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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Université Rennes II U.F.R. Arts Lettres et Communications La vengeance et la résurrection Etude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes Yoshio KONUMA Tome I Thèse préparée sous la direction de M. le Professeur Michel STANESCO soutenue sous la direction de Mme. le Professeur Christine FERLAMPIN-ACHER Jury M. Denis HÜE (professeur à l’Université Rennes II) M. Philippe MENARD (professeur émérite à l’Université de Paris-IV Sorbonne) Mme. Danielle QUERUEL (professeur à l’Université de Reims) Année 2009-2010 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Cette thèse de doctorat, intitulée La vengeance et la résurrection : Etude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, a été initialement préparée à l’Université de Strasbourg sous la direction de Monsieur le professeur Michel STANESCO. Malheureusement, ce dernier est décédé fin octobre 2008. Je tiens à lui témoigner ici toute ma reconnaissance pour sa présence attentive, ainsi que pour ses précieux conseils et ses encouragements tout au long de mon séjour à Strasbourg. Je manifeste aussi ma gratitude la plus profonde à Madame le professeur Christine FERLAMPIN-ACHER qui a eu l’amabilité de reprendre la direction de ma thèse et d’être toujours disponible lors de la suite de mes recherches. Enfin, ma reconnaissance s’adresse également tout particulièrement aux trois médiévistes japonais, Messieurs les professeurs Taijiro AMAZAWA, Yorio OTAKA et Noboru HARANO, dont les travaux sur la littérature française du Moyen Age ont servi de base à mes études sur Chrétien de Troyes. Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Introduction 3 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Dans son petit livre sur la vie de Joseph Bédier, Ferdinand Lot reconnaît la pertinence de sa théorie, que l’on désigne sous le nom d’individualisme, selon laquelle la genèse du genre épique n’est pas sous l’influence de la tradition orale ou populaire, mais dépend de la création individuelle du poète médiéval. F. Lot repose ainsi la contribution de J. Bédier : L’homme qui a étudié les Fabliaux n’ignorait rien du folklore. S’il n’a rien voulu dire des productions épiques des pays autres que la France, il les connaissait, et jusqu’à ses derniers jours il les a lues et relues. Il possédait bien la méthode comparative. Il en appréciait les séductions, mais en sentait mieux que personne les dangers. Quand on poursuit un gibier, le vrai moyen de l’atteindre c’est de le suivre à la trace et non de se lancer sur trente-six pistes différentes. Et puis ce que l’on sait des épopées étrangères est tellement sujet à caution ! ..... A mon avis, il nous a rendu un très grand service en coupant les ponts entre nos chansons de geste et les récits épiques des autres peuples, de nature parfois si différente. Il nous a forcés à nous renfermer dans l’objet même de nos études. A faire du comparatif on risque constamment de comparer à ce qu’on ne sait pas ce qu’on sait mal – et on sait mal, parce qu’on est pressé de 1courir après des feux follets . Sur la genèse de la chanson de geste, l’historien français ne partage pas nécessairement les opinions de J. Bédier. En fait, F. Lot rapporte un débat privé s’étant tenu lors de leur dernière rencontre à une garden party d’Adolphe Landry (le 18 juin 1938). J. Bédier dit : « Toute littérature débute par un chef-d’œuvre et il n’a pas de passé. ». F. Lot réplique : « le chef-d’œuvre naît dans un cadre préétabli, et que c’est 2précisément ce cadre qui fait l’objet du débat. » . 1 Ferdinand LOT, Joseph Bédier : 1864-1938, Paris, Librairie E. Droz, 1939, pp.36-7. Sur Joseph Bédier, voir Alain CORBELLARI, Joseph Bédier : Ecrivain et Philologue, Genève, Droz, 1997 « Publications Romanes et Françaises.CCXX ». 2 Idem., p.15. Voir aussi le compte rendu de F. Lot sur Les Légendes Epiques de J. Bédier : « Les Légendes Epiques de Joseph Bédier » in Romania, t.42, 1913, pp.593-8 (repris dans F. LOT, Etudes sur les légendes épiques françaises, introduction par Robert BOSSUAT, Paris, Champion, 1958, pp.17-22). 4 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Même aujourd’hui, lorsque les médiévistes se mettent à l’étude des echefs-d’œuvre du XII siècle, il leur est difficile de négliger ce type d’opposition entre l’individualisme bédiériste et le traditionalisme oraliste dans la genèse de chaque genre de la littérature française du Moyen Age. Dans l’histoire littéraire de France, Chrétien de Troyes est depuis longtemps reconnu comme le premier grand écrivain, dont le génie serait le plus digne d’être celui du précurseur du genre romanesque. Mais, bien plus que ses premiers romans comme Erec et Enide et le Cligès, c’est son dernier roman, resté inachevé, Le Conte du Graal, qui a provoqué beaucoup de polémiques sur l’origine, le développement et l’esthétique de la matière de Bretagne. Très probablement, les éléments principaux que les lecteurs modernes tiennent pour les plus importants chez le poète champenois sont indissociables d’une suite de mystères qu’il a représentés partiellement dans Le Conte du Graal, la mort l’ayant probablement empêché de dénouer les intrigues du roman. Du point de vue chronologique, il ne faut plus revenir e esur l’influence de Chrétien de Troyes aux XIII et XIV siècles en France et à l’étranger. Pour ainsi dire, l’état inachevé du Conte du Graal étant toujours ouvert à la postérité, l’héritage littéraire de Chrétien permet à ses successeurs médiévaux de développer les 3motifs essentiels que sont le Graal, la Lance-qui-saigne ou le roi Pêcheur . Avant l’apparition de Chrétien, il n’y a rien qui pourrait nous donner la clef de ces mystères. Par ailleurs, les médiévistes ne doutent pas que la cyclisation des deux quêtes, celle de la Reine par Lancelot et celle du Saint Graal par Perceval, soit précisément liée à ses deux chefs-d’œuvre inachevés, Le Chevalier de la Charrette et Le Conte du Graal. Autour de la matière de Bretagne, comme l’a pensé F. Lot à propos du genre épique, « un cadre préétabli » d’où naissent ces romans existe avant la naissance de Chrétien de Troyes. Par exemple, Jean Frappier dit : « On commettrait une autre erreur ou une simplification abusive en soutenant que Chrétien a inventé à lui seul le monde 4poétique de la matière de Bretagne. » . Pendant plus d’un siècle, beaucoup de critiques se sont efforcés d’expliquer le mystère du Graal et celui de la Lance-qui-saigne par leur 3 Sur l’introduction générale de la littérature du Graal en Europe, voir Michel STANESCO, éd. La Légende du Graal dans la littérature européenne : Anthologie commentée, Paris, La Pochothèque, 2006, pp.9-123. 4 Jean FRAPPIER, Chrétien de Troyes : l’Homme et l’Œuvre, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Hatier, 1957 « Connaissance des Lettres », p.36. 5 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 rapport avec le contexte socioculturel qui entourait l’auteur lui-même à la cour de Marie de Champagne puis de Philippe de Flandre. A cet égard, en 1979, J. Frappier a classé les théories de son temps sur ces questions en trois groupes distincts : (1) la théorie de l’origine chrétienne et liturgique ; (2) celle de l’origine rituelle, païenne et naturaliste ; 5(3) celle de l’origine celtique . Bien que Frappier lui-même relève des faiblesses, plus ou moins graves, propres à ces trois théories, il reconnaît sur le fond la supériorité de l’origine celtique sur les deux autres. Mais, en même temps, il ne nie pas nécessairement l’hypothèse de la théorie chrétienne, parce qu’il est de toute évidence question de mettre l’accent sur le sens de la crucifixion du Christ dans l’enseignement de la mère de Perceval, ainsi que dans l’épisode du Vendredi Saint à l’ermitage de son oncle. Aujourd’hui, il nous serait possible de catégoriser plus rigoureusement les diverses théories de notre temps (psychanalytique, anthropologique, mythologique 6comparée, narratologique, etc) , mais il n’en est pas moins vrai qu’elles sont e eprincipalement influencées par deux théories solidement établies aux XIX -XX siècles sur la mythologie celtique et le symbolisme chrétien. D’autre part, comme dans le cas de J. Bédier, la position excessive de l’individualisme n’est pas majoritaire dans ce 7domaine . Parmi l’inflation d’études concernant ces deux théories, personne ne pense que les cinq romans de Chrétien n’ont pas de passé (entre autres, la tradition orale des Bretons) et que les romans bretons s’épanouissent par le génie d’un seul romancier 8français . e5 Idem, Chrétien de Troyes et le Mythe du Graal : Etude sur Perceval ou Le Conte du Graal, 2 édition corrigée, Paris, SEDES, 1979 « Bibliothèque du Moyen Age », pp.164-203. 6 Nous évitons ici de présenter la longue liste des études récentes dans ce domaine. Dans le numéro jubilaire des Perspectives Médiévales éditant spécialement sur « trente ans de recherches en langues et en littératures médiévales », Philippe Ménard analyse les tendances des dernières critiques. Cf. Philippe MENARD, « Trente ans d’études arthuriennes » in Perspectives Médiévales : trente ans de recherches en langues et en littératures médiévales, textes réunis par Jean-René VALETTE, numéro jubilaire, mars 2005, pp.337-65. 7 Par exemple, autour de l’origine de la légende de Tristan, F. Lot met en doute le témoignage de J. Bédier sur l’opinion de Gaston Paris vers la fin de sa vie : « Mais il est plus douteux que Paris eût approuvé les pages (p.130-167) où Bédier tente de réduire à rien ou à peu près l’élément celtique de la légende de Tristan. » (F. LOT, Joseph Bédier, p.20). F. Lot cite un passage problématique de l’ouvrage de Bédier : « Au jour où il nous rendit, chargé de notes de sa main, le manuscrit du présent livre, ce fut pour nous un moment d’émotion profonde quand il nous dit que, longtemps rebelle à l’hypothèse d’un archétype unique, il avait été conduit, par des observations différentes des nôtres, mais concordantes, à la tenir pour fondée en vérité. » (Joseph BEDIER, Le Roman de Tristan par eThomas : Poème du XII siècle, Paris, Société des Anciens Textes Français, t.2, 1905, p.315). 8 A ce sujet, Ph. Ménard explique : « Aujourd’hui on ne pratique plus guère de semblables 6 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Entre la tradition collective et la création personnelle, comment devons-nous définir l’originalité littéraire de Chrétien de Troyes ? On le sait bien, dans les prologues de ses romans, l’auteur manifeste souvent ses opinions personnelles, ce qui pourrait nous donner quelques indices sur sa personnalité énigmatique. Dans le prologue d’Erec et Enide, en soulignant la composition architecturale, « mout bele conjunture », de son premier roman, le trouvère de Champagne critique sévèrement « cil qui de conter vivre vuelent » (éd. Jean-Marie FRITZ, v.22), parce que les jongleurs estropient souvent le noble conte d’Erec et le réduisent à l’état de fragments. Dans le prologue du Cligès, le romancier fait d’abord l’énumération de ses premières œuvres dont la plupart sont des 9adaptations françaises d’Ovide . Ensuite, il précise son opinion sur l’origine de la chevalerie et de la clergie en France. Selon lui, toutes deux naissent d’abord en Grèce. Via Rome, elles finissent par prendre racine en France. Autrement dit, le clerc français défend la légitimité de la civilisation occidentale en utilisant le motif de la translatio 10studii (transfert de la culture) . Dans le prologue du Chevalier de la Charrette, deux mots-clés, « san » et « matiere », renvoient à la façon dont Chrétien aurait représenté ce 11que l’on appelle l’amour courtois entre Lancelot du Lac et la reine Guenièvre sur le « comandemanz » (éd. Charles MÉLA, v.22) de son mécène Marie de Champagne. Le prologue du Conte du Graal témoigne du fait que le romancier a rédigé son dernier ouvrage sous les auspices de son nouveau protecteur Philippe de Flandre (1142-1191). recherches de littérature comparée. On n’entend plus de critique véhémente des origines celtiques de la matière de Bretagne, comme au temps d’Edmond Faral ou de Maurice Delbouille. La plupart des critiques croient qu’il existe une lointaine origine celtique aux récits arthuriens et que l’Autre Monde voilé des romans français ou les apparitions d’êtres féeriques proviennent de là. Les chercheurs ne pratiquent plus la quête éperdue des sources. Ils tentent de mieux comprendre le merveilleux médiéval, d’en saisir la signification profonde pour l’histoire des mentalités, sa construction et ses effets poétiques, comme nous le verrons dans la section consacrée au folklore. » (Ph. MENARD, art.cit., pp.356-7). 9 Précisément, Chrétien de Troyes énumère les ouvrages ci-dessous : Erec et Enide, Les Remèdes d’amour, L’art d’aimer, quelques épisodes du livre IV des Métamorphoses d’Ovide, Le Roi Marc et Yseut la Blonde. 10 Sur la translatio studii chez Chrétien, voir Karl D. UITTI, « Chrétien de Troyes’s Cligès : Romance Translatio and History » in Keith BUSBY and Norris J. LACY, éd. Conjunctures : Medieval Studies in Honor of Douglas Kelly, Amsterdam, Rodopi, 1994 « Faux Titre.83 », pp.545-57. 11 Comme on le sait, cette notion littéraire est discutée parmi les critiques modernes, car aucun epoète médiéval ne l’utilise. C’est Gaston Paris qui l’invente dans son article à la fin du XIX siècle sur Le Chevalier de la Charrette. Sur la définition de ce terme, voir J. FRAPPIER, « Amour Courtois » in le même auteur, Amour Courtois et Table Ronde, Genève, Droz, 1973 « Publications Romanes et Françaises.CXXVI », pp.33-41. 7 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 D’abord, Chrétien explique le motif de sa création au moyen d’un proverbe évangélique : « Ki petit semme petit quelt, / Et qui auques requeillir velt, / En tel liu sa semence espande / Que Diex a cent doubles li rande ; / Car en terre qui riens ne valt, / Bone semence seche et faut » (éd. William ROACH, vv.1-6). Puis, le trouvère fait hyperboliquement l’éloge du comte de Flandre en soulignant ses vertus qui dépassent celles d’Alexandre le Grand, personnification traditionnelle de la largesse (vv.7-68). Sur la recommandation de son mécène, Chrétien se met à la rédaction du Conte du Graal, « le meillor conte / Qui soit contez a cort roial. » (vv.64-5). Selon lui, c’est Philippe de Flandre qui lui a donné le « livre » (v.67), une source quelconque de son ultime roman. Bien sûr, ces informations sont très fragmentaires, mais il serait possible d’entrevoir jusqu’à un certain point la figure de Chrétien de Troyes. Ce dernier prend, avant toute chose, conscience de la belle structure de ses romans et éprouve de l’hostilité envers les jongleurs, qui auraient joué un rôle important dans la diffusion de 12 13la tradition orale des Bretons . De plus, l’auteur est très probablement le « maître » , titre donné aux clercs qui ont appris les arts du trivium ainsi que ceux du quadrivium. Nous pouvons facilement reconnaître l’influence de ce type de sciences dans la description de la robe royale d’Erec sur laquelle les quatre fées représentent respectivement Géométrie, Arithmétique, Musique et Astronomie (vv.6736-85). La translatio studii dans le prologue du Cligès doit se situer dans l’éducation cléricale de l’auteur et le prolongement du couronnement allégorique à la fin d’Erec et Enide. La liste de ses premières œuvres nous permet de considérer que Chrétien aurait commencé sa carrière littéraire par l’adaptation libre de textes latins d’Ovide. Sans doute, loin d’être fidèle à une tradition préexistante, sa matière, Chrétien tente d’y introduire des problématiques de son époque telle que la fin amor, au nom du sens. Tout au moins, l’esprit du Chevalier de la Charrette est complètement différent de deux vieilles légendes racontant l’enlèvement de la reine Guenièvre, celle figurant dans la Vita sancti 12 A l’encontre une idée reçue, Evelyn Birge Vitz formule une hypothèse stimulante, selon laquelle Chrétien de Troyes n’est pas clerc, mais ménestrel. Cf. Evelyn Birge VITZ, « Chrétien de Troyes : eclerc ou ménestrel ? Problèmes des traditions orale et littéraire dans les cours de France au XII siècle » in Poétique, t.81, 1990, pp.21-42. 13 Wolfram von Eschenbach, un des héritiers de Chrétien de Troyes, l’appelle « meister Christjân von Troys » dans l’épilogue de son Parzival. Cf. Wolfram von Eschenbach, Parzival (Perceval le Gallois), trad. Ernest TONNELAT, Paris, Aubier Montaigne, t.2, 1977, p.342. 8 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 Gildae (vers 1130) de Caradoc de Llancarfan et celle qui est représentée dans la sculpture arthurienne gravée sur l’archivolte de la cathédrale de Modène (vers 1120-40). Le même problème correspond aux trois romans de Chrétien. Lorsque nous lisons les contes gallois, dits « Mabinogion », dont quelques-uns représentent des analogies frappantes avec Erec et Enide, Le Chevalier au Lion et Le Conte du Graal, nous pouvons certes supposer qu’il y aurait une source d’inspiration commune à la France et au pays de Galles : de là la polémique sur la transmission de la légende arthurienne, 14appelée Mabinogionfrage . Mais, en même temps, les romans de Chrétien se caractérisent par une harmonie de trois éléments primordiaux (conjunture, san et matiere). Dans les contes gallois, ces éléments font sans doute défaut. Il ne nous est pas facile d’y trouver la belle composition dont l’auteur français est très fier dès son premier roman. Du moins, ses cinq romans arthuriens ne se réduisent pas seulement à la transmission de la légende celtique. En outre, le terme « Celtes » employé par les partisans de la théorie celtique manque de précision. Par exemple, les « Bretons » dans la tradition arthurienne ne sont pas nécessairement identiques aux peuples auxquels fait référence la définition ordinaire de ce mot. Dans l’Historia Regum Britaniae de Geoffroi de Monmouth et ses adaptations, les Bretons sont l’autre nom des « Troyens » qui ont défriché l’île sauvage d’Albion. Leur chef Brutus (Brut) a nommé son pays la « Britannia » (Bretagne) pour passer à la postérité. En l’honneur de leur héros éponyme, les Troyens se nomment désormais comme les Bretons. En ce sens, la matière de Bretagne se trouve dans le prolongement direct de celle de l’Antiquité, Chrétien de Troyes hériterait de cette translatio studii et imperii. Autrement dit, l’existence d’Arthur, roi fictif des Bretons qui ont la même racine généalogique que les Romains, ne personnifie-t-elle pas la transmission culturelle de l’Antiquité aux temps modernes ? C’est par son intermédiaire que les deux mondes, Orient et Occident, s’unissent d’une manière idéologique dans la continuité mythologique. En particulier, Chrétien de Troyes 14 Cf. James Douglas BRUCE, The Evolution of Arthurian Romance : From the beginnings to the year 1300, Second edition with a supplement by Alfons HILKA, Göttingen, Vandenhoech & Ruprecht, t.2, 1928 (réimpression en 1.vol., Genève, Slatkin,1974), pp.59-74. Au sujet de la récente explication de la transmission de la légende du roi Arthur, voir Rachel BROMWICH, « First Transmission to England and France » in Rachel BROMWICH, A. O. H. JARMAN et Brynley F. ROBERTS, éd. The Arthur of the Welsh : The Arthurian Legend in Medieval Welsh Literature, Cardiff, University of Wales Press, 1991 « Arthurian Literature in the Middle Ages.I », pp.273-98. 9 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011 superpose l’aventure d’Erec à celle d’Enée, fondateur légendaire de Rome, dans la 15technique structurelle de la « mise en abyme » . Après Erec et Enide, le prologue du eCligès reflèterait cette conception du XII siècle concernant l’origine troyenne de l’Europe, que le romancier partage sans doute avec ses lecteurs à la cour de Marie de 16Champagne . Toutefois, pour ce qui est de l’esthétique du roman, ces arguments sont-ils parfaitement applicables au Conte du Graal ? L’existence de cet ouvrage inachevé serait un paradoxe pour tous les médiévistes, parce que sa modalité romanesque ne ressemble pas du tout aux autres romans de Chrétien. Par exemple, Keith Busby dit : « it is clear that the Gauvain part, and consequently Le Conte du Graal as a whole, differs radically 17from the rest of Chrétien’s work. » . Face à cette exception, devons-nous insister sur la particularité du Conte du Graal ? Au contraire, nous faut-il la placer dans le développement de quatre romans de Chrétien ? L’inachèvement mis à part, le caractère unique du Conte du Graal réside dans sa composition peu familière structurée autour de deux aventures de deux protagonistes qui s’opposent l’un à l’autre, Perceval et Gauvain. Visiblement, le romancier apprécie le contraste entre deux héros, qui apparaît déjà dans Le Chevalier de la Charrette et Le Chevalier au Lion. Dans la quête de la reine enlevée, le parangon de la chevalerie, Gauvain, fait paradoxalement fonction de faire-valoir de Lancelot, celui qui renonce à son honneur pour sa dame Guenièvre. C’est pourquoi Lancelot, chevalier qui s’est risqué à monter sur la charrette, symbole du déshonneur, réussit à passer le Pont de l’Epée et à gagner la gloire suprême comme le meilleur chevalier du monde. Par ailleurs, ayant attaché de l’importance à son honneur, Gauvain refuse de monter sur la charrette au lieu de chevaucher son destrier, si bien qu’il échoue à traverser le Pont sous l’Eau : on le voit plus tard se noyer pitoyablement dans la rivière. Le rôle de Gauvain serait presque identique dans Le Chevalier au Lion où est trois fois mentionné le scénario fondamental du Chevalier de la Charrette (éd. David F. 15 Nous reviendrons sur l’origine troyenne de la civilisation occidentale dans le chapitre III (2) de cette étude, particulièrement en ce qui concerne l’arçon du palefroi symbolique d’Enide, sur lequel un sculpteur breton a gravé Le Roman d’Enéas. 16 Cf. Catherine CROIZY-NAQUET, Thèbes, Troie et Carthage : Poétique de la ville dans le roman eantique au XII siècle, Paris, Champion, 1994 « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Age.30 », pp.384-90. 17 Keith BUSBY, Gauvain in Old French Literature, Amsterdam, Rodopi, 1980 « Degré Second 2 », p.83. 10 Konuma, Yoshio. La vengeance et la résurrection : étude sur la structure et le sens dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes - 2010 tel-00551639, version 1 - 4 Jan 2011
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