Archéon, Livre 1 : L'héritier, l'ange de feu et la fontaine des origines

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Archibald Éon est un jeune homme qui vit sur ce qu’il reste de la Terre après sa mystérieuse destruction. Lorsque sa planète est envahie par des créatures tout droit sorties d’un livre qu’il lisait lorsqu’il était enfant, il découvre qu'il est venu au monde dans une galaxie parallèle à la Terre et dont il est l'héritier souverain. Pour sauver sa planète d'adoption, il va devoir mener un dur combat contre des forces obscures tout en essayant de rassembler des peuples autrefois alliés mais qui aujourd'hui s'opposent.
Publié le : dimanche 16 novembre 2014
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ARCHÉON
LIVRE 1 : L’HÉRITIER, L’ANGE DE FEU ET LA FONTAINE DES ORIGINES
CHAPITRE 1 : CAUCHEMAR
Il restait là, allonger sur le sol, ne pouvant se relever, son corps alourdi par les coups répétés du maître contre lui ; les quelques bribes de souvenirs de ce qui fait qu’ils se battaient en duel à présent s’estompaient de plus en plus, il se forçait même à ne pas oublier son propre nom :
- Archéon ! Archéon ! Se répétait-il à voix basse. Je suis Archéon !
Mais il lui était de plus en plus difficile de maintenir son esprit alerte tant la puissance des pouvoirs du maître le pesait. Il pouvait l’entendre, le bruit de ses pas se rapprochait inexorablement, le frottement de son armure se faisait plus fort à chaque secondes qui passaient. Archibald Eon, ainsi était le nom qu’il portait en quittant la terre, était de plus en plus faible, il gardait péniblement les yeux ouverts malgré le fait qu’il soit toujours aveugle, tentait vainement de se relever en prenant appui sur son épée, mais chaque tentatives pour se tenir debout sur ses jambes étaient un échec. Le maître était pourtant là, à ses côtés, il pouvait entendre son souffle rauque sous son masque de cristal. Il ne voyait toujours rien mais il sentait que son visage se reflétait dans le miroir qui faisait office de tête sur le corps de son bourreau. Un souffle glacial et pénétrant le parcourut alors et le souleva de terre comme un ridicule grain de poussière, c’était le maître qui venait de le relever pour le placer face à lui, les bras en croix, décollé à un mètre du sol. La créature mit ses mains de chaque côtés de sa tête, rit de façon narquoise, se concentra faisant apparaître comme un rictus sur son masque. Archibald sentit alors une force implacable le tenir de l’intérieur, on aurait dit que les mains du maître étaient entrées dans sa tête et enserraient son cerveau jusqu’à l’explosion. Le jeune homme venait d’être projeté violemment en arrière, mettant à bas trois arbres avant d’être arrêté par un des piliers délimitant le chemin dallé autour des ruines du temple des Alténiens. Quelque chose vint alors fendre l’air et se planter dans le pilier juste au-dessus de sa tête. C’était son épée que le maître venait de lui lancer, évitant volontairement de lui transpercer le crâne. Archibald se releva péniblement, du sang coulait sur son visage, il tituba grandement mais se maintint debout par on ne sait quel miracle, retira difficilement son épée du pilier en manquant de tomber en arrière et la plaça devant lui sans vraiment savoir quoi pointer à cause de sa cécité. Le ricanement du maître se fit glacial, se moquant de sa vaine tentative de lui résister.
 - Ton semblant de courage me consterne, jeune héritier ! Lança-t-il d’une voix grave qui résonna dans son masque, la rendant encore plus terrifiante. Ce n’est pas avec tes faibles talents que tu me terrasseras et que tu revêtiras l’armure de celui dont tu es censé être la réincarnation, ajouta-t-il sur un ton de défi.
« Il a raison » se disait Archibald. L’armure sacrée des dieux ne lui apparaîtrait jamais s’il ne faisait pas plus preuve de courage et de volonté pour détruire le maître. Pour
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l’instant, la seule armure qu’il possédait était celle en pierre de lave de Crateria que la créature lui avait donné, supposée être résistante mais brisée aux épaules ainsi qu’à de nombreux autres endroits. Le jeune homme marchait en titubant le long de l’allée centrale menant aux ruines, il s’appuyait difficilement sur les piliers autour de lui, serrant son épée pour ne pas la perdre. Il entendit alors le maître se poser non loin derrière lui, riant toujours et de plus en plus fort. Il se mit alors à courir, Archibald l’entendit grâce au son de frottement de son armure qui se fit soudain plus rapide. Il eut à peine le temps de baisser la tête alors que le maître tenta de le frapper avec son épée. Son épée ! La lame noire ! L’arme ancestrale symbolisant le pouvoir du maître sur les démons, une lame de presque un mètre de long, une poignée noire aux reflets d’or et incrustée de rubis rouges sang, et munie d’une garde, en or elle aussi, de plus de vingt centimètres avec deux grandes dents de dragons partant de la base de la lame et se courbant jusqu’au tiers de celle-ci. Archibald essayait tant bien que mal de parer les coups violents du maître, qui le faisaient reculer de plus en plus, il ne les évitait qu’avec l’aide du puissant déplacement d’air qu’ils projetaient. Le jeune homme n’avait même pas la force de soulever son épée pour bloquer les coups, ce qui procurait au maître un rire béat autant qu’exaspéré. Il sentait l’agacement monter en lui. Au fur et à mesure que le maître se rapprochait du moment où l’un de ses coups aller le toucher, sa colère grandissait. Une colère qu’il ne se connaissait pas, comme un souffle de courage supplémentaire que quelqu’un lui envoyait d’ailleurs. Il savait d’où cette force venait, c’était sa bien-aimée ! Il croyait que son souvenir avait été totalement effacé par le maître, mais il en subsistait un infime morceau au fond de lui. Cette force impalpable le fit s’arrêter, et alors que le maître s’apprêter à lui porter un nouveau coup qui lui serait fatal, Archibald le bloqua avec son épée et repoussa violemment en arrière la créature qui avait soudain cessé de rire. Il ferma les yeux et les rouvrit aussitôt. Sa vue était revenue. Il ne distinguait rien derrière le masque mais il sentait bien qu’une once d’inquiétude venait de parcourir son adversaire. Le jeune homme essuya le sang qui coulait devant ses yeux puis s’élança, épée en avant, voulant frapper le maître qui para le coup. Mais Archibald n’en resta pas là, il continua encore et encore, faisant reculer son adversaire qui ne savait plus que faire pour repousser son disciple. La créature était acculée le long des escaliers menant au palais Alténien, elle commençait à monter les marches une à une alors que le jeune homme le ruait toujours de coups de plus en plus violent, tantôt à gauche, tantôt à droite. Ils étaient à présent tous deux sur le seuil du palais, le maître fit un bond en arrière pour se dégager de la pression de son adversaire mais Archibald n’en eut cure, il se jeta de plus belle sur son ennemi qui bloqua une énième fois son attaque, le duel semblait pouvoir se jouer là, maintenant, aux pieds de ce qui reste du symbole des dieux de jadis. Les deux adversaires se préparaient à la prochaine attaque, s’observant un instant. Ce fut le jeune héritier qui s’élança le premier, jetant un cri puissant comme pour se donner du courage. Les deux lames s’entrechoquèrent dans un bruit sourd qui résonna au travers des ruines du palais. Nul ne put dire à cet instant ce qui allait se produire mais, dans un éclat de rage, Archibald repoussa l’arme de son maître qui tituba légèrement, le jeune homme en profita alors pour se jeter sur lui et planta son épée au travers de l’armure de la créature qui se brisa, laissant la lame transpercer son corps de part en part. Le maître tomba à genoux, encore surpris par l’attaque de son disciple, il rit alors, mais ce fut un rire de dépit en voyant son sang noir couler pour la première fois depuis le début de l’initiation d’Archibald. L’héritier, quant à lui, bouillait toujours de rage, ces souvenirs que le maître avait effacés lui revenaient peu à peu. Il aurait aimé que certains d’entre eux disparaissent pour toujours, la disparition de
son père, la perte de ses amis ou encore celle de sa bien-aimée, mais c’était cette douleur qui faisait sa force à présent, c’était elle qui lui avait permis de frapper le maître. Le jeune homme fut sorti de sa torpeur par un bruit sourd venu des ruines, le sol se mit à trembler, le maître quant à lui ne semblait pas surpris, il riait même, très fort, il jubilait comme s’il savait ce qui allait se passer. Des bruits de pas lourds se firent entendre, quelque chose s’approchait, le ciel commença alors à s’assombrir, de gros nuages noirs parcourus d’éclair se rassemblaient au-
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dessus des ruines, annonçant l’arrivée d’une créature plus terrible encore que le maître. Les pas étaient très proches, une ombre autre que celle des nuages planait au-dessus d’Archibald qui était de plus en plus inquiet. Il commençait à distinguer ce qui approchait, même s’il avait du mal à croire ce qu’il voyait. Il avança tout de même, et après quelques mètres il sut que plus aucun doutes n’étaient permis : se tenait devant lui l’immense statue d’Archéon, seulement cette fois l’armure qu’il portait n’était pas en pierre, mais en argent, en argent aux liserés d’or, comme la véritable armure sacrée baptisée du sang des dieux.
- Tu as réussi le premier défi jeune héritier ! Lança alors le maître sur un ton sarcastique. L’armure sacrée t’est enfin apparue, tu es donc digne de ton héritage.
Archibald ne compris pas la réaction de la créature, pourquoi était-ce la statue qui venait lui lancer le défi pour acquérir l’armure sacrée ? Ne devait-il pas terrasser le maître des démons pour obtenir son bien ? Il n’eut plus le temps de se poser des questions, la statue sortit une immense massue munie d’une chaîne au bout de laquelle pendait un boulet. Elle fit alors tournoyer son arme au-dessus de sa tête, le jeune homme eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait que la statue avait porté un violent coup qui l’avait frappé en pleine poitrine, faisant exploser une grande partie de son armure. Archibald fut alors projeté en arrière et vint s’écraser sur un pilier à plusieurs dizaines de mètres des ruines…
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Archibald était sujet à ces étranges cauchemars depuis de nombreuses semaines déjà. Ses nuits étaient de plus en plus agitées, il n’imaginait pas que ses « mauvais rêves » qui le perturbaient viendraient bientôt menacer la réalité dans laquelle il vivait depuis dix-huit ans maintenant. La Terre avait en effet subit une mystérieuse attaque que personne n’avait pu comprendre ni même identifier. A l’aube du vingt deuxième siècle, alors que l’homme avait poursuivi toujours plus loin sa conquête de l’espace, une violente explosion vint raser la planète et détruire la quasi-totalité de l’humanité. L’excuse trouvée pour justifier cette annihilation fut l’éternelle explosion nucléaire à grande échelle, car aucun scientifique quel qu’il soit ne réussit à trouver une explication acceptable à ce cataclysme. La centaine de millier d’humain survivant vivait aujourd’hui dans de gigantesques colonies souterraines construites autour de puits fournissant l’eau et l’énergie nécessaire à la survie de ce qu’il restait de l’humanité. Ces villes sous la surface avaient été prévues à l’origine pour tout autre chose. En effet, dix ans avant la destruction de la planète, on avait découvert que le soleil s’éteignait. L’avancée technologique de l’époque avait conduit l’homme à se diriger vers l’espace mais l’échec successif des missions intersidérales avait amené la communauté scientifique à se pencher sur une autre solution. La construction de cité souterraine alimentées par des puits forés jusqu’au centre de la Terre fut alors choisie. L’extinction de l’astre solaire devant s’étendre sur plusieurs années, cela laissait le temps à l’homme de se préparer convenablement. La destruction de la planète précipita malheureusement les choses. Les ressources prévues pour maintenir en vie l’être humain n’étaient pas suffisante au moment du cataclysme et la totalité ou presque avait été utilisée dès la première année d’existence des colonies. Des lois durent être votées afin de maintenir un semblant de cohésion et d’éviter l’extinction des êtres humains restants. Le port des armes fut interdit à toute personne n’étant pas membre des forces de sécurité coloniales, on limita la consommation de la nourriture notamment les fruits, la procréation fut restreinte, un couvre-feu fut instauré… Ces décisions arbitraires conduisirent à un mouvement de rébellion et des groupes de personnes se marginalisèrent. Le « Grand régisseur », dirigeant des quatre colonies, fit intervenir les forces de sécurité et fit bannir ces dissidents qui se regroupèrent finalement dans ce qui restait des égouts de ce qu’était autrefois les grandes villes.
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C’est donc dans cette ambiance chaotique que vit aujourd’hui, Archibald Éon, Archie comme aime l’appeler son père, jeune homme de dix-huit ans même si comme tous les êtres humains il n’a pas conscience de son âge, garçon timide et solitaire, rêveur et plutôt beau garçon, orphelin comme beaucoup d’autre suite au cataclysme, élevé par un vieil homme du nom de Merlin que d’aucun considère comme fou… C’est là le portrait qu’Archibald ferait de lui-même. Il ne connait rien en effet de sa vrai nature ni de la raison de ces nombreux cauchemars qui perturbent ses nuits. Lui le garçon insouciant n’y voit que le résultat des innombrables lectures de ses livres d’aventure favoris. Il ne sait encore rien d’Utopia, la galaxie dans laquelle il est né, sous le joug d’un mauvais sorcier à la recherche d’un enfant, un héritier qui serait capable de le renverser pour reprendre le trône qui est le sien. Il ignore tout de son histoire, l’histoire d’Archéon, d’Archibald Éon… Cette frontière entre rêve et réalité sera bientôt brisée et, malheureusement, rien ni personne ne pourra l’empêcher.
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CHAPITRE 2 : LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE
Archibald se réveilla en sursaut,toujours sous l’emprise de cet étrange cauchemar. Il avait peine à ouvrir les yeux, il était en effet tôt ce matin-là mais pourtant on entendait déjà les bruits de pas des autres aspirants s’apprêtant pour se rendre au cours de Merlin. Le but du jeune homme dans la vie était en effet de devenir l’un des ministres des colonies, de montrer que finalement les lois régissant les cités souterraines n’étaient pas si injustes, pour à terme ramener les dissidents dans les colonies. C’était un rêve plutôt noble mais difficile à réaliser, malgré sa volonté de réussir. Il s’assit sur son lit, observa les murs nus de sa cellule inondée de lumière par le soleil souterrain, se leva de sa couche, se dirigea vers le modeste miroir posé au-dessus du minuscule lavabo situé derrière une porte branlante face à son lit, observa un instant son visage juvénile illuminé par ses yeux bleus azurs, passa une main dans ses cheveux bruns bouclés et hirsutes et ouvrit le robinet pour laisser couler l’eau nécessaire à sa toilette. Après avoir longuement laissé sa tête sous le liquide glacé, il sécha vaguement ses cheveux avec un vieux drap déchiré mais propre, prit à peine le temps de les coiffer et commença à s’habiller ; il passa son pantalon bleu aux liserés noirs légèrement délavé, mit son t-shirt blanc, sa chemise blanche bordée de bleu, sa veste bleue également, trouée à diverses endroits, enfila une paire de chaussette et mit finalement ses chaussures aux semelles craquées et couvertes de nombreuses griffes. Il aurait aimé s’allonger encore quelques instants mais quelqu’un frappa à la porte, c’était le surveillant en chef du dortoir, un homme grand et large d’épaule avec un léger embonpoint, au regard glacial et avec un crâne totalement chauve qui lui donnait un air austère. Il signalait qu’il était temps pour tous les aspirants de se rendre au cours de Merlin. Archibald prit quelques feuilles de papiers et un crayon de bois dans la table de chevet à droite de son lit, ouvrit la grande porte marron et quitta sa cellule ; il s’avança le long du haut et étroit corridor qui menait au grand escalier en colimaçon, se faisant bousculer par quelques camarades moqueurs, puis il descendit les marches une à une pour arriver finalement dans le grand hall. Etaient disposées là de nombreuses tables sur lesquelles on avait disséminé des corbeilles garnies de fruits qui devaient faire office de petit déjeuner. Le jeune homme se fraya un chemin entre les rangées d’aspirants, attrapa une pomme bien rouge au passage, la mit dans une de ses poches et sortit du grand hall par la porte noire. Il remonta la rue principale bordée par des maisons aux murs sombres que l’on avait commencé à construire avant le grand cataclysme mais qui n’ont jamais été vraiment terminées, il suivit la rue pavée, repensant à ce rêve étrange, ce cauchemar qu’il avait fait la nuit précédente dans lequel il se voyait combattre une créature monstrueuse avec une simple épée. Au bout de quelques minutes passées à rêvasser, il arriva enfin aux pieds de la grande bibliothèque et s’arrêta. C’était probablement le bâtiment le plus haut de la cité, même si de l’extérieur il apparaissait comme le plus délabré, avec ses murs grisés par la saleté, les restes d’inscriptions indélébiles datant de la rébellion et la noirceur des poussières échappées du puits central. La grande bibliothèque fut une des premières choses construites après les puits, en effet les dirigeants du monde avaient tout de suite pensé que le savoir et la connaissance était la chose la plus importante à laisser aux générations survivantes afin que personne n’oublie ce qu’était le monde avant la disparition du soleil et le début de l’hiver éternel. Tous les livres rares y avaient donc été envoyé pour être préservés, il y eût également les écrits scientifiques expliquant comment recréer les cultures nécessaire à la survie de l’homme ou encore les mémoires des derniers dirigeants du monde d’en haut. Archibald sortit de sa torpeur et grimpa les marches, ignorant les autres aspirants qui le scrutaient avec un air de dégoût et parfois même le montraient du doigt. Il passa la grande porte, pénétrant dans le hall du bâtiment aux murs craquelés par endroit, recouverts d’une peinture pourpre et éclairé par de vieilles lanternes. La salle de cours était à l’étage et le moyen le plus court pour s’y rendre était d’utiliser les deux escaliers situés à gauche et à
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droite du hall. Mais le jeune homme avait l’habitude de passer par l’intérieur de la bibliothèque elle-même, au travers des allées cernées par les immenses étagères pleines de livres, officiellement parce que les livres étaient sa passion mais aussi et surtout pour éviter de croiser ses camarades de cours qui le rudoyaient régulièrement. Il marchait entre les murs de livres, levant les yeux en observant avec émerveillement ces écrits qui le faisaient rêver. Il se dirigea vers le coin réservé aux romans d’aventures remplis d’histoire de chevaliers courageux et de princesses en dangers, il s’imaginait en vaillant défenseur d’un royaume menacé par un tyran et promit à l’amour d’une magnifique jeune princesse. Son livre préféré lui avait été lu par Merlin depuis sa plus tendre enfance et s’intitulait « UTOPIA, La galaxie éternelle », il contait l’histoire d’une galaxie parallèle à la terre, composée de plusieurs planètes habitées par des peuples merveilleux, attendant l’avènement d’un héritier du pouvoir des dieux pour les libérer du joug d’un puissant sorcier nommé Janus. Merlin n’avait jamais voulu lui dire le nom de l’auteur mais il soupçonnait que c’était son précepteur lui-même qui l’avait écrit. Il posa ses feuilles et son crayon sur la table devant les étagères, prit une des chaises, attrapa son livre favori et s’assit. Il mit une main dans sa poche, agrippa la pomme qu’il avait prise, y mordit à pleine dent, ouvrit son livre à la page où il s’était arrêté et entreprit sa lecture. Il aurait un peu de retard au cours de Merlin cependant il savait que celui-ci ne lui en tiendrait pas rigueur. En effet, il arrivait assez souvent que les camarades d’Archibald soient durs avec lui, avant tout parce que leur professeur l’avait élevé comme son propre fils, mais aussi parce qu’il était différent d’eux, que ce soit dans sa manière d’appréhender certains aspects politiques en privilégiant la diplomatie plutôt que la violence par rapport aux dissidents ou pour ses ambitions, son envie de devenir le prochain régisseur des colonies, ce qui signifiait pour cela épouser la princesse Alice, mais surtout à cause de certaines de ses aptitudes que certains jugeaient hors du commun voir même surnaturelles. C’était toutes ces raisons qui faisaient qu’il préférait attendre que tous les aspirants soient entrés en classe avant d’arriver. De nombreuses minutes s’écoulèrent avant qu’Archibald ne réalise qu’il avait passé plus de temps qu’il n’aurait dû assis là à lire son livre. Ce sont quelques éclats de voix qui le ramenèrent à la réalité :
- Je suis certain qu’il est quelque part par ici ! S’exclama la première voix. - T’es vraiment sûr qu’on doit faire ça ? Dit une seconde avec un air paniqué. - Bien entendu ! Rétorqua une troisième avec un accent britannique très prononcé. C’est Éon ! Çà pourra pas lui faire de mal, au pire il s’en sortira avec quelques bleus. - Et puis il le mérite ! Renchérit le premier aspirant. T’a vu ce qu’il nous a fait la dernière fois, c’est un monstre, sa place est avec les dissidents dans les égouts. - Oui, bien parlé Jo ! S’esclaffa le troisième. Il doit payer !
Archibald se hâta, rangea soigneusement le livre, prit ses feuilles, remit le reste de sa pomme dans une poche pour ne pas laisser de trace de son passage et se faufila entre les étagères. Il savait que les trois élèves qui le cherchaient ne le retrouveraient jamais dans la grande bibliothèque, tant il la connaît par cœur pour l’avoir parcourue de long en large étant enfant. Il arrivait aisément à s’engouffrer dans les petits interstices entre les étagères, tout en se concentrant sur les voix de ses poursuivants pour les repérer afin de ne pas tomber sur eux. C’était là l’une ses aptitudes spéciales, il pouvait facilement se repérer dans l’espace et anticiper les faits et gestes de toutes les personnes qu’il croisait, il lui arrivait même parfois de lire dans leurs pensées. Les trois aspirants s’étaient maintenant séparés pour mieux le repérer, mais celui-ci les avait devancés depuis longtemps. En effet, Archibald se trouvait sur un balcon au premier étage, il pouvait apercevoir ses camarades, appuyé sur la rambarde, ils tentaient à présent de retrouver le chemin de la sortie plus qu’ils ne recherchaient le jeune homme. Cette situation lui arracha un sourire, il se décida alors à les narguer :
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- C’est moi que vous cherchez ! Lança-t-il sur un ton de défi. - Il est là-haut ! S’exclama Jo. - Mais comment il a fait ? S’étonna le second garçon prénommé Balthazar sur un ton benêt. - Dépêchons-nous ! dit l’aspirant britannique, un grand jeune homme mince aux cheveux noir et court appelé Nicholas.
Cette fois Archibald savait que ses poursuivants ne pourraient le rattraper, en effet personne à part lui et Merlin n’avait accès à cette partie du premier étage, un endroit étrange, rempli d’étagères de livre beaucoup plus petites, avec pour seule décoration une peinture représentant ce qui semblait être un miroir et une table basse en bois rongée par l’humidité au centre de la pièce. Lorsqu’il quitta la grande salle de la bibliothèque par une porte au fond du palier, il entendait toujours les voix de ses camarades qui se cherchaient mutuellement en même temps que la sortie. La petite porte donnait sur un long corridor mal éclairé aux murs gris de saletés et toiles d’araignées en tous genres, au bout duquel se trouvait une autre porte qui donnait directement sur la salle de cours de Merlin. Tous les autres élèves étaient installés à leur table respective, ils discutaient bruyamment les uns avec les autres si bien qu’ils ne remarquèrent pas son arrivée par l’entrée interdite. La salle était garnie de plusieurs dizaines de rangées de tables, étendues sur toute la largeur, il y avait environ cent cinquante aspirants, garçons et filles, certains très jeunes et d’autres plus âgés, tous ayant pour but de devenir les dirigeants du monde futur si toutefois les politiciens actuels trouvaient un moyen de renouveler les ressources coloniales. Archibald traversa la pièce sur la largeur en passant derrière les rangées de table. Arrivé au centre, il passa entre deux lignes se frayant un chemin parmi les aspirants pour se rendre à sa place, au premier rang, face à la longue estrade de bois mitée derrière laquelle se trouvait un large tableau en ardoise fendu à de nombreux endroits et pendu à deux solides cordes fixées à deux crochets rouillés plantés au plafond. Comme à son habitude, il s’assit à la table qui se trouvait exactement au milieu de la salle de classe, table à laquelle aucun élève n’osait se mettre de peur d’être trop près de Merlin sans doute et donnant aux aspirants une nouvelle bonne raison de le détester. Malgré son retard, Archibald était comme souvent arrivé avant Merlin lui-même, apparemment la perte de la notion de temps semblait avoir un effet plus flagrant sur le jeune homme et son professeur. Plusieurs minutes s’écoulèrent encore avant que le vieux précepteur ne pénètre dans la salle. Pour ne rien changer à ses habitudes, son visage était caché derrière un amoncellement de livres et de paperasses en tout genre, d’un poids beaucoup trop lourd pour lui le faisant vaciller de droite à gauche à chaque pas qu’il faisait, ce qui avait pour but de provoquer l’hilarité générale dans l’assemblée. Il posa violemment sur la vieille table qui lui servait de bureau ce qu’il tenait dans ses bras, imposant un silence de cathédrale dans la salle de classe malgré quelques sourires de circonstance à la vue de l’accoutrement du vieux professeur. Il est vrai que les habitudes vestimentaires de Merlin pouvaient choquer les non avertis : un pantalon marron très sale et raccommodé à de nombreux endroits dans des tons totalement différent de la couleur d’origine, tantôt bleu, tantôt jaune, voir dans un tissu à carreaux de toutes les couleurs, une chemise blanche couverte de saletés allant de la poussière de craie à la tâche d’on ne sait quels aliments liquides, le tout recouvert d’une blouse blanche beaucoup trop grande pour lui aussi trouée et tachée que le reste de ses vêtements. Du point de vue de l’apparence physique, disons qu’elle allait de pair avec le reste du personnage : des cheveux blancs sales et hirsutes, une barbe plutôt bien taillée s’arrêtant à la base du cou, deux grands yeux marron cachés derrière une grosse paire de lunettes rondes aux verres cassés qui lui donnait l’impression d’avoir quatre yeux. Voyant que tout le monde s’était tu et le fixait, Merlin prit la parole :
- Asseyez-vous ! Lança-t-il d’une voix forte.
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Dans un bruit de crissement de chaise, tous les aspirants s’assirent, leur professeur approuva d’un signe de tête. Le cours allait pouvoir enfin commencer. Comme à l’accoutumé, il débutait par un « Bonjour » général dit dans toutes les langues majeures des quatre colonies. Après le cataclysme, l’ordre eut en effet beaucoup de mal à s’installer, ceci étant dû au fait que la communication entre les états avait été complètement rompue à l’époque. Lorsque le puits principal fut construit sur ce qui avait été calculé comme étant l’exact centre de la planète terre, les différents états décidèrent de bâtir des puits plus petits, directement reliés au puits central par un système de tunnels ferroviaires et disposés aux quatre points cardinaux. Il était prévu bien entendu que les « puits inférieurs » soient reliés les uns aux autres pour faciliter la communication entre les colonies mais malheureusement la construction n’étant pas achevée au moment du cataclysme, il fallut deux ans pour que chacune des colonies puissent communiquer entre elle. Une fois la possibilité de dialogue rétablie, les chefs d’états survivants se sont réunis pour décider du bon fonctionnement des cités souterraines : un nouveau système de loi a été instauré, les quatre colonies allaient être dirigées par un gouverneur, lui-même sous les ordres d’un grand régisseur, nommé parmi les chefs d’état survivants. Autant dire que le choix fût des plus difficiles. Après d’interminables discussions, il fut décidé que le souverain des colonies devrait être de sang royal. Il y avait cinq descendants de famille royale parmi les survivants, un vote majoritaire décida finalement que ce serait le jeune prince Philippe, descendant des rois d’Angleterre, le grand régisseur des colonies. Il nomma gouverneur les quatre candidats malheureux et leur assigna une colonie à diriger. Le dernier problème qui se posa fût la barrière de la langue, comment réussir à communiquer et se faire comprendre lorsqu’il existe plusieurs dizaines de langue différente propre à chacun des survivants ? Ce fût au régisseur de décider, de part une loi, comment les populations allaient se faire comprendre entre elles. Il décréta alors les choses suivantes : les quatre colonies auraient une langue majeure différente que tous les colons devraient comprendre, écrire et parler, ils devraient également connaître les trois autres langues majeures pour faciliter la communication entre les cités souterraines. Pour apprendre ces langues, quatre écoles seraient créés, avec à leur tête un cortège de professeurs constitué des membres coloniaux les plus érudits, et qui auraient pour mission de former les futurs dirigeants du nouveau monde souterrain. Il décida que la colonie de l’est, regroupant les survivants russe, de l’Europe de l’est et de tous les pays asiatiques, aurait pour langue majeure le russe ; la colonie du sud, comprenant tous les survivants d’Afrique et ceux des îles de l’océan atlantique sud et de l’océan indien, parlerait espagnol ; la colonie de l’ouest, formée par les habitants du continent américain, de l’Australie et de toutes les îles du pacifique et de l’atlantique, devrait s’exprimer en anglais ; enfin la colonie du nord, regroupant les pays faisant partis d’une limite allant du sud de l’Espagne à l’Allemagne, d’ouest en est et jusqu’à la Scandinavie, au nord, aurait pour langue majeure le français. Bien entendu, cette décision en choqua plus d’un, lui reprochant de condamner à mort de nombreuses langues encore utilisées avant la destruction du monde connu. Elle fût tout de même votée car jugée comme étant la loi la moins dure parmi toutes les autres proposées. Ce ne fut pas non plus la seule raison qui poussa certains politiciens à se rebeller contre le pouvoir en place, d’autres lois encore plus choquantes selon certains forcèrent la création du mouvement dissident, comme le bannissement de toute forme de religion, la condamnation à mort de tout homme coupable d’un crime quel qu’il soit, la création d’une force de sécurité coloniale, l’interdiction de porter des armes à feu, qui au départ furent uniquement réservée aux membres de la sécurité et qui finirent par être totalement prohibées, la limitations des naissances, pour éviter une surpopulation avant même d’être sûr que les ressources des colonies soient suffisantes pour maintenir en vie les hommes jusqu’à la réapparition du soleil… Tout ceci provoqua un mouvement de guérilla, poussant tous les opposants au régisseur à se rebeller et à vouloir renverser le souverain. Malgré la soudaineté de l’attaque,
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les gouverneurs, à l’aide d’espions parmi les politiciens outrés par les lois en place, maîtrisèrent les dissidents. Un grand nombre d’entre eux fut exécuté, ceux qui parvinrent à s’échapper se réfugièrent dans les anciens égouts, descendant discrètement la nuit dans les colonies souterraines pour voler la nourriture nécessaire à leur survie. Après avoir vainement tenté de les retrouver, le régisseur abandonna, les laissant vivre dans la pauvreté et la saleté, pensant qu’ils finiraient par mourir de faim ou d’une quelconque maladie. Les cours, eux, étaient répartis sur cinq professeurs, quatre apprenaient aux aspirants à manier les langues, le dernier, Merlin, se chargeait de les éduquer en sciences, matière plutôt généraliste puisqu’elle regroupait des thèmes variés allant de l’histoire aux mathématiques, en passant par la grammaire et la littérature. Comme d’habitude, le cours du précepteur d’Archibald ne se faisait pas sans problèmes, en effet le vieux professeur avait peine à instaurer la discipline dans sa classe, les aspirants ne le prenant pas au sérieux. Le calme ne se serait jamais fait entendre si un hôte de marque n’avait pas pénétré dans la pièce :
- Votre majesté, quel plaisir de vous voir ! Lança Merlin sur un ton joyeux. - Le plaisir est partagé ! Répliqua le Prince Philippe, régisseur des colonies.
Les deux hommes s’approchèrent l’un de l’autre, se serrèrent chaleureusement la main et commencèrent à discuter. Le dirigeant des colonies était un homme plutôt petit, au visage rond d’une extrême pâleur qui lui donnait un air froid, le crâne légèrement dégarni, ne subsistait que deux légères touffes de cheveux noirs de chaque côté de sa tête aujourd’hui recouverte par un petit chapeau haut de forme noir, ses yeux noirs et froncés lui donnait un aspect hautain renforcé par un nez renfrogné mais ne reflétant pas son véritable caractère. Il était vêtu de ce qui ressemblait à un costume d’autrefois, veste de tweed et pantalon de velours marron, chemise d’un blanc immaculé qui donnait un aspect encore plus fantomatique au personnage et nœud papillon noir très élégant. Il était rare de voir le représentant suprême des colonies visiter les cours dispensés par les professeurs qu’il avait nommés, mais aujourd’hui était une exception. En effet, le souverain n’était pas venu seul : sa fille, la princesse Alice, l’accompagnait. Le bruit des discussions avait à présent laissé place à la stupeur générale devant l’entrée de la magnifique infante. C’était une jeune fille d’une beauté inégalée, de longs cheveux noirs descendant jusqu’au milieu du dos et maintenu par une jolie pince en forme d’animal, un visage juvénile au teint halé, la mère de la jeune fille ayant des origines indiennes, des yeux d’un bleu profond et un minuscule nez qui se voyait à peine. Elle était vêtue d’une longue robe bleue sombre très élégante et marchait avec une paire de sandale blanche que l’on distinguait à peine sous son vêtement. Archibald tendit l’oreille pour entendre la conversation entre son professeur et le prince, il déchiffra difficilement quelques phrases : c’était l’anniversaire de la princesse, même si ce mot n’avait aucun sens pour le jeune homme, son père lui avait apparemment promis que le jour où elle serait majeure devant la loi elle aurait droit à une journée spéciale durant laquelle elle pourrait faire tout ce qu’elle désirait, elle avait donc choisi de la passer dans une salle de classe à suivre un cours avec d’autres jeunes gens, comme une fille normale de son âge. En effet, la princesse étant le futur régisseur des colonies suivant son rang, il lui était impossible d’assister à des cours avec les autres aspirants, elle avait donc droit à des leçons particulières dispensées par les meilleurs professeurs des cités souterraines. Le prince dit à sa fille d’aller s’asseoir en désignant la table à côté de celle d’Archibald, Merlin attrapa une feuille de papier dans le tas qui se trouvait sur son bureau, sortit un crayon de bois d’une de ses poches et les tendit à la princesse. Elle vint alors s’asseoir aux côtés du jeune homme. Le professeur remarqua quelque chose d’anormal et fronça les yeux :
- Alors jeunes gens ! S’indigna-t-il. Vous auriez au moins pu faire l’effort de vous lever pour saluer notre grand régisseur !
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Il y eut un bref instant de réflexion puis un vacarme assourdissant, tous les aspirants s’étaient relevés en même temps et s’étaient redressés d’un bond avant de saluer, d’un « Bonjour » franc et dans toutes les langues majeures, leur souverain. Merlin leur fit signe de s’asseoir d’un geste de la main. Archibald observa un instant la jeune princesse, celle-ci eut un large sourire qui illumina son visage, il le lui rendit timidement. Le professeur incita le prince à s’asseoir également mais il refusa poliment, d’après ce que le jeune homme compris de la conversation, le régisseur avait une importante réunion avec quelques ministres coloniaux. Sa fille quant à elle, allait rester là, veillée par deux gardes du corps. En effet, il ne les avait pas remarqués mais deux hommes faisant parti des forces de sécurité coloniales accompagnaient le prince et la princesse pour assurer leur sécurité. Ils apparurent très grand dans la lumière, ce qui fit sourire Archibald car, lorsque les gardes s’approchèrent de Merlin et du régisseur, tous deux disparurent un moment tant les deux hommes étaient grands et ressemblaient à deux grandes armoires au vu de leur impressionnante carrure. Ils étaient vêtus de la tenue habituelle des forces de sécurité, chemise blanche aux liserés bleus, un pantalon bleu et noir et des bottes de cuir noires qui luisait à la lumière des lampes, aussi faible soit-elle, ils avaient sur la tête une petite casquette bleue. Ils se mirent au garde à vous et se positionnèrent de chaque côté du tableau. Il était temps que le cours commence à présent, Merlin se dirigea vers son bureau et se saisit du livre qui ferait l’objet de l’étude d’aujourd’hui. Le professeur s’apprêtait à commencer jusqu’au moment où de nouvelles personnes pénétrèrent dans la salle et vinrent interrompre le professeur. Il y avait là le gardien du dortoir accompagné des trois camarades de classe d’Archibald qu’il venait de ramasser dans la bibliothèque.
- Tiens donc ! Lança Merlin d’une voix forte qui fit se retourner tous les aspirants. Messieurs Joseph, Balthazar et Nicholas ! Cette bibliothèque est donc si grande que vous n’ayez pu retrouver tout seul le chemin de la classe ! Ajouta-t-il sur un ton moqueur qui eut pour effet de provoquer de grands éclats de rire chez les aspirants. - Je les ai trouvés parmi les étagères de livre, dit alors le gardien. Apparemment, ils se cherchaient les uns les autres, je me demande bien ce qu’ils pouvaient y faire, je n’ai pas le souvenir que ces trois jeunes gens soient les plus inspirés par vos cours de littérature. - En effet ! Renchérit Merlin. Si vous voulez bien vous installer messieurs, et pas au fond de la salle comme d’habitude, cette fois vous vous assiérez devant, pour faire honneur à notre grand régisseur, ce sera aussi une manière de lui présenter vos excuses pour le retard.
Tous trois s’exécutèrent et avancèrent vers les premières tables, tout en lançant des regards noirs à Archibald qui souriait. Ils s’assirent finalement derrière lui et la princesse Alice après avoir salué le prince Philippe, le cours pouvait à présent se dérouler normalement. Le jeune homme appréciait particulièrement la littérature, cela lui donnait l’impression qu’il pouvait s’évader de la salle de classe et oublier ses problèmes. Il observa un instant la jeune infante qui semblait aussi fascinée que lui par la lecture de Merlin. Le livre du jour parlait de vaillants chevaliers défendant l’honneur d’un roi de France du XVIème siècle, il y avait là tout ce qu’aimait Archibald, défenseurs du bien, princesse en danger, royaume menacé… En observant sa jeune voisine, il la voyait écrire de nombreuses choses sur la feuille de papier que lui avait donné Merlin, elle donnait l’impression de ne jamais avoir eu de véritable cours avant celui d’aujourd’hui, comme si les leçons particulières qu’on pouvait lui dispenser chaque jour ne comptaient pas. Voyant que tout allait pour le mieux, le prince quitta la salle de classe pour se rendre à sa réunion. Merlin stoppa alors sa lecture pour passer à une analyse plus poussée du récit :
- Alors jeunes gens ! Lança très fort le professeur donnant l’impression de réveiller une assistance plongée dans une légère torpeur. A quoi vous fait penser ce court passage du livre ?
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- A ma prochaine nuit de sommeil ! Dit Joseph sur un ton sarcastique, faisant éclater de rire toute la salle et ayant pour effet de faire se retourner la princesse Alice, le regard noir et le visage rouge de colère visiblement outrée par la réflexion du jeune aspirant. - Loin de là l’idée de perturber votre cycle du sommeil, jeune homme ! Réagit Merlin avec un léger sourire. Mais ce n’est pas le sujet qui nous intéresse aujourd’hui. Alors ! Quelqu’un d’autre peut m’analyser ce passage ? Interrogea-t-il en scrutant toute la salle.
parole.
Ce fut alors la princesse Alice qui réagit en levant le doigt, le professeur lui donna la
- Je trouve que le style est classique ! Dit-elle d’un ton assuré. L’auteur est clair et veut aller directement au but. La description des personnages est elle aussi intéressante, en écoutant on arrive à les imaginer comme s’ils existaient réellement. - Voilà… voilà une analyse… hum ! Plutôt pertinente ! Balbutia Merlin étonné.
Archibald était effaré, il était rare en effet de trouver quelqu’un d’aussi passionné que lui par le cours du vieil homme.
- En étudiant plus en profondeur le texte, on peut trouver quelques indices sur ce que sera la suite de l’histoire, renchérit-elle sous les regards de plus en plus circonspects du jeune homme et de son précepteur. - Oui, en effet ! Dit le professeur en s’asseyant sur l’estrade sous le poids de l’étonnement. Il est stupéfiant que vous ayez compris tout ceci dans un si court passage. - Oh, désolé ! S’excusa-t-elle en baissant la tête, son visage rosit par la honte. - Ne soyez pas désolée mon enfant ! Rassura Merlin d’une voix calme. Bien au contraire, c’est un plaisir de voir l’intérêt de la jeune génération pour les vieux livres de l’ancienne époque…
La suite du cours fut un échange extraordinaire entre la princesse et le professeur, qui jouissait de voir « enfin » quelqu’un aimer ce qu’il appelait « la grande littérature » d’un siècle trop ancien pour que les aspirants s’en souviennent. Lui et la jeune infante avaient la même passion, la même envie de faire partager à tout le monde ce qu’ils aimaient. Derrière eux, tout l’assistance restait bouche bée, regardant tantôt le vieux professeur, tantôt la princesse, jamais les aspirants n’avaient été aussi fascinés par un cours de Merlin, même les trois amis paresseux ne pouvaient se détourner du spectacle qui s’offrait à eux. Archibald souriait lui, il avait trouvé quelqu’un qui partageait son amour des livres. Il ne remarqua même pas avant de se retourner que tous les élèves s’étaient petit à petit rapprochés du tableau pour mieux entendre encore la conversation. Personne ne participait, mais il avait remarqué un enthousiasme dans la voix de Merlin qu’il ne voyait que rarement, il lui semblait que le professeur sentait l’attention grandissante de toute l’assemblée ce qui le poussait à surenchérir plus encore à chaque remarque de la princesse Alice. Bien entendu, la discussion était depuis longtemps sortie du cadre du livre, les deux acteurs comparaient à présent l’histoire à la situation politique actuelle des colonies, la législation sur l’utilisation des armes notamment. Les deux protagonistes ne se seraient sans doute pas arrêtés sans l’arrivée du grand régisseur, de retour de sa réunion. Merlin sut qu’il était grand temps de marquer une pause. Tous les aspirants sortirent de la salle de façon bruyante, ce qui leur valut les foudres du professeur. Ne restait plus à présent que lui, Archibald, le prince et sa fille. Le jeune homme se leva de sa chaise et s’avança à l’appel de son père.
- J’espère en tout cas qu’elle ne vous a pas trop mis mal à l’aise ! Disait le grand régisseur avec un large sourire. - Pas le moins du monde ! Répondit Merlin. Bien au contraire, c’est vivifiant d’avoir un esprit aussi alerte face à soi, notre jeune princesse est très intelligente.
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