Au détour des routes

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Dans ce recueil, l'auteur nous invite à revisiter douze destinations connues ou méconnues, plus authentiques qu'exotiques, toutes emblématiques à plusieurs titres. L'auteur propose ici douze regards personnels, instructifs ou subversifs, toujours subjectifs, parfois peut-être les trois à la fois, qui sont avant tout des notes de voyage, complétées d'observations historiques, socio-anthropologiques et géoculturelles, et d'analyse pour déchiffrer l'actualité du monde toujours plus complexe.
Publié le : mercredi 1 avril 2015
Lecture(s) : 19
EAN13 : 9782336374550
Nombre de pages : 264
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AU DÉTOUR DES ROUTES
Chroniques d’Asie et d’Amérique
Franck MICHEL
Dans ce recueil, l’auteur nous invite à revisiter douze destinations connues ou
méconnues, plus authentiques qu’exotiques, toutes emblématiques à plusieurs titres.
Des lieux de culture à redécouvrir par l’intermédiaire d’autres voies et à revoir avec
d’autres yeux. Franck Michel propose ici douze regards personnels, instructifs ou
subversifs, toujours subjectifs, parfois peut-être les trois à la fois, qui sont avant tout
des notes de voyage, complétées d’observations historiques, socio-anthropologiques
et géoculturelles, et d’analyses pour déchiffrer l’actualité d’un monde toujours plus AU DÉTOUR DES ROUTES
complexe. L’essai tente également de dessiner quelques motifs d’avenir, de décrypter
quelques raisons d’espérer, le tout nourri de nos désirs d’ailleurs presque intacts,
malgré la crise, le mal-être, et tous les déclins annoncés… Chroniques d’Asie et d’Amérique
Toujours en lien avec le voyage, les voyageurs, le tourisme, la découverte, la rencontre,
ces douze immersions sur des terres d’un éternel Nouveau monde ou d’un Orient
lointain et largement impénétrable sont aussi un appel à l’aventure humaine, une
invitation au voyage, ainsi qu’une occasion de repenser le monde autrement, avec
plus d’ouverture et moins d’œillères, à l’heure où notre monde semble se refermer à
l’altérité, se barricader derrière les peurs entretenues par ses propres contemporains
et à se recroqueviller autour de nouvelles guerres de clochers. La lecture aussi devient
une forme d’évasion nécessaire. Salutaire. L’histoire des lieux est incontournable mais
l’imaginaire des ailleurs ne l’est pas moins. On pourra commencer par ces carnets
au détour des routes, à mettre entre toutes les mains, celles des voyageurs comme de
celles des plus sédentaires, à se frotter les yeux, et à rêver d’autres horizons. D’autres
possibles.
Anthropologue, Franck Michel est sur la route depuis trois bonnes décennies.
Co-fondateur de la plateforme culturelle autour du voyage, La croisée des routes,
il a rapporté de ses tribulations de nombreux livres, parmi lesquels Routes. Éloge de
l’autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de l’autonomie (éditions
PUL, Québec) ou Du voyage et des hommes (éditions Livres du monde, Annecy). Pour
compléter le présent état, partiel mais actuel, des lieux et des sociétés d’Amérique et
d’Asie (pour la plupart d’Amérique du Sud et d’Asie du Sud-Est), lire également ses
deux autres recueils de chroniques : En route pour Bali, Indonésie (2013, PUL) et
En route pour la Patagonie, Chili (2015, Livres du monde).
Collection
Tourismes et Sociétés
dirigée par
Franck Michel
Photo de couverture : sur un mur
de Valparaiso, Chili (photo F. Michel, 2014)
ISBN : 978-2-343-05781-1
26 e
AU DÉTOUR DES ROUTES
Franck MICHEL
Chroniques d’Asie et d’Amérique





Au détour des routes






























Tourismes et Sociétés
Collection dirigée par Franck Michel

Déjà parus


Aude CREQUY, Identité, tourisme et interculturalité au
Groenland, 2014.
Erick LEROUX et Philippe CALLOT, Regards croisés sur le
management du tourisme durable, 2013.
Niels MARTIN, Philippe BOURDEAU & Jean-François DALLER
(sous la direction de), Du tourisme à l’habiter : les migrations
d’agrément, 2012.
Isabel BABOU et Philippe CALLOT, Que serait le tourisme sans
pétrole ?, 2012.
Stéphane COURANT, Approche anthropologique des écritures de
voyage. Du carnet à la correspondance, petit inventaire des
eproductions scripturales de la fin du XX siècle au début du
eXXI siècle, 2012.
Vincent BASSET, Du tourisme au néochamanisme, 2011.
Frédéric REICHHART, Tourisme et handicap. Le tourisme adapté
ou les loisirs touristiques des personnes déficientes, 2011.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), Tourisme, patrimoines &
mondialisations, 2011.
J.-L. MORETTI, Tourisme et aménagement du territoire en Corse,
2010,
J. SPINDLER, D. HURON, L’évaluation de l’événementiel
touristique, 2009.
J. CHAUVIN, Les Colonies de vacances, 2008.
IANKOVA K. (dir.), Le tourisme indigène en Amérique du Nord,
2008.
LAMIC J.-P., Tourisme durable : utopie ou réalité ? Comment
identifier les voyageurs et voyagistes éco-responsables ?, 2008.
D. FASQUELLE et H. DEPERNE (dir.), Le tourisme durable,
2007.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), L’identité au cœur du voyage
(Tourismes & identités 2), 2007.
KIBICHO W., Tourisme en pays maasaï (Kenya) : de la
destruction sociale au développement durable ? ,2007. Franck Michel







Au détour des routes

Chroniques d’Asie et d’Amérique























Ouvrages du même auteur
Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, Sulawesi-Sud, Indonésie, Paris,
L’Harmattan, 1997.
Les Toraja d’Indonésie. Aperçu général socio-historique, Paris, L’Harmattan, 2000
(1997).
L’Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie, Paris, L’Harmattan,
2000.
En route pour l’Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes
occidentaux, Paris, L’Harmattan, 2001 (1995).
L’autre sens du voyage. Manifeste pour un nouveau départ, Paris, Homnisphères,
2003. [épuisé]
Voyage au bout de la route. Essai de socio-anthropologie, La Tour d’Aigues, L’Aube,
2004. [épuisé]
Désirs d’Ailleurs. Essai d’anthropologie des voyages, Québec, PUL, 2004 (2000).
Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l’autonomie, Paris, Homnisphères, 2005.
[épuisé]
Planète Sexe. Tourismes sexuels, marchandisation et déshumanisation des corps, Paris,
Homnisphères, 2006. [épuisé]
Voyage au bout du sexe. Trafics et tourismes sexuels en Asie et ailleurs, Québec, PUL,
2006.
Routes. Eloge de l’autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de
l’autonomie, Québec, PUL, 2009.
Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Livres du monde, 2011.
La Marche du monde. Des routes et des tours, Annecy, Livres du monde, 2012.
Eloge du voyage désorganisé. Déroutes et détours, Annecy, Livres du monde, 2012.
En route pour Bali. Chroniques d’un paradis en mutation, Québec, PUL, 2013.
Du voyage et des hommes. Désirs d’Ailleurs Revisited, Annecy, Livres du monde,
2013.
En route pour la Patagonie chilienne, Annecy, Livres du monde, 2015.






© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05781-1
EAN : 9782343057811 Sommaire



Présentation 9

1. Motorcity, des voitures et déshumanisation
11

2. Bollywood, un autre monde impossible 25

3. Tortel, étape amicale au bout du monde 39

4. Sawai, perle oubliée de l’archipel des
Moluques 57

5. Ouro Preto, de l’or noir à la grise mine
générale 79

6. Ayutthaya, antique cité siamoise d’un royaume à
la dérive 95

7. Décivilisation et démission en territoire
guarani 121

8. Madura, la presqu’île délaissée au large de
Java 141

7
9. Montevideo, lieu capital d’un pays
révolutionnaire 161

10. Kratié, bourgade khmère au bord du « grand
fleuve » 185

11. São Luís, de la royauté française au métissage
brésilien 207

12. Singaraja, grandeur, déclin et renaissance du
nord de Bali 237

8
Présentation





Voici douze regards sur des lieux et des sociétés
d’Amérique et d’Asie, et pour la plupart d’Amérique
du Sud et d’Asie du Sud-Est. Ces regards personnels,
qu’ils soient instructifs ou subversifs, et toujours
subjectifs, parfois peut-être les trois à la fois, sont
avant tout des notes de voyage complétées par de
courtes observations culturelles et d’analyses sur des
destinations connues ou méconnues. Plus authentiques
qu’exotiques, ces endroits et sites américains et
asiatiques, emblématiques à plusieurs titres, sont à
redécouvrir par l’intermédiaire d’autres voies et à
revoir avec d’autres yeux. La lecture aussi devient une
forme d’évasion nécessaire. L’histoire des lieux est
incontournable mais l’imaginaire des ailleurs ne l’est
pas moins.

Toutes les chroniques qui figurent dans ce recueil
ont été initialement publiés en 2014 sur le site Internet
La croisée des routes », une plateforme de «
culturelle autour du voyage. Au rythme d’une
chronique par mois, durant cette année 2014, l’intitulé
de la chronique était « Lu, vu et (dés)approuvé ».
Ces présentes chroniques sont identiques ou
légèrement complétées à celles toujours consultables
sur le site www.croiseedesroutes.com, où vous
9
pourrez également retrouver de nombreuses photos
illustrant les textes.

J’espère que ces douze modestes immersions sur
des terres d’un éternel Nouveau monde ou d’un
Orient lointain et largement impénétrable seront un
appel à l’aventure humaine, une invitation au voyage,
ainsi qu’une occasion de repenser le monde autrement,
avec plus d’ouverture et moins d’œillères, ce qui n’est
pas rien à l’heure où notre monde à tous semble se
refermer à l’altérité, se barricader derrière les peurs
entretenues par ses propres contemporains, et se
recroqueviller autour de nouvelles et minables guerres
de clochers. Partir vers l’ailleurs permet aussi de mieux
comprendre l’ici. C’est même, parfois, en quittant le
monde qu’on l’habite réellement et le mieux. Il s’agit
ici plus de vivre en bonne « autonomadie » – à la fois
autonome et nomade – que de fuir. Si la fuite du réel
n’est pas la condition du bonheur tant recherché, le
voyage qui est tout sauf une fuite organisée peut sans
doute l’approcher…

En gardant à l’esprit la belle maxime héritée de la
longue tradition chinoise – « le détour est la voie la plus
droite » – il me reste à souhaiter à toutes celles et à tous
ceux qui ont ce livre entre leurs mains une très bonne
lecture de voyage… et en voyage. A la maison comme
sur la route.



10
1
Motorcity, des voitures et
déshumanisation



Tôle et bitume, l'esthétique du vide et du désert, et d’une voie délabrée
sur les routes américaines.





11

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez
exact des grandes cathédrales gothiques, je veux dire une
création d’époque, conçue passionnément par des artistes
inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage,
par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet
parfaitement magique »
Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957.


Detroit, « America's motor city », n'en finit plus de
sombrer. La ville en faillite du Michigan est aux
enchères. Les toiles et pièces de son prestigieux musée
sont ainsi mises en vente, les emplois inexistants et les
immeubles abandonnés, tandis que les habitants
s'interrogent sur les perspectives d'un avenir de plus en
plus incertain. Le nouveau maire, Mike Duggan, en
place depuis le nouvel an 2014, opte pour un
renouveau même si personne ou presque n'y croit. Il
est le premier maire blanc depuis plus de 40 ans dans
une cité ouvrière de 700 000 habitants, noire à 84%.
Quant au culte de la bagnole, l'or a déteint. Detroit ne
renie certes pas son passé mais son âge d'or est bel et
bien derrière elle. Attention, ne mélangeons pas tout:
si Motorcity connaît une crise durable voire définitive,
l'automobile relève toujours la tête, partout dans le
monde sauf peut-être en Europe.
Ainsi, le 13 janvier 2014, l'ouverture du Salon de
l'automobile de Detroit pavoise sur la hausse des
13
ventes en dépit d'une global crisis qui ne l'est pas pour
tout le monde. Dans Le Monde daté du même jour, on
apprend que la vedette du salon revient aux 4x4
mastodontes et aux « muscle cars »
A l'ouest, rien de nouveau ? Non, on savait
malheureusement qu'à l'ère du dieu Progrès et de la
déesse Croissance, ce n'était plus la femme l'avenir de
l'homme mais la bagnole. Cette vulgaire caisse où la
carcasse fait office de corps autant que de décor. La
distinction par le biais du matos et la figure du mal
opèrent toujours dans les esprits simplistes ou
domestiqués, souvenez-vous de cette publicité
écœurante comme tant d'autres qui disait: « il a eu la
voiture, il aura la femme ». Processus aberrant mais
mécanique bien huilée d'un marketing de caniveau qui
« roule » sur l'or plus qu'on ne le croit, et ce n'est pas la
faute à la crise !
A l'est, rien de nouveau ? Non plus, sauf qu'on
commémore tous azimuts, l'illusoire « Der des Der »,
cette boucherie mondiale qui fut aussi mécanique. En
effet, rien de plus efficace, et donc de mieux dans un
univers motivé par la rentabilité, qu'une « bonne »
guerre pour essayer puis valider des prototypes en
grandeur nature et en terrain réel ! Entre deux
tranchées, de nouveaux tanks tout clinquants peuvent
sortir de terre et des usines, et dans leur sillage d'autres
véhicules en tout genre, à commencer par les
automobiles « modernes », promises à un bel avenir en
ce début de XXe siècle qui pourtant sonne le glas de la
14
Belle Epoque. Plus fort que Taylor, qui pourtant est
riche, Ford est déjà en passe de créer le fordisme. Une
véritable révolution qui n'a rien de prolétarienne au
demeurant. Les Québécois, plus que d'autres – en
particulier leurs voisins sudistes – semblent avoir
compris cette intime relation, qui doit relever de la
mécanique des fluides, entre le char d'assaut et
l'automobile d'agrément: n'appellent-ils pas les voitures
des « chars ». Pas étonnant qu'un grand homme, de
taille comme de guerre, et en passant adepte officiel de
la Citroën DS au point d'éviter tout attentat routier (la
Déesse a dû veiller sur lui), n'exprime à l'égard des
Québécois un flambant « Je vous ai compris ». Je le
comprends. Il est vrai aussi que de la guerre mondiale
à la civilisation des loisirs il n'y a parfois qu'un pas, vite
franchi, la seconde découlant souvent de la première...
Ce qui vaut finalement pour l'essor du tourisme vaut
également pour l'évolution des guerres.
Et Motorcity dans tout cela ? L'ouest et l'est vont
s'y retrouver. Ici, au coeur du Michigan, ce n'est pas la
guerre mais la faillite qui sera mise en patrimoine.
Quant au tourisme, il représente pour certains malins
qui n'ont pas de couteau entre les dents ou certains
capitalistes qui eux ont des dents bien longues jusqu'à
rayer le parquet du salon de l'automobile, une bouée
de sauvetage.
Une fuite en avant également.

15
De la cité de la bagnole à un nouveau
touristland ?
Un article signé d’Alana Samuels, paru le 25
décembre 2013 dans le Los Angeles Times (repris par
Courrier International, 9-15 janvier 2014), raconte cet
engouement actuel pour le tourisme de ruines. Car
c'est bien de cela qu'il s'agit: un « tourisme de ruines ».
Une visite guidée propose ce type de « services ». On
peut donc voir et photographier des usines
désaffectées, des églises et des écoles abandonnées,
une gare fermée, un gratte-ciel délabré. On traîne à
l'intérieur d'un ancien immeuble de luxe « pour voir une
salle de bal oubliée où les Who avaient donné leur premier
concert aux Etats-Unis ». Souvenirs, souvenirs. Devant
ce décor urbain dévasté, un touriste prénommé Oliver
a pris 2000 photos le premier jour de visite! Etonné
par ce qu'il voit, des prostituées sur le trottoir à 8h du
matin, des déchets et des graffitis partout, son
impression rejoint celle de tout autre quidam du
voyage et de passage dans le coin: « Aucune ville
américaine n'a connu un déclin de cette ampleur. C'est vraiment
le genre de choses qu'on ne voit qu'une fois dans sa vie ». Oliver
compare ensuite le vieux et le nouveau continents
dans leur rapport différent au passé: « A Detroit, on peut
comprendre, on peut vraiment sentir l'histoire d'une ville. En
Europe, quand les bâtiments sont délabrés, on les démolit ».
Certes. Sauf qu'en Europe on ne démolit que pour
rebâtir et on préserve ce qui en vaut la peine; à
Detroit, on abandonne sans sauvegarder et même sans
reconstruire... A chacun sa vision de l'histoire!
16
A Detroit, 78 000 bâtiments de tout ordre sont
considérés comme « vides », et la démolition d'un seul
immeuble coûte 8000 dollars à la municipalité.
Impossible dans ces conditions de nettoyer les lieux
pour faire place nette à du neuf, éventuellement...
Difficile aussi pour les locaux de panser le présent et
de penser le futur. Dans la ville fantôme, Alana
Samuels décrypte le succès actuel de cet urbanisme
délabré auprès des photographes, qu'ils soient
amateurs ou professionnels, curieux, touristes ou
journalistes. Déclarée en faillite en juillet 2013, Detroit
attire une nouvelle clientèle de touristes-voyeurs: « Les
hôtels disent connaître un afflux de visiteurs intéressés par les
ruines ». Le tourisme relèverait-il de l'archéologie ? Sans
doute.
Un guide local, Jesse Welter, propose depuis la
fin de l'année 2011 des circuits organisés, mais son
business ne décolle véritablement qu'en 2013. Il a
récemment acheté un minibus de douze places pour
répondre à la demande touristique. Ancien mécanicien,
il s'est reconverti à la photographie et maintenant au
travail de guide touristique. Il a perçu l'intérêt des
étrangers pour la photographie des ruines urbaines et
industrielles, et vend lui-même des photographies des
immeubles abandonnés sur un marché d'artistes. Il
rapporte que son emploi de guide est aussi doublé
d'une protection pour la sécurité des touristes. La
sécurité sur les sites est devenue essentielle: « Deux
touristes se sont fait voler leur voiture alors qu'ils visitaient une
usine abandonnée en octobre; d'autres se sont faits agresser sur ce
17
site », écrit Alana Samuels. Les clients versent 45
dollars à Jesse Welter pour trois heures de visite. Le
guide connaît parfaitement les lieux emblématiques et
n’exclut sans doute pas une certaine mise en scène
pour les rendre encore plus authentiques et « vivants ».
Comme pour cette visite d'un studio d'enregistrement
où « le matériel est encore là, comme si les occupants étaient
juste sortis déjeuner ». Ce tourisme de la dérive aime les
morts-vivants… ou plutôt les morts encore vivants,
comme nous le verrons plus loin... Jesse Welter
s'adapte aussi aux demandes parfois étranges des
clients, par exemple en aidant un jeune couple à se
marier dans une église abandonnée...
Toutefois, ce business qui voisine avec le dark
tourism, et que j'ai pu définir et appeler le « voyageurisme »
(dans Voyages pluriels, 2011), connaît heureusement
aussi ses limites: les habitants voient ces photographes
et touristes d'un mauvais oeil. Jesse Welter sait qu'en
pénétrant dans l'enceinte d'une école abandonnée il
risque 225 dollars d'amende... mais la police, dont les
moyens manquent cruellement, le laisse faire. Les gens
du coin, eux, commencent à en avoir marre, ils
critiquent ouvertement ces contemplateurs de la
décomposition du tissu urbain, et nomment ce
phénomène « porno des ruines ». C'est pourquoi, Welter
débute le plus souvent « ses visites à 7h du matin, le
meilleur moment pour éviter les êtres humains ». Eviter
l'humanité, vaste programme ! Le tourisme, pour
exister et prospérer, n'a plus guère besoin de
rencontres avec des êtres humains, les sites suffisent.
18
Les habitants souhaiteraient qu'un jour prochain
des visiteurs viennent séjourner sur place pour
constater les avancées positives comme ces champs
abandonnés et aujourd'hui transformés en jardins
urbains. Certains s'insurgent avec raison contre ce
succès malsain basé sur le voyeurisme de la misère
urbaine. A l'instar de Jean Vortkamp, militant politique
du cru, qui enrage en s'écriant que « le délabrement ce n'est
pas cool, ce n'est pas artistico-branchouille ». Voilà qui est
bien dit. Mais la fronde ne s'arrête pas là. Des
autochtones déterminés en veulent de plus en plus à
Jesse Welter, comme l'atteste cette inscription sur le
mur d'une église: « Rentre chez toi, Jesse... On te hait, toi et
tes visites guidées »… Le fond de l'air de Detroit serait-il
rouge ? Voilà ce qui advient lorsqu'on fait son beurre
sur le dos des êtres humains. Ces fameux « êtres
humains », dérangeants mais bien vivants, que notre
cher Welter cherchait sitôt le matin à éviter la présence
« sur site » !

Detroit détruite ?
A première vue plutôt destroy, il est vrai, Detroit
n’est cependant pas Pompéi, elle n’est pas détruite
mais désertée, elle n’est pas dévastée mais désespérée.
Comme le souligne John Nichols, dans les colonnes
du Monde diplomatique d’octobre 2013, « la banqueroute de
Detroit est l’aboutissement d’un long processus de
désindustrialisation qui a vu l’ancienne ‘Motor City’ se
19
transformer en ghost city (‘ville-fantôme’), vidée de ses habitants
et de ses activités. De 1995 à 2000, la municipalité a perdu
52 % de ses emplois manufacturiers. Au milieu du siècle
dernier, les établissements industriels de la ville faisaient
travailler un habitant sur dix ; aujourd’hui, ils en emploient un
sur cinquante. Sur la dizaine de grandes usines automobiles qui
prospéraient à Detroit autrefois, une seule est encore en activité
aujourd’hui ». Aujourd’hui, la cité ressasse son passé
sans s’imaginer de futur viable. Daniela Pinheiro, dans
un reportage détaillé paru en mai 2014 dans l’excellent
mensuel culturel brésilien Piaui, rappelle l’histoire de
Motorcity, sa grandeur et son déclin. La journaliste
décrypte le fléau de la ségrégation qui ne cesse de
couper les habitants et les quartiers entre eux : « Une
élite blanche, une majorité noire et une ville en faillite »
résume-t-elle.
Déclarée en faillite le 18 juillet 2013, une faillite
provoquée – rappelons-le - par une baisse de la
population, passée de 1,85 millions en 1950 à 710 000
en 2010, plus assez donc pour conserver les
infrastructures existantes et pour payer les retraites jadis gagnées
lorsque les temps furent meilleurs… Ford, General Motors
et Chrysler ont bien tenté de lancer un plan de
sauvetage en 2009, mais il n’aura pas suffi à redresser
la ville du Michigan, cet ancien fleuron et fierté
nationale de l’industrie automobile. Depuis les années
1960, plus d’un million de personnes, autrement dit
plus de la moitié de sa population !, ont quitté Detroit,
et la fuite en avant s’est accélérée ces dernières années
avec un chômage deux à trois fois supérieur à la
20
moyenne nationale. Enfin, la crise économique de
2008 a fini de plonger dans le rouge les finances
municipales, et notamment contribué à la terrible
course à l’austérité. Aux yeux de John Nichols, le défi
désormais le plus urgent pour sauver Detroit « consiste à
trouver les fonds qui manquent pour régler les prochaines
échéances de sa dette. En ce sens, elle se trouve dans la même
situation que Wall Street en 2008, quand les grandes
institutions financières américaines se sont effondrées. A ceci près
que cela avait alors déclenché une réaction immédiate du
Congrès, sous forme d’un plan de sauvetage de 787 milliards de
dollars et de promesses d’aides supplémentaires en faveur des
banques jugées ‘trop grosses pour faire faillite’. Manifestement, le
sort des villes américaines intéresse moins Washington ». Nul
doute que, dans cette sombre affaire, le tourisme ne
pourra que « panser » la plaie sans véritablement
sauver la situation…
David Uberti, dans The Guardian du 3 avril 2014,
évoque pour sa part l’histoire de cette urbaniste, Khalil
Ligon, qui vit dans la partie est de Detroit et qui dans
le cadre de son travail s’est fortement engagée à faire
revivre la ville. Pour elle la fatalité n’est pas de ce
monde alors, avec d’autres exceptions locales, elle
refuse de baisser les bras… mais quand elle s’est
refaite cambrioler en bonne et due forme, les policiers
qui n’arrivèrent que le lendemain n’ont eu comme
seuls mots à la bouche : « Mais pourquoi êtes-vous encore à
Detroit ? »… Pas facile dans ces conditions de garder la
foi dans la reconstruction urbaine, de croire en « sa »
ville, et de ne pas mettre les voiles…
21
Du Montana au Nebraska, la déprime
psychologique sur fond de crise économique dépasse
évidemment les frontières du seul Michigan, et ce sont
les States dans leur ensemble qui se retrouvent en
mauvais état et plus désunis que jamais. Avec le film
Nebraska (2014), Alexander Payne dépeint une
Amérique qui perd ou plutôt qui a tout perdu, surtout
depuis cette année maudite de 2008. La foi, la
confiance, l’espoir. A l’écran, l’itinéraire d’un vieillard
accompagné d’un de ses fils se perd précisément dans
les méandres d’une société bâtie sur l’esprit tordu de
compétition et sur le besoin avide de consommation.
La soif de liberté autrefois traduite Sur la route de
Kerouac a laissé place aux bas-côtés d’une route qui ne
semble plus mener nulle part… Une déroute dans le
epire des sens. Le 7 art en rend compte ici avec brio et
mélancolie. Cette déroute passe sans doute encore
davantage par les régions qui autrefois ont fait la gloire
de l’industrie automobile. Michael Moore avait
joliment porté à l’écran le naufrage de sa ville de Flint,
prochainement un cinéaste inspiré trouvera le bon
chemin pour mettre en scène ce que fut Detroit…
Cette route de la désolation, sur la même voie que
Paris-Texas d’un Wim Wenders qui résonne au son de
la guitare de Ry Cooder, peut encore être mise en
musique par le superbe album Nebraska, de Bruce
Springsteen, chantre de la classe ouvrière qui mieux
que personne chante depuis quatre décennies le blues
de l’Amérique des démunis et des petites gens. Mais le
Boss, tout comme tant de Nord-Américains anonymes,
22
n’a jamais cessé de croire en l’avenir de cet éternel
« land of hope and dreams »…
L’espoir et le rêve se font désirer à Detroit. En
attendant ce chant du cygne, et cette fin tellement
annoncée, certains irréductibles, amoureux de la cité
ou habitants téméraires, ne se résignent pas et
imaginent d’ultimes scénarios. En janvier 2014, le
maire nouvellement élu, Mike Duggan, a demandé aux
résidents de patienter six mois avant de partir
éventuellement ailleurs. L’espoir n’est plus vraiment de
mise. Par exemple, lorsque Khalil Ligon quitte son
domicile pour un moment, elle a peur qu’il soit
rapidement investi par des squatteurs, et notamment
des trafiquants de drogue ou des pyromanes… C’est
aussi le résultat de pans entiers de la cité transformés
en autant de terrains vagues totalement délaissés par
les pouvoirs publics.
Un exemple entre mille, cité par David Uberti,
l’école primaire Macomb. Fermée en 2009, elle a
depuis été pillée, et on trouve une pancarte avec inscrit
en lettres capitales « à louer ». Cynisme et capitalisme,
deux maux qui vont si bien ensemble. Il est d’autant
plus remarquable de voir des habitants, résistant
obstinés, s’accrocher à leur ville, à l’instar de Khalil
Ligon. Elle pourrait facilement s’installer ailleurs, mais,
dit-elle, « je sens que j'ai quelque chose à faire ici. Et je veux le
faire ». Ligon n’est pas l’icône d’une ville en détresse,
seulement l’une des voix qui entendent résister, tenir,
bref rester sur place. Une belle détermination qui,
23
multipliée, pourrait bien porter de beaux fruits. Et tous
ne finiront pas forcément dans le panier du tourisme,
qu’il soit d’ailleurs de nature sombre ou massif,
industriel ou culturel...
Detroit se trouve donc, en quelque sorte, à la
croisée des routes, surtout celle qui mène ou non au
tourisme à tout prix, avec ses sites certes en ruines
mais peuplés d'êtres humains en chair et en os, et
désireux comme tout le monde de lendemains plus
enchanteurs... La nouvelle municipalité aux affaires
devra donc, soit capitaliser sur le tourisme en le
rendant rentable même au prix fort pour les habitants,
soit tabler sur d'autres alternatives – incluant, pourquoi
pas, une petite niche de tourisme culturel et
précisément alternatif mais incluant et concertant dans
sa gestion la population locale – telles la culture ou
l'économie sur fond de véritable développement
durable. Sinon, comme le dit en conclusion Alana
Samuels dans son article du Los Angeles Times, Detroit
peut toujours avancer sur les traces de Gary, cette ville
de l'Indiana également truffée de ruines, qui « exploite
les hordes de photographes qui déferlent sur les bâtiments
abandonnées: le permis de photographier coûte 50 dollars ». La
voie est libre, l'autre voie indispensable. Pour déjouer
ce triste sort qui a fait écrire à Pierre Daninos ces mots
sur ce mal social qui gangrène notre quotidien depuis
plus d’un siècle : « Les hommes mettent dans leur voiture
autant d'amour-propre que d'essence ». Dommage.

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Bollywood, un autre monde
impossible



Façade un tantinet baroque du célèbre cinéma Raj Mandir, à Jaipur, au
Rajasthan. Dans toute l’Inde, le cinéma en tant qu’industrie du rêve
marque sa présence et aussi les mentalités.



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