La croissance n'est pas soutenable

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La croissance n'est pas soutenable

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Conférence de Serge Latouche, organisée salle du Sénéchal à Toulouse à l'initiative du groupe « alternatives Mdidi-Pyrénées » - notes prises par Emmanuel Courcelle.
Serge Latouche est professeur émérite d'économie à l'université Paris-Sud, et un des défenseurs actuels les plus connus de la perspective de la décroissance soutenable (ou décroissance conviviale).
La croissance n'est pas soutenable
Lorsqu'on parle de décroissance, on se trouve en face d'un paradoxe:
On passe son temps à enfoncer des portes ouvertes: seul un fou (ou un économiste) peut contester le fait qu'une croissance infinie sur une planète finie, cela ne peut pas fonctionner. Actuellement, en France, on «consomme l'équivalent de 3 planètes». Cela veut dire qu'il faut diminuer notre empreinte écologique de 75 %.
On profère des blasphèmes: il nous faudra en effet divorcer de la voiture (qui consomme 50% des ressources nationales en énergie, et est responsable pour 30% de l'effet de serre), guérir de notre addiction à la consommation, en bref changer notre mode de vie.
La catastrophe est annoncée mais nous «ne voulons pas savoir ce que nous savons». Notre société (occidentale, il n'est pas question ici des pays du Sud) est celle du « toujours plus » (plus de production, plus de consommation). Elle est organisée pour fonctionner comme cela: La publicité nous met dans un état de tension permanente, qui nous rend insatisfaits. Le crédit renforce cette tendance L'obsolescence programmée des objets (qui génère une masse importante et croissante de déchets, par ailleurs toxiques) ne nous laisse pas le choix.
Ce fonctionnement n'est pas soutenable (pas durable): le calcul de l'empreinte écologique, (s'il est discutable, il est toujours plus «scientifique »que les indices des économistes: PIB, PNB etc.) montre que: haha, dont 12 milliards d'La planète a une superficie totale de 51 milliards d' « bioproductibles » (terres émergées habitables). Il y a actuellement 6,9 milliards d'habitants sur la planète chaque homme dispose donc de 1,8 ha Or, la « consommation moyenne planétaire » est de 2,2 ha par personne. C'est donc 30 % de trop.
Chaque année nous consommons 100000 ans de photosynthèse planétaire: ce n'est évidemment pas durable. D'autant plus que cette moyenne cache d'énormes disparités: les Français « consomment »3 planètes, les américains 6 planètes, et l'Afrique 1/10 de planète (environ 1/10 d' habioproductif). Il est donc indispensable que la consommation occidentale décroisse, afin de permettre à la consommation des pays du sud de s'approcher du chiffre «raisonnable »d'une planète.
Si nous comptons un taux de croissance annuel de 2% par an pour l'ensemble de la terre (chiffre déjà lamentablement bas pour un économiste), il faudra 30 planètes en 2050... Donc ce n'est pas possible.
La croissance n'est pas souhaitable
Mais au fait, est-ce souhaitable ? La «vie moderne» engendre du stress, d'où une forte consommation d'antidépresseurs (prozac), etc.: nous sommes bien plus stressés que nos ancêtres! Depuis le milieu des années 70, la croissance engendre des coûts supérieurs aux profits générés: cela ne peut fonctionner que parce que les coûts sont « externalisés »: sur les pays du sud d'une part, sur les générations futures d'autre part. D'où la formule d'Ivan Illich: la croissance n'est pas soutenable, et c'est heureux car elle n'est pas non plus souhaitable.
Alors, comment faire ?
Au temps des 30 glorieuses, on parlait du « cercle vertueux de la croissance ». Cercle qui s'est d'ailleurs révélé plus vicieux que vertueux. Il nous faut aujourd'hui rentrer dans le « cercle vertueux de la décroissance ».
L'utopie d'une société de la décroissance: Il s'agit ici d'une utopie, d'un schéma théorique qui dit à quoi pourrait ressembler une société de la décroissance. Il s'agit d'une utopie, en ce sens qu'il ne dit rien sur la manière d'y arriver.
Recycler
Réutiliser
Réduire
Réévaluer
Relocaliser
Reconceptualiser
Restructurer
Redistribuer
Réévaluer: Il s'agit d'un changement de mentalité: c'est un processus très lent, qui s'opère de manière continue (les mentalités changent constamment). Mais il ne se décide pas comme ça. La mentalité actuelle (cf. les émissions de la télévision les plus populaires) est: recherche de l'argent sans scrupule, quitte à écraser les autres. Cela nous conduit droit dans le mur. D'autres valeurs à réévaluer: coopération, altruisme, lenteur, loisir, passer du global au local et du virtuel au réel.
Reconceptualiser: Penser le monde avec d'autres concepts. Reconsidérer la richesse (pas seulement matérielle)... donc aussi reconsidérer la pauvreté: la pauvreté est une valeur dans beaucoup de société. Nous
avons transformé la pauvreté en misère. Il faut revoir le couple fondateur de l'économie: rareté / abondance. La rareté est une invention mise en place au 16ème siècle en angleterre (cf. I. Illitch): on a « privatisé les communaux». Ce processus se poursuit encore aujourd'hui: on privatise le vivant (cf. les OGM), on privatise l'eau, ...
Restructurer: Réorganiser les façons de produire, et aussi ce qu'on produit. Par exemple, on pourrait réorganiser l'industrie automobile afin qu'elle produise des installations de cogénération afin d'économiser l'énergie plus tôt que des voitures. Faut-il pour cela « sortir du capitalisme » ? Oui, bien sûr... mais attention, qu'entendons-nous par là ? Il ne s'agit pas de sortir du capitalisme comme l'ont fait les soviétiques au 20ème siècle.. il ne s'agit pas de supprimer les marchés, qui sont des lieux de sociabilité (cf. marchés africains), ni de supprimer la monnaie.
Redistribuer: Michael Eisner, PDG de Disney, gagne 1875 000fois le salaire des ouvriers birmans qui impriment ses t-shirts... les salaires des PDG français correspondent aujourd'hui à quelques centaines d'années de SMIC. Il s'agit aussi de redistribuer les «droits de tirage écologiques»: que le nord fasse moins de prédation sur les ressources naturelles, afin que le sud en fasse plus. Il ne s'agit pas d'aider le tiers-monde, juste de le piller un peu moins !
Relocaliser: voir plus loin
Réduire: Réduire notre consommation d'énergie. Voir le « plan négawatt (http://www.negawatt.org) qui propose de diviser par 4 notre production de gaz à effet de serre.
Réduire les gaspillages Réduire le temps de travail: les américains ont une formule-choc: nous sommes des « Work alcoolists ». Il faudrait travailler bien moins que 35 h ! « travailler moins pour travailler tous ».
C'est la réduction la plus importante, et ce pour des raisons extra-économiques: retrouver « le sens de la vie ». Les anciens disaient que le temps éveillé devait se partager entre 50% de vie active et 50% de vie contemplative (lire, rêver, glander, prier, ...). Aujourd'hui, si l'on n'a rien à faire, on se sent coupable de ne rien avoir à faire. Etre citoyen dans la cité, cela prend du temps: il faut se tenir au courant des projets de sa ville, lire le projet de constitution européenne (600 pages illisibles...), etc. Tout cela prend du temps, il faut donc travailler moins.
Réutiliser, recycler: Réparer ce qui est en panne, plutôt que de le jeter. Il est possible aujourd'hui de concevoir des ordinateurs indéfiniment recyclables...
Comment aller vers cette société utopique ?
« Si j'étais candidat.... » je ferais un programme en 9 points:
Revenir à une emprunte écologique d'une planète pour la France
On y était dans les années 70: la consommation a-t-elle explosé tant que ça depuis les années
70 ?non, mais alors 90% des objets étaient fabriqués en France. Alors qu'aujourd'hui un pot de yaourt à la fraise fait 9000km avant de parvenir dans notre assiette. Le problème est donc dans la manière dont les objets sont produits.
Internaliser le coût du transport
Les avions sont exonérés de TIPP (depuis 1947). Quelle concurrence alors entre le rail et le transport aérien ? La TIPP est bien trop faible actuellement: les infrastructures coûtent 30 milliards d'€ chaque année, la TIPP rapporte la moitié. Un camion abîme l'autoroute 300 fois plus qu'une voiture: en effet, l'usure de la route est proportionnelle au cube de la masse. Sans compter les maladies pulmonaires et autres liées à la pollution causée par le transport. Multiplier la TIPP par 20 serait donc « raisonnable ».
Relocaliser les activités: cf. ci-dessous
Revenir à une agriculture paysanne: l'agriculture biologique crée des emplois. Il faudrait doubler le nombre de paysans (ce qui donnerait 10 % de paysans dans la population française au lieu de 4 % actuellement).
Convertir les gains de productivité en diminution du temps de travail au lieu de produire plus grâce à ces gains de productivité.
Impulser la production de biens relationnels Par exemple, l'amitié est un bien relationnel...
Diminuer le gaspillage d'énergie cf. négawatt pour les détails
Etablir un moratoire sur la recherche scientifique Faire l'inventaire et redistribuer les financements pour les recherches socialement utiles: par exemple, privilégier la recherche sur les énergies renouvelables plutôt que sur le nucléaire.
Pénaliser fortement les dépenses publicitaires. 500 milliards de € sont dépensés chaque année pour la publicité: c'est le second budget après l'armement. La publicité génère des pollutions de toutes sortes: matérielle, visuelle auditive, mentale, spirituelle, ... chaque français reçoit sans sa boite à lettres 40 kg de publicité !
Avec un tel programme, je serais élu bien évidemment... puis assassiné au bout de trois jours: les temps ne sont pas mûrs. Il faut faire en sorte que ce qui est souhaitable devienne possible. Ce qui ne peut être fait globalement peut être réalisé localement (« penser globalement, agir localement »). Or, beaucoup de choses peuvent être faites localement:
Freiner les fermetures locales de services publics (écoles, hôpitaux, bureaux de poste, etc.). Encourager les circuits de distribution courts (AMAP). Développer les énergies renouvelables: centrales de microgénération, avoir une éoliene sur sa maison, etc. Se réapproprier la monnaie: les SEL Revivifier la politique locale: redonner du sens à la vie locale, lutter contre la grande distribution qui a tué le commerce de proximité (substance de la vie locale et du tissu social). Mouvement des « slow cities » http://www.slowfood.fr
Le pari de la décroissance, c'est une: aspiration àvivremieux, (qui s'oppose à une aspiration à consommer mieux), conjuguée à despressionsconstantes(catastrophes écologiques qui vont multiplier dans l'avenir),
pour permettre de basculer dans un autre monde plutôt que dans le suicide collectif. Comme tous les paris, rien n'est gagné d'avance... mais rien n'est perdu non plus !
Pour en savoir plus sur la décroissance: http://toulouse.decroissance.info/ et http://www.decroissance.info/
Durant le débat qui a suivi, a été abordée (entre autres) la notion de développement: d'après S. Latouche,est un mot toxique, donc séduisant (commele mot « développement « toutes les drogues). Il s'agit d'un terme récent, emprunté à la biologie évolutive (Darwin) Le développement est un terme plus « sympa » pour dire « accumulation du capital » (Marx). Il s'agit d'un concept purement occidental, intraduisible dans beaucoup de langues (africaines, orientales, ...). dans certaine langue africaine, développement a été traduit par « le rêve des Blancs ». Il est lié à une certaine conception occidentale du temps, de la vie, etc. On essaie de le «relooker »sous des termes comme «autre développement»,... la décroissance veut au contrairesortirde la langue de bois du dévelopepement.
3 Novembre 2006
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