Frontières & oeuvres

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La frontière s'impose comme une réalité spatiale et temporelle fondamentale, une instance qui met des liens entre des êtres et des concepts. Les frontières touchent ainsi à notre pensée des limites et des passages, à notre inconscient le plus profond, à des questions d'identification et d'identité. Trois champs de recherche sont ici proposés : œuvres, corps, territoires. Quelles sont les limites d'une œuvre ? Que nous indiquent les écritures de la frontière, des territoires et des seuils dans une œuvre d'art ? Comment l'espace contemporain peut-il intégrer et dialoguer avec un passé immémorial ?
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358888
Nombre de pages : 236
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L&G
Sous la direction deFRONTIÈRES & ŒUVRES
Éric BonnetCORPS & TERRITOIRES
La frontière s’impose comme une réalité spatiale et temporelle fondamentale,
une instance qui met des liens entre des choses, des êtres ou des concepts. Les
frontières touchent ainsi à notre pensée des limites et des passages, à notre
inconscient le plus profond, à des questions d’identifi cation et d’identité.
Trois champs de recherche sont ici proposés : œuvres, corps, territoires.
FRONTIÈRES & ŒUVRESQuelles sont les limites d’une œuvre ? Que nous indiquent les écritures de la
frontière, des territoires et des seuils dans une œuvre d’art ?
Les limites du corps sont la matière même de l’œuvre d’art, en particulier dans la CORPS & TERRITOIRES
performance. Elles introduisent à une réfl exion au plus près de l’image inconsciente
du corps, de notre corporéité.
Les territoires, les lieux, modèlent notre expérience de l’espace et nous confrontent
à des aires temporellement stratifi ées. Ainsi à Lima, la capitale du Pérou, le tissu
urbain anarchique met en péril les sites archéologiques et historiques. Comment
l’espace contemporain peut-il intégrer et dialoguer avec un passé immémorial ?
Éric Bonnet est Professeur à l’Université Paris 8. Il a publié L’Arc-en-terre.
La peinture comme espacement en 2000 et dirigé plusieurs ouvrages collectifs, en
particulier Henri Matisse et la sensation d’espace en 2008, Le voyage créateur
en 2010, Esthétiques de l’écran. Lieux de l’image, en 2013, Lieux & mondes, en
2014. Avec François Soulages, il mène, depuis 2012, une recherche sur la question
des frontières dans le cadre du Labex Arts H2H de l’Université Paris 8.
re1 de couverture : Éric Bonnet, Pisac, photographie, 2012.
ISSN : 2257-3690
ISBN: 978-2-343-04602-0
23 €
Local & Global
Sous la direction de
FRONTIÈRES & ŒUVRES
Éric Bonnet
CORPS & TERRITOIRES
Local & Global








Frontières & Œuvres
Corps & Territoires








Créée en 2012 & dirigée par
Gilles Rouet & François Soulages

Helena Balintova & Janka Palkova (dir.), Productions et perceptions des créations
culturelles
Dominique Berthet, Pratiques artistiques contemporaines en Martinique. Esthétique de la
rencontre 1
Éric Bonnet & François Soulages, Lieux & Mondes. Arts, cultures & politiques
Thierry Côme & Gilles Rouet (dir.), Esthétiques de la ville. Équipements & usages
Ivaylo Ditchev & Gilles Rouet (dir.), La photographie : mythe global et usage local
Serge Dufoulon & Maria Rostekova (dir.), Migrations, Mobilités, Frontières et
Voisinages
Serge Dufoulon (dir.), Internet ou la boîte à usages
Serge Dufoulon & Gilles Rouet (dir.), Europe partagée, Europe des partages
Serge D & Jacques Lolive (dir.), Esthétiques des espaces publics
Antoniy Galabov & Jamil Sayah (dir.), Participations & citoyennetés depuis le Printemps
arabe
Matthieu Genty & David Sudre (dir.), Le sport. Diffusion globale et pratiques locales
Radovan Gura & Natasza Styczynska (dir.), Identités & espaces publics européens
Martin Klus & Gilles Rouet (dir.), Médias et sociétés interculturelles,
Anna Krasteva (dir.), e-Citoyenneté
Anna Krasteva & Despina Vasilcu (dir.), Migrations en blanc. Médecins d’est en ouest
Isabelle Moindrot & Sangkyu Shin (dir.), Transhumanités
Gilles Rouet (dir.), Citoyennetés et Nationalités en Europe. Articulations et pratiques
Gilles RoNations, cultures et entreprises en Europe
Gilles Rouet (dir.), Usages de l’Internet. Educations & culture
Gilles Rouet (dir.), Usages politiques des nouveaux médias
Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles & géopolitiques
Gilles Rouet (dir.), Quelles frontières pour quels usages ?
Gilles Rouet Mobilisations citoyennes dans l’espace public
François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitique, Frontières ages (dir.), Biennales d’art-contemporain & frontières
Marc Veyrat (dir.), Arts & espaces publics

Comité scientifique international de lecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata), Belgique (Claude Javeau, Univ. Libre de
Bruxelles), Brésil (Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador), Bulgarie (Ivaylo
Ditchev, Univ. de Sofia St-Clément-d’Ohrid, Sofia), Chili (Rodrigo Zuniga, Univ. du
Chili, Santiago), Corée du Sud (Jin-Eun Seo (Daegu Arts University, Séoul), Espagne (Pilar
Garcia, Univ. De Seville), France (Gilles Rouet, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica et
GEPECS, Univ. Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité, & François Soulages, Univ. Paris
8), Géorgie (Marine Vekua, Univ. de Tbilissi), Grèce (Panayotis Papadimitropoulos, Univ.
d’Ioanina), Japon (Kenji Kitamaya, Univ. Seijo, Tokyo), Hongrie (Anikó Ádam, Univ.
Catholique Pázmány Péter, Egyetem), Russie (Tamara Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie
(Radovan Gura, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica), Taïwan (Stéphanie Tsai, Univ.
Centrale de Taïwan, Taïpé)

Secrétariat de rédaction : Sandrine Le Corre
Publié avec le concours

Sous la direction de
Éric BONNET




Frontières & Œuvres
Corps & Territoires














































































Sous la direction de François Soulages


FRONTIERES GÉOPOLITIQUES & GÉOARTISTIQUES
François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitiques. Frontières, Paris, L’Harmattan,
collection Local & Global, 2012, 208 p.
Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles & géopolitiques, Paris,
L’Harmattan, collection Local & Global, 2013, 192 p.
Gilles Rouet (dir.), Quelles frontières pour quels usages ?, Paris, L’Harmattan, collection
Local & Global, 2013, 236 p.
Éric Bonnet, François Soulages & Juliana Zevallos Tazza, Memoria territorial y
patrimonial. Artes & Fronteras, Lima, Universidad Nacional Major de San Marcos
Fondo Editorial, 2014, 212 p.
François Soulages (dir.), Mondialisation & frontières. Arts, cultures & politiques, Paris,
L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Éric Bonnet & François Soulages (dir.), Lieux & mondes. Arts, cultures & politiques,
Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Éric Bonnet & François Soulages (dir.), Frontières méditerranéennes & arts. Mobilités,
Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Éric Bonnet (dir.), Frontières & œuvres, corps & territoires, Paris, L’Harmattan,
collection Local & Global, 2014.
François Soulages (dir.), Biennales d’art-contemporain & frontières, Paris, L’Harmattan, 2014, 230 p.
Serge Dufoulon & Maria Rostekova (dir.), Migrations, mobilités, frontières & voisinages,
Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2012, 334 p.
Anna Krasteva & Despina Vasilcu (dir.), Migrations en blanc. Médecins d’est en ouest,
Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014, 242 p.
Imad Saleh, Nasreddine Bouhaï & Hakim Hachour (dir.), Les Frontières numériques,
Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Imad Saleh, N. Bouhaï, Y. Jeanneret, S. Leleu-Merviel, L. Massou, I. Roxin, F.
Soulages, M. Zaklad, Pratiques & usages numériques, H2PTM’13, Paris, Hermès,
Lavoisier, 2013, 390 p.
FRONTIERES GÉOESTHÉTIQUES
Pascal Martin & François Soulages (dir.), Les frontières du flou, Paris, L’Harmattan,
collection Eidos, Série RETINA, 2013, 230 p.
Pascal Martin & François Soulages (dir.), Les frontières du flou au cinéma, Paris,
L’Harmattan, collection Eidos, Série RETINA, 2014, 214 p.
Michel Costantini (dir.), Sémiotique des frontières, art & littérature, Paris, L’Harmattan,
Collection Eidos, série E.I.D.O.S., 2014.
Kenji Kitayama, L'art, excès & frontières, Paris, L’Harmattan, collection Eidos, Série
RETINA, 2014.
Katia Légeret, Rodin et la danse de Çiva, Saint-Denis, PUV, 2014, 244 p.
Christine Buci-Glucksmann, Jacques Morizot & François Soulages (dir.), Les
frontières esthétiques de l’art, Paris, L’Harmattan, collection arts 8, 1999, 204 p.



© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04602-0
EAN : 9782343046020









Introduction


Les frontières structurent notre expérience
quotidienne et nos espaces collectifs. Limite, contour,
pourtour, seuil, peau, aire corporelle, mur, barrière,
ouverture, passage, tels sont les synonymes et analogues
signifiant et qualifiant l’ouverture ou la fermeture des
espaces différenciés, réalités indissociables de nos usages
quotidiens, de nos pratiques élémentaires mais aussi de nos
comportements de citoyens et d’habitants du monde, nous
qui vivons, qui construisons, qui modifions et qui
détruisons les espaces à échelle individuelle, locale ou dans
l’espace public, dans les espaces naturels et sociaux.
Habitants nous-mêmes, nous sommes autochtones,
résidents, voyageurs, exilés, immigrants, émigrants…
L’œuvre d’art est aussi un corps avec son espace-
temps que nous rencontrons. Les espaces de l’art, leur
force, leur sens, les expériences qu’ils proposent sont
inscrits dans les distinctions, les passages, les
franchissements, les transgressions, les arrêts qu’ils
proposent, expériences spatiales et temporelles que l’artiste
vit réellement et symboliquement dans son travail et que le
spectateur explore à sa mesure.
Ce livre Frontières & Œuvres, Corps & Territoires
cherche à penser ces problèmes.

Deux journées d’étude à l’INHA : Déplacer les
frontières & Les frontières de l’œuvre d’art, le 23 et le 30 mai 2012, sous notre direction, ont exploré différentes
dimensions et domaines dans lesquels les notions de
frontière et de limite se révélaient primordiales.
La frontière s’impose ainsi en premier lieu comme
réalité spatiale et temporelle fondamentale. Quelles sont les
limites d’une œuvre lorsque celle-ci est exposée et
appréhendée par un spectateur ? Comment l’œuvre d’art se
distingue-t-elle de son contexte, comment s’intègre-t-elle à
son lieu d’exposition ? Que nous indiquent les écritures de
la frontière, de la limite des espaces et des formes dans une
œuvre d’art ? Comment les artistes déplacent-ils cette
question et la renouvellent-ils ?
Ces journées d’étude ont également permis
d’explorer ce qui relève du corps et de ses frontières. Les
limites du corps peuvent être la matière même de l’œuvre
d’art, en particulier dans la performance. Elles introduisent
à une réflexion au plus près de l’image inconsciente du
corps, de notre corporéité dans ses expériences psychiques
et physiques les plus radicales.
Par ailleurs, les territoires, les lieux, modèlent notre
expérience de l’espace et nous confrontent à des aires
temporellement stratifiées. Ainsi à Lima, la capitale du
Pérou, le tissu urbain qui se développe de manière
anarchique met gravement en péril les sites archéologiques
et historiques pré-incas, incas et coloniaux. Comment
l’espace contemporain peut-il intégrer et dialoguer avec un
passé immémorial ? La troisième partie de ce livre
rassemble quelques unes des recherches qui ont été
présentées lors du colloque international Créations
géoartistiques, réalités géopolitiques, frontières et mobilités. A partir
des sites historiques de Carabayllo, Pérou qui a eu lieu à
Carabayllo, Lima. Ce colloque a donné lieu à un livre en
espagnol : Memoria territorial y patrimonial. Artes y fronteras,
sous la direction d’Éric Bonnet, François Soulages et
1Juliana Zevallos Tazza .


1 Lima, Universidad National Mayor de San Marcos, 2014.
6
Cette réflexion sur les Frontières s’est engagée à la
suite de la recherche sur la question du local et du global menée
par Éric Bonnet et François Soulages d’une part avec des
membres du laboratoire AIAC 4010 Arts des Images et Art
Contemporain (7 enseignants-chercheurs et 14 doctorants) -
Lieux & Mondes. Arts, cultures & politiques sous la direction
2d’Éric Bonnet & François Soulages -, d’autre part avec 16
chercheurs et artistes étrangers – Mondialisation & frontières.
Arts, cultures & politiques sous la direction de François
3Soulages .
Cette recherche s’inscrit dans le cadre général du
4Projet Frontières au sein du Labex Arts-H2H de l’Université

2 Paris, L’Harmattan, collection Local & global en 2014.
3 Idem.
4 Frontières géopolitiques & géoartistiques, François Soulages (dir.), Biennales
d’art-contemporain & frontières, Paris, L’Harmattan, collection Local &
Global, 2014, 218 p., Éric Bonnet & François Soulages (dir.), Lieux &
mondes. Arts, cultures & politiques, Paris, L’Harmattan, collection Local &
Global, 2014, 306 p., François Soulages (dir.), Mondialisation & frontières.
Arts, cultures & politiques, Paris, L’Harmattan, collection Local & global,
2014.
Imad Saleh, Nasreddine Bouhaï & Hakim Hachour (dir.), Les Frontières
numériques, Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014, 185 p.
Éric Bonnet, François Soulages & Juliana Zevallos Tazza, Memoria
territorial y patrimonial. Artes & Fronteras, Lima, Universidad Nacional
Major de San Marcos Fondo Editorial, 2014, 210 p.
Anna Krasteva & Despina Vasilcu (dir.), Migrations en blanc. Médecins d’est
en ouest, Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Imad Saleh, N. Bouhaï, Y. Jeanneret, S. Leleu-Merviel, L. Massou, I.
Roxin, F. Soulages, M. Zaklad, Pratiques & usages numériques, H2PTM’13,
Paris, Hermès, Lavoisier, 2013, 390 p.
Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles &
géopolitiques, Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2013, 190 p.
Gilles Rouet (dir.), Quelles frontières pour quels usages ?, Paris, L’Harmattan,
collection Local & Global, 2013, 230 p.
Serge Dufoulon & Maria Rostekova (dir.), Migrations, mobilités, frontières &
voisinages, Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2012, 334 p.
François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitiques. Frontières, Paris,
L’Harmattan, collection Local & Global, 2012, 208 p.
Frontieres géoesthétiques, Pascal Martin & François Soulages (dir.), Les
frontières du flou au cinéma, Paris, L’Harmattan, collection Eidos, Série
RETINA, 2014, 230 p.
7
Paris 8 qui a soutenu l’organisation du colloque à Lima et la
publication et cet ouvrage. Elle participe également à
l’ensemble des recherches menées par
RETINA.International (Recherches Esthétiques & Théorétiques
sur les Images Nouvelles & Anciennes), l’ECAC, (Europe
contemporaine et art contemporain), l’IEEI, (Institut d’études
européennes et internationales).
Que soient ici remerciés tous ceux qui ont soutenu
et rendu possible ce livre – tout particulièrement Juliana
Zevallos Tazza sans qui le colloque à Lima n’aurait pas pu
voir le jour, tous les chercheurs et doctorants qui ont
participé à la réalisation du colloque et des journées d’étude,
François Soulages, Imad Saleh et Gilles Rouet. Nous
remercions Sandrine Le Corre pour son travail de mise en
page et de corrections. Nous remercions très
chaleureusement les artistes qui ont accepté la reproduction
gracieuse de leurs œuvres.

Éric Bonnet





Michel Costantini (dir.), Sémiotique des frontières, art & littérature, Paris,
L’Harmattan, Collection Eidos, série E.I.D.O.S., 2014, 160 p.
Kenji Kitayama, L'art, excès & frontières, Paris, L’Harmattan, collection
Eidos, Série RETINA, 2014, 165 p.
Katia Légeret, Rodin et la danse de Çiva, Saint-Denis, PUV, 2014, 224 p.
Pascal Martin & François Soulages (dir.), Les frontières du flou, Paris,
L’Harmattan, collection Eidos, Série RETINA, 2013, 230 p.
Christine Buci-Glucksmann, Jacques Morizot & François Soulages (dir.),
Les frontières esthétiques de l’art, Paris, L’Harmattan, collection arts 8, 1999,
204 p.
8










Premier moment

L’œuvre d’art, seuils et limites















































Chapitre 1

L’inconscient des frontières


Sur le champ de bataille de l’absurde…
5Sebastian Rotella


Murs

6 En 1989, le Mur de Berlin est tombé et l’on crut
qu’il n’y aurait plus jamais de murs.
Qui « on » ? Ceux qui croyaient en Saint Augustin,
Hegel ou Marx, en une philosophie de l’histoire, au sens et
au sens, à la direction et à la signification, au progrès et à
l’avenir meilleur, voire radieux. Ceux qui, naïvement,
croyaient au « Plus jamais » !
Ceux qui avaient oublié Shakespeare et le tragique
non seulement existentiel et personnel, mais aussi
historique et politique. Ceux qui étaient dans le déni du
drame – au sens aussi où Henri de Lubac y réfléchissait
après la Seconde Guerre mondiale.

5 Sebastian Rotella, Triple Crossing, trad. Anne Guitton, Paris, Liana Levi,
2012, p. 53.
6 Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Du Printemps de Prague à la Chute
du Mur de Berlin. Photographie & politique. Photographie & corps politiques, 4,
Slovaquie, Paris, Klincksieck, 2009. Les frontières sont souvent vécues sous le mode de
la croyance.
7 Et les murs se sont multipliés . Partout. Entre deux
pays et à l’intérieur d’un même pays, entre les quartiers ou
régions riches et pauvres : nouvelles frontières,
juridiquement illégitimes ; frontières de classes ; frontières
de « races » ; frontières d’argent. Ah ! le fameux mur de
l’argent, le plafond de verre ! Ils permettent aux héritiers
d’hériter en se croyant illusoirement pleinement légitimes,
les meilleurs, ceux qui doivent défendre leur héritage acquis
par le hasard de la naissance. Les murs défendent les
héritiers puissants. Les frontières souvent aussi.
Est-ce la nature des frontières ? Mais les frontières
8ont-elles une nature ou bien des usages ? Parions pour
l’optimisme – fondé, par exemple, sur l’usage des frontières
France/Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale : il y
a des usages différents possibles des frontières, de très bons
comme de très mauvais ; relire alors L’obsession des frontières
(2009) du géographe Michel Foucher et Eloge des frontières
(2010) du philosophe Régis Debray.
En attendant, les faits sont là, rendus par les arts et
par les informations. Des murs sont construits par les
possédants pour défendre les possédants. Contre les
possédés. Relire Dostoïevski.
Les arts nous éclairent : exemple, le roman Triple
9Crossing . Le mur construit entre les Etats-Unis d’Amérique
et le Mexique : pas d’un côté les bons et de l’autre les
méchants - il y a des gangs mafieux des deux côtés de la
Ligne avec grilles et projecteurs ; les unes sont là pour
empêcher le franchissement de la frontière, les autres pour

7 Hélène Yèche, « Le paradigme du Mur dans le monde contemporain :
évolution et perspectives 1989-2009 », Cahiers du MIMMOC – Mémoire(s),
Identité(s), Marginalité(s) dans le Monde Occidental Contemporain – Numéro 5 /
Les Cahiers / Avant-propos, 2010.
8 Cf. Gilles Rouet, Identités & frontières : passages & interdits, in François
Soulages (dir.), Géoartisitique & Géopolitique. Frontières 1, Ch. 2, Paris,
L’Harmattan, coll. Local & global, 2012.
9 Op. cit.
12
contrôler, surveiller et punir les Mexicains fugitifs et les
AQM, acronyme utilisé par les agents de la patrouille
frontalière pour désigner les « autres que mexicains », les
« A », les autres, ces choses à contrôler et éliminer. Monde
des A, monde contemporain. La question de la nomination
est importante, elle pose le problème de l’humanité : le mur
supprime cette dernière – rien que ça - et la valeur absolue
d’autrui qui devient chose, animal répugnant, signifiant du
dégoût : « Il n’en était plus à sa première arrestation, mais
Pescatore ne parvenait toujours pas à appeler les
10clandestins des rats » . Autrui n’est plus alors qu’un
signifiant à éliminer, ce qui est encore pire que quand on
lutte contre des animaux nuisibles sans se poser déjà le
problème de la morale et de l’impératif catégorique
kantien – considérer autrui comme une fin et non
simplement comme un moyen. Pourquoi les hommes en
sont-ils arrivés à cet usage autiste de la frontière ? Outre les
intérêts matériels et symboliques de certains, outre la
difficulté de vivre les flux de population et leurs
conséquences déstabilisantes, peut-être à cause de la grande
difficulté de penser et de pratiquer l’interhumanité.
Les informations nous effraient : exemple,
Palestine et Israël, le mur construit par ce dernier pays
contre le premier ; des artistes qui réagissent : Sigalit
11Landau avec Barbed Hula , Alexis Cordesse avec Border
12 13Lines , Banksy et ses peintures murales … Et que dire du
projet Sablier qui devrait être terminé en octobre 2012 ? Sur
230 km, entre Israël et l’Egypte, dans le désert du Néguev, à
côté d’une route militaire, « une barrière de cinq mètres de

10 Ibidem, p. 195.
11 Cf. « Le corps à l’épreuve des frontières : Barbed Hula de Sigalit
Landau », Sandrine Le Corre, in François Soulages, Géoartistique &
Géopolitiques. Frontières 1, op.cit., ch. 11.
12 Cf. « Le numérique au service d’une méta-réalité : Border Lines d’Alexis
Cordesse », Zoé Forget, in François Soulages, Géoartistique &
Géopolitiques. Frontières 1, op.cit., ch. 12.
13 Cf. « Le mur médiatique israélo-palestinien », Gary Burgi, in François
Soulages, Géoartistique & Géopolitiques. Frontières 1, op. cit., ch. 13.
13
haut composée de barres métalliques enrobées de « barbelés
de rasoir » fait penser à un monstre froid », écrit Laurent
14Zecchini : l’Etat, le plus froid des monstres froids, écrivait
Nietzsche dans le Zarathoustra… « C’est la « mère » de tous
les murs dont Israël veut s’entourer pour se protéger,
s’isoler de facto de ses voisins, parer les attaques terroristes et
15bloquer le flot des immigrants illégaux. »



Gérard Rouergue, D’abord, in Série Territoires clôturés, 2012

Le responsable de la barrière en construction, le
général Eran Ophir, affirme : « Personne ne pourra la
couper, et des caméras permettront de surveiller tout le
parcours : en cas d’alerte, en quelques minutes, des soldats
seront sur place. » Toujours la même chose : contrôler,
surveiller et punir... Mais, le 4 avril 2012, attaque de
roquette ; le ministre de la défense, Ehoud Barak,
reconnaît : « Nous construisons une clôture. Celle-ci
n’arrêtera pas les roquettes, mais nous trouverons une

14 Le Monde, 8-9/04/12, p. 8.
15 Idem.
14
16solution pour les roquettes. » Est-ce ainsi que les hommes
pourront vivre en paix ? D’un côté comme de l’autre. Mais
qui veut la paix ? Quelle paix ?
Et l’on pourrait multiplier les exemples : des
frontières et des artistes qui s’interrogent par leurs
17créations . Car pourquoi ? Pourquoi cela dysfonctionne-t-il
si souvent et si fortement entre les pays, les frontières
tendues étant le symptôme ?



Gérard Rouergue, Ensuite, in Série Territoires clôturés, 2012


Inter

Les frontières semblent définir un espace :
exemple, les frontières de la France délimitent ce pays. En
fait, elles définissent plusieurs espaces : celui de la France,
celui de la Belgique, celui du Luxembourg, celui de

16 Idem.
17 Cf. François Soulages, Géoartistique & Géopolitiques. Frontières 1, op.
cit., ch. 8-10 et 14-17.
15
l’Allemagne, celui de la Suisse, celui de l’Italie, celui de
l’Espagne, celui du Brésil avec la Guyane, etc. En définitive,
elles définissent des interespaces entre France et Belgique,
France et Luxembourg, etc. Et avec ce concept
d’interespace, le plus important est non pas « espace », mais
« inter » : la frontière est le fruit d’une intelligence - au sens
d’« intellegere », « inter legere », « recueillir ensemble », « com-
prendre » -, c’est-à-dire d’une instance qui consiste à
« mettre des liens entre » des choses, des êtres ou des
concepts. Or l’intelligence est le propre de l’humanité. Les
frontières sont donc humaines, toujours humaines,
spécifiques à l’humanité.
En effet, certes, les animaux ont des territoires
qu’ils limitent – parfois en urinant : c’est leur domaine. Mais
les hommes ne fonctionnent pas comme cela : certains ont
un territoire précis, d’autres pas, certains l’ont en
collectivité, d’autres individuellement ; il n’y a pas de règle,
juste la possibilité d’un règlement. Et du territoire quasi-
animal à la frontière, il y a un saut qualitatif : les frontières
ne sont pas individuelles, elles relèvent d’un choix ou d’une
nécessité collective ; c’est un groupe, un pays qui a des
frontières. Et ces frontières sont humaines, car, si elles
peuvent relever d’un rapport de forces – après une guerre,
par exemple, et Héraclite de rappeler que « la guerre est
universelle ; (…) engendrées, toutes choses le sont par la
18joute » -, elles sont aussi le fruit d’une médiation, d’un
compromis – voire d’une compromission -, d’un dialogue,
bref d’une interhumanité. L’interespace que pose et impose
la frontière est interhumain – humain pris dans son
acception la plus haute, mais aussi pris en tant que résultant
d’une cohabitation de plusieurs hommes ; et Aristote de
rappeler qu’« hors de la cité, l’homme est une bête ou un
dieu » : pas de frontière chez les animaux ni les dieux. C’est
parce qu’il y a organisation politique qu’il y a frontière, c’est
parce que « l’homme est naturellement un animal politique

18 Héraclite, Fragments, n° 128, trad. M. Conche, Paris, PUF, 1986, p. 347.
16
19[zoon politikon], destiné à vivre en société » qu’il y a
frontière. L’ « inter » peut donc être source soit de violence
et de guerre, soit de bonne intelligence - la frontière est
alors langage et communication.
Et pourtant, nous l’avons vu, la frontière peut aussi
être absurde et barbare, ce qui refuse le langage ; mais c’est
encore une barbarie humaine. Car « humain » ne veut pas
dire « bon, juste et vrai » : il n’y pas de barbarie chez les
animaux, les végétaux ou les minéraux ; peut-on d’ailleurs
dire qu’il y a, dans ces règnes, de la violence ? Non, car il
n’y a ni liberté, ni choix, ni valeur. Si l’on peut parler de
barbarie chez les hommes, c’est parce qu’il y a possibilité de
faire autrement et valeur pour évaluer ces actions autres. La
barbarie d’une frontière est encore humaine, trop
humaine…
Trop humaine, car quelle naïveté de vouloir
l’emporter sur les autres pour toujours – corrélat du « Plus
jamais » -, de vouloir, à tout prix, faire un empire, de vouloir,
à tout prix, se défendre uniquement par la force ! Avec le
temps, ce naïf perd ; son narcissisme, en dernier analyse
infantile, est la cause de sa perte. Une frontière défendue, à
tout prix, par un pays est une frontière qui, un jour, sera
vaincue. Si elle ne générait pas tant de morts, la barbarie
serait comique, car elle est mécanique au lieu d’être souple
et adaptée ; en effet, Bergson aimait à écrire dans Le Rire
que ce qui est comique, c’est du mécanique plaqué sur du
vivant. Pour être recevable sans éclats de rire ou de
bombes, la frontière doit être vivante comme la peau. Cette
dernière est la frontière de notre corps face au monde
extérieur ; elle nous protège ; mais elle est aussi le lieu d’un
échange ; si elle était totalement fermée, murée, bétonnée,
nous ne tarderions pas à mourir, étouffés ; une frontière
doit être une respiration et une porte vers les autres
groupes, pays, nations.
La frontière doit plutôt être le fruit d’une
négociation, parfois, souvent, entre vainqueur et vaincu,

19 Aristote, Politique, trad. Thurot, Paris, PUF, 1950, p. 6.
17
grâce à un tiers – et ce tiers est capital, comme dans tout
rapport humain tendu ; si les accords après la première
guerre mondiale avaient été mieux négociés, Hitler n’aurait
pas trouvé le terreau qui lui permit de pousser. Sans cette
négociation raisonnable, la guerre pour une frontière se
répétera, au point que l’on peut se demander si certains
pays ne sont pas intrinsèquement, pour un temps,
dépendants de et aliénés par une culture de guerre, la guerre
n’étant plus alors un moyen, mais une fin en soi – anti-
Kant.



Gérard Rouergue, Enfin, in Série Territoires clôturés, 2012

Alors, les frontières qui en résultent sont des
réalités archaïques qui jouent sur des violences qui donnent
peu de place à la parole, à l’échange, à la cohabitation, à la
coexistence (pacifique), à l’articulation des particularités et
des différences, à la négociation, au commerce, à
l’interhumanité positive. Hobbes aurait pu dire qu’alors,
homo homini lupus, l’homme est un loup pour l’homme. Mais,
en fait, quel optimisme ! En effet, dans ce cas, les hommes
18
sont pires que des loups pour les autres hommes. Les
20frontières sont alors négatives et « absurdes » , car trop
humaines négativement et archaïquement.
N’oublions pas que Socrate fut condamné à boire
la cigüe : « Je préfère de beaucoup mourir après m’être
défendu comme cela, que de vivre en m’étant défendu de
21l’autre manière. » Les frontières archaïques « défendent de
l’autre manière » ; et, c’est vrai qu’il y a peu de frontières
socratiques ; nous ne sommes qu’à l’aube de
l’interhumanité, éclairée par quelques éclats et lumières –
Socrate, Kant et le cosmopolitisme ; le problème est
qu’avec les groupes humains, après l’aube, il peut y avoir la
nuit noire généralisée et globale ! Les frontières sont donc
face à un éventail qui va de la barbarie à l’articulation ; le
langage humain se caractérise justement par la double
articulation.


Temps

Articulation des pays, des peuples et des espaces ?
Mais quels espaces ? Le problème est que, souvent, non
seulement le même espace est revendiqué par plusieurs
pays, mais chaque pays a des raisons légitimes de le
revendiquer ; par exemple, tel espace pourrait être
revendiqué – et l’est, parfois, par des « extrémistes » - à la
fois par la Hongrie, la Pologne ou la Slovaquie, etc. Et
chaque pays se réfère légitimement au passé, à l’histoire et
au temps. C’est que le problème des frontières – parfois
extrêmement douloureux – n’est pas tant un problème
d’espace, mais un problème de temps ; c’est parce que
l’espace est temporel qu’il a un rapport obligé au passé –
voire au futur. « Au passé » ? Non « aux passés », à tous ces

20 Sebastian Rotella, Triple Crossing, trad. Anne Guitton, Paris, Liana Levi,
2012, p. 53.
21 Platon, Apologie de Socrate, 38 e, trad. L. Robin, Paris, Gallimard, La
Pléiade, 1963.
19
passés qui ne sont pas passés et qui restent présents dans le
présent, pires qu’un refoulé qui ferait retour et qui
engendrerait la non-résolution définitive du problème, et
donc la répétition ; or « la répétition, c’est la mort », a bien
montré Freud. C’est pourquoi des frontières alimentent, au
lieu de résorber, des cultures de la mort et de la guerre ;
Thanatos est un vainqueur facile, d’autant plus que, du
passé, chacun n’a pas le même vécu, la même mémoire, le
même imaginaire.
Il faut donc non tant se polariser sur la question de
l’espace, que se confronter au problème des temps :
l’espace peut se découper comme un gâteau ; la pluralité des
temps différemment vécus, elle, fait problème. Or un
problème n’a pas une solution, à la différence d’une
question : il doit être travaillé, comme on travaille une pâte
pour faire un pain ; mais veut-on vraiment manger
(ensemble) ce pain ? Veut-on remplacer la guerre, par
l’échange, le commerce et la circulation ?
Il faut donc prendre en compte la pluralité
temporelle pour lui donner un sens ouvert et nouveau, au
lieu de vouloir répéter un passé qui sera forcément différent
du passé de l’autre pays. Il faut négocier, certes avec les
autre pays, mais surtout avec le sien ; il faut faire avec, mais
prendre en compte de façon intelligente ce avec. Car nous
appartenons à des temps différents et nous devons le
reconnaître, sans que, automatiquement, cette appartenance
engendre une volonté de possession exclusive ; tels des
enfants ayant la même mère doivent la partager, les pays
doivent partager d’une manière ou d’une autre des temps
différents et des espaces identiques. Et cela pourrait être
positif ; il est plus facile, au moment d’une certaine
maturité, à un enfant ayant des frères et sœurs de ne pas
vouloir posséder exclusivement sa mère – outre que le père
peut être là pour montrer la nécessaire séparation -, qu’à un
enfant unique de ne pas être tenté par cette tendance à
posséder névrotiquement la mère. « C’est la « mère » de
20
22tous les murs dont Israël veut s’entourer » , écrivait
Zecchini : on ne doit pas vouloir tracer une frontière
comme on défendrait le corps de la mère afin de l’avoir
pour soi tout seul ; il faut pour soi-même, être capable de
couper le cordon ombilical qui nous relie au passé, non pas
pour, du passé, faire table rase, mais pour avoir un rapport
moins œdipien au passé, pour avoir un passé, mieux des
passés et non être ce passé : pour vivre autrement son
rapport à la mère patrie ; sinon, on risque d’être vite dans le
« Toutes des putes, sauf ma mère ! » et, en conséquence, de
traiter les autres patries comme des moins que rien ;
d’ailleurs pourquoi une prostituée serait-elle moins que rien
et non plus que tout ?
Le problème des frontières touche à notre
inconscient le plus profond, - plus complexe encore – à
l’inconscient de notre patrie ; c’est pourquoi il relève au
mieux de la psychanalyse, au pire de la pathologie. Il pose le
problème non seulement de l’identité, mais de
l’identification, plus fort encore, de la volonté vitale
d’identification : d’où la violence barbare qu’il peut
engendrer : la question des frontières France/Allemagne a
produit au moins trois guerres en 70 ans et des dizaines de
millions de morts ! C’est pourquoi les nouveaux rapports
cordiaux de frontières entre ces deux pays sont source
d’espoir, car, depuis 70 ans environ, c’est la paix, et les
ponts et les routes traversent cette frontière. Les hommes
politiques et les peuples des deux côtés ont su prendre
langue, écouter l’autre dans son altérité, parler la langue de
l’autre, accepter de ne pas tout comprendre et, toutefois,
continuer à dialoguer, et non rester fixés névrotiquement à
un moment du passé.
Car c’est là le problème : faire comme si ce passé
était pleinement présent. Problème car ce passé n’est rien
pour l’autre qui a, comme référence un autre passé ; pire,
les deux pays ont, l’un et l’autre, plusieurs passés souvent
paranoïaquement interprétés. Problème car le passé n’est

22 Le Monde, 8-9/04/12, p. 8.
21
pas le présent et que s’installer dedans comme dans une
forteresse imprenable, c’est s’interdire toute
communication, c’est refuser l’intelligence, c’est se
condamner à ne vivre qu’au niveau de l’inconscient, car
l’inconscient ignore le temps, tout comme il ignore la
contradiction, bref il ignore l’altérité et la réalité du présent
qui m’offre – certes problématiquement, mais pourquoi
faudrait-il que les choses humaines et collectives ne soient
pas habitées par des contradictions ? – la coprésence de
l’autre et de moi, donc l’autre dans sa différence :
communiquer avec l’autre (pays), ce n’est pas être
angéliquement dans la transparence avec lui, c’est travailler
avec lui les obstacles. Problème, car on n’est pas un passé,
mais on a des passés qui ne sont pas présents ; ce qui n’est
pas simple, car accepter un passé comme passé, c’est
accepter sa perte irrémédiable, c’est apprendre à le vivre
comme passé, sans illusion. Les groupes, comme les
individus, peinent souvent à accepter la mort, leur mort,
d’où cette hypersensibilité quant à ce qui les met au contact
des autres vivants, à savoir les frontières ; le contact est
vécu comme péril, péril de mort. Et c’est vrai que vivre,
c’est accepter d’être confronté à la mort ; une mécanique ne
risque pas la mort, car elle ne vit pas ; ce qui explique le
fonctionnement mécanique de certaines frontières.
Mécanique plaquée sur du vivant grâce à des caméras
automatiques, des programmes informatiques qui gèrent
automatiquement la situation périlleuse et déclenchent
auto-matiquement des représailles meurtrières, drones
télécommandés à des milliers de kilomètres parfois ; on est
loin des problèmes de conscience de Pescatore dans Triple
Crossing et de la philosophie du visage de Levinas - voir le
visage d’autrui m’interdirait de le tuer. Les frontières
mécaniques actuelles ont fait disparaître les visages et
l’humanité des hommes : « empire des chiffres et de
23l’image » .

23 Régis Debray, Eloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p. 74.
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