Lectures Lettre au Président des Français à propos de la Côte d ...

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Lectures Lettre au Président des Français à propos de la Côte d ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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AMINATA TRAORÉ
Lettre au Président des Français
à propos de la Côte d’Ivoire
et de l’Afrique en général
Paris, Fayard, 2005,
185 pages.
par Mamoudou Gazibo
l
e petit livre d’Aminata Traoré n’est
pas un ouvrage scientifique, mais un
ouvrage engagé, qui véhicule ouverte-
ment des positions militantes pro-africaines et met en accusation, sans appel,
les acteurs que l’auteure tient pour responsables des maux qui affligent le
continent africain. Tout en prenant comme point de départ la crise actuelle
de la Côte d’Ivoire et la mainmise de la France sur les affaires de ce pays,
Aminata Traoré aborde le rôle de la mondialisation dans la marginalisation
du continent, les dérives de la coopération internationale, la spoliation des
biens culturels ou encore la responsabilité des élites africaines complices de
leur propre condition de dominées.
Du fait de ce parti pris, le livre ne peut être présenté, même brièvement et par
thèmes, qu’au prix d’une grande simplification de son argumentaire. Néan-
moins, il est possible de distinguer quatre parties dans sa démonstration.
Dans les trois premiers chapitres, A. Traoré expose les fondements du dis-
cours altermondialiste qui porte tout son livre. Partant du constat que le
continent africain aspire à « vivre debout » et se porterait mieux sans les ingé-
rences extérieures, elle s’interroge sur les véritables desseins de la France et
de l’Europe en Afrique (p. 9). À l’instar des théoriciens dépendantistes des
années 1970
1
, elle dénonce la duperie politique et intellectuelle dont elle
estime que l’Afrique est victime, et rappelle que « (…) la prospérité, la stabi-
lité politique et la paix sociale dans l’Hexagone ainsi que dans les autres
anciennes puissances coloniales se nourrissent de la pauvreté, de l’instabilité
politique et de la guerre au Sud » (p. 15).
1. Parmi les ouvrages les plus représentatifs de cette école, figurent ceux de Samir Amin, de Fernando Enrique Car-
doso, de Enzo Faletto ou de André Gunder Frank. Voir, entre autres, A. Gunder Frank,
Le développement du sous-
développement : l’Amérique latine
, Paris, François Maspéro, 1970 et S. Amin,
La déconnexion : pour sortir du système mon-
dial
, Paris, La Découverte, 1986.
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Les deux chapitres suivants sont consacrés à la question de l’ivoirité, à la crise
ivoirienne, et à l’ingérence française dans ce pays. L’auteure défend notam-
ment la thèse selon laquelle les origines de cette crise sont à rechercher dans
un phénomène occulté, à savoir « le rôle de l’ancienne puissance coloniale, la
France, qui a promu l’économie de plantation en Côte d’Ivoire, l’a instru-
mentalisée en en faisant sa vitrine… » (p. 52). Suit un exposé chronologique
du processus de descente aux enfers du pays avec, comme tournant décisif
selon A. Traoré, l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo et surtout sa
volonté d’ouvrir son pays à d’autres partenaires comme la Chine et les États-
Unis, politique qui a été perçue comme menaçante pour les intérêts français
(p. 61). D’où l’explication de l’éclatement de la rébellion, que la France est
accusée d’avoir, sinon armée, du moins légitimée à travers les accords de
Marcoussis et la mise en place de l’opération militaire « Licorne » (p. 63-64).
Les quatre chapitres suivants traitent de la coopération et de l’insertion
défaillante de l’Afrique dans une économie dominée par la mondialisation et
la recherche du profit tous azimuts. Y sont tour à tour dénoncés les subven-
tions agricoles et le dumping, le rôle des firmes multinationales, le pillage des
biens culturels, la réduction du rôle de l’État et le démantèlement corrélatif
des acquis sociaux ainsi que la paupérisation croissante des populations afri-
caines. Dénonçant l’idéologie du libre-échange « qui n’est pas nécessaire-
ment une réponse appropriée aux maux d’une région pillée, y compris par la
France » (p. 99), l’auteure se demande finalement « qui aide qui ? » (p. 105),
et répond indirectement à cette question dans les trois derniers chapitres
qu’elle consacre à la nécessité, tout d’abord, de renforcer le mouvement alter-
mondialiste qui accomplit le « devoir de résistance » qu’elle appelle de ses
vœux ; ensuite, de réfuter la politique fondée sur le mépris et le profit en met-
tant en place une nouvelle politique africaine susceptible d’aider à rendre au
continent son humanité (p. 159-161) ; enfin, d’en arrêter le pillage culturel et
humain (p. 164-165).
La « lettre » d’Aminata Traoré a le mérite de nous rappeler les ramifications
externes de la crise que vit aujourd’hui l’Afrique en général et certains pays
comme la Côte d’Ivoire en particulier. Elle paraît alors même que de nom-
breux ouvrages tentent depuis quelques années d’imposer en France une lec-
ture interne des crises d’une Afrique qui s’autodétruirait
2
. D’autres ont une
lecture qui met l’accent sur les facteurs culturels et les luttes d’intérêts et de
pouvoir, et tendent à présenter la situation africaine non pas comme reflétant
des crises de dysfonctionnement, mais comme la manifestation d’une Afrique
2. Voir par exemple Stephen Smith,
Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt
,
Paris, Calmann-Levy, 2003, et avec Antoine
Glaser,
Comment la France a perdu l’Afrique
, Paris, Calmann-Lévy, 2005.
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qui « marche », pourrait-on dire, conformément à des codes et des valeurs
spécifiques
3
. Bien qu’elle n’y fasse pas référence de façon explicite, Aminata
Traoré prend le contre-pied de ces analyses et choisit dans ce court ouvrage
de rejoindre d’autres auteurs – tel le regretté François-Xavier Vershave –
dont l’analyse des soubresauts politiques et économiques affectant les pays
africains se fondait sur les contraintes imposées de l’extérieur et la mainmise
d’acteurs étrangers, à commencer par la France.
Mais rendre compte des déterminants de la crise africaine n’est jamais facile
tant le sujet exacerbe les passions et les polémiques. Souvenons-nous des
controverses suscitées dans les années 1980 par le rapport Berg de la Banque
mondiale, qui présentait la crise africaine comme le résultat d’une mauvaise
gestion interne, ou du plan d’action de Lagos initié par l’Organisation de
l’unité africaine (OUA) qui dénonçait, à l’inverse, un ordre international
injuste. C’est dire combien chercher une explication objective de la crise ivoi-
rienne – et des crises africaines en général – exige de se tenir loin des juge-
ments extrêmes, aussi bien ceux qui stigmatisent la seule politique française
que le discours sur « les Africains qui se bouffent entre eux » véhiculé par une
littérature visant à exonérer les intérêts extérieurs de leur part de responsabi-
lité pourtant évidente.
Dès lors, il est dommage que l’auteure, qui a connu les multiples facettes de
la réalité des États africains, puisqu’elle a été ministre de la Culture et du
Tourisme de son pays, le Mali, de 1997 à 2000 et qu’elle est aujourd’hui mili-
tante altermondialiste, donne l’impression de se laisser uniquement guider
par l’idée de stigmatiser la politique africaine de la France (même si ce choix
est légitime à certains égards), comme le laisse penser le titre de sa « lettre
ouverte » adressée au « Président des Français ». Le contenu de son livre va
bien au-delà de ce qui est suggéré dans ce titre, et les questions qu’elle soulève
– la mondialisation, la complicité des intellectuels africains, le traitement des
immigrés, etc. – dépassent largement la seule responsabilité de la France. On
peut également regretter que la ligne de pensée qui sous-tend la thèse de
l’auteure – proche de celle du Samir Amin des années 1970 – n’ait pas été
actualisée, même s’il ne s’agissait pas de produire ici une œuvre de recherche.
C’est d’autant plus regrettable que Samir Amin lui-même est beaucoup
revenu sur ses arguments d’il y a une trentaine d’années et va aujourd’hui
dans le sens d’une plus grande prise en compte des spécificités locales, tout en
maintenant que l’Afrique demeure globalement dans une situation de simple
pourvoyeuse de matières premières, de marginalisation et de forte dépen-
3. Voir Patrick Chabal, Jean-Pascal Daloz,
L’Afrique est partie ! : du désordre comme instrument politique
, Paris, Écono-
mica, 1999.
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. L’ancien président brésilien lui-même, Fernando Cardoso – détesté,
il est vrai, par les altermondialistes qui lui reprochent d’avoir trahi les idéaux
de sa jeunesse et de s’être rallié au libéralisme – a reconnu récemment que son
expérience du pouvoir lui avait montré combien, dans les relations interna-
tionales dominées par les luttes d’intérêt, c’est la qualité des élites d’un pays
du Tiers Monde qui explique en grande partie sa capacité à tirer ou non son
épingle du jeu
5
.
En dépit de ces regrets – qu’il convient de relativiser au regard du parti pris
militant de l’auteure et de l’économie générale de son livre –, la
Lettre au Pré-
sident des Français…
est un bon outil de vulgarisation sur la facette externe des
crises africaines, et nous laisse espérer un livre similaire qui mettrait l’accent,
cette fois, sur la facette interne.
Mamoudou Gazibo
est professeur adjoint au Département de science politique de l’Univer-
sité de Montréal. Il travaille notamment sur les problématiques de démocratisation
en Afrique subsaharienne ainsi que sur des questions épistémologiques. Il a publié
récemment
Les paradoxes de la démocratisation en Afrique : analyse institutionnelle
et stratégique
(Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2005) et, avec Jane
Jenson,
La politique comparée : fondements, enjeux et approches théoriques
(Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2004).
Adresse électronique :
mamoudou.gazibo@umontreal.ca
4. Voir Samir Amin, « L’Afrique dans le système mondial en transformation », dans Hakim Ben Hammouda, avec la
participation de S. Amin,
Afrique : pour un nouveau contrat de développement
, Paris, L’Harmattan, 1999.
5. Conférence prononcée à l’Université de Montréal le 14 avril 2005 à l’occasion de la remise d’un doctorat honori-
fique.
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