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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Mongui, Pierre-Claver Relation homme-animal: l' expression de l'ironie et la question du mal dans Le Jeune officier de Georges Bouchard Francofonía, Núm. 17, 2008, pp. 179-194 Universidad de Cádiz Es aña Disponible en: http://redalyc.uaemex.mx/src/inicio/ArtPdfRed.jsp?iCve=29511612012
Francofonía ISSN (Versión impresa): 1132-3310 francofonia@uca.es Universidad de Cádiz España
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Relation homme-animal: l’expression de l’ironie et la question du mal dans Le Jeune officier de Georges Bouchard
pierre-claver mongui
Université Omar Bongo Département des Lettres Modernes BP 26094 — Cité Damas, Libreville, Gabon tél. +241 07566396 Fax +241 06317105 < pierremongui2000@yahoo.fr >
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R é su m é  En nosu appu y a n t s ur ce rta in e s fig u re s de ’liro n ie dans L e Jeune officier , n o u s e xa m in o n s le s rappo rts em blém a tiqu e s en tre l’h o m m e et un e espè ce an im a le: le rat. Le s pro blèm e s po sé s da n s le ro m a n de Bo u ch a rd so n t en relation av e c la qu e stion du Ma l da n s la na tu re hu m a in e . En mo n tran t le déca lag e en tre le ton ado pté da n s l’œ u v re et les év é n e m e n ts raco n té s, l’article fait re sso rtir l’a bsu rdité de l’ex iste n ce et de certa in e s va le u rs sy m bo liq u e s da n s le rom a n an a ly sé . M o t s -c lé s GeorgesBouchard.Ironie.Littératuregabonaise.Absurde.Mal. “ R ela ció n ho m b re-a n im a l: la ex p resió n de la iro n ía y la cuestió n del ma l en L e Jeun e officier d e Ge o rg es B o u ch a rd ” R e su m e n  Apo yá n do no s en cie rta s fig u ra s de la iro nía en Le Jeune officier , e xa m in a m o s la s re la cio n e s emblemáticasentreelhombreyunaespecieanimal:larata.Losproblemasplanteadosenlanovelade B o u ch a rd está n en relació n con la cue stión de l Ma l en la na tu raleza hu m a n a . Mo stran do la desproporciónentreeltonoadoptadoenlaobraylosacontecimientosrelatados,esteartículoponede m a n ifie sto el a bsu rd o de la ex iste n cia y de cie rto s v alo re s sim b ólico s e n al n o ve la an a liza da . P a la b r a s c la v e eGorgesBouchard.Ironía.Literaturagabonesa.Absurdo.Mal. H um a n -A n im a l R ela tio n sh ip: th e use of iron y an d the ques tio n of evil in L e Jeun e officier b y Ge o rg e B o u ch a rd ” A b st r a c t  oFcu sin g on so m e of th e sty listic de v ice s su ch as iro ny in Le Jeune officier , w e sh all ex a m in e th e em blem a tic relation sh ip be tw e e n ma n an d a pa rticu lar an im a l spe cie s: ra ts. Th e pro blem s tha t are dea lt w ith in Bo uch ard’s n ov e l re la te to th e qu estio n of ev il in re la tio n to h u m a n n atu re . By sh ow in g th e div e rg en ce be tw e en th e to ne an d th e n arra te d ev e n ts w ith in th e te x t, th e article em ph asize s th e a bsu rd ity of life an d se rv e s to hig h lig h t ce rta in sy m bo lic va lu e sy ste m s. K ey w o r ds  eGo rg e Bo u ch a rd. Iro n ie. Ga bo n e se lite ratu re. Absu rdity. Ev il.
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Relation Hom m e-Anim al: l’expression de l’ironie et la question du Mal dans Le Jeune o f icier de Georges Bouchard Pierre-Claver Mongui
introduction P rem ier rom contre les rats” permet à l’auteur d’aborder, avec hum our et ironie, les relations qu’entretiennent les populations m urine et hum aine dans un cadre de prom iscuité: rapports de dépendance de l’une à l’égard de l’autre, de répu lsion de l’une pour l’autre, de violence réciproque, de m éfiance et de défiance liées à leur cohabitation forcée. De quelque m anière qu’on l’aborde, cette œ uvre présente une isotopie soulignant une dim ension ironique dont nous envisageons les signaux 2 du double point de vue rhétorique et philosophique. Si l ironie est avant tout une “ ’ posture énonciative qui se traduit par un écart, un décalage” (M ercier-Leca, 2003: 6), elle perm et ici de ressortir l’absurdité de certains faits et actes ou de certaines pratiques propres à la vie navale, d’autant plus qu’il s’agit d’un univers clos. En prenant en com pte, dans la diversité des
1 Dans le corpusdeslittératures africaines, celledu Gabon a longtemps occupé une place marginale. Mais cette particularité tend à disparaître de plus en plus. Dux t e de Robert Zotoumba, L’Histoire d’unenfant trouvé (1971) aux œuvres de référence que sontaujourd’hui Elonga (1980) de Ntyugwetondo Rawiri, Auboutdusilence(1985) de Laurent Owondo, Parole de vivant ( 1992) de Moussirou Mouyama, ou 53 cm (1999) de Bessora qui afait date, le orman gabonais connaît une évloution àla fois quantitative et qualitative. En partantd’une écirture sociologique, presque photographique, ancrée dans les réalités du pays, les auteurs ont su explorer de nouvelles voies pour non plus “dire le quotidien”, comme le note P. Samba Diop, maistémoignerdetentaitvesesthétiquesetphilosophiquescorrespondantàlémergence duneilttératurequi,sielleestparfoismâtinéedemieletdefiel,saitaussientremêler chants,poésieetnarration,afindedirelasolitudedelêtre(SambaDiop,2003:89).
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2 Voir, à ce sujet, C. Kerbrat-Orrechioni (1978), qui met l’accent sur les figures rhétoriques, les signes typographiques, le dédoublement dudiscours. Voir aussi F. Mercier-Leca (2003) et J.Decottignies (1988).
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form es de l’ironie, les figures de sens et les valeurs doxiqu es qu’elles sous-tendent, nous ne retiendrons que celles qui traduisent l’absurde de la condition hum aine liée à la question du M al. Si en termes leibniziens, cette notion se pense en mal métaphysique inhérent à l’im perfection de chaque créature, en mal physique ou en mal moral , il est à noter que nous l’utilisons en dehors de toute im plication causale d’un Dieu parfait dont l’hom m e serait l’exacte copie ou bien l’im age déform ée, ou de toute référence transcendantale m arquant la ligne de partage entre le Bien et le M al dans un systèm e d’évaluation essentiel à toute m orale religieuse. Pour peu que la nécessité du M al dans l’harm onie supposée du m onde soit posée com m e principe d’une existence terrestre, se justifie d’em blée la souffrance qu’inflige à l’hom m e la présence persistante et nuisible de certains anim aux com m e les rats dans le texte de Georges Bouchard. Vivant en com m ensaux de l’hom m e, les rongeurs d’un aviso colonial en provenance de France et naviguant en direction d’un port d’Afrique équatoriale doivent être exterm inés, m ission confiée au plus jeune officier du bord par le Com m andant du navire qui est habité par cette idée fixe tenant à des im pératifs si cruciaux et si personnels qu’ils occultent tout autre centre d’intérêt:
Ici, […] je considère la dératisation de mon unité comme une tâche essentielle, comme la tâche même, celle sans laquelle tous nos autres efforts restent vains, quels que soient les succès apparents auxquels ils peuvent parfois nous sembler aboutir. […] Tous les Commandants ne partagent pas mon point de vue et beaucoup parmi eux ne prêtent aux rats qu’une attention secondaire ou souriante. J’ose le dire, ce sont là de faux Commandants […]. En réalité, les rats doivent être l’objet constant de nos pensées, aussi longtemps du moins que nous ne sommes pas parvenus à nous en débarrasser. (Bouchard, 1999: 10-11)
Sur le m ode de l’exagération, tout est stipulé: une priorité absolue, une mobilisation perm anente, un investissem ent total. Cet effet d’am plification exprim e néanm oins une tension entre le but poursuivi, la déterm ination affichée, les m oyens à m ettre en œ uvre et le caractère à la fois incom m ensurable et dérisoire de l’action décisive à m ener, au point que le personnage en charge de son exécution ne peut que sinterroger:
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La lutte contre les rats avait-elle vraiment une importance spéciale et convenait-il de prendre au sérieux les déclarations du Commandant à ce sujet? […] Etait-il concevable qu’en présence d’une tâche essentielle et de plus extrêmement difficile […] on ait fait appel […] à un jeune officier dépourvu de toute espèce de compétence en la matière? […] Etait-il possible que tous les autres officiers se fussent laissés accaparer par des besognes secondaires au point d’oublier l’essentiel? Et, encore une fois, n’y avait-il pas une présomption extraordinaire de ma part à croire que, démuni de tout et comme perdu à bord de ce navire, j’étais néanmoins appelé à y jouer un rôle capital et voué aux plus hautes destinées? (Id.: 20-21) Ce questionnem ent exprim e avec circonspection et hum our la tonalité du rom an. La théâtralisation du discours et ses sous-entendus annoncent une intention ironique dont le personnage a lui-m êm e conscience: “Puisqu’on m ’im posait une tâche dans laquelle entrait sans doute une part d’ironie, le plus sim ple n’était-il pas de la prendre com m e telle” (id.: 23-24). Le Jeune officier affecte donc la candeur pour ressortir l’opposition entre réel et idéal, dit et su o u subjectivité et vérité. Le problèm e des rats qui lui est soum is pose “l’éternelle question du M al et de la présence insistante qu’il inflige à nos vies” (Renom bo Ogoula, 2001: 21).
1 L’incarnation du Mal À s’en tenir au registre religieux, certains anim aux revêtent, à travers l’exem ple du serpent, un caractère pernicieux com m e le relève Chateaubriand: Il s’associe naturellement aux idées morales ou religieuses, comme par une suite de l’influence qu’il eut sur nos destinées: objet d’horreur ou d’adoration, les hommes ont pour lui une haine implacable, ou tombent devant son génie; le mensonge l’appelle, la prudence le réclame, l’envie le porte dans son cœur, et l’éloquence à son caducée. Aux enfers, il arme les fouets des furies; au ciel, l’éternité en fait son symbole. Il possède encore l’art de séduire l’innocence; ses regards enchantent les oiseaux dans les airs; et sous la fougère de la crèche, la brebis lui abandonne son lait. (Chateaubriand, 1802: 122)
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Au regard de la Bible , le principe du m al dans la nature hum aine est im putable à cet ophidien incarnant le dém on dans son esprit m aléfique, perfide et infernal pour avoir incité Adam et Ève à désobéir à Dieu et à com m ettre le péché originel. En opposition à ce qui est désirable et souhaitable pour l’humanité, certains animaux 3 symbolisent ainsi de m anière obsessionnelle l’angoisse existentielle de l’hom m e en lui perm ettant de s’exonérer de ses propres fautes, de nier sa responsabilité, de s’abstraire de la réalité. Si elles sont généralem ent susceptibles de représenter le pire, les bêtes sauvages peuvent aussi soustraire les m ortels aux pièges de la fatalité et à l’hostilité de la nature ou les prévenir d’un péril. Ahm adou Kouroum a en donne une illustration: “Une nuit, ‘l’Ancienne’, la vieille hyène, l’oracle de Togobala, descendit des m ontagnes, hurla et s’arrêta sur la place du village au pied du vieux baobab. On lui jeta une chèvre et on interpréta ses hurlem ents; ils disaient: ‘une ancienne et grande chose sera vaincue par une autre ancienne et vieille chose’” (Kouroum a, 1970: 187). Sinistre présage pour Fam a Doum bouya, le personnage principal du rom an, cette prédiction s’accom plira en un grand dessein reconnu par les anim aux “de m auvais augure”: “ce furent les oiseaux sauvages qui, les prem iers, com prirent la portée historique de l’événem ent” (id.: 177). M ais cette relation archétypale entre l’hom m e et l’anim al ne vaut pas en tout lieu et en tout tem ps. Nuisibles à la vie hum aine, les rongeurs sont dans l’œ uvre de Georges Bouchard chargés de bien des m aux. Ceux-ci sont liés à un ordre de réflexion que le texte suggère: les difficultés de la coexistence avec ces “forces aveugles et horribles” (Bouchard, 1999: 46) dont la présence persévérante est synonym e d’une pérennité du Mal dans l’hum anité; elle exprim e, sous la form e d’une ironie du sort, la figure de
3 Souvent associé à la sorcellerie et àla magie, le chat a par exemple été longtemps considéré comme l’animal du diable. Objet demysticisme et d’effroi, il a été au Moyen Âge victime du fanatisme des hommes qui le rendait responsable de tous els malheurs: famine, épidémies,inondations,etc.Quantauloup,liasouffertdesmêmesaccusations.Limage lapluscaractéristiqueestcelleduloup-garouetdelabtêeduGévaudanquelareligion chrétienne a contribué à propager enen faisant une erprésentation du malabsolu. Sur le symbolisme animal, voir J. Duchaussoy (1972).
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l’adynaton 4 . Au prem ier abord, l’action m urine sem ble négligeable, presque im perceptible parce qu’elle constitue “une œuvre souterraine”. Si “ses effets parviennent quelquefois à la lum ière et se font sentir jusque sur le pont, ce n’est pas là que se trouve son véritable dom aine” (id.: 11). Les ravages que causent les rats sont ainsi plus im portants qu’il n’y paraît, com m e le Com m andant se plait à le préciser au Jeune officier:
Descendez un peu dans les soutes et vous verrez: de loin tout paraît normal; […] si vous avancez jusque dans les recoins, si vous vous penchez sur les détails, alors vous percevrez mille indices de leur passage et de leur sournoise besogne, et leur présence vous sera plus évidente que si vous les touchiez et les palpiez de votre main. Ce ne sont que sacs déchirés, grillages défoncés, barriques percées; tous nos moyens de défense se révèlent impuissants et nos provisions sont à la merci de ces affreux animaux dont elles font les délices. Je ne parle pas d’épidémie que nous fait courir une telle population ni de la menace constante qu’elle représente pour nous à cet égard. (Id.: 11-12)
Ennem is très futés, s’attaquant avec prédilection à tous les m oyens de subsistance hum aine et véhiculant potentiellem ent de nom breuses m aladies, les rongeurs représentent ici un fléau contre lequel il est difficile de lutter. S’il est tenté de l’oublier, les dégâts considérables occasionnés dans les réserves alim entaires sont là pour le rappeler au Com m andant. H ôte indésirable, la population m urine vit de m anière durable aux dépens de l’hom m e. Les term es qui lui sont associés renvoient à l’évidence à ce parasitism e et à sa nature incom m odante: “stupides anim aux” (id.: 16), “affreux anim aux” (id.: 45), “m audits rongeurs”, “affreux rongeurs” (id.: 92), “anim aux stupides et obstinés” (id.: 96), “race obstinée” (id. 111), “race m audite” (id.: 112), “anim aux : abjects et m onstrueux” (id.: 128), “bêtes détestables” (id.: 154), “anim aux dégradants et infects” (id.: 163). M aintes fois em ployé, ce vocabulaire dépréciatif insiste sur le caractère foncièrem ent néfaste des rats; il justifie le sentim ent de répulsion et de m alaise que leur présence suscite à bord du navire. Affectant douloureusem ent les m arins de l’aviso
4 Il s’agit d’une “figure de pensée évoquant une idée à al fois impossible et hyperbolique comme point de comparaison avec une autre évocation” (Jarrety, 2001: 22).
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colonial, les rongeurs sont à l’origine d’une grande détresse hum aine liée à leur action destructrice et perm anente. Capables de m enacer ainsi le bien-être de l’hom m e en s’attaquant à ses biens, ils sont aussi en m esure de troubler sa quiétude. C’est par cette double im plication causale qu’ils incarnent naturellem ent l’idée de m al bien loin de certains anim aux qui sont, com m e le chat noir et le serpent, soit porteurs de sinistres présages et objet de terreur et de péril, soit avatar du vice et de la tentation voire du m al absolu. Exterm iner la population m urine, ce n’est donc pas s’attaquer au M al en soi, m ais à l’une de ses form es. Si l’aviso colonial peut sym boliser toute l’hum anité à laquelle se pose la question du M al, la m anière grotesque dont l’auteur le représente, jouant de certains procédés com iques et ironiques, est proche de l’absurde, de ce que les Anglais appellent le nonsense . L’ironie n’est pas sim plem ent prise en charge par un personnage ironiste, elle est déjà m ise en scène à travers l’im age im pressionnante d’un navire m ilitaire, avec tout son équipem ent et son équipage, confronté à un ennem i lilliputien com m e les rats. L’outrance du trait est telle qu’il n’est nullem ent question dans le rom an d’un quelconque fait d’arm e à m ettre à l’actif de ce bâtim ent; la seule guerre à laquelle il prend part c’est celle qu’il m ène contre les rongeurs. Au-delà du com ique de situation, il y a un non-sens des com portem ents dont d’ailleurs les personnages sem blent avoir conscience:
Est-il concevable, en effet, qu’un navire de guerre dont la marche obéit évidemment à des considérations stratégiques d’ensemble s’amuse à perdre son temps et une quantité appréciable de son précieux mazout sous prétexte de se débarrasser des rats qu’il porte dans ses francs. Est-il possible que des hommes sensés, doués d’un esprit positif, veuillent bien considérer comme valables les réflexions quasi féminines par lesquelles on tenterait de justifier un tel fait? (Id.: 164-165)
Contraire à la raison, cette attitude peut s’inscrire dans le cadre du théâtre de l’absurde que Beckett, Ionesco ou Genet ont largem ent illustré en soulignant l’absurdité de l’existence et des instances discursives chargées de la signification. Georges Bouchard, sans le revendiquer, dém ontre le caractère dérisoire de l’infrastructure m artiale. Com m ent peut-elle assum er une fonction dissuasive et com bative alors qu’elle n’est m êm e pas en m esure de venir à bout des sim ples rongeurs. Ce qui est
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sous-entendu c’est la m isère de la condition hum aine et l’aberration des m écanism es de défense m is en œ uvre: l’angoisse du m al que représentent les rats est désorm ais liée à la coexistence avec ce “pire ennem i” qui est en réalité un “ennem i intim e”. Prétendre venir définitivem ent à bout des rats, c’est donc se libérer de cet ennem i qui est une partie de soi-m êm e. U ne telle hypothèse donne inévitablement des conclusions effarantes: la dératisation équivaut dès lors à une am putation ou à un suicide. Ce qui im plique ainsi l’absurdité d’une existence dont les personnages devraient prendre conscience.
2 La récusation de l’ancien
Pour le Jeune officier, la dératisation, telle qu’elle est stipulée par l’“Antique code” (id.: 97) qu’il dénonce, repo sait sur une conception résignée. Tom bées en désuétude, ces anciennes m éthodes, traduisaient, com m e il le rappelle à ses collègues officiers, ce renoncem ent:
L’extraordinaire Règlement, en vérité, Messieurs. Et quelle connaissance admirable de la nature humaine, quelle psychologie chez cet esprit génial et inconnu qui le conçut et qui était allé jusqu’à prescrire des mesures nuisibles au point de vue pratique et plus propres à favoriser le développement des rats qu’à le combattre, dans le seul dessein de nous cacher ce qu’il y a de misérable et d’inopérant dans notre triste condition ! C’est pourquoi je m’étonne de la légèreté avec laquelle on a rejeté une législation qui était le fruit d’une réflexion si profonde et qui obéissait à des motifs si puissants. […] Je sais bien que les moyens et que, comme je l’ai rappelé, son efficacité en ce qui concerne la destruction des rats était tout illusoire. Mais j’espère avoir montré comment il aboutissait à calmer l’inquiétude intérieure et c’est là peut-être le résultat le plus important et, en tout cas, le seul résultat positif auquel nous puissions prétendre atteindre; il nous donnait l’impression, l’illusion si l’on veut, que nous luttions et que cette lutte se terminait pour nous sur une série de petites victoires apparentes, sans doute, et sans portée véritable, mais qui, sur le moment du moins, satisfaisaient tout le monde et pouvaient même aller jusqu’à nous donner un sentiment de triomphe et, par suite, de joie. (Id.: 99)
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Il y a une contradiction dans le propos entre les m érites reconnus au concepteur de “l’Ancien Règlem ent” et les résultats négligeables dont il est crédité. Ce qui exprim e une form e de diasyrm e constituant une attaque en règle contre un systèm e jugé inefficace et suranné. L’ironie fonctionne à plein: le cadre traditionnel de lutte contre les rongeurs est décrit avec des term es en apparence valorisants, m ais avec une intention critique. Il s’agit m oins d’une sim ple technique d’écriture que d’une position idéologique. En effet, “grâce à l’ironie, les personnages sont en m esure d’exprim er leur adhésion à certaines valeurs tout en m aintenant une distance par rapport à ce qui leur tient le plus à cœur”. (Schontjes, 2001: 167). D’une m anière plus large, Laurent Perrin (1996) et Philippe H am on (1996) ont déjà souligné que l’ironie était à lire non pas du côté de la logique, m ais de celui de l’axiologie. Au-delà du trope, en affirm ant par le faux éloge, le contraire de ce qu’il veut faire entendre à ses collègues, le Jeune officier vise un changem ent de perspective et porte un regard neuf sur le m onde. Pour lui, la récusation de l’ancien et l’instauratio n d’un “ordre m eilleur” (Bouchard, 1999: 103) passe par l’énonciation d’une valeur de vérité im pliquant à la fois le m ode de pensée et les m oyens d’action:
[…] J’admire l’Ancien Règlement, mais je crois qu’on va difficilement plus loin dans la voie des mystifications et des travestissements. Je ne sais pas si la présomption d’un homme fut jamais plus grande que la mienne aujourd’hui, car je viens de dire non au plus cohérent des systèmes du bien-être et du bonheur bon marché. Je suis ici pour vous demander de refuser l’équivoque et, du même coup, l’emploi de tous ces moyens faciles dont nous n’arrivons pas à être dupes au fond de nous-mêmes. […] Croyez-moi, je n’ignore pas les difficultés de la tâche qui nous attend, mais ce n’est pas l’espoir de réussir qui doit nous rendre audacieux. Quand bien même j’aurai la certitude que la défaite nous attend, aux termes de nos efforts et de nos tourments, je n’agirais pas autrement, car je suis convaincu que le droit n’est donné à personne de penser la question des rats autrement qu’à la lumière de la vérité. […] Nous voici donc, Messieurs, devant la tâche même, et à la voir se dresser devant nous dans sa grandeur nue et quelque peu surhumaine, j’éprouve comme vous une sorte d’effroi. […] Je le déclare sans orgueil et, l’espère, sans trop de présomption: je crois que nous pouvons venir à bout des rats… (Id.: 100-107)
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P ie rr e-C la ve r M o n g u i RelationHomme-Animal:lexpressiondelironieetlaquestionduMal d a n s Le Jeu n e o ffic ier d e Ge o rg e s Bouc h a r d
Convaincu du bien-fondé de sa m ission, le Jeune officier a une conscience claire du but qu’il poursuit et des m esures qu’il préconise: “A ffam er les rongeurs, les assoiffer, leur interdire toute circulation à bord de notre unité, tel doit être le triple objectif à atteindre” (id.: 112). Le succès attendu ne doit com porter aucun caractère ostentatoire, bien au contraire, il se place d’avance sous le signe de la m odestie: “il ne s’agit pas d’un triom phe tapageur et hautain [… ]. Notre victoire, si toutefois il m ’est perm is d’appeler de ce nom le résultat auquel j’espère aboutir, notre victoire, dis-je, sera faite d’hum ilité et de patience” (id.: 110-111). A y regarder de près, la discrétion affichée cache pourtant une am bition dém esurée faisant contrepoint à l’esprit de “l’A ncien Règlem ent”. Par l’opposition du nouveau et de l’ancien, du com plaisant et du rigoureux, du m ensonger et du véridique, le discours du Jeune officier se construit sur une volonté de dénoncer un code défaillant et de présenter en lieu et place des règles plus efficaces allant à l’encontre de “la politique du silence, de l’oubli ou du rire, qui a été le plus souvent pratiquée à l’égard des rats” (id.: 102). Ce jeu des contradictions, entre les norm es et les attentes, énonce un univers néfaste à rejeter au profit d’un cadre plus adapté: “c’est une victoire définitive sur les rats que nous recherchons et non une am élioration passagère de notre situation” (id.: 122). Le personnage se croit ainsi investi d’une m ission salutaire, d’une tâche presque m essianique: “ceux qui sont venus avant nous sur ce bateau ont sans doute lutté com m e nous vou lon s le faire aujourd’hui [… ] et, nous som m es seuls devant une entreprise qui nous paraît nouvelle et qui nous sem ble avoir été réservée pour nous” (id.: 126). S’il se distingue par la clarté de ses objectifs, l’originalité de ses m oyens, le Jeune officier n’est pas exem pt de reproche. Son erreur est de croire que “l’anéantissem ent des rongeurs” (id.: 106) est possible, car la question du M al ne peut placer l’hom m e que devant une véritable aporie.
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