Afghanistan, Photographe, un métier risqué

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La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin. Malraux (André) Pour Maxence, Mathis et Sandrine, En souvenir de Sébastien Vermeille, Leur père et mari, photographe des armées, tué en opération. Prologue Pourquoi écrire ? Je me mets enfin à l'écriture. Pourquoi le faire ? Beaucoup de mes camarades, ces dernières années, tout en respectant leur « devoir de réserve », témoignent auprès du grand public d'une vie, d'un passé, d'un vécu qui résume ou aborde une partie de leur carrière au sein de l’institution. Par leurs écrits, ils confient leurs souvenirs, leurs expériences, leurs sentiments sur ce qu’ils ont vécu ici en France ou en opérations extérieures. C’est un besoin légitime d'exprimer et de faire partager ces moments de vie si spécifique du militaire. Pour ma part, c’est un essai qui nait d’une volonté de raconter, à travers deux de mes missions, une expérience qui pour l’une d’entre elles m'a touché intensément il y a peu. Je veux faire acte de mémoire de l’engagement de l’un de nos camarades, tué en opérations en Afghanistan, alors qu’il assurait une mission au sein de la force française comme photographe.
Publié le : samedi 29 août 2015
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La tragédie de la mort est en ceci qu'elle transforme la vie en destin.
Malraux (André)


Pour Maxence, Mathis et Sandrine,
En souvenir de Sébastien Vermeille,
Leur père et mari, photographe des armées, tué en opération. Prologue



Pourquoi écrire ?

Je me mets enfin à l'écriture.

Pourquoi le faire ? Beaucoup de mes camarades, ces dernières années, tout en respectant leur
« devoir de réserve », témoignent auprès du grand public d'une vie, d'un passé, d'un vécu qui résume ou
aborde une partie de leur carrière au sein de l’institution. Par leurs écrits, ils confient leurs souvenirs, leurs
expériences, leurs sentiments sur ce qu’ils ont vécu ici en France ou en opérations extérieures. C’est un
besoin légitime d'exprimer et de faire partager ces moments de vie si spécifique du militaire.

Pour ma part, c’est un essai qui nait d’une volonté de raconter, à travers deux de mes missions, une
expérience qui pour l’une d’entre elles m'a touché intensément il y a peu.

Je veux faire acte de mémoire de l’engagement de l’un de nos camarades, tué en opérations en
Afghanistan, alors qu’il assurait une mission au sein de la force française comme photographe. Je cite bien
là le Sergent Sébastien Vermeille, du SIRPA terre (Service d’Information et de Relations Publiques de
l’Armée de Terre), Section Image, affecté à Lyon au centre de production d’image numéros 2 et décédé le
13 juillet 2011 en terre afghane, dans un attentat absolument infondé, au cours d’une réunion politique.
Luimême était « en attente » dans ce poste de police, assurément calme mais concentré sur sa mission, attentif,
fixant certainement dans son esprit les photos qu’il avait déjà faites, celles qui lui restaient à prendre, le tout
en sélectionnant déjà les meilleures.

Je m’essaye dans cet exercice afin de laisser une trace pour Mathis, Maxence et Sandrine,
respectivement fils et épouse de mon camarade. Je les ai suivis, accompagné dans la tristesse, la douleur de
cette terrible nouvelle qui survient en ce mois d’été ensoleillé où tout parait si calme, si reposant ; où tout,
pour ce trio naissant, semble aller pour le mieux. Mais où tout bascule effroyablement ce 13 juillet 2011,
dans l’après-midi, alors que la nouvelle tombe, froide, inattendue, annoncée après qu’elle ait été connue au
sein de l’Armée de terre, par un officier général délégué militaire départemental de Bourges qui se déplace
en grand apparat vers la famille, à Baugy.

Enfin, c’est aussi un moyen, peut-être une thérapie, pour moi de faire part de mon métier, de mon
expérience au travers de trente cinq années de carrière militaire, passées tant en corps de troupe qu’inséré
dans des états-majors, en France ou à l’étranger, comme sous-officier puis comme officier. Quel plaisir je
découvre à transmettre à une génération actuelle de mon pays, la France, qui connaît mal le milieu
militaire, au jeunes qui doutent de leur avenir et pourraient trouver au long de ces lignes quelques raisons
de s’intéresser à cette voie professionnelle, enfin aux septiques qui influencés ou pas, pourraient croire que
cela ne marche pas, que non dans cette institution rien ne va plus alors qu’à ce jour, fin 2011, 85% des
français (sources Le Monde) pensent que c’est le dernier bastion des valeurs profondes de la France, rien
ne va plus.

Voila, j’ai tenté, au cœur d’un fil rouge qui retrace ma mission de coordinateur de la formation
audiovisuelle en Afghanistan lors de la mise en place d’une formation technique vidéo et photo au profit
des Combat Camera Team (CCT) de l’Armée Nationale Afghane (A.N.A), de revenir sur l’événement de
juillet 2011 qui m’a si définitivement lié à une jeune famille en phase de reconstruction après une telle
secousse.

Le lecteur pourra donc découvrir ce parallèle à travers mon récit.



État des lieux.


Nous sommes à la fin de l'année deux mille onze. Et déjà dix ans ont passé depuis ce terrible onze
septembre dont le peuple américain a dû supporter en sa chaire les pires effets.

Il était un autre ce monde avant cet acte de terrorisme intense. Un monde qui vivait au rythme des
conflits mais aussi des insuffisances de nourriture, de pouvoir d’achat, de matières premières. Un monde
où malgré tout chacun trouvait sa place avançant dans la vie selon son destin, son but, ses croyances.

Il était un monde où peu à peu les religions prenaient le pas dans l'orientation des peuples à prendre
leur destinée en main. L'Est bolchevique athée et soviétique contre l'Ouest capitaliste judéo-chrétien et
gourmand de démocratie, le Sud noir contre le Nord blanc tant ressassé durant mon adolescence, et puis le
monde islamique en état de gestation avancée contre le reste du monde sans croyance ou mal informé,
trompé depuis des siècles. Tranquillement cette mouvance orientale fascinée a creusé son lit de vindicte,
de haine auprès de certains hommes, jeunes et vieux. Lentement il a su gangrener jusque même les pays
européens, en passant par les britanniques, ceux là même qui le colonisaient quelques centaines d'années
auparavant.

La menace était là sous nos yeux dans les rues de Paris, sous nos pieds au métro Saint Michel, dans
les airs de Lockerbie, abattant inexorablement des innocents.
De pas en pas, le système détruisait des arbres de vie.
Les contrées d'outre méditerranée se soulevaient fomentant un coup par-ci et un coup par-là, se
répandant tel le serpent sur les côtes Sud de cette mer.

Avant l'attaque il eu la guerre du golfe dans laquelle la France au travers de ses soldats allait
repousser l'ennemi un peu trop volontaire. L’Irak resta un pays occupé par le soldat américain succédant à
des années de conflits irano-irakien, dans un sens ou dans l'autre.
En voisin acculé, la Syrie quitta le Liban encore jeune de sa victoire. Mais là aussi certains de nos
frères d'armes ont encore payé de leur vie. Drakkar et sa terrible voiture piégée qui laissa sous les
décombres trop de morts aux bérets rouges.

Laissant vite tout le reste, le onze septembre deux mille un, à 8h57, heure locale des États-Unis
d'Amérique, le signe du mal perfore l'une des deux tours de Manhattan du World Trade Center. Quelques
secondes plus tard, c'est un deuxième aéronef qui se donne dans la même scène.
Ébahi, sans voix, interloqué, stoppé net dans le chemin de sa vie, quel qu’il soit dans le monde
entier, chacun est muet devant cet acte d'une barbarie sans égale. Corps vivants se jetant des fenêtres,
lambeaux de tours et de métaux se désintégrant en poussières, tout n'est qu'horreur.
C'est la première fois que le sol américain est touché par une attaque d’une telle ampleur. Avant
c'était toujours ailleurs, Pearl Harbour, la Corée, la France...
Le pays, les peuples, le monde reste en suspend, incrédule.

Je me souviens très bien de cet instant où nous étions installés en amphi théâtre à l'école du train et
de la logistique, écoutant en bon élève potache et jeune capitaine en cursus de formation avant un temps de
commandement, un instructeur matinal et peu convaincant. Quand soudain, l'écran géant de la salle a
retransmis en direct une vision panoramique de l'impensable.
Silence Béa.
Stupéfaction, incompréhension.

L'information s'emballe, la terre se rattache à cela. Très vite les coupables sont visés. Levés vous! Vous êtes inculpés de meurtre prémédité,organisé,
minutieusement inventé. Une liste noire est écrite en tête de laquelle un nom est gravé dans le marbre qui
va occuper nos pensées pendant dix ans: Oussama Ben Laden.
La guerre change de direction. La cible est connue. Vite on s'organise, vite on projette de s'y rendre.
Il faut enlever quelques pions ici et là, réorganiser le dispositif géostratégique, convaincre quelques
politiques que la solution retenue est la bonne et en avant.

Ce sera l'Afghanistan pour retrouver le coupable, les coupables identifiés. Nous irons nombreux
même si certains traînent la patte ou refusent purement et simplement d'y venir, trop frileux ou contrariés
par d'autres intérêts.
La France s'engage et suit l’Oncle Sam qu'il l'a déjà beaucoup aidé dans l'histoire. On s’interroge et
on se raisonne. Si il y va c'est qu'il en a les moyens, que le travail, la mission sera faite rapidement et sans
bavure. C'est un peu vite oublier l'occupation anglaise au dix neuvième siècle et celle beaucoup plus
récente venue du nord que même un Massoud si courageux et ambitieux n'a pas réussi à stopper.

Voilà donc comment dix ans après nous sommes toujours sur les lieux. L'histoire a quand même
avancé étêtant progressivement la chaîne des responsables locaux décriés pour avoir commis ce meurtre.
Mais la pousse du roseau une fois taillée peut repousser. Le nœud du bois s'il est solide, compact sera
difficile à cisailler. C'est le cas avec le premier des leurs. On le cherche et le traque. On le dit dans le pays
voisin, revenu en Arabie, reparti au Soudan. Finalement il sera exécuté comme une bête dans la nuit au
sein de sa forteresse qui finalement se trouvait être dans le pays voisin : le Pakistan. Un allié pour nous, du
moins le croit-on.

Et puis les années passent, les habitudes prennent le dessus. La force de la coalition prend ses
marques, s'installe durablement car elle sait que se sera long et pas sans embûches.
Il y aura des pertes. De tous les cotés. A ce jour quatre vingt deux de nos camarades ont perdu la vie
là-bas.

Au moment où j'écris ces lignes, je repense à la matinée que je viens de passer à filmer sur le pont
Alexandre trois, à Paris. C'était une couverture vidéo pour le passage des corbillards de deux de nos
èmesoldats légionnaires du 2 Régiment de Génie de Saint Christol tués en Afghanistan par un soldat de
l'armée afghane. Cette même armée que la coalition s'efforce de faire naître. Comment rester stoïque sans
commentaires, sans émotions, sans interrogations ?
Je reste muet car c'est dans la mission, dans le statut du militaire mais avec une opinion personnelle
bien ancrée quand même. Il faut réfléchir à se désengager suffisamment rapidement pour qu'ils, les
afghans non Talibans, prennent leur destin en main. Facile à dire pour certains en période électorale, mais
moins évident à concrétiser sur le terrain.
En voyant peu avant le passage des cercueils les familles dans leur convoi blanc qui trace la route
vers les Invalides, encadré par les motards de la garde, je n'ai pu m'empêcher de me revoir assis dans les
mêmes conditions, accompagnant la famille d'un soldat, l'un des nôtres au SIRPA terre, l'un de nos
photographes, le Sergent Sébastien Vermeille.

C'était le dix neuf juillet deux mille onze à la même heure. Presque dix ans après qu'un illuminé
n'est eu la désagréable idée de rendre la monnaie de sa pièce au monde déclenchant un engagement
nécessaire pour la sauvegarde d'un certain équilibre, ce que je crois.




Paris, 24 novembre 2011,
A la veille d’un départ vers l’Orient,



Me voilà donc ce jeudi matin, encore une fois dans la tenue adaptée du parfait militaire partant en
mission, en opérations, au comptoir d’embarquement, terminal 1 de Roissy, Porte 4, avec passeport et
carnet de vaccination.

Quelques jours, quelques heures auparavant, en rentrant d’une longue réunion typique et dense à la
DICOD, je traverse au ministère de la défense le couloir sombre qui rejoint mon bureau, content des
dossiers traités au cours de cette matinée. A peine mis la clé dans la serrure, mon chef de bureau accourt
souhaitant me voir en particulier. Immédiatement bien entendu !

« Clermont-Tonnerre, je vous désigne pour une mission un peu particulière, départ sous huitaine.
En fait il s’agit pour vous de passer trois semaines en Afghanistan comme officier coordinateur dans le but
de mettre en œuvre la formation d’une équipe image provenant de l’Armée Nationale Afghane. Pour cela
vous vous appuierez sur les moyens humains français des services de communication déployées en vallée
de Kapisa. Le chef de la communication opérationnelle de l’état-major des armées vous attend dans son
bureau de l’autre coté de la cour pour vous en dire plus ».

Le commandement initie cette phase que jamais personne n'a faite jusqu'à maintenant. Il souhaite y
placer un officier supérieur pour renforcer l’image donnée à cette action. Je suis ravi!

Fort de cette désignation, je pense à tout ce qu’il va falloir faire avant mon départ : prévenir mon
épouse Mathilde pour qui un nouveau départ n’est pas toujours facile. J’aurai l’occasion d’y revenir plus
loin. Je dois me préparer physiquement, mettre à jour mon dossier OPEX, faire rapatrier le matériel
audiovisuel et photographique de l’ensemble des centres Images (matériel nécessaire à la formation qui,
une fois sur place, sera rétrocédé par la France a l’Armée Nationale Afghane), percevoir un complément
de paquetage, préparer une BLACKBOX, mes sacs... Tout se met en place rapidement; ce n’est pas un
premier départ. Les gestes ou les actes sont maintenant bien rodés, fondamentaux, devenus« réflexes »
au cours des années passées.

C'est le jour du départ, le réveil qui sonne beaucoup plus tôt, un rapide au-revoir à la petite famille
ensommeillée, et la voiture militaire est là qui m’attend en bas de l’immeuble. Chargé de mon nécessaire à
vivre quotidiennement, nous partons vers l’aéroport. Dans cette brume matinale, alors que la vie
parisienne reprend son cours affolé, les questions se précipitent.

Ma famille d’abord. Elle a, c’est vrai, l’habitude de ce genre de départ. Depuis mon affectation au
SIRPA Terre (comme officier adjoint au manager national de l’image), j'ai effectué plusieurs missions en
France ou à l’étranger, pour de simples reportages ou des séjours un peu plus longs. Cela a toujours été
enivrant de partir et Mathilde et les enfants l’ont plutôt bien vécu, même si parfois les journées sont
longues. Je saisis l'occasion de les remercier de me laisser m’envoler pour ces missions variées et pleines
d’enseignements.
Les questions se posent aussi du travail quotidien que je laisse de côté. Qui va gérer ? Comment ?
Combien de dossiers vont m’échapper que je devrais reprendre à mon retour ? Mais non, en fin de compte,
je sais que les choses se feront car l’équipe, très soudée, est là et saura très bien suivre la crise.

Enfin et surtout, l’interrogation se fait sur les jours proches. Une mission des plus motivantes dans
un pays où je n’ai pas encore eu l’occasion de me déplacer. Compte tenu du contexte, il est extrêmement
important de prendre en compte tous les aspects sécuritaires qui accompagnent cette mission.
Entre formalités d’embarquement, rampes d’escalators et cafés-croissants, me voici déjà dans
l'avion, en classe first (beaucoup de chance). Les premières vibrations des rotors se ressentent lors du
roulage vers la piste.
En arrivant à ma place, je retrouve avec surprise, après tant d’années, un colonel que j’avais connu
en 1985 lors de mon premier séjour en opérations en République de Centre Afrique. Cela fait plus de vingt
cinq ans. J’avais effectué avec lui alors jeune lieutenant, pendant quinze jours, une tournée de brousse qui
m’avait laissé des souvenirs africains plein la tête. Il m’avait alors beaucoup marqué par son charisme et
son engagement. L’Institution est devenue si petite qu’il n’est pas rare de faire ce genre de rencontres.

C’est parti vers une première pose toulousaine, puis se sera Douchambé, huit heures plus tard, sur
la terre Tadjik. On le sait d’avance, se sera une escale longue et pénible avant de repartir vers Kaboul.
Vingt quatre heures à errer entre tente, foyer, tente, foyer, repas, dans un périmètre à peine égal à celui
d’un terrain de football, le tout sous la pluie. Mais bon c’est un passage obligé, grandeur et servitude du
militaire...

Je mets à profit cette attente en me plongeant dans un livre de huit cent pages sur le pays que vais
découvrir : « Le Royaume de l’Insolence » de Michael Barry, une anthologie de 1504 à nos jours sur la
construction Afghane. Peu à peu entre les odeurs, l’ambiance d’attente et ces quelques lignes, je
m’imprègne de ce que je vais trouver dès demain, après ces trois longs jours de voyage,

Un autre embarquement plus que matinal et puis très vite, la sonnerie, accompagnée de l’annonce
du commandant de bord, retentit dans mon demi-sommeil et nous voilà volant à quelques pieds d’altitude
au dessus de cette capitale, attention permanente de l’actualité mondiale : Kaboul.

Bien entendu, pendant ces quelques jours, j'ai le sentiment de vivre et de partager les mêmes
sensations que ce qu’aura pu vivre Sébastien. La satisfaction et l'excitation d’avoir été choisi parmi ses
pairs pour assurer la mission opérationnelle de photographe au sein d’une équipe image sur le théâtre
afghan avec tout ce que cela comporte de la préparation à la mission (mise en condition opérationnelle,
revue médicale et préparation matérielle, engagement au service du pays). Ce sont effectivement de
longues journées pour s’accoutumer à l’effet final.
Peut-être aussi, une vive frustration de devoir laisser derrière lui sa famille qui va devoir, au fil des
jours, gérer le quotidien. Mine de rien, le départ se fait pour six mois sans permissions (contrairement à ce
qui se pratique sur d’autres théâtres). Laisser une épouse qui travaille avec ce petit Mathis, sept années
pleine de vies, de joies, un jeune garçon plein d’idées et si fier de son père.
Certainement, une vive et jeune excitation à recueillir, dans ses nouvelles fonctions, le cliché, cet
instant figé qui témoignera de la remarquable attitude de nos soldats dans l’accomplissement de leurs
tâches sur le terrain. C’est bien là une certaine fierté pour le militaire photographe reporter de participer à
l’écriture de l’histoire militaire, comme ses pairs l’avaient fait sur d’autres conflits bien plus anciens et
certainement aussi intenses. Devenir l’égal d’un Marc Flament, quel honneur.




Kaboul, 26 novembre 2011,
Cette vallée fourmillante et sèche



Aussitôt débarqué et après de courtes formalités qui assurent mes arrières, le capitaine H, adjoint du
conseiller communication français, m’embarque et nous filons vers le site de Warehousse. Je retrouve là
un ami breton et voisin de villégiature. Le monde est petit.

Très vite je ressens cette sensation que j’avais déjà eu en République de Centre Afrique, en Ex-
Yougoslavie ou au Kosovo en traversant les villes. C’est un extravagant bouillonnement de voitures en
tous sens, de piétons négligents aux habits si divers mais en même temps bien du pays. Et puis de la
poussière et de la fumée se répandent tout le temps et partout. A bonne allure, aux aguets du moindre
détail, je traverse cette ambiance orientale et matinale à bord d’un 4X4 rugissant, un « Surf ». Kaboul s’est
réveillée depuis quelques heures à peine, et chacun court à sa tache, vite, dans tous les sens.

Nous longeons le camp. Bastion Wall, Hauts murs de bétons, barbelés, grillages et tentures vertes
pour cacher le paysage. C’est comme ailleurs. Tous les camps militaires de l’OTAN se ressemblent. Nous
franchissons cette entrée qui n’en finit pas de durer. Contrôles d’hommes harnachés sous leurs gilets et
casques de protection, véritables tortues. Rapides, habiles, ils scrutent les laisser passer, le dessous,
l’intérieur et l’extérieur du véhicule. C’est bon, nous pouvons entrer dans le sacro-saint quartier de
WareHousse, mondialement connu.

Nous nous rendons directement au centre de presse, après avoir traversé rues et ruelles faites de
murs de containers, d’échoppes typiques et autres containers. Situé au centre de l’enceinte, il permet à tout
à chacun de savoir rapidement où venir pour transmettre ou recevoir de l’information. Le personnel
officier et sous officier qui le compose est à mi-mandat et on a peu de mal à discerner la fatigue sur les
visages. Malgré tout, la dynamique est rayonnante. C’est là que se passent les choses. C’est là que
l’actualité se suit, se construit ou se démonte pour les éléments français engagés dans cette opération.
C’est là que tout journaliste arrivant pour la première fois passe pour prendre ses consignes.

De Kaboul, Nijrab, Tora à Tagab et Bagram, la toile est tissée, l’exploitation du métier de
communicant est parfaite. On sent la coordination entre les pions malgré les éloignements. Ils sont
conseillers, adjoints communication, officiers de presse, chefs d’équipe image, opérateurs de prises de
vues ou photographes, responsables de banque images. Tous travaillent pour le même chef dans un seul
objectif qu'ils soient sur le terrain ou dans leur bureau où traînent gilets et casques. Ils ont pour mission de
développer la communication interne du théâtre au profit des unîtes engagées. Ils assurent une
transmission externe, vers la France, pour rapporter, montrer l’engagement des troupes françaises aux
familles, et aussi au peuple de France. Et puis, ils se tiennent prêts à accueillir les voyages de presse des
journalistes internationaux et français qui stationnent en Afghanistan pour leurs reportages.

On court m‘installer sous une tente de passage puis direction le magasin du corps pour prendre en
compte l’essentiel : un gilet pare balle CIRAS (28 kilos à plein), des chargeurs de FAMAS et de PA, bien
entendu les munitions qui vont avec, un casque et autres petits objets. De les voir exposer sur table, puis
de compter chaque munition, on sent bien la pression monter. Cette fois, je suis bien arrivé et je touche
concrètement le sens des mots : « engagement probable ». Il ne faut pas s’en faire une montagne ; après
tout, cela fait tant d’années qu’on s'y prépare. Mais quand même, ce n’est pas la même ambiance que sur
les précédents théâtres que j’ai pu fréquenter. Ici, c’est la guerre, La vrai.

Le lendemain est plutôt calme. C’est le dimanche et morning OFF. Les hommes récupèrent.
J’attends le prochain départ, lundi matin en hélicoptère pour Nijrab et Tagab ma destination finale. Je verrai au cours de mon séjour que se déplacer n’est pas une simple affaire. Il ne suffit pas de monter dans
son véhicule et puis en avant. Non. Il faut s’entourer de précautions diverses qui peuvent sauver des vies.
Et on ne va pas où l’on veut comme on le veut. La plupart des sorties hors Kaboul, si ce n’est toutes, se
font en hélicoptère, ou en convois fortement armés, encadrés et toujours avec de très longs temps de
déplacement. Parfois comme nous le verrons plus tard, il est urgent de faire demi-tours car trop dangereux
de s’exposer inutilement.

Cette courte halte, aussi intemporelle, me permet de découvrir PX et marchés locaux où je fais mes
dernières emplettes. En effet, parti un peu sur le pouce, j’ai oublié certaines petites choses pourtant
capitales.

Je rencontre aussi, au détour des échoppes, des visages de militaires français connus. Vus très
récemment ou croisés il y a des années. En fait, notre armée de terre se rétrécissant au fil des ans ou
peutêtre des gouvernements, tous finissent par se connaître. Et puis ce sont souvent les mêmes qu'on retrouve
sur les opérations. Là, se trouve bien l’esprit de corps, militaire, frère d’armes. Quelque soit le grade, avec
la déférence nécessaire, chacun est beaucoup plus proche de l’autre qu’il ne le pense, qu’il n’y a de
nombreuses années.

Une dernière nuit, précédée d’un petit foie gras ramené de France et de quelques agapes locales
arrosées d’un petit vin blanc moelleux, et c'est le réveil matinal à cinq heures et un départ pour le Nord du
pays.

Ce sera en Caracal. Un hélicoptère français mis en place il y environ deux ans sur cette opération.
Décollage, et puis séquence émotions. Nous remontons vers le nord. Portes ouvertes, les tireurs sont à
leurs postes. Ils veillent, scrutent et se tiennent prêts. Ils sont là pour nous. On le sent et on ne l’oubliera
jamais. Nous assurer un vol en toute sécurité. L’appareil prend un peu de gîte à gauche, s’aplatit vers le
sol, et en avant pour un petit vol tactique de vingt cinq minutes.

Le sol, ocre, est jonché au départ de petites habitations basses, entourées de murs à hauteur
d’hommes, en terre sèche. Très vite, nous abordons des paysages non habités. Le sol se creuse, argileux,
friable. Les fossés de cours d’eau sont de plus en plus larges et profonds. On sent que l’on monte en
altitude. De temps en temps, une once de champs labourés. Pour un novice de ce terrain, ça a quelque
chose à la fois d’enivrant et d’effrayant. Rapidement, nous abordons les collines, puis de petites
montagnes. L’appareil, tenu d’une main expérimentée, se cabre, vole à droite puis à gauche, toujours à
fleur de sol. L’air frais qui pénètre en cabine nous tient éveillé. Enfin, coincé entre deux pics, sis juste
avant une plaine, séparant la vallée entre ocre et vert : Nijrab, le camp de la TFLF, la Task Force La
Fayette.

Je n’y reste que quelques heures pour reprendre un vol en fin d’après midi vers ma destination
finale. Tout en écrivant, j'entends le bruit permanent des appareils. Ils surveillent les hauts, acheminant
hommes et matériels. On parle de colis qui seraient arrivés par le MI8, hélicoptère gros porteur. Tout de
suite les visages s’éclairent « peut-être y aura-t-il celui que j’attends ? ». Simple joie que d’y penser.
Déception de ne pas le recevoir cette fois là. Moi, je pense à mes caisses de fret en souhaitant vraiment
qu’elles soient dans cet appareil pour que je puisse commencer la formation sans tarder.

Cinq jours plein de transit et déjà de rencontres d’amitiés, de souvenirs, de mise en application des
bases de son métier de soldat. Être à l’heure, en tenue, comprendre la mission, des choses simples vécues
dans la réalité.




Tagab, 29 novembre 2011,
La FOB TIGER, ex RAPTOR.



Nuit tombante, le soleil partant illuminer d’autres contrées, en file indienne, nous venons
d’embarquer à bord du PUMA sur la DZ de Nijrab. Le rotor tourne, les hommes se placent. Soldats en
transit, équipage dont les tireurs aux armes lourdes sont derrière leurs machines, tous sont silencieux,
attentifs et prêts. Dans l’ombre qui se découpe sur le fond de porte ouverte laissant apparaitre les derniers
rayons de lumière, je distingue l’un des tireurs par son casque avec lunette d’intensification de lumière.
Ses yeux sont verts.

Juste à coté, l’hélicoptère TIGRE fait mouvement en hauteur. Il sera notre ange gardien durant ce
saut de puce. Quinze kilomètres, vingt minutes. Très court mais très intense. On ne sait jamais ce qui peut
arriver. Fortement armé et équipé des derniers atouts technologiques, il sert de manière remarquable
depuis bientôt un an sur le théâtre afghan.

Une légère vibration, et l’appareil se lève puis s’incline comme à son habitude pour prendre sa
route. Défile à travers la porte ouverte, dans un petit courant d’air frais, le paysage sombre, laissant se
découper les sommets proches que nous survolons en suivant leur mouvement. Comme toujours,
l’hélicoptère se balance en vol tactique épousant les formes. On sent tout de suite l’expérience, la parfaite
symbiose entre le pilote et sa machine.

Sans avoir eu le temps de trop penser, nous abordons la dernière crête avec un virage à droite serré
et très vite l’arrière de l’appareil se baisse, signe d’un poser rapide et dans les minutes qui suivent. La
porte s’ouvre, les chaleurs du rotor refluent, nous débarquons dans une nuit noire. Suivre la lampe rouge
du personnel au sol, se diriger vers quelques ombres dont je toise le profil naissant. Le caporal-chef F
photographe, est là avec l’officier images, le lieutenant G pour m’accueillir sur la DZ. Musette 48h00 sur
le dos, FAMAS à l’épaule et mon sac Alpha en main, je suis enfin arrivé à bon port.

Dépôt de mes affaires dans une chambre sous la tente qui m’est affectée, passage rapide sous les
murs de la cellule Images où je retrouve le sergent-chef D, cadreur, à pied d’œuvre sur une production, et
nous partons rapidement vers le TOC (Centre opérationnelle du GTIA TIGER). Je découvre, comme je me
l’imaginais, une pièce sous comble de bois où grouillent les officiers traitants derrière leurs ordinateurs,
menant la bataille. Tous sont affairés, concentrés, dans quelques minutes aura lieu le point de situation en
èmeprésence du chef du GTIA, le Colonel G, chef de corps en France du 27 Bataillon de Chasseurs Alpins.
Tout ce que j’ai appris lors de mon court passage à Compiègne, à l’école d’état-major est là. Comme la
doctrine le dit mais avec l’animation en plus.

Avant d’aller plus loin, il me parait nécessaire d’expliquer en quelques mots le rôle et la
composition de l’équipe Image à laquelle en son temps, le sergent VERMEILLE était rattaché.
L’équipe Image que je rencontre ici est stationnée sur la FOB (Forward operating Base ou base
opérationnelle avancée) de Tagab depuis le mois d’octobre. Déjà presque deux mois. Elle fera un séjour de
six mois sans interruption.
Désignée par l’état-major des armées sur proposition du SIRPA terre, elle succède a d’autres qui
depuis deux ans ont été mises en place sur le théâtre afghan. Sa mission sous l’autorité du conseiller
communication de Kaboul est de développer une série de produits vidéos et photos qui serviront a
entretenir d’une part la communication militaire interne en France sur les opérations menées ici au profit

Les commentaires (3)
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misstiti53

Bel hommage à Sébastien. Témoignage très touchant ! toujours une pensée pour lui, Sandrine, Mathis et Maxence.

dimanche 30 août 2015 - 17:49
chris.cambou

Très beau témoignage pour notre collègue et ami Sébastien. Très belle plume mon Cne.... En souvenirs de ces grands moments passées au sein de cette belle famille qu est la "communication".

dimanche 30 août 2015 - 06:26
melanie.dns

Bravo Monsieur de Clermont tonnerre!! votre grand talent et votre grand coeur rendent un immense hommage à Sébastien, Sandrine et leurs garçons.Elle m'a souvent racontée l'histoire, mais, par vous, c'est bien sûr, différent, puisque vous étiez dans le feu de l'action, mais tout aussi touchant. Merci beaucoup pour eux, car malgrès sa grande force de caractère et sa personnalité hors du commun, le temps passe et les souvenir s'effacent....et Sandrine a besoin que l'on n'oublie pas pour avancer vers l'avenir avec ses fils... M.D

samedi 29 août 2015 - 16:02
clermonthm

Merci beaucoup pour eux tous.
Partagez tant que vous pouvez.
C'est le but de cet ouvrage qui permet de mieux comprendre le travail mais aussi les souffrances des uns et des autres

samedi 29 août 2015 - 18:01

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