La musique au jour le jour

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Que deviennent nos souvenirs de concerts, merveilleux, émouvants, marqués par un artiste éblouissant, par une atmosphère grandiose ou d'une intimité bienfaisante ? Des moments qui peu à peu perdent leurs couleurs, s'effacent, pour ne plus laisser qu'une impression nostalgique avant de se dissiper complètement. Alors que reste-t-il ? Un article de journal, avec ce que le critique du journal Le Monde a touché de plus irrémédiablement personnel dans cette manière de faire de la musique.
Publié le : jeudi 1 janvier 2015
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EAN13 : 9782336366388
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Jacques LonchamptLA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
Bouquets de feurs 1
1961 - 1973
LA MUSIQUE
AU JOUR LE JOUR
Que deviennent nos souvenirs de concerts, merveilleux,
Bouquets de feurs 1émouvants, marqués par un artiste éblouissant, par une
atmosphère grandiose ou d’une intimité bienfaisante ? Des 1961 - 1973
moments qui peu à peu perdent leurs couleurs, s’efacent,
pour ne plus laisser qu’une impression nostalgique avant de se
dissiper complètement.
Alors, que reste-t-il ? Ce qu’il y a de plus humain, de plus
charmant, de plus grandiose parfois, dans l’entourage de cet
événement : un article de journal, élaboré juste après ce concert,
portant encore la trace de tout ce qu’il y a de personnel, dans
l’atmosphère unique de cette séance, avec ce que le critique du
Monde a touché de plus irrémédiablement personnel dans cette
manière de faire de la musique. C’est ce que vous apporte ce
livre.
Jacques Lonchampt a été rédacteur en chef du Journal Musical Français
(19471960), qui tirait à 200 000 exemplaires, puis critique musical du Monde
(1961-1990), chef du service des éditions et directeur général des Éditions du
Cerf (1961-1981).
Illustration de couverture : © Comstock
ISBN : 978-2-343-04318-0 9 782343 043180
28 €
Jacques Lonchampt
LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR














La Musique au jour le jour




Jacques Lonchampt















La Musique au jour le jour
Bouquets de fleurs 1
1961 - 1973



























































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04318-0
EAN : 9782343043180



PREFACE

Que deviennent nos souvenirs de concerts, merveilleux, émouvants,
marqués par un artiste éblouissant, par une atmosphère grandiose ou
d’une intimité bienfaisante ? Des moments qui peu à peu perdent leurs
couleurs, s’effacent, pour ne plus laisser qu’une impression
nostalgique avant de se dissiper complètement.

Alors, que reste-t-il ? Ce qu’il y a de plus humain, de plus
charmant, de plus grandiose parfois, dans l’entourage de cet
événement : un article de journal, élaboré juste après ce concert,
portant encore la trace de tout ce qu’il y a de personnel dans la
musique, dans la salle, dans l’atmosphère unique de cette séance,
avec ce que le critique du Monde a touché de plus irrémédiablement
personnel dans cette manière de faire de la musique.

C’est le principe qui vous est proposé dans ce livre, de vous
retremper dans l’odeur et l’atmosphère de quantité de concerts, et
non seulement pour réveiller des souvenirs, mais en créer d’autres qui
s’avèreront aussi pénétrants que les premiers. Mettez la tête dans ce
livre et pénétrez-vous de ce parfum très différent selon les jours, mais
d’une originalité propre à chacun.

Ces mémoires de grandes soirées ne concernent guère que des
événements heureux, comme le signale le sous-titre de ce volume :
« Bouquets de fleurs », destiné à propager le souvenir de ces heureux
moments.

C’est aussi une manière de se cultiver agréablement en butinant
des fleurs nombreuses dans une succession inconnue, mêlant des
événements de toutes les époques, des gaillardes du 16e siècle avec
les plus avancées des partitions du 20e siècle, en passant par les
œuvres les plus suaves ou sauvages du 19e siècle, à travers les salles
les plus vénérables ou idylliques de ce monde. 8 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR

Et quels artistes y sont représentés, qui sont pour la plupart déjà
partis, les Furtwaengler, Schwarzkopf, Abbado, Freni, Walcha,
Kempff, Boulez, et tant d’autres qui ont laissé une trace ineffaçable
dans la manière de comprendre et de jouer de la musique ! Comment
les oublierait-on ?

J.L.































1961

De Bayreuth à Munich, aux limites du chant,
avec Victoria de los Angeles et Fischer-Dieskau

15 septembre. – Partir pour des festivals à l’étranger, c’est toujours
partir à l’aventure ; on va à Bayreuth voir Les Maîtres Chanteurs et
l’on découvre Tannhäuser ; à Munich, on se penche sur un inédit de
Mozart et c’est un opéra de Strauss qu’on ramène avec soi. Et c’est
fort bien ainsi ; pourvu qu’on ait de bonnes oreilles et de
l’enthousiasme dans le cœur, la musique est toujours capable de vous
donner bien plus que vous n’en attendez, elle déborde toujours ce
qu’on imagine.
Bayreuth n’est pas la petite ville ingrate, lourdement germanique,
que l’on croit deviner en regardant les photos du Festspielhaus
construit par Wagner. C’est une délicieuse cité baroque, une petite
eville princière, par bien des côtés proche du 18 siècle français. Un
agréable château, un magnifique parc, des rues larges, vivantes, des
gens accueillants, des drapeaux, des touristes ou plutôt des
« pèlerins », tout de suite on se sent à son aise, avec cette once de
dépaysement que réclament les vacances.
Le Festspielhaus, lui, est en dehors de la ville ; sur la « colline
sacrée ». Cette usine à musique en briques rouges est massive et
rébarbative, heureusement précédée d’un bois de bouleaux ; en
arrivant, vers 15 h 30, on respire une atmosphère solennelle et un peu
guindée. Agents de police tout en blanc, grosses Mercédès et Pontiac
qui déposent des grosses dames en robes damassées et étoles de
visons, des industriels et hauts fonctionnaires en smoking blanc,
qu’admirent avec naïveté et bonhomie « ceux qui ne sont pas admis à
la fête ». On se sent petit au milieu des « grands de ce monde »,
comme si l’on était convié à une conférence diplomatique…
Heureusement, les bandes de jeunes (beaucoup de Français) qui 10 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
participent aux « Rencontres de Bayreuth » mettent de l’animation et
de la gaieté dans tout ce cérémonial.
Les trompettes retentissent, on entre dans cette belle salle en
éventail, malgré tout un peu réfrigérante avec ses colonnes romaines,
et le culte commence. Alors, on oublie tout, car ce qu’on découvre, à
l’appel d’un admirable chef, Wolfgang Sawallisch, ce n’est pas le
culte froid, compassé et parfait d’une divinité dérisoire, mais la
résurrection d’une grande œuvre, composée « dans une surexcitation
déchirante, exubérante » par un jeune homme de trente ans et qui
« tint son sang et ses nerfs dans un bouillonnement fiévreux » :
Tannhäuser.
Wieland Wagner l’a montée comme une œuvre nouvelle, comme
l’œuvre où son grand-père avait mis son génie, toute sa force vive. Car
l’antagonisme de Vénus et d’Elisabeth, de l’amour charnel et de
l’amour mystique, ce n’est pas ici un thème littéraire, une antithèse
romantique, mais l’expression de ces deux « postulations
simultanées » dont parlait Baudelaire, dans le corps et l’âme d’un
homme. Wieland Wagner l’a symbolisée par deux atmosphères
scéniques admirables : l’une close, noire, phosphorescente, où
grouillent, se cherchent, s’embrassent, les couples damnés du
Venusberg, dominés par l’immobilité fascinante de la Vénus noire
(l’extraordinaire Grace Bumbry), figée comme une statue primitive
dans une position obscène ; l’autre ouverte sur l’infini de la forêt,
dorée, baignant dans la Grâce (comme les prés de Montsalvat), pour la
Wartburg et sa rose mystique, Elisabeth.
Elisabeth, c’est Victoria de los Angeles, la voix la plus radieuse
qu’on puisse imaginer : comment oublier son entrée lorsque le visage
tout rose, avec sa couronne d’or et sa robe bleu profond, toute
pelotonnée sur elle-même, comme transie par son amour, elle lance
vers le ciel cet air inextinguible qui ouvre le deuxième acte ; et plus
tard, cet oiseau blessé, ce petit être si pur, si vaillant, si simple dans le
sacrifice, à faire pleurer.
Comme elle, Dietrich Fischer-Dieskau est allé aux limites du
chant ; selon l’expression de Claudel, « il donnait son âme à lire »,
l’âme du chevalier Wolfram, le poète courtois ; et le chant de
concours, comme la « romance à l’étoile » nous touchaient comme les
plus poignants des lieder. LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 11

Tannhäuser, c’est le miracle 1961 de Bayreuth. Car le miracle
n’est pas permanent comme de bonnes gens le croient. Je n’en veux
pour preuve que la représentation des Maîtres Chanteurs, avec
Windgassen, Greindl, E. Grümmer, Schmitt-Walter, qui n’atteignait
pas à cette cime de la perfection dans l’émotion où planait
Tannhäuser. La même différence qu’entre le grand talent et le génie.

Une œuvre où le vainqueur embrasse le vaincu
Adieu, ou plutôt au revoir Bayreuth, Wahnfried dépouillé de sa
splendide allée d’arbres, l’Ermitage avec ses grottes en rocaille où
jadis l’on jouait aux charades… et au bout de 280 kms, voici Munich,
sur laquelle, malgré les Hofbrauerei, flottent un air et une lumière
presque italiens, capitale aux larges artères et aux petites rues
joyeuses.
Munich, à mi-chemin entre Bayreuth et Salzbourg, présente en été
une des plus belles collections d’opéras qu’on puisse rêver, de
Dittersdorf à Henze, en passant par quatre opéras de Mozart, deux de
Wagner et cinq de Strauss ! Et cette année on nous offre la
« résurrection » de Thamos, roi d’Egypte, une indigeste leçon de
catéchisme maçonnique afin de bien nous persuader que Thamos
préfigure La Flûte enchantée…
Mais surtout nous avons découvert, en cette journée où brutalement
le rideau de fer s’est abattu sur Berlin, l’œuvre la plus humaine et la
plus émouvante peut-être de Richard Strauss, Jour de paix (écrit en
1938 à la veille de la guerre et jamais repris depuis), une œuvre où,
comme dans Fidelio, l’espoir longtemps enfermé dans les ténèbres
jaillit en pleine lumière et s’épanouit en une splendide symphonie
chorale célébrant l’amour et la fraternité comme un arc-en-ciel
audessus de la terre des hommes. Une voix domine cette œuvre, celle
même qui a dit l’indéracinable espoir au fond de la forteresse assiégée,
celle de Hildegard Hillebrecht, face à son mari, image de la discipline,
de ses tourments et de ses servitudes, Joseph Metternich.
Puisse-t-elle être enfin prophétique cette œuvre à l’heure où, après
les luttes millénaires de l’humanité, au milieu des plus grands périls, il
semble que le sens de la fraternité cosmique grandisse peu à peu dans
le cœur des hommes. (Journal Musical Français.)
12 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
Louis Couperin, une brassée de fantaisies
et de « sinfonies », à Saint-Gervais

27 octobre. – Qu’il est charmant de voir rejaillir un art que l’on
croyait presque perdu ! Certes le nom de Louis Couperin, oncle de
François-le-Grand et premier de la dynastie n’était pas oublié, mais
son œuvre paraissait mince. Or, on vient de découvrir à Londres une
brassée de fantaisies et de « sinfonies » d’une tendre mélancolie,
fleurant la Renaissance et soixante-dix pièces d’orgue qui font revivre
dans son église de Saint-Gervais, fine et pure comme lui, comme s’il
venait de la quitter, un homme très simple, d’une grande fraîcheur
d’âme, au style un peu gauche, mais plein de bonhomie et de majesté,
et parfois d’une singulière audace ; un poète mort à trente-quatre ans,
il y a eu, le 29 août, trois cents ans.
Grâce en soient rendues au « découvreur », Guy Oldham (qui les a
merveilleusement interprétées), ainsi qu’à J. Ver Hasselt et à la
Société de musique d’autrefois. (Le Monde.)

Le miracle de la guitare
Ida Presti et Alexandre Lagoya

5 novembre. – Deux mille personnes assemblées dans le hall de
Pleyel pour écouter deux guitaristes dans un programme de petites
pièces où les grandes œuvres n’abondent pas, c’est le miracle moderne
de la guitare. On ne l’eût pas imaginé il y a quinze ans. Certes, il y
avait alors, depuis longtemps, la glorieuse exception d’Andres
Segovia, mais son public était fait surtout de raffinés, de gourmets. Or,
il s’agit maintenant de très jeunes gens, la plupart du temps
instrumentistes amateurs et fanatiques.
Pour beaucoup d’entre eux, la guitare a remplacé le piano, qu’ils
jouent classique ou jazz, romance ou chanson réaliste ; et plus qu’un
Segovia, planant sur de lointains sommets techniques, leurs initiateurs
doivent se trouver dans des disques de folklore. Mais, grâce à cet art
populaire, la guitare a retrouvé de nos jours cette place privilégiée
e equ’elle avait dans les cours des 17 et 18 siècles, dont l’art s’est LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 13

perpétué grâce à la grande école moderne fondée par Tarrega à la fin
edu 19 siècle, d’où sont sortis tous les grands guitaristes actuels.
Ida Presti et Alexandre Lagoya sont les initiateurs de ces concerts à
deux guitares qui font courir les foules. Les avantages de cette alliance
sont évidents : développement des possibilités polyphoniques assez
réduites (malgré certaines acrobaties) de l’instrument, multiplication
des plans sonores, des effets d’échos, des imitations, et développement
de la richesse harmonique. L’inconvénient, c’est qu’il n’existe pas de
répertoire pour une telle formation. Les transcriptions d’œuvres
classiques, ne sont qu’un palliatif assez médiocre, à part quelques
réussites, telle cette Bourrée de Bach, où le chant transparaît à
merveille dans une buée sonore ; en revanche, la transcription de
l’admirable Sonate en ré mineur de Scarlatti est difficilement
défendable, et les Variations de Beethoven, sur un thème qui a un faux
air de Brabançonne, ne sont pas dignes de l’auteur de l’Eroïca.
Au contraire, les œuvres modernes écrites spécialement pour le duo
Presti-Lagoya sont bien plus intéressantes ; ainsi cette vivante et agile
Tarentelle de Pierre Petit, donnée en première audition ; l’Elégie de
Daniel Lesur, un joyau qui fait étinceler avec un art parfait les
ressources les plus rares de la guitare, et surtout l’admirable Tonadilla
de Joaquin Rodrigo, ample, ardente, d’une profonde originalité et qui
est un peu de l’âme de l’Espagne. Une telle page suffirait à justifier la
courageuse entreprise de ces merveilleux artistes.


Isaac Stern : le plus beau des récitals

29 novembre. – Isaac Stern a donné au Théâtre des
ChampsElysées le plus beau des récitals. Au cours des dernières années, son
talent a mûri et voilà qu’il s’épanouit pleinement. Saluons en lui un
artiste royal, un des rares interprètes de la jeune génération (il n’a pas
quarante ans) qui rejoignent dans nos souvenirs les images
aujourd’hui presque mythiques de Thibaud, du plus grand Menuhin,
de Casals, de Cortot.
Tout en lui est visité, possédé par la musique. Il a au suprême
edegré le style, le style foudroyant qui surplombe le 24 Caprice de 14 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
Paganini et l’investit de la plus haute majesté, qui fait trembler dans la
Sonate en ut mineur de Beethoven les colères du lion, qui gonfle
d’une sève nouvelle les veines un peu desséchées par le temps d’une
Sonate de Haendel et, dans la douceur, la tendresse, le nonchaloir d’un
Adagio de Mozart, se refuse les « divines chatteries » où parfois
Thibaud « s’encanaillait », pour délivrer le chant suprême.
Le style, la virtuosité totalement dépassée, la grandeur, le charme,
une gamme incomparable de sonorités et par-dessus tout la divination
du mystère des œuvres. Il faudrait des pages pour analyser son talent.



1962

Renaissance de la « Petite Scala » :
la « Khovantchina » à l’Opéra de Nice

2 janvier. – Nice s’est réjouie de voir renaître son Opéra. La
« Petite Scala » de 1885 a retrouvé tout son éclat, ses ors, ses
tapisseries, son grand lustre, une fosse d’orchestre élargie où l’on peut
loger cent dix musiciens ; des glaces multiplient les images d’un
public élégant ; dans l’escalier d’honneur les farouches Streltzi d’Ivan
Khovansky en habits rouges font la haie…
Pour sa réouverture après un an et demi de travaux, l’Opéra de
Nice n’a pas craint de monter la Khovantchina de Moussorgsky,
œuvre admirable, aussi grande que Boris, mais d’un accès plus
malaisé. Il faut une véritable préparation pour saisir, derrière ces
tableaux parfois énigmatiques d’une époque lointaine, le dessein de
Moussorgsky dans sa force dramatique et mystique : c’est l’âme de la
vieille, de la Sainte Russie qui est en jeu face au modernisme et au
réformisme à l’occidentale ; lutte des forces profondes dans un grand
peuple, qui n’aboutit, semble-t-il, qu’à un échec, le suicide collectif
des vieux croyants menés au bûcher par leur chef Dosithée et Marfa la
visionnaire, dans ce dernier tableau dont la musique (entièrement de la LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 15

main de Rimsky-Korsakov) n’exprime que partiellement la terrible
intensité.
Cette conclusion ambiguë, cette signification imprécise de l’œuvre,
qui déconcerte, est aussi ce qui en fait la grandeur, car Moussorgsky,
pas plus que dans Boris, n’a voulu projeter sur les événements une
clarté artificielle : il ne juge pas, ne départage pas les bons et les
mauvais, ne traduit pas le sens de l’histoire ; il peint de l’intérieur des
hommes cruels, fiers, lâches, indolents, exaltés, déchirés, qui
s’affrontent, se débattent dans le mystérieux destin de leur peuple.
Mais, mieux encore que dans Boris, sa musique atteint à cette densité,
cette vérité brève et écrasante du chant dont l’accent si particulier et si
neuf, celui de Sans soleil et des Chants et danses de la mort, ouvrira la
voie à Debussy.
Le mérite de l’Opéra de Nice est précisément d’avoir recréé cette
vérité envoûtante de la Khovantchina, grâce à Jean Périsson, qui a
soulevé la masse des exécutants par des gestes étonnamment sobres et
précis, aux puissants décors de Vladimir Jedrinsky et surtout à la mise
en scène de Pierre Médecin qui a réglé les mouvements de foule par
groupes monolithiques et cependant vivants, dans l’esprit même de
cette sublime musique chorale.


e
La « 2 Symphonie » d’Henri Dutilleux
pas à pas, comme en terre inconnue

9 février. – En avant-première privée (mais devant deux mille
membres des Jeunesses Musicales, salle Pleyel), nous avons entendu à
eParis la 2 Symphonie d’Henri Dutilleux, réservée, pour son entrée
solennelle dans notre capitale, au commanditaire, Charles Munch. Elle
était intitulée tout d’abord Concerto pour deux orchestres, soulignant
ainsi les effets de timbres et de sonorités que recherchait l’auteur, en
séparant un petit ensemble de douze instruments (quatuor, trio
d’anches, trompette, trombone, célesta, clavecin et timbales) de la
masse orchestrale. Mais il renonça très justement à ce titre un peu
anecdotique qui risquait de fausser la signification de l’œuvre
dépassant de beaucoup les jeux anodins de la stéréophonie. 16 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
ePourtant, ce point de départ a contribué à la force de la 2
Symphonie en accroissant considérablement les possibilités
orchestrales par une sorte de profondeur spatiale, de relief interne dus
à la double instrumentation, tantôt individualisée, tantôt par grands
ensembles, qui ouvrait un champ superbe au lyrisme de Dutilleux, où
confluent une richesse harmonique inouïe, un talent de rythmicien
d’une rare finesse, enfin un puissant élan dynamique qui surplombe
toutes les complexités de sa nature subtile. Les deux premiers
mouvements, en particulier, sont d’une magnificence et d’une
nouveauté rares ; il semble que le musicien y ait avancé pas à pas
comme en terre inconnue ; le finale, malgré sa beauté, marque parfois
un retour à des structures plus prévues.
L’œuvre n’a pas de programme, mais, l’auteur l’a dit lui-même à
Bernard Gavoty devant les JMF, « un artiste est forcément imprégné
par son temps et par les événements ». Peut-être ne discerne-t-il pas ce
qui s’exprime de son être dans cette symphonie. Pourtant, comment ne
pas être frappé par ce cri de mélancolie insondable de son ballet Le
Loup qui revient ici à maintes reprises, le cri du loup qui, dans
el’univers merveilleux, mais non pas sans violence ni angoisse de la 2
Symphonie, semble révéler la nostalgie de la liberté, ce rêve
chimérique d’une vie primitive que la civilisation, la courtoisie et la
culture ne peuvent entièrement étouffer. Sans doute est-ce cette
impulsion venue des profondeurs et maîtrisée par une nature sensible
et délicate qui donne tant d’accent à cette musique à la fois si neuve et
intemporelle.
L’Orchestre National a magistralement interprété cette œuvre sous
la direction de Serge Baudo.


Irmgard Seefried, le chant des profondeurs

18 février. – Les mots semblent dérisoires pour évoquer l’image
d’Irmgard Seefried dans ce récital Schumann, qui a laissé le public du
Théâtre des Champs-Elysées dans un état d’enthousiasme voisin de
l’extase. La noblesse des attitudes, le rayonnement de cet être d’un
charme et d’une bonne grâce irrésistibles, ne s’expriment pas mieux
que la vivante réalité de sa voix de chair et d’or, enrobée de douceur, LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 17

de fraîcheur et de lumière, dont la technique merveilleuse et la liberté
souple, le phrasé hors de pair, disparaissent derrière un art qui n’est
plus que chant des profondeurs.
Dans le lied, une personnalité se révèle au grand jour : celle
d’Irmgard Seefried semble marquée par la conscience irréfutable du
sérieux, du tragique de la vie, mais plus encore de la réalité
substantielle des joies et des peines, de l’amour et de la mélancolie,
dont les fruits sont si beaux et amers. Ses interprétations de L’Amour
et la vie d’une femme, du génial Clair-obscur sur un poème
d’Eichendorff ou des chants si sobres et déchirants de Marie Stuart
furent d’une grandeur inoubliable : celle d’une femme dans sa pleine
maturité qui est allée jusqu’au bout du sentiment poétique.
Le pianiste Erik Werba, au jeu discrètement chaleureux, est un
« confident » parfait pour une telle artiste.


« Un Sermon, un Récit et une Prière »
d’Igor Stravinsky, à Bâle

e25 février. – Bâle a fêté par anticipation le 80 anniversaire d’Igor
Stravinsky. Paul Sacher, qui a suscité tant d’ouvrages contemporains,
avait la joie de diriger la dernière partition de Stravinsky qui lui est
dédiée : A Sermon, a Narrative and a Prayer, cantate pour contralto,
ténor, récitants, chœur mixte et orchestre.
Le Sermon, tiré des épîtres de saint Paul aux Romains et aux
Hébreux, célèbre « le salut par l’espérance, la foi dans les choses
invisibles ». Puis vient le Récit du martyre de saint Etienne et l’œuvre
s’achève par une courte Prière extraite des Quatre oiseaux de l’arche
ede Noé de Thomas Dekker, un poète de la fin du 16 siècle : «
Prendsmoi pour un de tes agneaux, habille-moi avec le manteau blanc de la
justice, car je veux être de ceux qui chanteront devant toi, Alleluia. »
Le sens de cette œuvre, Stravinsky l’a lui-même brièvement
indiqué : « La vertu d’espérance conduit à la foi et à la charité ; c’est
le chemin néotestamentaire vers la vérité, celui de saint Etienne, qui
pria pour ses bourreaux et répéta ainsi l’acte de son maître. Voilà,
conclut le musicien, tout ce que l’on devrait communiquer à
l’auditeur de ma musique. » 18 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
La structure de la partition est assez simple : un récit dramatique
entre deux grands chœurs ; elle est écrite selon le système
dodécaphoniste, adopté et adapté par Stravinsky depuis environ dix
ans, mais qui comporte cependant des références tonales.
Si l’on envisage l’œuvre du point de vue de l’expression, ou du
moins la signification spirituelle que le musicien a voulu lui donner, la
première partie est incontestablement la plus directement assimilable.
Ce chœur puissant et homogène d’une foi indomptable, le découpage
des interventions, le chevauchement des voix avec d’étonnants
passages du parlé au chanté, qui marque une sorte d’arrachement à la
réalité, tout cela correspond bien au style abrupt et à l’accent des
paroles de saint Paul.
Le récit de la lapidation de saint Etienne au contraire est comme
neutralisé par le système sériel ; les récitatifs d’alto, déchiquetés en
larges écarts, sont étrangers à l’action et se marient mal avec les
interventions parlées, de même que les lignes orchestrales, trop
fragmentées par les « mélodies de timbres ». Stravinsky n’a pourtant
pas dédaigné toute intention descriptive, puisqu’il évoque les
discussions à la synagogue par un ironique contrepoint de basson et de
hautbois, « les cieux ouverts » par une phrase de harpe ou « le visage
d’un ange » par une mélodie de violon, mais l’ensemble paraît à des
oreilles « classiques » par trop discontinu et inexpressif. Et de même
le dernier chœur, dont le texte, si limpide et uni pourtant, semble
laborieux et gris jusqu’à l’envolée finale vraiment émouvante.
Mais c’est avec un véritable sentiment de libération que nous avons
entendu ensuite une œuvre « tonale » de Stravinsky, la Symphonie en
trois mouvements de 1945, peut-être parce qu’elle nous ramenait sur
des rivages connus, mais davantage sans doute parce que nous
retrouvions le grand fauve, parce que nous avions faim de cette
continuité sonore, de cette vitalité primordiale qu’il est si difficile de
déceler à travers ses œuvres sérielles.

LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 19

Festival Darius Milhaud, l’homme tranquille et fort,
pour ses soixante-dix ans

er1 mars. – Paris a rendu un bel hommage à Darius Milhaud,
edevançant de six mois son 70 anniversaire, et d’abord par cette salle
qui rassemblait presque tout ce que la capitale compte de
compositeurs, jeunes ou âgés, y compris ceux qui ne viennent jamais
au concert que pour y entendre leurs propres œuvres. Mais tous
s’inclinent devant l’homme tranquille et fort, devant le musicien qui,
depuis cinquante ans, compose sans trêve, dans l’insouciance des
écoles et des systèmes, des œuvres qui jaillissent spontanément et dont
l’accent est unique.
Le langage polytonal de Milhaud lui a valu bien des sarcasmes
(Saint-Saëns parlait d’« aberrations charentonnesques ») et il a fallu de
nombreuses années pour que le public s’y habitue ; mais maintenant, il
semble qu’on y reconnaisse l’expression directe de sa sensibilité, de
cette audition personnelle du monde, façonnée par ses années
d’enfance en Provence et qu’il a si finement analysée dans ses Notes
sans musique.
Le concert jubilaire donné par l’Orchestre National, sous la
direction de Maurice Le Roux, rassemblait des œuvres de ses débuts et
ed’autres plus récentes. La 10 Symphonie, composée pour l’Etat
d’Oregon, semble d’une inspiration particulièrement heureuse : un
bref allegro d’une écriture légère et d’une rugosité pleine de saveur,
un andante à peine acidulé, qui a la fraîcheur et la vénusté d’un poème
de la Pléiade, un scherzo qui est un joli jeu de timbres avec parfois
d’aimables concertini ; le finale a peut-être moins de caractère.
eLe 4 Concerto pour piano (1949), interprété par Raffi Petrossian,
est du Milhaud à l’état pur, puissant et original, mais la musique y
coule vers sa conclusion sans nécessité très apparente. En revanche,
on a réentendu avec plaisir L’Homme et son désir (1918), qui garde
toute sa magie barbare, sa lourde sensualité des forêts tropicales. Il est
piquant de constater que, tant par la disposition des groupes vocaux et
orchestraux, que par les épisodes de batterie seule, l’œuvre devance
des expériences ultra-contemporaines…
Au milieu de cette manifestation de sympathie, Darius Milhaud a
dû cependant constater avec un peu de tristesse le maigre succès de sa 20 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
cantate Captivity Escapes Rejection, sur trois poèmes de Chaucer,
écrite pour l’université de l’Iowa. Le mouvement de ce triptyque,
tendre, combatif, puis triomphal, semble-t-il, est cependant fort beau,
mais il est vrai que l’exécution en a paru un peu floue et que les
paroles en étaient totalement inaudibles.
Heureusement, le Final et Processionnal des Euménides a valu à
Milhaud un triomphe. On ne saurait, il est vrai, rêver plus bel escalier
pour une apothéose.


La « Symphonie de Printemps » de Britten,
la bonhomie et le charme des « Saisons »

9 mars. -- La Spring Symphony (1949) de Benjamin Britten vient
seulement d’être jouée par l’Orchestre National. L’œuvre est pourtant
séduisante avec sa guirlande de douze poèmes anglais, prétexte à une
vaste symphonie chorale qui a la bonhomie, le charme et l’ample
sérénité des Saisons de Haydn.
Les diverses parties, confiées à des groupes vocaux et
instrumentaux choisis avec le sens aigu des timbres propre à Britten,
s’ordonnent en quatre mouvements lyriques d’une profonde majesté :
la montée du soleil, de la sève et de la lumière, avec une admirable
péroraison carillonnante sur un poème de Milton (« Voici que la
brillante étoile du matin, avant-courrière du jour, arrive en dansant
de l’Orient ») ; un épisode lent et rêveur qui culmine dans le délicieux
poème de W.-H. Auden (« Sur la pelouse, je me suis couché… Mes
pieds pointent vers la lune qui se lève ») : un scherzo qui célèbre
l’amour sur un air vif et galopant, puis en un léger duo d’oiseaux,
enfin dans un double chœur où une merveilleuse chanson d’enfants
traverse le pittoresque tumulte des adultes ; et en conclusion, le grand
hymne au printemps, d’une ferveur unanimiste typiquement anglaise,
où l’humour se mêle à l’archaïsme, pour s’achever sur God save the
Queen.
Peut-être ce final, malgré ses danses et ses appels de trompe,
n’a-til pas la verve éclatante, l’entrain irrésistible qu’on pouvait en attendre
– quelque chose comme le final des Maîtres Chanteurs ; peut-être LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 21

aussi la première partie est-elle longue à trouver son climat et son
style, et l’œuvre est-elle inégale, un peu trop développée. Mais il faut
tenir compte du « rodage » d’une œuvre de cette complexité que
Janine Micheau, Janine Collard, Bernard Plantey, les chœurs et la
maîtrise de la RTF et l’Orchestre National, sous la direction de Jean
Fournet, ont d’ailleurs interprétée dans un magnifique élan.


« Le Couronnement de Poppée » de Monteverdi
comme une toile de Titien

15 mai. -- Chaque nouvelle audition de cet incroyable
chefd’œuvre, écrit par un homme de soixante-quatorze ans, fait remonter
en nous une joie et une émotion aussi fortes, aussi bouleversantes,
qu’au premier jour ; une sorte de fluide prend l’être tout entier, le
suspend aux lèvres des chanteurs pour capter l’inépuisable beauté :
merveilleux bonheur de cette mélodie où le chant et la parole
s’épousent dans la plus naturelle harmonie, charme, intensité, vérité
d’une musique shakespearienne qui unit la verve picturale, la force
dramatique et le lyrisme des profondeurs. Les airs désespérés
d’Octavie, l’impératrice répudiée, les duos passionnés et impudiques
de Néron et de Poppée, le délicieux marivaudage du valet et de la
demoiselle, l’hymne aux vertus régénératrices du sommeil de la
nourrice Arnalta, gravent en nous des « visions » aussi pénétrantes que
des toiles de Titien, des lieder de Schubert ou des vers de Racine.
Le dispositif scénique de Suzanne Lalique, ordonné autour d’un arc
de triomphe, et les costumes, harmonie en beige, blanc et or, sont
stylisés dans une belle lumière, bien dans la tradition
d’Aix-enProvence (d’où ils viennent), ainsi que la mise en scène de Michel
Crochot qui évite la pompe et les poncifs sans verser dans le réalisme.
Gabriel Dussurget a, une fois de plus, parfaitement réussi le bouquet
de ses voix.

22 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
Jascha Heifetz et Paul Paray,
la pureté d’un diamant poli à l’extrême

16 mai. -- L’Opéra nous a prodigués jeudi soir les hautes joies dont
il devrait toujours être le temple. Sous la direction si claire et élégante
de Paul Paray, d’une sobriété de gestes dont l’efficacité confond,
l’orchestre de l’Opéra a brillé de mille feux, nous rappelant qu’il est
toujours un des plus beaux du monde. Nous garderons longtemps le
souvenir ébloui de son interprétation de l’Ouverture du Carnaval
romain de Berlioz qui laissait dans l’air comme un poudroiement
d’allégresse, une griserie tamisée par le rêve : l’homogénéité, le fondu
velouté, l’harmonie adorable de cette palette de timbres, tenaient de
l’enchantement.
Et nous retrouvions Jascha Heifetz, dans toute sa noblesse
énigmatique de prince oriental, prince des violonistes par cette
sonorité qui a la pureté d’un diamant poli à l’extrême. Il ne brigue pas
sans doute le rayonnement chaleureux d’un Stern, l’impétueux lyrisme
d’une Ginette Neveu ou la « charité » géniale d’un Enesco ; dans le
Poème de Chausson, il fuit à l’excès tout ce qui pourrait paraître
emphase ou confidence trop épanchée ; il réduit dangereusement
l’ampleur des phrases expressives, comme par pudeur, au point
d’ébranler parfois leur équilibre intérieur en atténuant les valeurs et en
déplaçant les accents.
Mais l’on reste captivé, ému par le fil d’or de ce chant délivré de
toute opacité, par le scintillement étoilé de ce crescendo qui
transfigure soudain l’adagio du Concerto de Brahms en un grand
crépuscule d’été, par le grand flamboiement tout spirituel du finale qui
brûle sans se consumer, ou par le jaillissement d’étincelles de Tzigane
de Ravel.
Car, chez Heifetz, au-delà de l’interprétation, c’est la sonorité qui
est « Poésie » et « Vérité ».

LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 23

Rudolph et Peter Serkin,
au gré de cette musique qui les enivre

21 juin. -- Point d’ouvrage plus scabreux pour les solistes, en ce
qu’il suscite d’inévitables comparaisons, que le Concerto en mi bémol
de Mozart, où les deux pianistes sont invités à rivaliser, amicalement
mais sportivement, sur les mêmes thèmes, les mêmes formules, traits
et agréments en une succession serrée. Mais lorsqu’il réunit un grand
pianiste, Rudolph Serkin, et son fils Peter, qui n’a pas encore quinze
ans, on ne songe qu’à s’émerveiller et à s’attendrir.
Quand on ferme les yeux, on reconnaît à coup sûr le fils avec son
beau jeu ferme et convaincu, de bonne race, et la réplique bondissante,
malicieuse, le toucher intérieur, tout en nuances et en couleurs
inconnues, idéalement mozartien, du père ; et quand on les rouvre,
c’est pour voir le délicieux artiste auréolé de cheveux blancs, danser,
rire, grommeler à son piano, voguant au gré de cette musique qui
l’enivre.
erSeul à présent, Serkin se plonge dans le 1 Concerto en ré mineur
de Brahms, tout son corps raidi, secoué par ce lyrisme sévère dont les
longues houles le transpercent ; et il lui donne une expression
saisissante dans sa splendeur pianistique et sa véhémence intime.
Peut-être cependant n’aperçoit-on pas à travers ce jeu trop
constamment percutant, sombre et survolté, quelque chose de cette
demi-lumière d’espérance au travers des larmes qui est si
profondément brahmsienne.


Wilhelm Kempff à Chartres,
si profondément et pleinement humain

12 septembre. -- A 90 km de Paris, il est un festival discret, qui, de
juin à octobre, réunit une élite d’artistes et de mélomanes. Dans
l’ombre de la grande solitude priante de la cathédrale de Chartres, qui
flambe et se recueille à l’heure où les touristes l’ont désertée, de petits
groupes gagnent le musée, l’ancien palais épiscopal où, dans la salle 24 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
italienne et les salons avoisinants, ils entendent les plus grands
artistes.
Ce soir, Wilhelm Kempff est là. Il joue deux pièces de Rameau
avec une poésie feutrée, comme cachée dans les plis de la musique ;
Le Carillon de Cythère de Couperin, ample, grandiose et ferraillant,
mais émouvant comme l’horloge du cœur ; la Sonate en la majeur
K.331 de Mozart, avec une sorte de plénitude et de naïveté très
prenantes, bien différentes de la féerie cristalline d’Edwin Fischer, et
la Marche turque, dans un mouvement dansant, égal et enivré.
Mais c’est avec Beethoven et Schubert qu’il donne sa pleine
mesure ; il a choisi deux œuvres un peu ingrates, délaissées comme au
bal les jeunes filles disgraciées : la Sonate en fa majeur op.54 de
Beethoven, étrange, brusque, renfermée, et voici qu’entre ses bras elle
révèle une majesté impériale, une grandeur inconnue qui la rapproche
de ses sœurs, l’Aurore et l’Appassionata. Puis la Sonate en la mineur
op.42 de Schubert, raboteuse, redondante, où les éclairs de poésie
semblent ne jaillir qu’au sortir de longs souterrains, et qui avec lui
reparaît dans toute sa force native : besogneuse, certes, mais portée
par la volonté obstinée, la véhémence et le regard visionnaire de ce
garçon solitaire qui évoluait ici entre les paysages décolorés du
Voyage d’hiver, les mirages de l’amour et de la danse, et les rêves de
la poésie qui traverse les apparences.
En écoutant en bis ce Menuet de Haendel, qui sonne si riche,
comme un cortège déployé dans la cathédrale de Cologne, je songe à
ce qui distingue Kempff de ses pairs : poète, recréateur de musique
comme l’était Cortot, si profondément et pleinement humain, qui nous
communique la tendresse, la bonté, la générosité de son cœur ; l’un
des derniers grands romantiques.


« El Pessebre » de Pablo Casals,
un message de paix

4 et 12 octobre. -- A un an d’intervalle, deux grandes œuvres
musicales, Atlantida de Manuel de Falla et El Pessebre de Pablo
Casals ont donné une voix à la Catalogne et surtout à cette langue LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 25

catalane, plus rugueuse que l’italienne, plus colorée et éclatante que la
française, d’un rayonnement poétique que les voix innombrables des
grands « Orfeos » décuplent.
C’est en 1943, dans la misère de l’exil, de la guerre et de
l’occupation, que Casals commença la composition d’El Pessebre (La
Crèche), son « message de paix » sur un poème de son ami Joan
Alavedra, qui allie avec beaucoup de finesse la naïveté et le lyrisme,
l’émotion et le pittoresque, et inscrit dans la légende dorée de Noël les
signes précurseurs de la Passion, par des personnages familiers qui
sont autant d’augures mystérieux : le laboureur qui cultive la terre
pour le semeur, le vendangeur qui prépare le vin de Cana et de la
Cène, la vieille femme qui tisse le voile de Véronique, etc. L’oratorio
ne fut achevé qu’en 1960 et créé à Acapulco, au Mexique, en
décembre de la même année avant de commencer son tour du monde.
C’est une œuvre merveilleuse, jaillie d’un cœur simple, pleine de
foi et de fraîcheur, et d’une surprenante beauté dans son langage
traditionnel : indifférent, et même hostile, à la musique
contemporaine, Casals n’admet pour maîtres que les classiques (et le
folklore catalan), mais il a si pleinement assimilé leurs œuvres qu’il
parle ces langues anciennes comme une langue vivante, atteignant à
une intensité de vision, à une pureté d’expression et à une puissance
architecturale insoupçonnable.
Que ce soit l’étincelante sardane initiale, l’admirable aria da capo
du pêcheur, l’air du laboureur où l’on retrouve quelque chose de
l’acuité mystique d’un Moussorgsky, l’illumination de l’aube soudain
par un chant ténu de pipeau, la fresque du vendangeur où passe la
majesté des récits de Gurnemanz, le premier choeur des rois mages
qui a la vivacité, l’humour et la virtuosité d’écriture d’un trio de
Mozart, la dramatique évocation de la montée au Calvaire, l’Ave
Maria catalan, d’un dessin comme improvisé à la pointe de l’émotion,
aussi pur et riche de sens que le Songe d’Isabelle de l’Atlantide, la
fugue de l’arrivée à la crèche ou encore ces chansons populaires,
fraîches comme des fleurs de montagne, et la grande conclusion
symphonique et chorale d’une progression si sûre, on reste confondu
de la beauté de cette musique sans âge, de ce souffle poétique et de
cette maîtrise qui, pendant plus de deux heures, ne se démentent pas, 26 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
malgré quelques redites, que le poème rend sans doute inévitables,
mais qui affaiblissent parfois l’émotion.
Pablo Casals est tout bonnement prodigieux : à près de
quatrevingt-six ans, il a dirigé son oratorio, qui met de puissants moyens en
jeu, avec une verve et une élasticité de jeune homme, une émotion et
une intensité poétique bouleversantes.
Cette soirée, qui s’est achevée dans l’enthousiasme, honore
grandement le théâtre du Capitole et la municipalité de Toulouse.


Déodat de Séverac par Jean-Joël Barbier,
un frère d’Albeniz

19 octobre. -- On a retrouvé avec joie le merveilleux Déodat de
Séverac, sa musique si saine, si rude où pourtant paysages et gens sont
transfigurés par une poésie baignée d’émotion. Musique joyeuse,
d’accent méridional, chantante et aux harmoniques infinies, où le
monde apparaît dans toutes ses dimensions, de la réalité et du
sentiment, du présent et du souvenir, de la vie et du rêve, qui sont à la
base de cet « impressionnisme » aux plans multiples, plus fruste que
celui de Debussy, souvent plus complexe et humainement riche.
Mais il faut au piano un enchanteur tel que Jean-Joël Barbier, dont
le jeu tour à tour souple et mordant, rustique et tendre, la sonorité
merveilleusement affinée par une longue rêverie, ont retrouvé le
chemin oublié et la clef de cet univers étrangement délaissé.
Comment cependant pourrions-nous nous priver de ce frère
d’Albeniz de ce côté des Pyrénées ?








LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 27

1963

Jacques Février, des visions aussi sereinement
belles et parfaites

22 mars. -- Que le récital de Jacques Février serait un
enchantement, on s’en doutait à l’avance, mais on ne soupçonnait
peut-être pas cette grandeur, ce classicisme, par ailleurs si riche de
sève, qu’il nous révéla. Et ceci dans Ravel surtout, car je ne peux
m’empêcher de penser que la Sonatine et les Miroirs sont autrement
substantiels que le deuxième livre des Préludes de Debussy, monde de
sonorités, d’accords, de monodies sans chair, dont la vraie couleur et
la poésie ont fui ; que ces pages rehaussées par un humour un peu
pincé, sont d’une beauté triste au regard de la plénitude visionnaire et
cosmique des Nocturnes ou de La Mer !
Mais la couleur rare et mélancolique du premier mouvement, le
Menuet comme un voyage d’Alice au pays des merveilles, le
bondissement fauréen du final de la Sonatine, le côté dessin chinois
des Noctuelles – ces gris, blancs et noirs joués avec ce toucher
caressant et cette patte de velours --, le balancement éternel et
l’immense bouillonnement d’Une barque sur l’océan, la douceur et la
tristesse du silence dans La Vallée des cloches, il fallait un poète pour
éveiller des visions aussi sereinement belles et parfaites dans leur
tremblement mouillé d’images brisées – il faut qu’apparaisse ce
paysage inconnu pour que le souvenir de l’enchantement et de
l’enchanteur subsiste, plus fort que l’oubli.
Et les jolies piécettes de Poulenc furent jouées avec une simplicité
émue, comme de légers préludes de Bach.


Reine Gianoli, l’offrande mystérieuse
aux maîtres du passé

26 mars. -- Chaque concert a sa note particulière : un récital de
Reine Gianoli, ce n’est pas la performance d’un jour, c’est l’offrande 28 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
mystérieuse aux maîtres du passé d’un monde de pensées, de joies, de
rêves, d’épreuves, qui se sont lentement inscrites dans des œuvres
choisies avec amour, et qui tout à coup leur rendent une existence
substantielle.
Comment autrement pourrait-elle interpréter cette Fantaisie en ut
mineur de Mozart – à laquelle il est si difficile de donner un visage
tant elle est abrupte et nue, rebelle à tout effet purement pianistique –
en retrouvant pas à pas, dans le poids des accords, la transparence du
toucher, l’exacte rigueur du mouvement, par une sorte de sympathie
fraternelle, la source d’abandon tragique d’où le drame jaillit avec une
véhémence insoupçonnée ?
De même lorsqu’elle entra dans la Toccata et fugue en ré majeur
de Bach, nous fûmes sensibles, par-delà l’étincellement du lyrisme
baroque, à la très pure flamme solitaire qui apparaît dans ces récitatifs,
méditant, comme ceux de l’op.110 ou de l’op.111, dans une sérénité
non pas séraphique mais conquise, et préparant cette sorte de joie
inextinguible, aux extraordinaires rebondissements, de la fugue.
Passons sur la Sonate op.31 n°3 de Beethoven, simple
divertissement un peu agaçant dans ses constantes redites, qu’elle joua
cependant avec plus de rudesse dépouillée que jadis. Mais c’est dans
la Fantaisie de Schumann que la grande maturité de Reine Gianoli
apparut plus frappante. Interprétation inégale, peut-être, mais comme
l’est l’œuvre elle-même : celle-ci représente une telle décharge
psychique dans cette attaque emportée par une sorte de vent
passionné, secouée par de formidables vagues intérieures,
qu’obligatoirement, lorsqu’on bute sur un de ces épisodes un peu
arides où Schumann semble reprendre son souffle, il se produit chez
l’interprète une chute de tension, une sorte de brève « asphyxie ».
Mais, auparavant, quel splendide déchaînement poétique, quelle fièvre
créatrice dans son rubato palpitant où il nous semblait entendre l’écho
de ces paroles inspirées que les œuvres de son mari dictaient à Clara
Schumann dans son journal intime ! Et ensuite cette lente conclusion
qui est déjà du silence, comme une prière où l’élan se fait
contemplation…

LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR 29

« La Cambiale di matrimonio » de Rossini,
une fête pour les yeux, l’oreille et l’intelligence

7 mai. -- Je ne sais s’il est actuellement à Paris un aussi délicieux
spectacle que La Cambiale di matrimonio de Rossini que joue le
Piccolo Teatro de Rome au Théâtre des Champs-Elysées. Car tout est
esprit dans ce spectacle, une fête pour les yeux, l’oreille et
l’intelligence : les voix rondes, colorées et exquises comme de beaux
fruits mûrs ; le décor et les costumes, illuminés par une lumière rose
comme le bonheur, qui font un savoureux compromis entre l’époque
de Rossini et la nôtre, de même que le livret où un trappeur canadien
(en 1810 !) négocie auprès d’un marchand avide de la City de Londres
l’achat de sa fille ; la mise en scène où la finesse latine et la
bouffonnerie de la commedia dell’arte se marient en une fête de gestes
et de mimiques sans rien qui pèse ou qui pose ; la musique enfin, que
Rossini écrivit à dix-huit ans, d’une radieuse jeunesse, dépourvue de
tout embarras ou maladresse, et qui fait droit aux exigences du bel
canto sans jamais lasser tant elle est preste, légère et pétillante de
malice en sa subtile poésie.
Un ensemble parfait, avec Paolo Pedani et Sesto Bruscantini, aussi
fins acteurs que merveilleux chanteurs, mise en scène de Corrado
Pavolini, et les excellents musiciens du Collegium Musicum Italicum
et des Virtuosi di Roma, menés de façon étincelante par Renato
Fasano.


Le « Requiem » de Berlioz par Charles Munch,
la grandeur et la noblesse

10 mai. -- Pour sa rentrée à Paris, Charles Munch a donné du
Requiem de Berlioz, cette partition qui lui est si chère, une
interprétation admirable de sobriété et d’intensité qui, si elle faisait
droit aux formidables déchaînements des cuivres (magnifiques, mais
un peu écrasants dans leurs tribunes d’avant-scène), recherchait
surtout le courant intérieur de l’œuvre. 30 LA MUSIQUE AU JOUR LE JOUR
Magistrale et déconcertante direction que celle de Munch : une
battue nonchalante en apparence, quoique très précise, où certains
départs sont à peine marqués, mais branchée sur la respiration et
l’influx nerveux de la musique. Dès que la baguette frémit, dès que le
geste s’amplifie, l’orchestre se charge d’une sorte d’électricité, et la
moindre indication porte sur les musiciens de l’Orchestre National
sensibilisés à l’extrême : ainsi dans le Lachrymosa où les bras de
Munch, en vastes circonvolutions complexes, ordonnaient dans sa
plénitude l’architecture des puissantes syncopes des cuivres, des traits
ardents des basses et du magnifique cantus firmus des chœurs, en une
polyphonie qui évoquait les vastes compositions d’un Grünewald ou
d’un Delacroix ; mais aussi bien dans l’admirable Sanctus dont la
méditation intime et rêveuse rappelait le souvenir ineffable du
Benedictus dans la Messe en ré de Beethoven. Car ce n’est plus « le
Ninivite et le Babylonien » qui nous frappent dans le Requiem, mais la
grandeur et la noblesse d’une profonde contemplation, malgré les
intermittences du goût et de l’inspiration.


Boulez et Xenakis, faut-il comprendre ?

11 mai. --Les fauteuils de l’Odéon sont toujours inconfortables
pour l’auditeur du Domaine musical qui n’accepte pas d’abdiquer en
entrant toute opinion personnelle… Entend-il Constellation-Miroir,
le « formant central » de la 3e Sonate (1958) de Boulez, peut-il
sincèrement « comprendre » la continuité de cette collection
discontinue d’attaques dures, d’accords terribles dans le grave, de
gruppetti exaspérés dans l’aigu, alors même qu’il est certain de la
logique impérieuse de l’œuvre, même adoucie par une certaine liberté
de choix laissée à l’interprète dans ses « parcours » ? Du moins est-il
sensible aux très ingénieuses recherches de résonances harmoniques,
explorées systématiquement avec cette acuité auditive qui est un des
dons les plus évidents de Boulez.
Je me sens très à l’aise pour dire, sur le mode personnel, la forte
impression produite par Herma, pièce pour piano d’Iannis Xenakis
(1921), donnée en première audition, et bissée sur-le-champ. Sans rien
connaître à la « musique symbolique » issue de la « théorie des

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