Louis et Élisabeth vont connaître deux enfances voisines mais fort ...

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Louis et Élisabeth vont connaître deux enfances voisines mais fort ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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C HAPITRE 1 ANNÉES D ENFANCE
Louis et Élisabeth vont connaître deux enfances voisines mais fort différentes : L’aînée de huit ans, Élisabeth entrera la première dans la vie. Lors des cérémonies de son départ pour Vienne, elle ne verra dans son royal cousin qu’un tout petit garçon, encore occupé aux jeux de son âge. Louis, prince héritier, grandira dans l’isolement des futurs monarques alors que « Sissi », altesse de second rang, pourra jouir de tous les paradis de sa (courte) jeunesse. Se voyant peu, vivant dans deux univers opposés, entre Munich et la somptueuse nature bavaroise, ils ignoraient l’un et l’autre ce qui devait un jour les rapprocher. L’un et l’autre pas tout à fait car Louis,
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sans chercher à  le comprendre, ressentait d é j à  pour É lisabeth une irr é sistible attirance. Il n oubliera jamais ce matin d avril 1854 o ù  les Wittelsbach se r é unirent pour dire adieu à  Sissi, future souveraine d Autriche, et en parlera plus tard comme l un des jours les plus tristes de son existence. Amour physique, comme certains ont voulu le laisser croire ? Certainement pas mais bien plus que cela : fascina-tion instinctive pour le seul ê tre en pr é sence duquel les tourments s apaisent. É trange quand cet ê tre croise si peu sa propre vie  Mais l ’é trange n a pas fini de venir visiter le roi et l imp é ratrice. Ne br û lons pas les é tapes et cherchons d abord à savoir qui sont Louis et É lisabeth avant d entrer en pleine lumi è re. Des temp é raments d exception ? Des enfants comme les autres ? S il est vrai qu une personnalit é se dessine dans les premi è res ann é es de la vie, essayons de les parcourir à grands traits pour mieux comprendre leur rendez-vous avec le destin.
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Louis, un enfant sur les marches du tr ô ne
Naissance au pays de cocagne Il fait une chaleur é crasante ce lundi 25 ao û t 1845, jour de la Saint-Louis. Soudain, comme un orage, les cloches de Munich sonnent à  toute vol é e, d é chirant l air immobile. Un petit prince est n é à Nymphenburg, r é sidence d ’é t é des souverains bavarois, à proximit é de la capitale. Nymphenburg, temple baroque qui porte la marque de tous les grands É lecteurs, Nymphenburg, le palais des Nymphes  un nom pr é destin é pour un enfant dont tout le monde ignore encore qu il est appel é à devenir un roi de l é gende. Fils du prince h é ritier Maximilien et de la prin-cesse Marie de Prusse (sa beaut é  la fait surnommer « l Ange de Bavi è re » ), l enfant se porte bien et s appellera Louis, comme son grand-p è re, Louis I er , le monarque r é gnant. Qu il vienne au monde le jour m ê me de la f ê te de son saint é ponyme augure des meilleurs auspices. Et il est vrai que toutes les f é es semblent s ’ê tre pench é es sur son berceau. Les Wittelsbach sont la plus vieille famille r é gnante en Europe, plus ancienne que les Habsbourg ou les
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Bourbons. Leurs origines remontent au IX e  si è cle. Redoutables bretteurs, ils portent le titre de duc de Bavi è re depuis 1180 et gouvernent leurs É tats avec é clat. Deux d entre eux ont coiff é la couronne imp é -riale et tous se sont montr é s des guides é clair é s. Protecteurs des arts, ils ont su attirer et prot é ger D ü rer et Van Eyck, tout en se m é nageant de solides appuis politiques. La dignit é  royale leur a é t é conf é r é e en 1805 par Napol é on qui, par le m ê me trait é  de Presbourg, asseyait son autorit é  sur l Alle-magne en supprimant le vieux Saint Empire romain germanique. Louis I er , qui r è gne depuis 1825, est ador é par son peuple. Proche des gens (on dit qu il se prom è ne souvent seul dans Munich aux alentours de la Resi-1 denz avec un parapluie et un pardessus é lim é ), c est un original, fascin é par la Gr è ce (son fils Othon a é t é é lu roi des Hell è nes en 1832). Surnomm é le « P é ricl è s moderne » , il couvre sa capitale de monuments n é o-classiques dont les c é l è bres Pinacoth è que et Glypto-th è que, inspir é es de monuments ath é niens. Esth è te, il r é unit dans sa c é l è bre « galerie des Beaut é s » , tous
1. La Residenz ou R é sidence : palais royal de Munich.
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les portraits des femmes qui le s é duisent. Bouch è res et princesses s y c ô toient sans distinction de classe ( à noter que sa belle-fille, Marie figure dans ce tableau de chasse fantasmatique ) La paix r è gne en Europe, l ’é conomie est floris-sante, les Bavarois sont heureux. Tout semble aller donc pour le mieux dans le meilleur des mondes quand le petit Louis ouvre les yeux. Pourtant, d é j à , comme dans les contes, les temp ê tes et les dangers vont venir de l à o ù on les attend le moins. Louis I er , jouisseur et excentrique, n a jamais eu de ma î tresse attitr é e. On lui conna î t quelques rares passades mais rien qui ait pu choquer et surtout pas sa femme, la douce reine Th é r è se. Pourtant, comme beaucoup d hommes d ’â ge m û r, le roi cherche l aven-ture, sans le savoir encore. Il va la rencontrer un jour d automne et courir à sa perte dans un tourbillon de dentelles, de tutus et d exotisme de pacotille. Lola Mont è s est anglaise bien qu elle se pr é tende espa-gnole, courtisane de haut vol 2  bien qu elle n affiche qu une activit é  officielle : la danse. À trente ans, elle
2. Liszt, Alexandre Dumas, Th é ophile Gautier sont quel-ques-uns de ses nombreux amants.
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a d é j à  travers é  le monde dans un va-et-vient inces-sant. La voil à de passage à Munich o ù elleesp è re bien poser ses bagages, une fois pour toutes. Refus é e au Th éâ tre royal, elle force la porte du souverain et lui ex é cute quelques pas d un flamenco dont elle a le secret. Bient ô t la ballerine aura à  ses pieds un é tudiant de soixante ans qui ne saura plus quoi faire pour la contenter. Louis I er , jusque-l à plut ô t é conome de ses deniers personnels, d é pense des fortunes, titre l aventuri è re comtesse de Landsfeld et trauma-tise ses tr è s respectables sujets. La stupeur pass é e, l opinion s ’é chauffe. On veut chasser la « putain » qui se prend pour la Pompadour et se pique de vouloir nommer les ministres 3 , on chahute sous ses fen ê tres mais Lola rit et verse du champagne et du chocolat chaud sur les manifestants. Rien de bien m é chant à  vrai dire mais nous sommes à  l aube de 1848 et la r é volution gronde un peu partout sur le continent. La France, l Autriche, l Italie puis bient ô t l Allemagne enti è re sont à feu et à sang. Revendica-
3. Le cabinet ayant refus é  de ratifier son anoblissement, Louis I er  le renvoie et en nomme un autre que tout Munich appelle aussit ô t le Lolaministerium .
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tions sociales, revendications lib é rales ou r é action-naires, revendications nationales, tout se m ê le pour l dre ancien, issu du Congr è s de Vienn renverser or e. Les aspirations trop longtemps é touff é es attendaient un signal. Dans ce contexte surchauff é , le cliquetis des castagnettes de Lola suffira à  mettre le feu aux poudres dans le paisible royaume. Munich se couvre de barricades et Louis I er doitrenoncerautr ô ne pour se r é fugier sous le soleil italien 4 .
Un prince chez les ronds-de-cuir Tout cela peut sembler bien é tranger à  l avenir d un petit gar ç on de trois ans à  peine. Pourtant une page d é cisive de son histoire vient d ’ê tre tourn é e. En devenant prince h é ritier et en perdant son grand-p è re, Louis, sans le savoir, vient de dire à tout jamais adieu à son enfance. Avec le vieux roi, c est tout un univers d ouverture, de culture et de fantaisie qui s ’é loigne de la cour de Bavi è re. Maximilien II qui coiffe la couronne sera d é sormais seul pour assurer l autorit é sur son pays et sur sa famille. Et ce sera l à
4. Il mourra à  Nice en 1868, non sans s ’ê tre diverti des premi è res frasques de son petit-fils.
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tout autre chose. Louis avait d é j à une nature r ê veuse, contradictoire, riche et pleine de promesses. L à  o ù son grand-p è re aurait certainement cherch é à tirer le meilleur parti de ses qualit é s, Maximilien, s é rieux, trop s é rieux 5 , qui aurait voulu ê tre professeur d universit é , va se conduire comme tel. Bon mais taci-turne, il entre dans la peau d un roi comme quelqu un qui se serait tromp é de r ô le 6 . Il veut bien faire mais sa connaissance des hommes est purement livresque. Louis et son fr è re cadet Otto (n é le 27 avril 1848, cinq semaines apr è s l abdication de Louis I er ) re ç urent donc une é ducation spartiate et ennuyeuse qui niait leurs besoins profonds. Les enfants sont dress é s comme des chevaux de course, sans tendresse aucune, à  l exception de celle de leur gouvernante Sibylle von Meilhaus 7  que l on é cartera d è s 1854. Lev é s à  5 h 30 du matin, on occupe leur journ é e à
5. On dit qu il ne riait jamais. 6. Ayant pris Marc Aur è le, l empereur sto ï cien, comme mod è le, il é crivit quelques ouvrages à la psychologie inqui è te : Le Devoir et le Plaisir , Questions à mon cœur , Pensées 7. Sibylle von Meilhaus qui deviendra baronne de Leonrod et avec qui Louis entretiendra des liens affectifs puissants attest é s par leur correspondance jusqu ’à la mort de cette derni è re en 1881.
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l ’é tude jusqu ’à 8 heures du soir. Leur pr é cepteur, un militaire, le major-g é n é ral Th é odore de La Ros é e 8 , é tait certainement plein de bonnes intentions, intelli-gent par ailleurs, mais sans aucune id é e de la psycho-logie enfantine. Surchargeant les emplois du temps tout en multipliant les courbettes et les signes de d é f é rence, il cr é e un profond d é s é quilibre qui coupe les deux fr è res des r é alit é s tout en pr é tendant les leur inculquer. Pr é cisons que la nourriture é tait des plus frugales, l argent de poche quasiment inexistant, que les princes vivaient coup é s de tout contact avec l ext é rieur et le tableau sera complet Une anecdote en donne la pleine mesure : â g é de dix ans environ, Louis se prom è ne un jour dans les rues de Munich quand son regard est attir é par la vitrine d un bijou-tier. Aussit ô t, il entre et pense pouvoir tout acheter avec les quelques pfennigs qu il a pu é conomiser. Tr è s embarrass é , le vendeur en chef lui sourit poli-ment, tente de lui expliquer que les objets qu il convoite sont tr è s au-dessus de ses moyens et le
8. Le comte de La Ros é e appartenait à  une famille d origine fran ç aise, fix é e depuis de nombreuses g é n é rations en Bavi è re, tout comme les Mo ÿ…
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raccompagne avec tous les é gards, d éç u et humili é . Louis pensait avoir une fortune entre les mains et repart sans pouvoir s offrir une simple é pingle de cravate. Lui, à  qui chaque jour l on rappelle ses devoirs et son importance pour justifier les brimades et les sacrifices, ne peut comprendre ce qui vient de lui arriver. Demi-dieu, r é duit en esclavage, l h é ritier r é v é r é  et constamment brim é  arrivera sur le tr ô ne avec le sentiment d avoir enfin gagn é  le droit à  sa toute-puissance. Inconscient du mal qu il est en train de causer, La Ros é e se borne à constater que ses é l è ves ont du mal à se concentrer et à se plier à la discipline qu il tente de leur enseigner mais sans en conclure que c est le syst è me lui-m ê me qui est à  r é viser. Les plus grands intellectuels du pays sont mobilis é s pour int é resser les enfants royaux, mais l à encore, c est la m é thode qui fait d é faut. Il y a D ö llinger, le brillant th é ologien et le grand Justus von Liebig  rien n y fait. Les princes rechignent et devaient certainement se rappeler que leur distingu é  professeur de chimie n ’é tait autre que l inventeur du chloroforme Pourtant, tr è s jeune, Louis manifeste une person-nalit é  affirm é e et n a rien des cancres qui dorment
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pr è s du radiateur. Imaginatif, il se r é fugie dans les mati è res qui permettent l ’é vasion, comme la litt é ra-ture ou l histoire, mais n a aucun go û t pour les sciences qui lui rappellent trop la logique et l ordre que l on cherche à lui imposer en permanence. Intel-ligent, obstin é , tr è s conscient de son avenir, il force le respect de ceux qui l approchent. Il manifeste des dons certains pour les arts et se passionne d é j à  pour les constructions. Louis I er , revenu pour No ë l en 1853, lui offrira une maquette de l arc de triomphe du Siegestor qu il a fait construire en plein Munich et sera tr è s heureusement surpris de voir son petit-fils jouer avec les diff é rents é l é ments pour y apporter des modifications « fort belles » . Ajoutez à cela une tr è s grande g é n é rosit é  de c œ ur et d esprit qui lui fait donner tous ses jouets et son (peu d ) argent quand il rencontre par miracle d autres enfants, autant de qualit é s qui auraient m é rit é que l on regard â t le jeune gar ç on avec un peu plus d attentions. Heureusement, le petit prince connaissait des moments de bonheur, moments d autant plus chers qu ils é taient rares. C est quand il fuit Munich que Louis a v é ritablement l impression d exister. S il
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