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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Variations
Les risques du nation building « sous influence » : les cas de l’Irak et du Liban
par Marie-Joëlle Zahar
d epuis la publication de l’ Agenda pour la paix du Secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, l’implication de l’ONU dans le nation building  est souvent critiquée tant pour son manque d’engagement (surtout sur le long terme) 1 que pour son manque de ressources et de coordi-nation 2 . Une telle focalisation sur les insuffisances de l’Organisation empêche toutefois les analystes de considérer ses mérites, notamment en les comparant aux entreprises menées tant par les puissances mondiales et régionales que par de multiples organisations gouvernementales et non gou-vernementales. Parmi tous ces acteurs, nous avons choisi d’analyser le rôle des puissances « intéressées », c’est-à-dire celles, qu’elles soient mondiales ou régionales, qui ont des intérêts économiques, politiques et/ou sécuritaires dans le pays cible. Il semblerait que la poursuite même de ces intérêts soit en mesure
1. Barbara Walter, « Designing Transitions from Civil War: Demobilization, Democratization, and Commitments to Peace », International Security , 24 (1), 1999, p. 127-155.  2. Marc Taylor, « Coordination and International Institutions in Post-conflict Situations », Leiden Journal of Inter-national Law , vol. 10, 1997, p. 249-268 ; David Last, « Organizing for Effective Peace building », International peace-keeping , 7 (1), 2000, p. 80-96 ; David Whaley, « Improving UN Developmental Co-ordination within Peace Missions », International Peacekeeping , 3 (2), 1996, p. 107-122.
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d’apporter des solutions aux difficultés rencontrées par l’action onusienne 3 : fini le manque de ressources matérielles et humaines ; finies également les tergiversations sur la nécessité ou non de recourir à la force pour rétablir l’ordre et la sécurité ! Dans l’œuvre de stabilisation des sociétés déchirées par les conflits, une puissance intéressée est supposée plus performante que les Nations unies. La comparaison des interventions syrienne au Liban et améri-caine en Irak nous permettra de fournir des éléments de réponse aux ques-tions concernant les trois phases du nation building  identifiées par Francis Fukuyama : l’implication de puissances intéressées est-elle un gage de succès dans le rétablissement de l’ordre et de la sécurité ? Ces puissances sont-elles capables, mieux que d’autres organismes, d’une part, de recréer des institu-tions locales de gouvernance, d’autre part, de renforcer celles-ci pour enclen-cher la croissance économique et le développement social 4 ?
Le nation building « sous influence » : une grille de lecture Que le but soit la création d’États démocratiques ou le rétablissement d’ins-titutions étatiques fonctionnelles, le nation building  relève, en théorie, de l’ingénierie sociale. Les analyses consacrées à la greffe coloniale et à l’étude du développement ont déjà établi la difficulté, voire le caractère illusoire de ces deux types de démarche 5 . Pourtant, la « communauté internationale » se lance de plus en plus dans cette véritable aventure que sont les missions de maintien de la paix 6 . Le nation building est entrepris après un changement de régime forcé (Irak) ou dans le contexte d’une sortie de guerre civile (Liban). Les trois éléments clés de ce processus sont le choix des priorités, celui des moyens et celui des partenaires locaux. En ce qui concerne les priorités, certains estiment qu’il est crucial de rétablir avant tout la sécurité, de mater les fauteurs de troubles 7 et d’assurer le désar-
3. Voir le rapport de James Dobbin et al ., The UN’s Role in Nation building: From the Congo to Iraq , Santa Monica (CA), Rand Corporation, 2005. 4. F Fukuyama, State-Building: Governance and World Order in the 21st Century , Ithaca, Cornell University Press, 2004. 5. L’étude du développement cherche à reproduire l’expérience occidentale à partir d’une liste de facteurs déte-rminés. Il en a résulté plusieurs modèles qui ont été adoptés dans les pays du Sud avec les résultats que l’on connaît (goulots d’étranglement du processus par substitution des importations, crise de la dette, autoritarisme bureaucra-tique). Sur le lien entre colonisation et État, voir Jean-François Leguil-Bayart (dir.), La greffe de l’État , Paris, Kar-thala, 1996. 6. Sur les dix-sept missions onusiennes en cours, onze sont multidimensionnelles : la MINUS (Soudan), l’ONUB (Burundi), l’ONUCI (Congo), la MINUL (Libéria), la MONUC (République démocratique du Congo), la MINUEE (Éthiopie et Érythrée), la MINUSIL (Sierra Leone), la MINUSTAH (Haïti), la MANUTO (Timor oriental), la MONUG (Géorgie) et la MINUK (Kosovo). 7. Stephen J. Stedman, « Spoiler Problems in Peace Processes », International Security , 22 (2), 1997, p. 5-53.
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mement et la démobilisation des factions armées 8 . D’autres soulignent l’interdépendance entre les différents aspects du processus. Peut-on, par exemple, démobiliser et désarmer des combattants sans pourvoir à leurs besoins économiques, sociaux et parfois même psychologiques 9 ? Ne risque-t-on pas ainsi de les inciter à y pourvoir eux-mêmes par l’usage de la force et de la violence ? Les puissances intéressées mettent l’accent sur l’ordre et la stabilité ; elles sont prêtes à utiliser la force pour rétablir un monopole de la violence légitime. Quels sont les avantages et les limites de cette stratégie ? Le choix des moyens influence autant le rétablissement de l’ordre que celui des institutions locales de gouvernance. Un vif débat oppose les partisans d’une stratégie coercitive 10  aux défenseurs d’une stratégie incitative 11 . La première s’accompagne la plupart du temps d’une (sur)valorisation de l’ordre et de la stabilité, et suppose que les acteurs locaux finissent par plier ou par développer des vues conformes aux desseins de l’intervenant étranger. La seconde recherche des solutions négociées et s’appuie sur une collaboration renforcée avec les partenaires locaux. La coercition est souvent identifiée aux puissances intéressées, l’incitation à l’ONU. Au bout du compte, les sociétés locales doivent s’approprier le processus de nation building 12 . La société civile est donc une composante incontournable de l’enracinement de la paix et de la démocratie. Sans elle, la troisième phase – celle de la croissance économique et du développement social – ne peut avoir lieu. Dès lors, comment peut-on associer les populations au nation building ? Les analystes ont bien réfléchi aux modalités d’association des élites politiques 13 , mais pour ce qui est du reste de la société, ces modalités d’asso-
8. Barbara F. Walter, « The Critical Barrier to Civil War Settlement », International Organization , 51 (3), 1997, p. 127-155. 9. Béatrice Pouligny, Les anciens combattants d’aujourd’hui : désarmement, démobilisation et réinsertion , Paris, CERI/ SGDN/PESI, 2004 (disponible sur le site du CERI http://www.ceri-sciences-po.org/ ). 10. Diane Ethier, « Is Democracy Promotion Effective ? Comparing Conditionality and Incentives », Democratiza-tion , 10 (1), 2003, p. 99-122. 11. James K. Boyce, Aid, Conditionality and War Economies , Working Paper n˚ 30, Political Economy Research Insti-tute, University of Massachusetts at Amherst, 2003. 12. Voir le rapport de l’atelier organisé par l’Institut d’administration publique, le Fonds d’équipement des Nations unies et le Bureau pour la Prévention des crises et le Relèvement du PNUD. « A Local Governance Approach to Post-conflict Recovery » ainsi que Susan Woodward, « Local Governance Approach to Social Reintegration and Economic Recovery in Post-conflict Countries », disponibles sur le site de l’Institut ( http://www.theipa.org ). Sur l’appropriation et la responsabilisation des élites, voir Christophe Solioz, Svebor André Dizdarevic (dir.), La Bosnie-Herzégovine. Enjeux de la transition , Paris, L’Harmattan, 2003. 13. Plusieurs travaux portent sur les avantages et les inconvénients de l’association des seigneurs de guerre au jeu politique. Leur assentiment est essentiel car lui seul peut garantir la fin des hostilités. Pourtant, la plupart d’entre eux préfèrent une victoire militaire, ce qui n’augure rien de bon quant à leur capacité à accepter des compromis. Lors d’un changement de régime forcé, la même question se pose au sujet des membres de l’ancienne élite dirigeante, sou-vent seule à même de tenir les rênes du gouvernement.
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ciation demeurent encore aléatoires. Il en résulte une série d’ambiguïtés qui influencent de façon négative les processus locaux de légitimation et les rap-ports entre les différents segments des sociétés locales 14 . Les Nations unies, critiquées pour leur approche incitative, ont souvent échoué dans le rétablissement de l’ordre et de la sécurité par manque de res-sources matérielles et humaines. Les puissances intéressées, mieux dotées, sont-elles plus à même d’éviter les écueils du nation building  à la mode onusienne ? Donner la priorité au rétablissement de l’ordre et de la sécurité et ne pas hésiter à utiliser des moyens de coercition sont-ils des moyens plus efficaces, d’une part, pour rétablir les institutions de gouvernance locale, d’autre part, pour encourager la création d’une société civile ?
Missions de paix en « contextes houleux » Le Liban et l’Irak ont en commun trois caractéristiques qui les rendent particulièrement vulnérables à la déstabilisation : des sociétés « mosaïques », une construction de l’État en partie « artificielle » et une perméabilité aux répercussions des questions régionales. Les populations libanaise et irakienne sont hétérogènes. Dix-sept confessions religieuses font du Liban un pays de minorités. Lors du recensement de 1932, la communauté chrétienne maronite, majoritaire, représentait près de 32 % de la population. En Irak, les Arabes constituent près de 80 % de la population ; ils sont divisés en deux groupes, les sunnites (24 %) et les chiites (56 %) ; les Kurdes, sunnites et yézidis, représentent environ 16 % de la population 15 . Le Liban et l’Irak ont été créés en tant qu’États durant les mandats français – pour le Liban (1920-1943) – et anglais – pour l’Irak (1920-1930). En 1920, le Haut-Commissaire français, le général Henri Gouraud, a annoncé l’inclusion dans le « Grand Liban » des villes de Beyrouth, Tripoli, Tyr et Sidon, de la vallée de la Bekaa et des régions de Hasbayya et Rachaya qui faisaient histo-riquement partie de la Syrie. En 1925, la Société des Nations a rattaché à l’Irak le vilayet de Mossoul revendiqué par la Turquie. Les deux pays ont donc hérité de populations qui se réclamaient d’autres entités politiques. Jusqu’à l’indépendance en 1943, les Sunnites libanais ont fait valoir leur atta-chement à la « Grande Syrie ». Quant aux Kurdes d’Irak, ils se sont appuyés sur la reconnaissance de leur droit à l’indépendance dans le traité de Sèvres d’août 1920 pour revendiquer un État autonome.
14. B. Pouligny, « Civil Society and Post-conflict Peace Building: Ambiguities of International Programs Aimed at Building “New Societies” », Security Dialogue (à paraître). 15. « Repère : l’Irak », Le Monde , 20 mars 2005 ( http://abonnes.lemonde.fr ).
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Cette création artificielle rend les deux pays d’autant plus vulnérables aux répercussions internes des crises régionales. Au Liban, dès les années 1950, le débat sur l’arabité, et les nombreuses crises exacerbées par la présence pales-tinienne qui en ont résulté, ont fragilisé le système politique, comme l’ont fait en Irak le renversement de la monarchie (1958), le coup d’État baasiste (1963) et les multiples rebellions kurdes (insurrections de 1923, lutte armée intermittente entre 1946 et 1975, culminant en 1987, lors de la guerre Iran-Irak, avec les événements de Halabdja). Le Liban a connu la guerre civile de 1975 à 1990, et les guerres interétatiques qui ont affligé l’Irak entre 1988 et 1990 ont été suivies par un régime interna-tional de sanctions jusqu’en 2003. Dans les deux cas, la transition a impliqué une puissance étrangère qui participait aux combats, déterminait l’issue des opérations militaires et contrôlait de près la situation post-conflit : l’interven-tion syrienne du 13 octobre 1990 a ouvert la voie à la Deuxième République libanaise et l’opération Enduring Freedom  a mis fin au régime de Saddam Hussein et enclenché la transition irakienne. Alors que l’opération américaine en Irak a constamment souffert d’un manque de légitimité internationale, la présence syrienne au Liban était prévue et approuvée (à ses débuts) par les accords de Taëf 16 . Il n’empêche qu’à l’époque Damas a été perçue, comme l’a été plus tard Washington, comme un intervenant partial par les populations locales. De fait, les deux puissances ont eu des intérêts stratégiques et politico-militaires similaires dans les processus de nation building qu’elle « supervisaient ».
La Syrie au Liban : impératifs régionaux et considérations internes 17
De toutes les puissances qui sont intervenues au Liban, la Syrie était celle dont les intérêts vitaux pesaient le plus dans la balance. Sur le plan straté-gique, le Liban était le ventre mou » de Damas. Un Liban instable pouvait « en effet servir de base arrière à des forces hostiles au régime alaouite. Il pou-vait également constituer une faiblesse dans le cadre du conflit avec Israël. La longue frontière libano-syrienne plaçait Damas au premier plan dans la ligne de mire de l’armée israélienne. En fait, le Liban a été l’atout syrien dans les négociations avec Israël. La présence physique sur le territoire libanais de troupes israéliennes (jusqu’en juillet 2001) et de troupes syriennes (jusqu’en
16. C’est donc une erreur de qualifier la Syrie de force occupante, du moins au regard du droit international. 17. Cf. M.-J. Zahar, « Peace by Unconventional Means: Evaluating Lebanon’s Ta’if Accord », dans Donald Roth-child, Steve Stedman, Elizabeth Cousens (eds), Ending Civil Wars: The Implementation of Peace Agreements , Boulder, Colorado, Lynne Rienner, 2002, p. 567-597.
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avril 2005) a permis aux deux pays d’utiliser leur faible voisin comme terrain de confrontation 18 . Damas avait également des intérêts économiques au Liban. L’accès au marché du travail libanais a permis à près d’un million de travailleurs syriens de produire entre un et trois milliards de dollars de rentrées par an 19 . L’armée syrienne s’est enrichie au Liban notamment en contrôlant les rackets du com-merce des légumes, des cigarettes et autres denrées, sans parler de la contre-bande à grande échelle que l’on suppose exister entre les deux pays 20 . Cet enrichissement des soldats comme des officiers a neutralisé la menace poten-tielle que des troupes insatisfaites peuvent représenter pour leur gouverne-ment. En fait, loin d’avoir été un fardeau pour le régime syrien, la présence militaire au Liban a été un gain net 21 .
Les États-Unis en Irak : logiques globales et calculs internes
La présence américaine en Irak relevait d’un changement de cap majeur qui a fait de Etats-Unis une puissance non plus isolationniste mais intervention-niste 22 . Washington avait des intérêts multiples en Irak. D’un point de vue stratégique, un vide sécuritaire risquait de provoquer une déstabilisation régionale ; il offrait également un terreau fertile aux organisations terroristes internationales. Seule la stabilité garantissait d’atteindre les buts affichés de l’opération Enduring Freedom : la lutte contre le terrorisme et contre tout « État voyou » possédant des armes de destruction massive. Mais c’était éga-lement l’exportation de la démocratie qui était en jeu en Irak ainsi que la réalisation du projet américain d’un Grand Moyen-Orient (GMO) 23  qui, sous couvert de sécurité internationale, préconisait le changement de régime par incitation ou par coercition, et ce en vertu d’un principe énoncé par 18. Volker Perthes, « Syrian Predominance in Lebanon », dans Rosemary Hollis, Nadim Shehadi (eds), Lebanon on Hold: Implications for Middle East Peace , Oxford, Royal Institute of International Affairs and The Centre for Lebanese Studies, 1996, p. 33. 19. Eliyahu Kanovsky, « The Middle East Economies: The Impact of Domestic and International Politics », Middle East Review of International Affairs , 1 (2), 1997, p. 16. 20. Wall Street Journal , 19 juillet 1995. 21. E Kanovsky, « The Middle East Economies: The Impact of Domestic and International Politics », art. cité, p. 16. 22. Albert Legault, « L’aventure irakienne », dans Albert Legault, Michel Fortmann, Gérard Hervouet (dir.), Les conflits dans le monde 2003 : rapport annuel sur les conflits internationaux , Québec, Institut québécois des hautes études internationales et Presses de l’Université Laval, 2003, p. 8-9. 23. Gilbert Achcar, « Démocratie, droits de la personne et libre-échange : le nouveau masque de la politique améri-caine au Proche-Orient », Le Monde diplomatique , mai 2004, p. 14-15, consulté sur Internet ( http://www.monde-diplomatique.fr ) le 28 septembre 2004, et Marie-Joëlle Zahar, « Entre puissance et force : le Moyen-Orient à l’ère de l’hyper-puissance américaine », dans A. Legault, M. Fortmann, G. Hervouet (dir.), Les conflits dans le monde 2004 , p. 130-131.
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George W. Bush selon lequel « un régime qui a perdu sa légitimité perdra aussi son pouvoir » 24 . Sur le plan économique, l’administration Bush cherchait à acquérir de nou-velles réserves de pétrole par le biais, entre autres, de l’augmentation des importations en provenance des pays du Golfe 25 . En outre, l’externalisation des services aux armées en opérations extérieures et l’implication de compa-gnies privées dans le processus de nation building ont fait de l’Irak une impor-tante source de revenus pour l’économie américaine. Aujourd’hui, près de vingt-cinq sociétés militaires privées américaines et britanniques y font affaire. Les contrats de défense sont particulièrement lucratifs, comme en témoignent les profits de la multinationale Halliburton, qui aurait gagné plus d’un milliard de dollars en 2003 26 .
Les intérêts, garantie de l’engagement ?
Ayant donc beaucoup à gagner (ou à perdre) au Liban et en Irak, la Syrie et les États-Unis n’ont pas lésiné sur les moyens qui leur étaient nécessaires pour atteindre leurs objectifs. Au Liban, la Syrie s’est rapidement portée volontaire dans les opérations de stabilisation et de restauration de la paix. Une force arabe de dissuasion de 30 000 hommes a été envoyée en octobre 1976 à l’initiative de la Ligue arabe. Le contingent syrien en était de 27 000 hommes. Les troupes que la Syrie a maintenues jusqu’en avril 2005 – et qui se sont éle-vées à 35 000 hommes après la signature de l’accord de Taëf – ont rempli des fonctions traditionnelles de maintien de la paix et mené d’âpres combats contre plusieurs factions libanaises et palestiniennes. La Syrie a également œuvré à la stabilisation du Liban en offrant ses services de médiation. Damas a ainsi participé à la rédaction du Document constitutionnel de 1976, à celle des Quatorze Points de réconciliation nationale de 1980, ainsi qu’aux confé-rences de Genève (1983) et de Lausanne (1984) et à l’Accord tripartite de 1985. Cette présence constante contraste avec l’irrégularité des autres tenta-tives d’intervention étrangère dans la résolution du conflit libanais. En Irak, les États-Unis ne se sont pas moins investis. Après avoir bravé la communauté internationale en lançant l’opération Enduring Freedom , Washington a déployé 135 000 hommes aux côtés de l’armée et de la police irakiennes 27 . Faisant fi des préceptes de la doctrine de protection de la
24. A Legault, « L’aventure irakienne », cité, p. 11. 25. Michael Klare, « Les vrais desseins de M. George W. Bush », dans L’Empire contre l’Irak, Manière de voir , 67, jan-vier-février 2003, p. 12-13. 26. Samir Makki, « Sociétés militaires privées dans le chaos irakien », Le Monde diplomatique , novembre 2004, p. 22-23. 27. M.-J. Zahar, « Entre puissance et force : le Moyen-Orient à l’ère de l’hyper-puissance américaine », cité, p. 125-126.
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force, celles-ci étaient en première ligne. En mai 2004, le Pentagone a retiré 4 000 hommes basés en Corée, soit près de 12 % des effectifs sur place, pour les envoyer en Irak 28 . Les moyens financiers ont été déployés en consé-quence : en juillet 2003, le Congrès américain a approuvé une enveloppe de 25 milliards de dollars supplémentaires pour les opérations militaires en Irak et en Afghanistan, ce qui portait le budget total de celles-ci à plus de 175 mil-liards de dollars 29 . Pour autant, la poursuite d’intérêts tant stratégiques qu’éco-nomiques et l’engagement qui s’ensuit sont-ils suffisants pour assurer le succès des opérations de nation building ?
Le paradoxe autoritaire : semer le désordre en recherchant l’ordre ? D’aucuns affirment que sans la présence syrienne, l’accord de Taëf aurait eu peu de chances de prendre effet car il était contesté par les deux principales formations du Liban (purement rejeté par le général Aoun et accepté de mau-vais gré par les Forces libanaises). En matant les forces du général chrétien, l’intervention militaire syrienne du 13 octobre 1991 a ouvert la voie à l’appli-cation de l’accord. Toutefois, les intérêts de Damas ont largement orienté son interprétation du texte de Taëf. La présence syrienne au Liban étant inextricablement liée au conflit israélo-arabe, Damas a cherché à renforcer l’État libanais pour éviter qu’il ne soit entraîné par Israël dans un processus de paix séparée. Il s’agissait donc de pri-vilégier la stabilité interne du pays au risque d’abandonner d’autres priorités de l’accord dont la réconciliation nationale et la recherche d’un consensus élargi sur les questions de sécurité nationale. Pour cela, tous les moyens, y compris coercitifs, étaient bons. En témoignent les conditions dans lesquelles s’est opéré le processus de démobilisation. Alors que les Forces libanaises étaient sommées de déposer les armes à l’échéance du 30 avril 1992, le Hez-bollah – atout principal dans la lutte contre Israël – s’est vu accorder une dis-pense. Le même principe de partialité a été appliqué aux différentes factions palestiniennes qui se sont vu refuser le droit à la résistance contre Israël à partir du territoire libanais : alors que le Fatah était désarmé par la force, les formations proches de Damas, telles que le Front populaire et le Front démo-cratique pour la libération de la Palestine, entreposaient leurs armes lourdes en Syrie 30 .
28. Jean Guisnel, « Irak : les erreurs du Pentagone », Le Point , 1653, 20 mai 2004, p. 58. 29. Richard Simon, « The Conflict in Iraq: Congress OKs Military Funding ; the $416-billion Defense Bill Includes Another $25 Billion for Missions in Afghanistan and Iraq », Los Angeles Times , 23 juillet 2004, p. A4. 30. M.-J. Zahar, « Peace by Unconventional Means: Evaluating Lebanon’s Ta’if Accord », cité, p. 577-579.
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Les alliés libanais de Damas ont bien compris cet intérêt syrien pour la sta-bilité à tout prix. Ils en ont profité pour asseoir leur pouvoir et mater les velléités des groupes d’opposition. Entre 1991 et 1994, des centaines de par-tisans du général Aoun ont été arrêtés, détenus, interrogés et souvent bruta-lisés 31 . Les Forces libanaises ont été à leur tour démantelées et leur chef, Samir Geagea, traduit devant la justice et condamné à perpétuité 32 . Les ins-tances juridiques ont joué un rôle de plus en plus grand dans la préservation de l’ordre et de la sécurité. La Cour de justice, dotée de pouvoirs exception-nels et siégeant à la discrétion du Conseil des ministres, jugeait les cas ayant trait à la sécurité de l’État et au terrorisme. Les procès ont fait l’objet de sérieux doutes de la part d’observateurs et de politiciens locaux ainsi que de multiples organisations non gouvernementales de protection des droits de la personne quant au respect du code libanais de procédure criminelle ainsi que du Pacte international sur les droits civils et politiques. Les vices de procé-dure concernaient notamment l’utilisation de la torture 33 . Sur le plan politique, des mesures ont été prises afin d’assurer une majorité prosyrienne au Parlement. La loi du 16 juillet 2002 a élevé le nombre de députés à 128 au lieu des 120 prévus initialement par l’accord de Taëf, et modifié radicalement la géographie électorale libanaise 34 . Le gouvernorat, circonscription traditionnelle qui encourageait le vote modéré multiconfes-sionnel, n’a été maintenu que dans les zones où les loyautés prosyriennes des candidats ne faisaient aucun doute. Ailleurs, il a été remplacé par le district [ caza ou qada’ ] qui tend à être plus homogène sur le plan confessionnel 35 . Les premières élections de l’après-guerre (tenues en août 1992) demeurent la preuve la plus éclatante de l’empreinte syrienne sur le nation building libanais 36 .
31. Amnesty International, Lebanon: Human Rights Developments and Violations , octobre 1997, p. 8. (édition web) ( http://www.amnesty.org/ailib/aipub/1997/MDE/51801997.htm ). 32. Ibid., p. 19-22. 33. Ibid ., p. 19-22. 34. En cela, la loi viole une stipulation de l’accord de Taëf selon laquelle toute question cruciale (incluant notam-ment le remaniement de la loi électorale) doit être tranchée à une majorité de deux tiers au gouvernement. Étant donné la composition des gouvernements libanais (qui respecte un équilibre confessionnel), ce seuil élevé donne concrètement un droit de veto à toute communauté qui s’opposerait à un changement majeur dans les règles du jeu. Dans ce cas, la décision de passer outre les objections des parlementaires et la démission des ministres chrétiens cons-titue une violation de l’esprit et de la lettre de l’accord de paix. Cf . Paul Salem, « The Wounded Republic: Lebanon’s Struggle for Recovery », Arab Studies Quarterly , 16 (4), 1994, p. 56. 35. Les forces chrétiennes exigeaient le redéploiement des troupes syriennes avant les élections, comme cela avait été stipulé dans le texte de l’accord, le gouvernement syrien a cherché à en retarder l’échéance. Les élections ayant eu lieu en dépit de leurs objections et de leur droit effectif à bloquer le passage de la loi électorale, nous pouvons donc qualifier la situation de marginalisation politique de ces forces. 36. Augustus Richard Norton, Jillian Schwedler, « Swiss Soldiers, Ta’if Clocks, and Early Elections: Toward a Happy Ending? », dans Deidre Collings (ed.), Peace for Lebanon? From War to Reconstruction , Boulder, Lynne Rienner, 1994, p. 50.
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Après le vote de la loi électorale qui avait constitué une première brèche dans le processus de réconciliation nationale, elles ont confirmé la marginalisation des forces politiques chrétiennes 37  et fait basculer l’équilibre des forces en faveur des formations politiques musulmanes. Les alliés de Damas ont pu s’appuyer sur le Parlement libanais pour exercer leur contrôle et les observa-teurs internationaux parlent désormais d’un pays « sous tutelle ». Depuis, chaque élection donne lieu à de multiples irrégularités : changements succes-sifs de la loi électorale, fraude des bulletins, intimidation et coercition dans les bureaux de votes. S’il est possible de porter le rétablissement de l’ordre et de la sécurité au Liban au crédit de l’intervention syrienne, il n’en va pas de même en ce qui concerne le renforcement des institutions étatiques libanaises. En effet, le nation building sous influence syrienne a remplacé l’hégémonie maronite de la Première République par un système d’équilibre des pouvoirs consacrant le confessionnalisme politique. Le pays est passé sous la férule d’une troïka dont chaque membre s’est perçu comme le représentant des intérêts de sa propre communauté 38 , tout en s’accordant avec les deux autres pour saper toute pos- sibilité de diminution des privilèges associés à leurs fonctions, notamment en ayant recours à la pratique coutumière 39 . Il est difficile de concevoir que ce système puisse un jour disparaître, les individus qui le perpétuent étant ceux-là même qui devraient y mettre fin. Cet état des choses a embourbé la Syrie au Liban, Damas devant intervenir fréquemment pour arbitrer les différends entre les membres de la troïka dont les luttes internes paralysaient la prise de décision. Cette ingérence a renforcé la déresponsabilisation des élites locales qui souffraient également d’un déficit démocratique. Dans un entretien accordé au Monde , Ghassan Salamé a remarqué qu’après l’élection du Prési-dent Émile Lahoud, en 1998, « (…) on a effectivement eu l’impression que, pour la première fois, la Syrie accordait au Président du Liban une marge de manœuvre qu’elle n’avait accordée à personne avant lui (…) On a pu croire qu’une véritable dévolution des pouvoirs s’organisait. Mais les succédanés libanais de ce processus n’ont pas été capables de mener à bien leur partie du
37. Cf. Joseph Bahout, « Liban : les élections législatives de l’été 1992 », Monde arabe-Maghreb Machrek , 139, janvier-mars 1993, p. 53-81. 38. La « troïka » est composée du Président de la république, du président du Conseil des ministres (titre officiel du Premier ministre en arabe) et du président de la Chambre. Le terme « troïka » fait partie intégrante du lexique poli-tique libanais. Voir Hassan Krayem, « The Lebanese Civil War and the Ta’if Agreement », dans P. Salem (dir.),  Conflict Resolution in the Arab World: Selected Essays , Beyrouth, American University of Beirut, 1997, p. 426-427. 39. Par exemple, le Président Elias Hrawi exigeait d’assister à toutes les séances du Conseil des ministres afin d’imposer son autorité sur l’exécutif, autorité qui lui avait été retirée par l’accord de Taëf. Cf . Albert Mansour, Al-inqilab `ala al-Ta’if [Le coup d’État contre Taëf], Beyrouth, Dar al-Jadid, 1993, p. 204-207.
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transfert. Plutôt que d’alléger la tutelle, ils ont fini par avoir davantage besoin du soutien syrien » 40 . Même si les institutions étatiques sont aujourd’hui plus fonctionnelles qu’elles ne l’étaient pendant la guerre, c’est avant tout au renforcement de la person-nalisation du pouvoir qu’a contribué la présence syrienne au Liban. Il en découle que le nation building « à la syrienne » a donné lieu à un profond malaise sociétal. Deux tendances expriment ce ressentiment à l’égard de l’approche coercitive des autorités syrienne et nationale. Si l’une ne fait qu’exprimer les désillusions d’une jeunesse avide de participer à la vie poli-tique du pays, l’autre cherche à imposer de nouveau les valeurs de la société civile et marchande qui caractérisent le Liban. Elle veut ainsi contrer le ren-forcement de l’État qui a marqué les institutions de la Deuxième République, institutions qui relèvent d’une vision « étatiste en philosophie, dirigiste en économie, autoritaire et militariste dans sa gestion du gouvernement, avec un rôle enflé des services de renseignement » 41 . Quoi qu’il en soit, elles vont toutes deux à l’encontre des intérêts des chefferies traditionnelles et de leurs clientèles qui profitent du maintien du système confessionnel. La lecture syrienne de l’accord de Taëf a été imposée à la population au lieu d’être négociée entre les représentants des différentes communautés, ce qui laisse à penser que les règles du jeu seront probablement rejetées par les « perdants » après la disparition du « joug » syrien. Les manifestations qui ont suivi l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri en février 2005 et les résultats des élections parlementaires de mai 2005 en disent long sur les divisions de la nation libanaise et sur les dangers potentiels d’une polarisation du champ politique.
Le paradoxe démocratique : semer l’ordre au milieu du chaos ? À ce jour, les États-Unis, quant à eux, ne sont toujours pas parvenus à rétablir l’ordre et la sécurité en Irak. Non que Washington ait lésiné sur les moyens ou hésité à faire usage de la coercition, mais devant agir sous « haute surveil-lance » internationale sa marge de manœuvre était plus étroite que celle de Damas au Liban. Les États-Unis ont été également contraints par leur volonté d’instaurer simultanément l’ordre et la démocratie. Naviguant entre imposition et négociation, Washington a essayé de ne compromettre aucun de ces deux objectifs. S’il est encore trop tôt pour évaluer les effets de cette
40. Ghassan Salamé, « Un Liban déconfessionnalisé, nouveau, est à inventer », propos recueillis par Mouna Naim, Le Monde , Dossier, 31 mars 2005, p. 8. 41. Ibid .
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