Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 18,99 €

Lecture en ligne

Publications similaires

La musique : art de l’aurore
À l’écoute des villes d’ombre du théâtre de sens Marie-Pierre Lassus
Ce livre est le fruit d’une réfl exion sur l’expérience de la ville comme matériau
artistique, menée entre 2008 et 2010 par le Théâtre des Sens de Barcelone
(El teatro de los sentidos, dir. Enrique Vargas). Explorées librement à partir des
légendes et des mythes qui les fondent, Lille, Naples, Barcelone, Copenhague et
Palerme ont pris la forme de parcours sensoriels aménagés par ses habitants (= les
acteurs) pour un public de « voyageurs » appelés à les traverser dans l’obscurité La musique : art de l’aurore
afi n de se retrouver soi-même, et en compagnie d’inconnus qui deviennent, dans
cette situation, des proches. À l’écoute de sa propre ville d’ombre et des questions
que lui renvoie son milieu, chacun est amené à développer un don de silence et une
imagination sonore qui laissent place à l’accueil de l’altérité. À l’écoute des villes d’ombre Inspirées par le livre d’Italo Calvino Les Villes invisibles, ces créations nous
rappellent que ce sont les gens qui font la ville, tissée par les fi ls invisibles des du théâtre de sensrelations humaines qui sont au fondement du politique selon H. Arendt. En cela,
elles sont fi dèles à l’esprit du théâtre des sens qui entend créer dans l’obscurité une
expérience sensorielle destinée à un public actif dont l’interaction entre chacun de
ses membres est nécessaire à l’édifi cation de l’œuvre. Car l’on entend autrement
lorsqu’on ferme les yeux, le corps tout entier engagé dans la relation attentive avec
un milieu où l’on a lieu d’être.
Dans une tradition philosophique occidentale qui a toujours privilégié la vue
et le langage en tant que synonymes de la pensée, cette compagnie fait découvrir
un nouveau rapport au monde, induit par l’écoute active, celle-là même qui est
sollicitée en musique, art de l’aurore selon Nietzsche.
En considérant l’expérience poétique comme une attitude existentielle dans un
monde aujourd’hui de plus en plus virtuel, le théâtre des sens montre un chemin
possible vers de nouvelles modulations d’existence : cette compagnie réaffi rme
l’importance pour l’humain de l’expérience du sentir(e) (dont l’un des sens est
écouter, entendre, en espagnol comme en italien) indissociable de la pensée et du
vivre ensemble dans nos sociétés contemporaines où nous avons la responsabilité
de prendre des décisions vitales et d’entretenir les liens qui sont des biens.
Marie-Pierre Lassus est maître de conférences HDR à l’Université de Lille 3,
membre du laboratoire CECILLE (axe : Pratiques artistiques, inclusion
sociale, développement humain). Auteur de l’ouvrage Bachelard musicien.
Une philosophie des silences et des timbres (P.U.S., 2010), elle enseigne dans le
posgrado « Langages sensoriels, poétique des sens, poétique du jeu » dirigé par
Enrique Vargas, à la Fundació Universitat de Girona.
ISBN : 978-2-343-04570-2
Musiques et Champ social25,50 €
La musique : art de l’aurore
Marie-Pierre LASSUS
À l’écoute des villes d’ombre du théâtre de sens










La musique : art de l’aurore
À l’écoute des villes d’ombre du théâtre de sens

Musiques et Champ Social
dirigée par Anne-Marie Green

Les transformations technologiques depuis cinquante ans ont
bouleversé la place de la musique dans la vie quotidienne. Celle-ci est
actuellement omniprésente tant dans l'espace que dans les temps
sociaux, et ses implications sociales ou culturelles sont si fortes qu'elles
exigent d'être observées et analysées. Cette série se propose de
permettre aux lecteurs de comprendre les faits musicaux en tant que
symptômes de la société.

Déjà parus

Nicolas CANOVA, La musique au cœur de l’analyse
géographique, 2014.
Michelle BOURHIS, La vie musicale à Nantes pendant la
seconde guerre mondiale, 2014.
Eva VILLAR, Le voyage salsa. Une danse de société par et pour
la pluralité, 2012.
Guy DUBOIS, Les chansons de cow-boys. Etude
sociohistorique, 1840-1910, 2012.
Michelle BOURHIS, La musique de chambre à Nantes entre les
deux guerres, 2011.
Cristina BĂRBULESCU, Les opéras européens aujourd’hui :
comment promouvoir un spectacle ?, 2011.
E. BOUTOUYRIE, La musique techno. Une approche
sociogéographique, 2010.
Jacob ETIENNE, Les Bals populaires des Antillais en région
parisienne, 2010.
Antoine PÉTARD, L'improvisation musicale. Enjeux et
contrainte sociale, 2010.
Gérard REGNIER, Jazz et société sous l’Occupation, 2009.
Stéphanie MOLINERO, Les publics du rap, 2009.
Alfred WILLENER, Le désir d’improvisation musicale, 2008.
Vincent SERMET, Les musiques Soul et Funk, 2008.
Aude LOCATELLI et Frédérique MONTANDON, Réflexions
sur la socialité de la musique, 2007.
Gaston M’BEMBA-NDOUMBA, La femme, la ville et l’argent
dans la musique congolaise, 2007.
Marie-Pierre Lassus










La musique : art de l’aurore






À l’écoute des villes d’ombre du théâtre de sens





















































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04570-2
EAN : 9782343045702



Sommaire
PRÉAMBULE ................................................................. 15
LIMINAIRES .................................................................. 29
Le Théâtre des Sens ..................................................................................... 29
Sens ..................................................................................................................... 31
Sum-bolon ........................................................................................................ 34
Nuit ............................................................ 37
Lueurs et limbes ............................................................................................ 42
Philosophie carnavalesque des Villes .................................................. 46
L’ÂME DE LA VILLE ........................................................ 53
DES VILLES SAVOUREUSES AUX VILLES INVISIBLES ............... 55
Du jardin à la ville ......................................................................................... 55
La musique de la ville .................................................................................. 62
La ville : un phénomène ............................................................................. 64
L’expérience poétique de la ville ........................................................... 68
Rythmes ............................................................................................................ 72
Les Villes invisibles d’Italo Calvino .........................74
VOYAGE ET TISSAGE ........................................................................... 79
La ville et l’ombre ......................................................................................... 79
De la cité-puzzle à la ville-cosmos ......................................................... 86
Anankè, l’architecte mythique ................................................................ 90
En chantant, tisser ............................................. 92
Archè et métis................................................................................................. 97
Parole et tissage ......................................................................................... 102
Jour et nuit : chaîne et trame ................................................................ 105
La vie, un art du tissage ........................................................................... 107
LA VILLE DE L’ÂME ...................................................... 111
I - CHAOS .............................................................................................. 113
Géographie imaginaire ............................................................................ 113
Porte ................................................................................................................ 116
Escalier ........................................................................................................... 117

7II - DÉVOILEMENT ............................................................................ 119
Odeurs............................................................................................................. 119
Labyrinthe ..................................................................................................... 122
III - DAÏMÔNS ET MOIRES .............................................................. 127
Daïmôn ........................................................................................................... 129
Anankè .................................................... 129
Tyché ............................................................................................................... 132
Eros .................................................................................................................. 133
Elpis 135
IV - LE VOYAGEUR ............................................................................. 137
Homo Viator ................................................................................................. 137
Le navire et la navette ............................................................................. 139
V - LE PESEUR ..................................................................................... 143
Le maître de la légèreté ........................................................................... 143
Rêve de vol .................................................................................................... 144
VI - L’ÉQUILIBRISTE ......................................................................... 147
Homo Rectus ............................................. 147
Vivre verticalement .................................................................................. 149
VII - FANTASMAGORIE .................................................................... 151
Du masque au rêve .............................................151
Du semblable au prochain ..................................................................... 157
VIII – RUMEUR et CONTES .............................................................. 161
Polyphonie et contrepoint ..................................................................... 161
L’« espace narratif » des contes ........................................................... 166
IX - CARNAVAL ................................................................................... 171
Le char de l’enfer ........................................................................................ 171
Aura ................................................................................................................. 172
X – FÊTE ............................................................................................... 177
L'ambiguïté de la fête ............................................................................... 177
De l’excédence ............................................................................................. 180

8 XII - TISSERANDS ET FILEUSES ..................................................... 183
Aurore ............................................................................................................. 183
Le jeu de la bobine .................................................................................... 187
XII – INSTANTS POÉTIQUES........................................................... 191
Lille (février 2008) 191
Naples (juin 2008)..................................................................................... 194
Barcelone (juillet 2009) .......................................................................... 197
Copenhague (septembre 2009) ........................................................... 200
Palerme (janvier-février 2010) ........................................................... 201
SENS ET NAISSANCE ................................................... 203
DU POÉTIQUE AU POLITIQUE ....................................................... 205
Natalité ........................................................................................................... 205
Sept sens ou un seul ? .............................................................................. 214
Un sentir non sensible ..................................... 220
Ville et fil(s) .................................................................................................. 223
La responsabilité de l’artiste ................................................................ 226
POSTFACE .................................................................. 229
BIBLIOGRAPHIE .......................................................... 233
9À Enrique Vargas Yo quiero ser uno y yo soy la mitad,
1la parte que falta me hace caminar
1 « Je veux être un et ne suis que la moitié de moi-même / La part qui manque
me fait cheminer. » (Enrique Vargas) PRÉAMBULE
Dans la ville de Naples, on dit que le grand château
Castelnuovo est construit sur un œuf. Si cet œuf se
casse, le château s’écroulera et avec lui toute la ville.
Je me demande comment quelque chose d’aussi
lourd peut-il se maintenir sur une chose aussi
2fragile ? …Qu’est-ce qui, finalement, me soutient ?
Ce livre est le fruit d’un travail réalisé en collaboration avec le
3 4théâtre des sens (dirigé par Enrique Vargas ) sur le thème de la
ville comme matériau artistique. Explorée librement, à partir
des légendes et traditions qui la fondent, la ville a pris la forme
5 6 7d’un parcours sensoriel à Lille , puis à Naples , Barcelone ,
8 9Copenhague et Palerme .
2 “En la ciudad de Nápoles, se dice que el gran castillo Castelnuovo está
construido sobre un huevo y que si este huevo se rompe, el castillo irá al
suelo y con él toda la ciudad; y me pregunto: ¿Cómo algo tan pesado puede
sostenerse sobre algo tan frágil ? ¿Qué es lo que finalmente me sostiene a mi?
E. Vargas à propos de la ville de Naples.
3 On désignera désormais par ces deux lettres le Théâtre des Sens ou Teatro
de los Sentidos.
4 Né à Manizales (Colombie) en 1940, Enrique Vargas a fait ses études à
Bogota (à l’Ecole Nationale d’Art Dramatique), puis à Michigan (USA), entre
1960-1965, où il complète sa formation en anthropologie théâtrale.
Responsable des projets de La Mamma et du Gut Theater à New York de
1966 à 1972, il a mené jusqu’en 1974 une recherche sur la poétique de l’objet
au théâtre central de Prague, puis, à partir de 1974, sur la relation entre
théâtre, rituels et mythes chez les indigènes de la région amazonienne de
Colombie. À la même époque, il fonde un laboratoire de recherche sur
l’Image sensorielle. Depuis 1994, Enrique Vargas travaille en Europe, d’abord
à Madrid puis à Barcelone où il est installé aujourd’hui avec sa compagnie, El
teatro de los Sentidos, au Polvorín.
5 2007 (14 février) La ville et l’ombre. Performance réalisée à la
MaisonFolie de Moulins par les étudiants du master « Dialogue des arts » et les
acteurs du Théâtre des Sens sous la dir. d’Enrique Vargas, dans le cadre de la
15 Aménagé par les habitants d’un théâtre invisible, sans acteurs
ni spectateurs, ce parcours fait faire l’expérience d’une
5traversée (experire, traverser) dans l’obscurité à des voyageurs
amenés à vivre « en amitié avec l’espace » pour pouvoir
accomplir un voyage intérieur fondé sur le non-savoir, un
concept cher à la poétique de G. Bachelard dont E. Vargas a
repris les principes fondateurs.
6Par cet « acte difficile de dépassement de la connaissance » , le
TS s’emploie à créer en eux les conditions d’une attitude ou
d’une vie poétique car « en poésie, le non-savoir est une
7condition première » . Ainsi embarqué dans un voyage
imaginaire à l’arrière-pays de son être et progressivement animé
d’une vitalité nouvelle, chacun réalise que « la vue n’a aucune
8part aux images…la vue est déduite du mouvement » . Sur cet
axiome bachelardien repose le TS, un théâtre de la nuit qui non
seulement nous permet de mieux voir et entendre mais aussi
9« ultra-voir et ultra-entendre », jusqu’à « s’entendre voir » ,
10 1cette « sur-écoute » étant liée à l’acte de fermer les yeux . Ce

journée d’étude L’ombre créatrice, à la Maison de la Recherche de
l’Université Charles de Gaulle Lille 3.
1 Cosa deve fare Napoli per rimanere in equilibrio sopra un uovo, Naples,
Sala del Lazzaretto, juin 2008.
2 Filatura,(Barcelone, Fabra i coats, juillet 2009.
3 City-puzzle, Copenhague Osterbro, Théâtre Republique, août-septembre
2009.
4Abitare Palermo, Palerme, Palazzio Riso, Museo d’arte contemporaneo
février 2010.
5 Le Théâtre des Sens préfère le terme de « voyageurs » à celui, impersonnel,
de « public », et désigne par le mot habitants ses acteurs afin de mettre en
évidence leur fonction principale qui est d’habiter l’espace (et de le faire
habiter) poétiquement.
6 « Le non-savoir n’est pas une ignorance mais un acte difficile de
dépassement de la connaissance » G. Bachelard, La poétique de l’espace,
Paris, PUF, 1957 p. 15.
7 « En poésie, le non-savoir est une condition première » G. Bachelard, in
ibid.
8 G. Bachelard, L’air et les songes, Paris, José Corti, 1943, p 112
9 G. Bachelard, La poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957, p 167.
10 G. Bachelard, op. cit., p 164.
16 Ce qui importe avant tout dans cette expérience c’est la qualité
du silence obtenu, un silence attentif qui, selon Bachelard,
travaille l’homme, « le temps de l’homme, la parole de
2l’homme, l’être de l’homme » : but suprême de ce voyage sans
but mais qui offre à chacun le moyen de se rencontrer soi-même,
3en fonction d’un passé et d’un milieu qui le fait exister en le
faisant cheminer sans cesse ; car, au TS comme dans la vie, « Il
4n’y a pas de chemin tout tracé : le chemin se fait en marchant » .
À la suite du poète Antonio Machado, Enrique Vargas aime à le
rappeler tout en indiquant que si celui-ci n’a pas de but, il a un
sens : le cheminement dans l’obscurité aidera chacun à le
découvrir par et pour soi-même.
Privé de la vue, le voyageur est amené à pratiquer l’écoute
active qui engage tout son être dans une désappropriation de soi
l’amenant à faire corps avec le monde dont il captera bientôt les
mouvements. Car dans l’expérience du sentir, le sujet n’est pas
séparé d’un objet qu’il perçoit en dehors de lui comme dans la
5perception . Il ne s’agit donc pas d’une expérience esthétique
(en tant que relation d’un sujet à un objet). L’immanence de
l’élan vital propre à l’imagination, le conduit au contraire à ne
1 « Tout rêveur solitaire sait qu’il entend autrement quand il ferme les yeux » ,
Bachelard, op. cit., p 166.
2 G . Bachelard, op. cit. p 167.
3 Le mot est à prendre au sens mésologique du terme, tel que l’a défini
Augustin Berque dans le Vocabulaire de la mésologie : « le milieu suppose le
sujet, qui suppose le milieu. Il y a entre les deux non point l’altérité radicale
que le dualisme postule entre le sujet (le vivant) et l’objet (l’environnement),
mais une élaboration réciproque, laquelle se concrétise progressivement au
cours de l’évolution et de l’histoire. Le milieu n’est pas un donné, mais un
construit ».
4 “Caminante, no hay camino…son tus huellas el camino y nada más…el
camino se hace al andar…Y al volver la vista atrás“ (Toi qui chemines, il
n’existe pas de chemin… Ce sont tes traces, le chemin, et rien de plus…Le
chemin se fait en marchant…Et quand on se retourne pour voir… » ) Antonio
Machado (1875-1939) Proverbios y cantares (XXIX).
5 « Percevoir et imaginer sont aussi antithétiques que présence et absence »,
affirme G. Bachelard qui explique : « Imaginer, c’est s’absenter, c’est
s’élancer vers une vie nouvelle » L’air et les songes, Paris, José Corti, 1943,
p. 10.
17 pas penser pour pouvoir « agir » c’est-à-dire entrer dans le
mouvement du flux ambiant au TS, plein de sons, d’odeurs et
de lueurs diverses. L’essentiel est de perfectionner cette
« activité » intérieure pour pouvoir écouter, dans ce rythme
propre sa musique intérieure.
1Si esthétique il y a, il s’agit d’une « esthétique de l’humain » ,
2d’une esthétique concrète développée à partir d’une relation
immédiate au monde comme en musique.
Écrit sous forme d’un livre-itinéraire, que chacun peut parcourir
à sa guise en fonction des questions qu’il se pose et que lui
3renvoie son milieu , ce livre est une invitation à un voyage
susceptible de mener le lecteur vers une destination vitale, en
accord avec son activité propre.
Telle est l’essence de l’imagination pour G. Bachelard, dont le
principe de dépassement du réel est appliqué au TS où il s’agit
toujours de suggérer et non de montrer. Par ce phénomène,
chacun peut ainsi contribuer à l’édification de sa propre ville
intérieure et de ses quartiers, amenés peu à peu à se répondre et
à communiquer entre eux grâce à la perception de ce rythme
propre et de sa mélodie intérieure. Privé de la vue, le voyageur
peut alors méditer sur un monde qui existe en profondeur par sa
sonorité. S’il sait prêter l’oreille au silence, et à ce flux invisible
qui passe entre les êtres, il entendra l’espace s’ouvrir à la fois en
lui et autour de lui.

1 G. Bachelard, Fragments d’une poétique du feu, PUF, 1988, p. 115 : « Les
connaissances […] elles nous viennent des autres, elles nous viennent des
livres[…]mais les voici profondément nôtres en nous élevant au-dessus de
nous-mêmes » .
2 G. Bachelard, La flamme d’une chandelle, Paris, PUF, 1961, p. 5 : « une
esthétique qui ne serait pas travaillée par des polémiques de philosophes, une
ese qui ne serait pas rationalisée par de faciles idées générales. La
flamme seule peut concrétiser l’être… »
3 Nous utiliserons dans ce livre le terme milieu en son sens mésologique, tel
que défini précédemment par A. Berque.
18 C’est dans le retentissement de cette musique sans sons ou
1musique des sens, qu’il percevra la « sonorité d’être » des
objets et des choses. Mais comment exprimer avec des mots
cette expérience d’expansion de soi, fruit d’un état poétique où
le sujet n’est pas séparé de l’objet ?
L’objectif de ce livre n’est pas tant de décrire ce qui se passe à
l’intérieur de ces Villes, toujours vécues de manière singulière
par chaque voyageur, que d’adresser des signes au lecteur avec
des mots, plantés comme des petites graines pouvant prendre
racine en lui et réveiller sa mémoire sensorielle, à la manière
du théâtre des sens et de la poétique de G. Bachelard.
Il s’agit moins ici d’expliquer que d’éprouver un état poétique
que le TS sait tout particulièrement créer, comme on pourra en
juger à la lecture des écrits des voyageurs, intégrés ici dans le
corps du texte. Car c’est en partant de cette pratique spectatrice,
que ce livre a pris forme, sous l’aspect d’une œuvre collective
qui tente de répondre à la question initiale posée par Enrique
Vargas dans ces Villes : Qu’est-ce qui finalement nous
soutient en ce monde ?
2Si « les dieux ont caché aux humains ce qui les fait vivre » il
est urgent aujourd’hui de réapprendre à sentir la teneur invisible
de ce qui nous soutient en ce monde : car ce sont les gens qui
font la ville (et non les murs) ; ou plutôt ce qu’il y a entre les
gens : les fils invisibles de leurs relations, tissées entre eux et
avec leur milieu. Le TS nous rend sensibles à cette énergie qui
circule et nourrit leurs gestes, attitudes ou manières d’être,
comme le ferait une musique, (d’où l’expression de : « musique
des sens »).
1 G. Bachelard : « C’est bien souvent à l’inverse de la causalité, dans le
retentissement, que nous croyons trouver les vraies mesures de l’être d’une
image poétique. Dans ce retentissement, l’image poétique aura une sonorité
d’être. Le poète parle au seuil de l’être » La poétique de l’espace, op. cit. p 2.
2 Hésiode, Les travaux et les jours, Paris, Arlea coll. poche, 2012, p. 77.
19 Privés de tout lien, chacun peut se sentir menacé, exposé au
vide comme le rappelle le poète D-H Lawrence dans un texte au
1titre évocateur : Nous avons besoin les uns des autres : car pour
se sentir exister, il faut que quelque chose du corps passe dans
les objets et les êtres, et que notre oreille s’accorde avec leur
voix intime; bref, il faut que le monde nous parle, comme le
préconise E. Vargas, à la suite de Bachelard, suggérant que le
langage n’est pas une propriété exclusive des humains mais
appartient aussi aux lieux et au milieu qui nous soutient.
E. Vargas a mis en pratique cette poétique de l’objet et du lieu,
formulée par G. Bachelard dans ses livres : « Que de fois
l’univers m’a répondu…O mes objets ! Comme nous avons
2parlé ! » . Cette poétique lui permet d’établir une écoute de la
réciprocité des échanges, qui est la condition sine qua non pour
que le monde devienne habitable (et pas nécessairement « beau »).
3Chez Bachelard comme au TS, l’écoute se fait en anima : par
ce medium invisible qui unit les humains entre eux et avec le
divin, tout un monde invisible et néanmoins palpable, d’odeurs,
de couleurs et de sons, s’ouvre à nous, au pays même du réel
dont le TS nous fait sentir les nuances infinies.
4Mais « ces temps du monde parlant peuvent-ils renaître ? »
Peut-on encore habiter le monde en poète, comme le préconisait
5Hölderlin et, à sa suite, Heidegger ? La question se pose

1 Titre d’un chapitre du livre de D-H Lawrence Eros et les chiens, Paris,
Christian Bourgois, 1969, p. 292. Ce poète est souvent cité par Bachelard dans
ses livres poétiques sur les éléments (feu, terre, air, eau).
2 G. Bachelard, L’air et les songes, op. cit. p 12.
3 Anima désignait à l’origine à la fois l’air, le souffle et l’âme, comme le
signifie encore le mot atman qui fait du souffle la substance d’un mystère.
4 Bachelard, La poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1960, p 161.
5 Dans son article « Bâtir, Habiter, Penser » paru dans ses Essais et
conférences, Paris, Gallimard, [1954], 1995, Heidegger reprend la formule du
poète Hölderlin : « Dichtericht wohnt der Mensch » (« …poétiquement habite
l’humain sur cette terre… ») extrait d’un poème tardif :
In Lieberbicher Bläue (Edit. de Stuttgart, 2, 1, p. 372. Edit. Hellingrath, VI, p.
24) « En bleu adorable » traduction de André du Bouchet, O.C., La Pléiade,
20


aujourd’hui à nous de façon cruciale, dans un monde
essentiellement « technique » (ou technologique) où la
réitération mécanique des mêmes gestes nous enferme dans un
système de réification généralisée, risquant de briser tout ce qui
est de l’ordre de la relation. Dans ce contexte, réapprendre à
sentir est une nécessité vitale ; mais il ne s’agit pas seulement
de supprimer ainsi la disjonction entre le monde et la sensibilité
ou l’affectivité humaine, induite par la tradition philosophique
occidentale du sujet « moderne » (cartésien) ; ni de réaffirmer le
lien indissociable entre le sentir et le penser, annoncé par
1 2Nietzsche et révélé par le neurologue Antonio Damasio ,
pionnier en ce domaine.
Le TS nous fait éprouver un autre sens du mot sentire qui en
3italien veut dire écouter ; ce qui implique de transcender
l’opposition sujet/objet, en faisant abstraction de la vue,
devenue, dans la tradition philosophique occidentale,
l’équivalent du savoir. Au TS, la non-séparation est facilitée par
l’obscurité qui induit un rapport immédiat au monde : plongé
dans la matrice de ce milieu obscur, le sujet-voyageur ne cesse
d’émerger et de se renouveler, comme l’espace qu’il sent
au4dedans et au-dehors. C’est dans cet au-delà de l’écoute que
réside la musicalité du sensible, commune à tous les arts selon

Paris Gallimard, 1977.En France, Henri Lefebvre prendra le relais de cette
pensée de l’habitat dans La Production de l’espace, Anthropos, 1974, et dans
Contribution à l’esthétique, Anthropos, 2001.
1 Nietzsche, Le Gai savoir, début du § 301 qui commence par ces mots :
« Wir, die Denkend-empfindenden….Nous, êtres pensant-sentant… », texte
établi par Giorgio Colli et Mazzimo Montinari, Paris, Gallimard, 1967.
2 A. Damasio, L'Erreur de Descartes : la raison des émotions, Paris, Odile
Jacob, 1995.
3 En italien le verbe sentire, qui est le terme générique de la sensibilité signifie
aussi écouter. Peter Szendy Ecoute. Une histoire de nos oreilles, précédé de
Ascoltando par Jean-Luc Nancy, Paris, Les Editions de Minuit, 2001,p.1.
Notons qu’en espagnol classique, sentir veut dire aussi « entendre ou
percevoir avec le sens de l’ouïe », Diccionario de Autoridades, Madrid, 1979.
4 « Le poète est celui qui va toujours au-delà de ce qu’il peut faire » F. Pessoa,
in Fragments d’un voyage immobile, Paris, Petite Bibilothèque Rivages, 1990,
p. 55.
21 1Baudelaire pour qui tout poème, musique ou tableau est un être
2(vivant) qu’il faut apprendre à chérir pour en recevoir le
dynamisme et la vitalité novatrice.
De même, pour Enrique Vargas, habiter, n’est autre que se
sentir relié au monde, « en compagnie vécue des objets » et des
êtres familiers auxquels nous devons rendre, d’après Bachelard
3toute « l’amitié attentive qu’ils méritent » . Un sens nouveau
apparaît dans cet instant poétique, « vertical » où, présent au
monde, l’on peut échapper au temps chronologique, (horizontal),
et s’éprouver soi-même au contact de ces « êtres » de poésie
aux sonorités singulières.
Au TS, la vision se substitue à la vue, elle-même indissociable
de l’écoute, une écoute qui fait voir et se mouvoir comme l’a
exprimé le neurologue et psychiatre allemand Erwin Straus
(1891-1975) : « Le sujet qui voit est un être doué de
4mouvement » . Ou le philosophe Emmanuel Levinas pour qui
5« Ecouter est en un sens se retenir de danser » .
C’est ce dynamisme de la réalité que l’on apprend à écouter au
TS, dans chaque élément rencontré sur le parcours sensoriel et
qui nous apparaît à chacun en tant que symbole. Compris
comme ce mouvement de va-et-vient entre le dedans et le
dehors, le symbole transforme l’espace en un milieu où nous
avons « lieu » d’être. Ainsi, la pratique artistique du TS est une

1 cf. le poème « Correspondances » O.C., Paris Gallimard, 1975, vol.1, coll.
La Pléiade, p. 11.
2 Pour cette analyse de la musicalité du sensible, je me permets de renvoyer le
lecteur à mon étude « Des sens au sens dans le poème Correspondances de
Baudelaire», Sillages musicologiques, Hommages à Yves Gérard, Centre de
Recherche et d’Edition du Conservatoire, 1997, 139-147.
3 G. Bachelard, La Flamme d’une chandelle, op. cit. p. 89-91.
4 E.Straus, Du sens des sens. Contribution à l’étude des fondements de la
psychologie. (Vom Sinn der Sinne) traduit par Georges Thines et Jean-Pierre
Legrand, ed. Millon, 1989, p. 616.
5E. Levinas, « La réalité et son ombre », Les Imprévus de l’histoire, Fata
Morgana, 1994, p. 129.
22 « éthique » au sens où l’entend Henri Maldiney et non une
esthétique :
Ethos en grec ne veut pas dire seulement manière d’être mais
séjour. L’art ménage à l’homme un séjour, c’est-à-dire un
espace où nous avons lieu, un temps où nous sommes
présents et à partir desquels, effectuant notre présence à tout,
nous communiquons avec les choses, les êtres et nous-mêmes
1dans un monde, ce qui s’appelle habiter .
Au terme de son voyage, chacun est invité à laisser les traces de son
cheminement (sous la forme de mots ou de dessins, en vertu de
2 3l’adage du poète espagnol) , dans des impressions qui témoignent de
l’état poétique dans lequel le parcours sensoriel l’a plongé. Preuve que
de réelles lueurs peuvent jaillir de ces pratiques quotidiennes qui
forment le socle de l’expérience humaine : marcher, écouter,
sentir…en nous rapprochant d’un réel à la fois personnel et partagé
pour nous faire cheminer dans un au-delà qui n‘a rien de religieux.
Cheminer dans le noir parmi les symboles, les paroles et les
gestes partagés, transforment ces Villes du TS en un espace
poétique susceptible de créer du commun entre voyageurs et
habitants, appelés à former cette « pluralité d’êtres singuliers
4que H. Arendt définissait comme l’essence même du politique .
Cela prend ici la forme d’un con-sentir que décrit en particulier
Aristote, auquel la philosophe a puisé et pour qui cette
coexistence est inscrite en l’homme : « en con-sentant, en sentant
avec, ils éprouvent la douceur du bien en soi » affirme Aristote
qui introduit ainsi le concept de filia dans lequel il perçoit le
premier bien, fondateur de l’existence humaine : « c’est parce
qu’ils souhaitent partager leur vie avec leurs amis, qu’ils
1 H. Maldiney, Regard, parole, espace, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1973, p.
147-148.
2 « Caminante, no hay camino…son tus huellas el camino y nada más…”
« Toi qui chemines, ce sont tes traces, le chemin, et rien de plus […]} »
3 Elles ont été rassemblées ici dans l’étape n°12 : « Instants poétiques ».
4 H. Arendt, Qu’est-ce que la politique ? Texte établi par Ursula Ludz, Seuil,
1995.
23 1mettent en commun avec eux » , ce « sens commun » étant
fondé sur la capacité de sentir ; car si « Celui qui voit sent qu’il
voit ; celui qui entend sent qu’il entend, celui qui marche sent
qu’il marche… », c’est parce qu’il ne vit pas en reclus. Mais il
y a plus : « il y a quelque chose qui sent que nous sommes en
train de les exercer ». Ce quelque chose est un mouvement, que
ce théâtre permet de mettre à l’épreuve en faisant percevoir une
autre manière de sentir, qui abolit toute sensation externe, dans
une expérience intérieure fondamentalement créatrice. Cela
implique d’être doublement réceptif, aux sensations externes et
internes, afin d’accéder à ce sentir non sensible, qui est à
l’origine de toute création véritable comme nous le montrerons
dans ce livre.
L’espace ainsi créé est le fruit d’un effort à la fois personnel et
collectif au service d’un monde commun devenu lieu d’échange
et de partage : « C’est la première fois que je ris et que je pleure
2au théâtre sans rien voir… » , déclare un voyageur lillois.
Tout voyageur des Villes aura maintes fois l’occasion de le
vérifier : « ...La ville, notre ville, nous cache son essence même,
3celle du relationnel… »
Par l’écoute d’un parfum, d’une musique, ou d’une couleur
(ou les trois ensemble), une activité invisible se déploie dans
l’ombre, en nous et hors de nous, augurant de possibles
dialogues entre les gens, confirmant que les humains sont des
êtres sentant-pensants dont les yeux, oreilles, langue,
peau…ont été faits pour sentire. Or, dans nos villes modernes,
nous oublions souvent que nous avons une peau…, un nez, des
oreilles, des yeux, pour écouter : « Au royaume des aveugles, les

1 Aristote, l’Ethique à Nicomaque, livre IX, 1170 a 28-1171 b 35, Paris,
Flammarion, 2008, p. 368.
2 Lille le 13-02-2008.
3 Ibid.
24