de Friedman, au motif qu’il n’était pas le fruit de la raison mais de l’émotion : « And to say that France is becoming America’s enemy, as Thomas Friedman did in these pages, is not an analytical judgment but an extremely emotional one53. » Si ces commentaires avaient pour objectif de pacifier la situation entre la France et les États-Unis, il est fort peu probable qu’ils aient atteint leur objectif, dans la mesure où le commentateur américain y est d’emblée disqualifié, parce que jugé trop émotif et intellectuellement déficient. Pourtant, les Français, avant le déclenchement des opérations militaires en Irak, ont effectivement fait de la résistance ». Jacques Julliard « n’hésite pas à parler de « résistance à l’aventurisme54» et Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans un récent ouvrage intituléLa France contre l’empire, se félicite de la démarche adoptée par la diplomatie française : « Le 14 février 2003, la résistance organisée par la France avec l’aide capitale de l’Allemagne et le renfort ultime de la Russie, de la Chine et des membres non permanents a empêché le Conseil de sécurité de voter à la demande des États-Unis (avec l’appui de la Grande-Bretagne, de l’Espagne et de la Bulgarie) une résolution permanente d’utiliser la force contre l’Irak55. » Certes, les uns et les autres, soucieux de convaincre leurs lecteurs respectifs, font preuve d’une certaine emphase rhétorique. Toutefois, les mots trahissent des émotions réelles qu’il convient de relativiser mais qui ne peuvent être écartées d’emblée. En effet, l’emploi des mots « guerre », « résistance », « renfort » et autres termes à caractère guerrier n’est pas chose courante pour caractériser la relation franco-américaine qui, pourtant, a connu au cours de son histoire bien des hauts et des bas. À peine quelques années après la guerre d’Indépendance, à laquelle les Français avaient activement participé, la « grande idylle des origines56» était consommée et la France n’hésita pas à mener une guerre maritime larvée contre les États-Unis. De 1797 à 1800, pas moins de 830 navires américains furent victimes de la marine de guerre française ou de corsaires à la solde de la France, les États-Unis ne parvenant à saisir que huit bateaux de guerre français57. La guerre n’ayant pas été formellement déclarée, cet épisode reçut l’appellation de « quasi-guerre ». Pourtant, les pertes 2004automnesources»156
La crise irakienne et la relation franco-américaine américaines furent relativement lourdes et cette « quasi-guerre », comme tout conflit, se conclut par un traité généralement appelé Convention de Mortefontaine. Si depuis cet événement, la relation franco-américaine a été bien plus pacifique, elle n’en a pas moins connu de nombreux épisodes diplomatiques houleux, notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est au cours de la présidence du général de Gaulle que les tensions franco-américaines atteignirent leur paroxysme. Le président français s’opposa activement au « grand dessein » exprimé par John Fitzgerald Kennedy à Philadelphie en juillet 1962 et dont l’objet consistait à établir une communauté atlantique s’arc-boutant sur les piliers américain et européen58en 1966 en annonçant le retrait de la France. Il enfonça le clou de l’organisation intégrée de l’OTAN et, dans un fameux discours prononcé à Phnom Penh, il se permit même de faire la leçon aux alliés américains à propos de leur engagement au Viêt-nam. La discorde était bien réelle mais les mots retenus pour la caractériser demeuraient modérés, le professeur Henry Kissinger, par exemple, intitulant l’un de ces ouvrages en 1965, Troubled Partnership, repris en français sous le titreLes Malentendus transatlantiques malentendus », de. Il est vrai qu’en dépit de profonds « Gaulle demeurait un fidèle allié même si d’aucuns ont pu qualifier la France de « reluctant ally ». En mai 1960, lors du sommet de Paris qui eut lieu peu après l’incident du U-2, le général de Gaulle intercéda chaleureusement en faveur de Dwight Eisenhower auprès de Nikita Khrouchtchev afin que ce dernier tourne la page et que le sommet puisse être mené à bien. Après une journée de longues tractations, de Gaulle exprima son soutien à Eisenhower, lui déclarant qu’il serait aux côtés des États-Unis jusqu’au bout de cette crise59. Deux années plus tard, au moment de la crise des missiles, de Gaulle soutint également Kennedy dans son bras de fer avec les Soviétiques même si les Français déplorèrent de ne pas avoir été suffisamment consultés, ce qui allait certes alimenter leurs velléités d’émancipation. Toutefois, de Gaulle et ses successeurs veillèrent à préserver l’alliance franco-américaine. Le président François Mitterrand lui-même, en dépit de sérieuses divergences idéologiques, sut gagner la confiance de son homologue américain. Il est vrai que, lors de l’une de leurs premières rencontres, en juillet 1981 au sommet du G-7 à Ottawa, le président français apportait une bonne nouvelle à Ronald Reagan, en lui confiant que les services de renseignement français avaient une taupe au sein du KGB, Vladimir Vetrov, alias Farewell. À ce jour il est bien entendu impossible de savoir si la dégradation de la relation franco-américaine sera durable. Pourtant, elle est suffisamment marquée pour que l’on s’interroge plus avant, en commençant par rappeler les principaux épisodes de la bataille diplomatique que la France et les États-Unis se sont livrés à cette occasion. 157sources»automne2004
Articles /Essays La bataille diplomatique C’est à l’automne 2002 que l’administration Bush multiplia les mises en garde à l’adresse du régime irakien et s’efforça d’obtenir le vote d’une résolution par le Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de prévenir Saddam Hussein que, faute de se conformer aux exigences de l’organisation internationale en matière de désarmement, le recours à la force serait automatique. La France s’opposa à la brutalité d’un ultimatum unique et demanda, selon les termes de Dominique de Villepin, de « ne pas brûler les étapes60». La France proposait d’adopter une démarche en deux temps, une première résolution visant à permettre le retour des inspecteurs de l’ONU en Irak. Dans un deuxième temps, si le rapport établi par les inspecteurs indiquait que le régime irakien ne satisfaisait pas à ses obligations, une seconde résolution serait adoptée afin de déterminer s’il convenait ou non de recourir à la force. La France souhaitait ainsi éviter un recours automatique à la force. Après de longues tractations, le secrétaire d’État, Colin Powell, finit par accepter la proposition française et, le 8 novembre, la résolution 1441 était adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU. Cette résolution prévenait les autorités irakiennes que, faute d’accueillir et de laisser travailler les inspecteurs de l’ONU chargés du contrôle des armements, une intervention militaire pourrait être engagée après l’adoption d’une seconde résolution. Cette résolution, toutefois, ne réglait pas le problème. Si pour les Français, il s’agissait d’un moyen de prolonger les inspections, pour les Américains, en revanche, cette résolution visait avant tout à faire comprendre au monde que l’Irak s’ingéniait à défier les inspecteurs. Surtout, cette résolution ne fixait ni calendrier ni date limite aux inspections. Une telle ambiguïté diplomatique n’était pas nouvelle. Ainsi, en mars 1998, la résolution 1154 prévenait Bagdad qu’en cas de violation, il y aurait de sévères conséquences, mais ne précisait pas si le recours à la force était autorisé. Selon Pierre Mélandri : « Pour les Américains, il y a “automaticité ”, mais tel n’est pas le cas pour les Russes ni même pour les Français pour qui, à défaut d’une nouvelle résolution, une consultation s’imposerait61. » Les États-Unis ne tardèrent pas à s’impatienter, d’autant que le gouvernement irakien, comme toujours, semblait jouer la montre. Le 7 décembre, il remettait aux inspecteurs un rapport de 12 000 pages qui, en dépit de son épaisseur, ne répondait pas à toutes les exigences de ces derniers. Pour les Américains, ce manquement constituait un élément supplémentaire justifiant un recours à la force. Les Français, en revanche, jugeaient qu’il fallait accorder plus de temps aux inspecteurs, ce que Maurice Gourdault-Montagne, conseiller diplomatique de Jacques Chirac, fit savoir aux Américains lors de sa visite à Washington les 13 et 14 janvier. Gourdault-Montagne ne parvint pas à convaincre les Américains, Paul Wolfowitz, sous-secrétaire de la Défense, qualifiant la position française 2004automnesources»158
La crise irakienne et la relation franco-américaine d’irresponsable et de « molle62». Le 20 janvier 2003, Colin Powell, las des manœuvres dilatoires du régime irakien, avertissait que, si la communauté internationale n’était pas prête à procéder au désarmement de l’Irak, les États-Unis étaient disposés à assumer seuls cette responsabilité. Le même jour, à l’issue d’une réunion du Conseil de sécurité au niveau ministériel sur la lutte contre le terrorisme, Dominique de Villepin donnait une conférence de presse. Au cours de celle-ci, il affirmait avec force que rien ne justifiait « d’envisager l’action militaire63» et il laissait entendre que la France était susceptible d’opposer son veto au vote d’une seconde résolution. Cet épisode a suscité des interprétations divergentes. D’aucuns considèrent que les Français, venant de découvrir que pour les Américains la guerre était désormais une chose acquise, furent « furieux de voir à quel point les Américains les avaient ainsi “bernés”64». Pour d’autres65, en revanche, ce sont les Américains qui se sont sentis trahis car les Français revenaient sur les promesses faites à l’automne 2002. En outre, pour Colin Powell, les déclarations publiques de Dominique de Villepin pouvaient laisser croire à Saddam Hussein qu’en l’absence d’unanimité dans le camp occidental, son pays ne serait pas attaqué66. Le 27 janvier, les rapporteurs de l’ONU, Hans Blix et Mohamed El Baradeï présentaient un premier rapport intermédiaire dans lequel ils indiquaient qu’à ce jour il n’existait aucune preuve de l’existence d’armes de destruction massive et demandaient un délai de plusieurs mois pour accomplir leur mission. Le 5 février, Colin Powell présenta devant le Conseil de sécurité de l’ONU les raisons pour lesquelles l’administration Bush pensait que le régime irakien s’était placé sous le coup des « sérieuses conséquences » envisagées par la résolution 1441. Le ministre des Affaires étrangères français ne fut pas convaincu par la démonstration de son homologue américain. La discorde franco-américaine atteignit son paroxysme le 14 février après la présentation d’un nouveau rapport intermédiaire des inspecteurs devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Dans ce rapport, apportant ainsi un démenti aux allégations de Powell, les inspecteurs indiquaient qu’ils n’avaient pas découvert d’armes de destruction massive et ils demandaient à nouveau plus de temps pour mener à bien leur travail. Dominique de Villepin prononça ensuite une allocution dans laquelle il exprimait sa conviction que les inspections devaient se poursuivre et que la « guerre [était] toujours la sanction d’un échec67». Chose rarissime, le discours de Villepin fut suivi d’un tonnerre d’applaudissements, dans une enceinte où il est interdit d’applaudir. Le lendemain, dans des dizaines de pays, plusieurs millions de personnes manifestaient contre un éventuel recours à la force. En dépit de la tension franco-américaine croissante, la diplomatie française, en la personne de son ambassadeur aux États-Unis, Jean-David Levitte, proposa le 21 février ungentlemen’s agreement: il demanda aux États-Unis de renoncer à chercher à obtenir une seconde résolution, la France s’engageant alors à ne pas utiliser son droit de veto68. 159sources»automne2004
Articles /Essays La proposition de Levitte fut rejetée, notamment parce qu’il fallait satisfaire Tony Blair, qui exigeait une seconde résolution. Bien qu’ébranlée par l’opposition de la France et les manifestations, la diplomatie américaine ne désarma pas et, le 24 février, avec le soutien de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, elle proposa un projet de seconde résolution. Le 5 mars, un communiqué commun de l’Allemagne, de la France et de la Russie rejetait ce projet et laissait entendre que les deux derniers pays, membres permanents du Conseil de sécurité, risquaient d’y opposer leur veto. Bien que sachant qu’une seconde résolution serait rejetée par au moins deux membres permanents du Conseil de sécurité, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’avaient pas encore abandonné leur projet, espérant qu’il serait approuvé par neuf membres du Conseil. Ainsi, ils auraient pu au moins remporter une victoire morale. La France, toutefois, ne l’entendait pas de cette oreille. Le week-end des 7 et 8 mars, Dominique de Villepin se rendit dans les capitales du Cameroun, de la Guinée et de l’Angola afin de convaincre les dirigeants de ces trois pays, membres temporaires du Conseil de sécurité, de se ranger à l’avis de la France et donc de s’opposer au vote d’une seconde résolution. Le 17 mars, le président Bush jeta finalement l’éponge et annonça dans une allocution télévisée qu’il ne demanderait pas le vote d’une seconde résolution et qu’il donnait quarante-huit heures à Saddam Hussein pour quitter le pouvoir. La défaite diplomatique américaine fut amèrement ressentie par l’administration Bush, qui l’imputa principalement aux Français. Le Washington Postparla même, à cette occasion, d’« embuscade diplomatique ». Pour les Américains, la France, en dépit du vote de la résolution 1441, n’eut à aucun moment l’intention de soutenir une guerre contre l’Irak. Au lieu de demander deux résolutions, elle aurait donc dû jouer franc jeu et s’opposer d’emblée à la résolution unique initialement envisagée. D’ailleurs, en septembre 2002 à New York, Colin Powell avait lancé l’avertissement suivant à Dominique de Villepin : « Be sure about one thing. Don’t vote for the first, unless you are prepared to vote for the second69 Les Français, pour leur . »part, jugent que leur démarche était dépourvue de toute ambiguïté. Selon Dominique de Villepin : « Le président de la République, le premier, début septembre 2002, a dit : “Les choses doivent se faire en deux temps.” Tant que nous sommes d’accord sur les modalités de déroulement des inspections et que les choses avancent, très bien. Si les choses ne se passent plus comme cela, eh bien nous réunirons le Conseil de sécurité et chacun prendra ses responsabilités70. » La résolution 1441 ne prévoyant pas de calendrier, il ne pouvait que se révéler difficile de définir le moment où il conviendrait d’examiner une seconde résolution et donc de recourir éventuellement à la force. Par ailleurs, l’usage de celle-ci fut quasiment incessant alors que la valse diplomatique se déroulait. 2004automnesources»160
La crise irakienne et la relation franco-américaine Soucieux de faire pression sur le gouvernement irakien et de le conduire à se conformer rapidement aux exigences de la résolution 1441, les forces aériennes américano-britanniques menèrent de nombreux raids pendant toute cette période. Ces raids pouvaient bien entendu donner l’impression aux Français que Washington n’était pas intéressé par une résolution pacifique du conflit. La plupart de ces raids visant à détruire les forces de défense antiaérienne irakiennes. Il est tout à fait légitime de penser que l’objectif véritable de ces opérations n’était pas d’exercer une pression sur le régime de Saddam Hussein mais de préparer le terrain pour une plus large offensive. La tactique retenue par les États-Unis n’était pas dépourvue d’ambiguïté et si les Américains pouvaient penser que la France ne souhaitait aucunement utiliser la force, les Français pouvaient supposer, quant à eux, que les États-Unis n’envisageaient pas sincèrement un règlement pacifique du conflit. De toute évidence, les options retenues par les uns et les autres trahissaient des analyses stratégiques divergentes, notamment à propos de l’imminence du danger irakien. La cible irakienne C’est dans son discours sur l’État de l’Union, le 29 janvier 2002, que le président George W. Bush parle pour la première fois d’un « axe du mal », dans lequel il inclut la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak. Seules trois lignes sont consacrées à la Corée du Nord et à l’Iran tandis que pas moins de dix lignes décrivent le cas irakien : North Korea is a regime arming with missiles and weapons of mass destruction, while starving its citizens. Iran aggressively pursues these weapons and exports terror, while an unelected few repress the Iranian people’s hope for freedom. Iraq continues to flaunt its hostility toward America and to support terror. The Iraqi regime has plotted to develop anthrax, and nerve gas, and nuclear weapons for over a decade. This is a regime that has already used poison gas to murder thousands of its own citizens—leaving the bodies of mothers huddled over their dead children. This is a regime that agreed to international inspections—then kicked out the inspectors. This is a regime that has something to hide from the civilized world. States like these, and their terrorist allies, constitute an axis of evil, arming to threaten the peace of the world. By seeking weapons of mass destruction, these regimes pose a grave and growing danger. They could provide these arms to terrorists, giving them the means to match their hatred. They could attack our allies or attempt to blackmail the United States. In any of these cases, the price of indifference would be catastrophic71. Dans ce discours, les trois pays étaient placés sur le même plan mais l’insistance rhétorique du président Bush sur le cas irakien n’était pas fortuite. Après les attentats du 11 septembre, le président Bush était de 161sources»automne2004
Articles /Essays plus en plus convaincu de la nécessité de se débarrasser du régime de Saddam Hussein. Ainsi, dès le 17 septembre 2001, lors d’une réunion du National Security Council, Bush déclarait : « I believe Irak was involved, but I’m not going to strike them now. I don’t have the evidence at this point72. » En établissant un lien entre les attentats du 11 septembre et l’Irak, Bush semblait adhérer au discours quasi obsessionnel de certains commentateurs. Un certain nombre de journalistes, universitaires, et autres intellec-tuels, généralement réunis sous l’appellation de « neoconservatives73» manifestèrent, au cours des années 1990, leur désapprobation de la politique menée par le président Clinton vis-à-vis de l’Irak et en appelèrent bientôt au renversement du régime de Saddam Hussein. À ces commenta-teurs s’ajoutèrent également des hommes politiques. Au printemps 1997, des membres des deux groupes créèrent leProject for the New American Centuryorganisation dont l’objectif était de promouvoir le leadership, américain et de redonner aux États-Unis le rôle de gendarme du monde qu’ils ont joué à différents moments de leur histoire. En décembre 1997, deux membres de cette organisation, Zamay Khalilzad et Paul Wolfowitz, publiaient un article dansThe Weekly Standard, organe de presse représentatif du courant néoconservateur américain74et ils y exigeaient le renversement du régime irakien. Le 26 janvier 1998, leProject for the New American Centuryadressait une lettre ouverte75au président Clinton intitulée : « Remove Saddam From Power ». Outre des intellectuels et des journalistes, tels Robert Kagan, William Kristol et Francis Fukuyama, on comptait parmi les dix-huit signataires de cette lettre ouverte des figures politiques telles Richard Perle, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz et James Woolsey. Pas moins de onze des dix-huit signataires sont aujourd’hui membres de l’administration du président George W. Bush. Évidemment, après les attentats du 11 septembre 2001, la campagne des néoconserva-teurs s’intensifia. Le 20 septembre, le même organisme fit parvenir au président Bush une lettre ouverte76 Leadintitulée « », the World to Victory dans laquelle ils appelaient à nouveau de leurs vœux au renversement du président irakien. Les néoconservateurs ont joué un rôle significatif dans les choix stratégiques effectués par le président Bush après le 11 septembre 2001. En assistant, en février 2003, au dîner annuel de l’American Enterprise Institute think tank » de sensibilité néoconservatrice créé en 1943, Bush le, « reconnaissait implicitement. Dans son discours, il flattait la sensibilité de ses hôtes en prononçant des paroles proches de leurs thèses, notamment celle d’un nécessaire remodelage du Moyen-Orient : « [B]y acting, we will signal to outlaw regimes, that even in this new century, the boundaries of civilized behavior will be respected77 . »Toutefois, il convient de ne pas surestimer l’influence de ces néoconservateurs. S’ils avaient véritablement les coudées franches au sein de l’administration Bush, ils s’attaqueraient probablement aussi aux régimes nord-coréen et iranien, ainsi que 2004automnesources»162
La crise irakienne et la relation franco-américaine l’indiquait très récemment l’un de leurs représentants : « Neocons think the only way to ensure U.S. security is to topple the tyrannical regimes in Pyongyang and Tehran78. »d’exemple, David Frum, à qui l’on prête À titre l’invention du slogan « axe du mal », préconise le renversement du régime iranien. Il l’exprime sans ambages dans un livre récent co-écrit avec Richard Perle79, directeur duDefense Policy Boardau Pentagone, et dont le titre est parfaitement explicite :An End to Evil—How to Win the War on Terror. Si le président Bush a, à l’occasion, adopté le langage et certaines thèses des néoconservateurs, son administration n’est pourtant pas monolithique. Elle est traversée par différents courants, d’aucuns considérant même que l’une des principales caractéristiques de l’équipe Bush est l’ambivalence parce que cette équipe est « tout à la fois doctrinaire et pragmatique80». Les néoconservateurs ont été rapidement rejoints par des hommes tels Dick Cheney et Donald Rumsfeld, respectivement vice-président et secrétaire à la Défense. Le 6 août 2002, Dick Cheney prononça un discours qui fut interprété comme le signal d’une guerre à venir car il y évoquait la possibilité d’une action préventive. Toutefois, au sein de cette administration, il existe un autre groupe, celui des adeptes de la Realpolitik81représenté par Colin Powell, qui mit plus longtemps à se, rallier à l’option militaire82. De toute évidence, c’est moins l’opinion des divers va-t-en-guerre que le choc des attentats du 11 septembre 2001 qui conduisit l’administration Bush à finalement retenir l’option militaire. Aujourd’hui encore, les tensions demeurent vives entre les deux groupes, notamment au sujet de la reconstruction de l’Irak. Selon Elizabeth Drew : « Almost from the outset of the Bush administration there have been battles between the State Department and the Defense Department, but the controversy over postwar Iraq has brought bitterness and knive-wielding of a sort that Washington has seldom seen83 Contrairement aux. » néoconservateurs, les « réalistes » de l’administration Bush n’envisagent pas avec enthousiasme le projet de remodelage de l’Irak et du Moyen-Orient en une zone démocratique. Cela dit, leur soutien à l’opération militaire était nécessaire. Une fois acquis, l’administration Bush devait convaincre le Congrès de la nécessité de recourir à la force. Avec le vote de laHouse Joint Resolution 114en octobre 2002, ce fut chose faite. CetteJoint Resolution Authorization for Use ofintitulée « Military Force Against Iraq » fut assez aisément adoptée, 296 représentants et 77 sénateurs se prononçant favorablement. Sans être acquis d’avance, les initiatives du Congrès américain depuis 1996 vis-à-vis de l’Irak fournissaient toutefois une assez bonne indication quant à l’orientation probable du vote. En octobre 1998, le Congrès avait adopté l’Iraq Liberation Actqui autorisait le Président à fournir une aide maximale de 97 millions de dollars aux organisations opposées au régime de Saddam Hussein. Avec cette loi, le changement de régime à Bagdad devenait un 163sources»automne2004
Articles /Essays objectif de la politique étrangère américaine. Après ce vote, l’administration Bush se tourna vers l’Organisation des Nations unies. Prenant ouvertement ses distances avec l’unilatéralisme préconisé par les néoconservateurs et cédant ainsi à l’insistance de Colin Powell, Bush décidait de placer sa démarche dans un cadre multilatéral et, par conséquent, de gagner l’assentiment préalable de l’ONU. Certes, sachant qu’une opération militaire en Irak risquait de s’inscrire dans la durée, les États-Unis ne pouvaient guère se permettre d’agir sans son aval, d’autant moins, qu’après tout, il s’agissait de faire respecter les précédentes résolutions de l’ONU. Toutefois, comme on l’a vu, la résolution 1441 de l’ONU ne fut adoptée le 8 novembre 2002 qu’après de longues tractations, en particulier entre diplomates français et américains. La France, on le sait, ne trouvait guère convaincant l’argumentaire américain. Tout d’abord, pour la France, l’Irak ne constituait pas un danger imminent mais « une menace potentielle pour la sécurité régionale et internationale84» même si Dominique de Villepin ne contestait pas que l’Irak eût en sa possession certaines armes de destruction massive : « […] s’il ne dispose pas encore de moyens nucléaires, tous les indices convergent pour penser qu’il a reconstitué des capacités biologiques et 5 chimiques8. » Loin de la modifier, les inspections menées après le 8 novembre confortèrent l’analyse des diplomates français. L’actualité récente semble leur donner raison. Bien que la mission d’inspection menée par l’Iraq Survey Groupne soit pas, à ce jour, achevée, les inspecteurs n’ont toujours pas trouvé de stocks d’armes de destruction massive86 . David Kay, directeur des inspections en Irak jusqu’à sa démission en janvier 2004, a déclaré récemment devant leSenate Armed Services Committeeque les agences de renseignement américaines avaient surestimé le danger irakien87. Colin Powell a récemment admis que la CIA, qui lui avait fourni des documents à l’appui de sa démonstration, avait été induite en erreur par des renseignements transmis par un ingénieur proche de l’Iraqi National Congress88. Enfin, le 9 juillet 2004, leSenate Select Committe on Intelligencea remis un rapport indiquant que la menace irakienne avait été exagérée. Outre cette divergence d’analyse à propos des armes de destruction massive, Dominique de Villepin, contrairement à Colin Powell, considérait que rien ne permettait d’établir de liens entre Al Qaïda et le régime de Bagdad89. Son opinion était d’ailleurs partagée par la plupart des commentateurs. Par exemple, Brent Scowcroft, ancien « National Security Adviser » de Gerald Ford et de George Bush Sr. et mentor de Condoleezza Rice, jugeait que ce lien n’avait pas été démontré : « There is scant evidence to tie Saddam to terrorist organizations, and even less to the Sept. Attacks. Indeed Saddam’s goals have little in common with the terrorists who threaten us, and there is little incentive for him to make common cause with them90 Par ailleurs, on pouvait également craindre. » 2004automnesources»164
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