D'ERNEST HEMINGWAY A HENRY MILLER

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Ce livre démontre pour la première fois les mythes et les réalités des expatriés américains à Paris entre les deux guerres. Les facteurs de l'expatriation américaine en France dans les années vingt sont multiples et beaucoup plus complexes que des notions simplement romantiques ou économiques.

Publié le : jeudi 27 octobre 2011
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EAN13 : 9782296463233
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D?ERNEST HEMINGWAY À HENRY MILLERL'AireAnglophone
Collection dirigée par Serge Ricard
Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ
d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes
formés en langues, civilisations et littératures dites ?anglo-saxonnes? donnent sa
spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche
novateurs en études britanniques, américain-es et canadiennes et, d'autre part, de
répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique, d'Asie et
d'Océanie ? sans oublier le rôle de languevéhiculaire mondiale joué par l'anglais
aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des
mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les
littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de
spécialité.
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Pierre MELANDRI et Serge RICARD (dir.), Les États-Unis face aux
révolutions,2006.
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Fielding (1710-1768),2005.Daniel Gallagher
D?ERNEST HEMINGWAY À HENRY MILLER
Mythes et réalités des écrivains américains à Paris
(1919-1939)©L?Harmattan,2011
5-7,ruedel?Ecole-Polytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-55385-9
EAN:9782296553859À mes parents
Comme c'est souvent le cas, il est toujours prudent de se
renseigner sur les faits. Quand on vous parle d'une chose
avec certitude votre première réflexion devrait être
1« Attention ! Est-ce vrai » ?
? Noam Chomsky.
Une conspiration est rarement, si ce n?est jamais, prouvée
par témoignage positif. [? ] À moins que l?un des
conspirateurs trahisse ses compagnons et témoigne contre
eux, leur culpabilité ne peut être établie que par des preuves
indirectes. Certains juristes affirment à ce propos que ces
preuves indirectes portent un plus grand poids que les
témoignages. Un témoin qui prête serment pourrait en effet
déformer les faits ou faire un faux témoignage, mais les
2preuves indirectes ne peuvent pas mentir .
? John Mclean (1785-1861), juge de la Cour Suprême.Introduction
Entreprendre une étude sur les écrivains américains à Paris entre les
deux guerres pourrait, peut-être, sembler un travail inutile ou redondant, car le
sujet a déjà été tellement traité qu?il risque de devenir cliché, voire chose
3banale . Lorsque nous abordons le sujet des écrivains américains à Paris entre
les deux guerres nous nous rendons rapidement compte de l?ampleur énorme
des écrits sur ce sujet. L?expatriation américaine à Paris pendant la période de
l?entre-deux-guerres a suscité un grand nombre d?articles, de livres et de thèses
traitant de ce phénomène singulier de notre époque. Ces propos, parfois
efactuels, parfois romancés, ont été rédigés tout au long du XX siècle et jusqu?à
ces derniers temps. Le public ne semble pas se lasser de lire et relire comment
Ernest Hemingway, Gertrude Stein ou Henry Miller vivaient à Paris. En effet,
ce sujet a même inspiré des récits de la part d?éditeurs et de libraires. Un
barman même a écrit un livre sur les écrivains américains qui fréquentaient son
4zinc à Paris pendant les années 1920 . Aujourd?hui nous constatons que cet
intérêt ne cesse de croître. Toutefois, nous ne découvrons rien de nouveau
concernant les conditions économiques ou sociales des écrivains américains qui
se sont rendus à Paris entre 1919 et 1939. Les mêmes histoires se retrouvent
d?un livre à l?autre, chacune répétant ce que des livres précédents ont déjà
raconté. Cela nous confronte au premier problème que l?on rencontre en
abordant ce sujet : tout ce que nous avons entendu à ce propos et que nous
prenons pour une vérité établie. Nous apprenons ainsi que la raison pour
laquelle tant d?écrivains américains se sont expatriés à Paris après la Première
Guerre mondiale était le taux de change favorable qui leur permettait de vivre à
Paris à peu de frais. Le coût de la vie y était, nous dit-on, moins élevé qu?à New
York et les écrivains américains, pauvres et affamés, y sont venus en grand
nombre pour des raisons financières. À titre d?exemple, la première phrase d?un
livre consacré entièrement aux écrivains américains vivant à Paris de 1920 à
1939 explique trop facilement les raisons de leur expatriation :
La génération d'écrivains américains qui est venue à Paris après
la Grande Guerre fut celle de rebelles contre un conservatisme
social et politique aux États-Unis et ils ont été attirés par le
9taux de change qui leur a permis de vivre en France à peu de
5frais .
Cette phrase est emblématique de l?image actuelle que nous avons des
écrivains américains à Paris entre les deux guerres et que nous trouvons dans les
livres traitant de ce sujet. Nous sommes informés que le coût de la vie à Paris
pendant cette période de l?entre-deux-guerres fut très bas. Les écrivains
américains étaient pauvres ? ils ont donc eu besoin d?un endroit où la vie n?était
pas chère. Le taux de change a souvent été considéré comme favorable pour
ceux qui étaient munis de dollars américains. L?écrivain américain, quant à lui,
est souvent décrit comme étant mal compris dans son propre pays ; il a donc dû
aller à Paris où le travail des artistes était mieux apprécié et plus valorisé qu?en
Amérique. Nous lisons aussi que c?était le conservatisme qu?ils fuyaient. Par
exemple, la Prohibition (la loi interdisant la consommation d?alcool) a poussé
les écrivains américains à quitter les États-Unis pour la France où ils pouvaient
boire autant qu?ils voulaient. Par ailleurs, la France est représentée comme un
havre de paix en regard de la mécanisation, de l?industrialisation et de la
modernisation qui envahissaient les États-Unis d?Amérique. Nous lisons que la
France a pu rester un pays de petites fermes et de petites boutiques qui a gardé
un charme vieillot.
C?est précisément pour ces raisons-là que, nous dit-on, les écrivains
américains sont venus à Paris après la Grande Guerre. Telle est l?image actuelle
du phénomène de l?expatriation américaine à Paris entre les deux guerres. Les
livres et les thèses consultés au long de nos recherches ne font que redire ce qui
a déjà été exprimé sur le sujet : Paris n?était pas cher, le taux de change était
favorable, l?Amérique était trop moderne et la Prohibition insupportable.
Toutefois, lors de notre recherche, nous avons découvert que les
raisons principales le plus souvent citées pour expliquer la forte présence
américaine à Paris sont erronées. Paris, toujours décrit comme une ville peu
chère, était, en réalité, l?une des villes les plus chères du monde. Le taux de
change du dollar, très souvent cité comme l?un des principaux facteurs incitant
les Américains à venir à Paris, n?aurait pas pu, en réalité, augmenter leur
pouvoir d?achat, car l?inflation à Paris était si forte que les prix n?ont pas baissé
pour ceux qui avaient des dollars. Paris était, en effet, plus cher après la Grande
Guerre qu?avant. En outre, il existe des articles des années 1920 qui confirment
la thèse selon laquelle Paris était la ville la plus chère au monde.
Quant à la Prohibition, elle n?a jamais empêché l?achat ou la
consommation de l?alcool aux États-Unis, surtout à New York. Bien que la
France ait été accablée par la Première Guerre mondiale, nous verrons qu?elle
s?est rapidement industrialisée pour devenir l?un des pays les plus riches au
monde vers la fin des années 1920.
Avant la Grande Guerre, la destination étrangère pour les écrivains
américains n?était pas Paris, mais Londres. Puis, cette destination littéraire a
changé et les écrivains américains ont choisi Paris plutôt que Londres. Même
10ceux qui se trouvaient à Londres pendant et après la guerre ont déménagé à
Paris. Pourquoi ce changement ?
La Conférence de paix, qui a eu lieu à Paris pendant toute l?année 1919,
a attiré un grand nombre de journalistes venus de nombreux pays du monde. La
presse internationale a produit un grand nombre d?articles sur la Ville lumière ;
cela a suscité un grand intérêt pour la capitale française.
L?événement le plus important fut l?arrivée des entreprises américaines
qui se sont installées en France et surtout à Paris. Ravagée par la guerre avec
des villes entières en ruine et une infrastructure qui était à peine en état de
marche, la France a eu besoin d?aide pour reconstruire de nombreuses régions.
Le gouvernement français a donc fait appel aux Américains. Avec
l?approbation, voire l?invitation, de la France, des centaines d?entreprises
américaines se sont installées dans l?Hexagone, la plupart à Paris. Dès la fin de
6la guerre, les Américains ont commencé à venir à Paris pour le travail . Ils
amenaient femmes et enfants et une infrastructure américaine énorme s?est très
vite établie dans la capitale française dès le début des années 1920. Toutes
sortes de travail étaient possibles et les Américains les plus marginaux
pouvaient trouver un moyen de survivre. Le Paris des années 1920 fut la ville la
plus américaine en dehors des États-Unis et les écrivains américains pouvaient,
en fait, se sentir plus chez eux que nulle part ailleurs.
Dans un premier temps, nous allons préciser les plus grands mythes
autour de l?expatriation américaine littéraire à Paris entre les deux guerres : le
mythe de Paris pas cher, le mythe du taux de change et le mythe de la
Prohibition qui ont chassé les écrivains de l?Amérique. Nous aborderons aussi
le mythe de la pauvreté d?Ernest Hemingway qui en a souvent parlé dans ses
écrits. Selon ses propres propos, il a dû tuer des pigeons dans le jardin du
Luxembourg pendant un hiver entier afin de nourrir sa famille. D?après lui, la
faim a été une bonne discipline. Pourtant, nous verrons bien que la vérité de sa
situation était plutôt l?inverse. Ernest Hemingway et sa femme avaient une rente
bien au-dessus du salaire moyen en France ou aux États-Unis.
Dans la deuxième partie de cette étude, nous examinerons d?une
manière plus détaillée le monde du commerce américain à Paris et aussi la
rapide modernisation de la France après la Grande Guerre. Nous regarderons
les différentes entreprises américaines qui y étaient établies ainsi que la situation
économique de la France.
D?une manière encore plus concrète, nous traiterons le cas de l?écrivain
américain Henry Miller afin de montrer clairement à quel point ce monde du
commerce américain à Paris a influencé le monde littéraire américain à Paris.
Henry Miller fut au carrefour des affaires et de la littérature américaines et nous
allons démontrer comment son séjour à Paris ainsi que sa création littéraire
furent rendus possibles en raison du commerce américain dans la capitale
française. Loin d?être l?écrivain américain pauvre sans argent, en marge de la
11société américaine à Paris ? comme nous lisons si souvent ? Henry Miller fut,
en réalité, au c? ur du monde du commerce et de l?infrastructure américains à
Paris.
Cette étude essaiera de remettre en question l?image des écrivains
américains à Paris dans les années 1920 et 1930 afin de comprendre pourquoi
tant d?écrivains américains se sont rendus à Paris après la Grande Guerre. Nous
essayerons d?éclaircir les plus grands mythes autour de cette période littéraire et
aussi de comprendre comment ces mythes ont été établis et se sont répandus au
fil des années.
12Première partie
Les Américains à Paris :
Les mythes et les réalités économiquesChapitre premier
Mythes et réalités économiques
L?image de l?écrivain américain à Paris est un concept qui est entré dans
le panthéon des mythes américains ainsi que dans celui des mythes français. Il
existe non seulement grâce à ceux qui ont vécu à Paris entre les deux guerres,
mais aussi grâce aux auteurs des livres et articles sur les écrivains américains à
Paris.
L?activité littéraire à Paris entre les deux guerres (et de même après la
Deuxième Guerre mondiale) n?est pas remise en question : plus de deux cents
ouvrages ont été écrits à Paris pendant cette période et des maisons d?édition
fondées à Paris à cette époque étaient consacrées aux livres anglophones. De
1919 à 1939, nous constatons la parution de près de 238 livres en anglais à
7Paris . Cette activité a sûrement généré un intérêt aux États-Unis de la part des
Américains vivant en Amérique qui lisaient dans les journaux et dans les
magazines des articles consacrés aux (ou écrits par des) écrivains américains
dans la Ville lumière. Dès le début des années 1920, de jeunes écrivains
8américains ont entendu parler de cette ville d?une manière tout à fait nouvelle .
Comment expliquer que des artistes américains aient eu cette activité,
cette attirance pour Paris ? Le fait que Paris ait attiré un tel nombre d?écrivains
américains mérite réflexion bien que les réponses restent floues :
Les motifs expliquant l?exode artistique américain des années
1920 sont ambigus, embrouillés du fait du témoignage
contradictoire des membres de cette génération perdue et des
9préjugés de leurs critiques .
Cela dit, il y a une raison que nous tenons pour acquise. Nous trouvons
la même réponse partout, que ce soit dans un livre destiné au grand public ou
dans une thèse de doctorat destinée aux universitaires. En outre, elle est la
même aussi bien en France qu?aux États-Unis. Il nous semble que presque tous
les ouvrages écrits sur les Américains à Paris entre les deux guerres sont
concernés.
Ce raisonnement tient à deux aspects du même phénomène ; à la base
la motivation est la même pour les Américains, mais celle-ci présente deux
causes différentes, quoique fortement liées. Nous apprenons rapidement que
15c?est pour des raisons financières que tant d?écrivains américains sont venus à
Paris après la Grande Guerre. Autrement dit, c?était l?argent, ou plutôt le
manque d?argent, qui a poussé autant d?Américains à quitter les États-Unis et à
s?installer à Paris après la Grande Guerre.
Premièrement, nous lisons que le coût de la vie à Paris était abordable :
grande raison pour venir à Paris. L?autre raison citée dans les mémoires et les
biographies est le taux de change entre le dollar et le franc, qui était, comme
nous le lisons, favorable aux Américains. Quoiqu?elle soit intimement liée à la
première, c?est toujours la deuxième raison qui est citée pour justifier la
présence des écrivains américains à Paris.
Ces deux raisons constituent le remède capable de guérir tous les maux.
Ainsi, lorsque nous nous demandons pourquoi il y avait autant d?écrivains
américains à Paris après la Première Guerre mondiale (ou bien après la
Deuxième), le taux de change ainsi que le coût de la vie à Paris sont vite cités.
Ces deux réponses ressemblent à une vérité universelle. Ce qui est implicite
dans la question est le présupposéq ue les écrivains américains n?avaient pas
d?argent et qu?ils ont dû aller là où le coût de la vie était bas.
La raison économique est souvent citée en premier, devant toutes les
autres raisons, comme dans la première phrase de la préface d?un dictionnaire
biographique littéraire sur les écrivains américains à Paris de 1920 à 1939 : «
[? ] ils étaient attirés par le taux de change favorable qui leur a permis de vivre
10à peu de frais en France . »
Il serait instructif d?étudier ce phénomène d?une manière plus précise
pour que nous puissions avoir un regard plus large sur cette époque. Au risque
d?être répétitif, nous allons examiner la manière dont de nombreux livres et
articles ont traité ce phénomène. Nous considérons que cette démarche mérite
d?être accomplie de manière détaillée afin de voir à quel point ces mythes sont
enracinés dans la littérature américaine et française concernant les écrivains
américains à Paris entre les deux guerres.
L?image économique des Américains à Paris dans les années 1920
En 2004 Adam Gopnik, du magazine américain The New Yorker, a
publié un recueil d?essais écrits par des Américains sur Paris. Dans la préface il
dit ce qui suit :
Pendant la plus grande partie de son histoire, Paris n?était pas
cher, et on pouvait boire autant que l?on voulait tandis qu?on
ne pouvait pas prendre un seul verre à Altoona ou
Poughkeepsie. L?amour des Français pour les écrivains et les
peintres (ainsi que les musiciens de jazz et les danseurs) est
11aussi réel et aussi grand que la tour Eiffel .
16Ce livre, destiné au grand public, cite en tout premier lieu le fait que
Paris n?était pas cher. Nous trouvons le même raisonnement dans un ouvrage
qui traite des expatriés américains à Paris :
Paris était aussi possible. C?était abordable pour les Américains.
Bien que l?économie française ne fût pas aussi mauvaise que
celle de l?Allemagne ou de l?Autriche, où la forte inflation
éliminait la classe moyenne, elle était néanmoins faible. Le
franc valait à peu près 6 cents en 1921, et en 1926 il était à 4
cents, un taux de change qui donnait une impression de
12richesse pour ceux qui avaient des dollars à dépenser .
Si ce n?est pas souligné dans la citation ci-dessus, c?est tout de même
dit : le coût de la vie était plus abordable en Europe. Peu de mémoires, peu de
thèses et encore peu de livres destinés au grand public traitent de ce fait si peu
connu. Cependant, même quand il est cité, il est souvent déformé afin de
13montrer que Paris était moins cher que les États-Unis .
En 1967 Morley Callaghan ? un ami d?Hemingway ? a écrit à propos
de la France des années 1920 que :
Paris était la nouvelle frontière. Au début des années 1920, le
coût de la vie n?était pas élevé, et si vous vouliez être éditeur et
vous que vouliez publier un petit magazine littéraire, les frais
14de publication n?étaient pas considérables .
Pourtant, le coût d?impression d?un livre ou d?un magazine était
beaucoup moins élevé dans d?autres villes qu?à Paris. Harold Loeb (avec Alfred
Kreymborg) s?est installé à Rome puis à Berlin afin d?éviter des frais
15inabordables à Paris pour imprimer son magazine littéraire Broom .
D?après un autre livre, les écrivains américains sont allés «d ans une
capitale que la dévaluation du franc, pour les Américains notamment, a rendue
16accessible ». La ville de Paris a été rendue « accessible » ? ce motn ous rappelle
l?autre citation ci-dessus où Paris était « possible » ? grâce au taux de change
favorable pour les Américains. D?une certaine façon, cela veut dire que Paris
n?était pas possible ni accessible pour les écrivains américains avant la Grande
Guerre, car le change n?était pas favorable.
Nous apprenons que les écrivains américains étaient pauvres et qu?il
leur fallait un endroit qui ne fût pas cher : « Paris était aussi un lieu où l?on
pouvait vivre pendant longtemps avec très peu, et pour un écrivain, c?était très
17important . » Les écrivains américains sont allés à Paris dans les années 1920
18parce que « le coût de la vie n?était pas élevé ». Cette cause est peut-être plus
citée que toutes les autres raisons, mais le taux de change l?est souvent aussi :
« Il y avait un taux de change favorable [? ] C?était abordable pour les
1719Américains d?aller à Paris et c?était abordable d?y rester . » Nous lisons la même
chose dans ce qui suit :
Après l?armistice de 1918, les Américains bénéficient d?un
change plus que favorable, dans cette France victorieuse, mais
exsangue où ils peuvent mener une vie de bohème à bon
marché. Paris, pour ceux-là, constitue un éden qu?exaltent les
20vins et le parfum des femmes .
Même dans les livres de journalisme concernant les journalistes
américains à Paris pendant les années 1920, nous lisons que le taux de change
était la raison du grand nombre d?expatriés américains à Paris: « le taux de
21change d?après-guerre favorable ». Dans un livre concernant les années 1930,
un mémoire sur les années d?Henry Miller à Paris, nous trouvons le même
22raisonnement : « Le change était de 20 francs le dollar et 85 la livre [? ] . »
Nous trouvons toujours la même thèse basée sur le thème économique :
Pour des raisons économiques, les Américains sont venus [à
Paris]. Les prix des billets pour traverser l?Atlantique étaient
plus bas que jamais, et le dollar était plus fort que jamais
23comparé au franc français qui était de plus en plus faible .
Il convient de noter ici que, en réalité, le prix d?un billet pour traverser
l?Atlantique en 1920 était deux fois plus élevé que le prix avant la guerre, et non
24« plus bas que jamais » .
Cependant, le taux de change et le coût de la vie abordable à Paris vont
de pair lorsqu?on cherche une raison à l?expatriation américaine comme ici :
Une autre raison importante était encore économique : Paris
était une super affaire pour la plupart des étrangers, surtout les
Américains. Pendant la plus grande partie de la décennie, le
dollar valait entre 25 et 30 francs, et on pouvait acquérir
25beaucoup de choses à ce taux de change .
Le taux de change est aussi cité afin d?expliquer les séjours de Francis
Scott Fitzgerald en France : « En profitant d?un taux de change favorable, les
26Fitzgerald ont passé l?été de 1924 sur la Riviera . » Mais comme nous le savons
bien, Francis Scott Fitzgerald n?avait pas besoin d?un taux de change favorable :
son revenu annuel au début des années 1920 ne cessait d?augmenter, de 18 850
27dollars en 1920 jusqu?à 28 760 dollars en 1923 . À titre de comparaison, le
salaire moyen annuel aux États-Unis s?élevait à 1 236 dollars en 1920 et 1 231
dollars en 1923. Autrement dit, en 1923, Francis Scott Fitzgerald gagnait près
28de 23 fois plus qu?un Américain moyen .
18Cela dit, même si Francis Scott Fitzgerald n?avait pas besoin d?un change
favorable, les personnes de sa classe financière pouvaient venir à Paris pour en
profiter aussi, tels les « riches oisifs, des retraités souvent modestes auxquels le
29change donnait la possibilité de mener la vie de palace [? ] ».
Un autre Américain qui n?avait pas besoin d?un taux de change
favorable fut Ernest Hemingway, car sa femme était rentière. La mère de
Hadley Hemingway avait fait établir un legs par fidéicommis à l?intention de sa
fille. Son revenu annuel s?élevait à 3 000 dollars et elle avait plus de 9 000
30dollars sur son compte en banque . Elle bénéficiait aussi d?une rente de la part
31de son grand-père . Avec une rente deux fois et demie supérieure au salaire
moyen aux États-Unis, les Hemingway étaient fortunés. En 1921, l?année de
leur arrivée en France, les 3 000 dollars qu?ils avaient mis sur leur compte en
banque représentaient l?équivalent de 38 670 francs. En 1922 la somme profita
d?une légère hausse du dollar : 41 670 francs. Le facteur parisien, en fin de
carrière, qui livrait le courrier des Hemingway ne gagnait que 6 920 francs par
an en 1921 et 1922. À la faculté de Paris, un professeur en fin de carrière
gagnait 26 200 francs en 1921 et 29 600 en 1924. Un instituteur ne gagnait que
19 000 francs par an. Sans compter le salaire d?Ernest Hemingway au Toronto
Star, les Hemingway disposaient d?une rente plus de cinq fois plus importante
que le salaire d?un facteur parisien, deux fois plus importante qu?un instituteur
et plus de 50 % plus importante que le salaire maximum d?un professeur à la
Sorbonne. Cela au bas mot : d?autres chercheurs ont estimé que la rente
32d?Hadley Hemingway variait entre 4 000 et 5 000 dollars par an à son apogée .
En 1924 la rente annuelle des Hemingway a perdu 760 dollars en
raison de mauvais investissements. Toutefois, Hadley Hemingway avait
toujours 40 000 dollars qui continuaient à entretenir le couple à Paris sous
33forme d?une rente de 2 000 dollars . La perte d?un tiers de leur revenu de 1921
à 1924 aurait dû, normalement, leur créer des problèmes financiers. Pourtant, ce
ne fut pas le cas. Le taux de change qui était de 12,89 en 1921 atteignait 18,52
en 1924 et 26,32 en 1925. En 1924 la rente des Hemingway s?élevait à plus de
37 000 francs ; en 1925 elle était de 52 640 francs. En 1924 Ernest Hemingway
a acheté pour 200 dollars (3 700 francs ou six mois de salaire d?un facteur
34parisien) de pesetas pour le voyage en Espagne .
Pourtant, Ernest Hemingway voudraitn ous faire croire le contraire en
racontant des histoires sur sa pauvreté.
J?aime aussi beaucoup le jardin [? ], car il nous a sauvés de la
famine. [? ] Le Luxembourg est réputé pour la beauté de ses
pigeons. Mon choix fait, il suffisait d?attirer la victime avec les
graines de l?attraper, lui tordre le cou et le glisser sous la
couverture de Bumby. Cet hiver-là, nous en arrivâmes à être
dégoûtés des pigeons, pourtant ils nous sauvèrent de bien des
35envenimements .
19Loin d?être l?écrivain américain pauvre, affamé, vivant sous les toits,
discipliné par « la faim », sans argent pour acheter du lait à son enfant, qui s?est
vu obligé de tuer des pigeons dans le jardin du Luxembourg afin de nourrir sa
femme et son enfant pendant un hiver entier, Ernest Hemingway vivait avec
une rente très importante dont il ne parlait à personne.
En 1933, Gus Pfeiffer, l?oncle de Pauline Pfeiffer, la deuxième femme
36d?Hemingway, lui a donné 25 000 dollars pour son safari en Afrique . Ce
montant en pleine crise financière valait 24 fois le salaire moyen annuel
américain ou 37 fois le salaire annuel d?un facteur parisien en fin de carrière. Un
professeur de la Sorbonne aurait dû travailler plus de cinq ans et demi pour
37gagner une telle somme .
Harold Loeb a noté qu?Ernest Hemingway s?est peut-être privé de
38nouveaux vêtements, mais pas d?huîtres ni de pouilly-fuissé . Nous
comprenons maintenant comment les Hemingway ont pu s?offrir des vacances
de plusieurs mois dans les Alpes ou en Espagne.
Ernest s?est plaint à tout le monde qu?ils étaient pauvres, mais
il n?a pas vendu leurs tableaux comme Gertrude Stein a été
forcée de le faire pendant les années 1930. Il n?a pas cherché
un travail. Plus tard il a inventé des mensonges grandioses sur
leur pauvreté à Paris : tuer des pigeons dans le jardin du
Luxembourg pour manger ; travailler comme partenaire
39d?entraînement pour des professionnels de la boxe .
Cependant, Hemingway est toujours présenté comme un écrivain
pauvre même quand sa rente est reconnue.
À Paris, les maigres ressources des Hemingway ? la rente
annuelle de Hadley Hemingway de deux ou trois mille dollars
et le salaire d?Ernest Hemingway pour les articles qu?il écrivait
pour le Toronto Star ? auraient été juste assez pour leur
permettre de survivre, car le taux de change rendait Paris plus
40abordable .
Ce n?était pas une « maigre » rente ? au contraire, c?était une rente très
importante qui se situait bien au-dessus du salaire moyen en France. En 1949,
Frederick J. Hoffman publie un livre intitulé The Twenties où il perpétue l?idée
que le taux de change favorable en France attirait les écrivains américains :
Le taux de change favorable a amené beaucoup d?écrivains et
beaucoup d?éditeurs de petits magazines, qui se sont déplacés
d?un lieu à un autre en espérant trouver un taux de change
41toujours meilleur pour leurs dollars américains .
20Bien que cette citation sonne vrai, et qu?elle évoque l?idée romantique
d?un Américain pauvre et affamé cherchant un lieu où il pourrait vivre avec peu
d?argent, il y avait très peu d?écrivains américains voyageant d?une ville à l?autre
42ou d?un pays à l?autre en quête d?un meilleur taux de change . En réalité, pour
ceux qui étaient déjà à Paris, il aurait suffi de quitter le département de la Seine
43pour trouver des loyers moins chers .
À titre d?exemple, en Dordogne, le salaire moyen annuel était à peu
44près trois fois moins élevé qu?à Paris . Les dollars américains auraient sûrement
45permis un meilleur niveau de vie qu?à Paris .
Il convient ici de noter que dans une note de bas de page de la phrase
citée ci-dessus par Frederick J. Hoffman, celui-ci se contredit à propos de la
valeur du dollar dans les autres pays européens :
Ce serait une erreur de trop souligner ce fait [le taux de change]
lorsque l?on considère l?expatriation américaine des années
1920. Le dollar valait beaucoup plus en Allemagne, en Italie, en
Autriche et dans d?autres pays européens qu?en France.
Pourtant, en dépit du coût de la vie relativement élevé à Paris,
le taux de change était sûrement favorable pour ceux qui
46avaient apporté des dollars américains .
Hoffman a raison de signaler que l?on aurait tort d?attacher trop
d?importance au taux de change, et il a raison quand il dit que le coût de la vie
était « relativement » élevé à Paris. Cependant, on se demande pourquoi, deux
paragraphes plus hauts, il disait que c?était ce taux de change qui a amené tant
d?Américains à Paris. Il est peut-être le seul à insinuer que Paris était
relativement cher. Cependant, il ne tarde pas à se contredire plus tard, de
nouveau, dans le même livre :
Bien que les Américains soient allés à Paris parce que la vie y
était moins chère, que le mode de vie fût moins formaliste et
plus ouvert, les deux raisons principales pour l?expatriation
étaient plus profondes et plus complexes : la France était un
47centre de littérature et d?art très important [? ] .
Nous voilà confrontés à nouveau avec le fait que Paris était moins
cher. Nous trouvons de telles phrases dans toutes les études : « Pour tous, la vie
48en France était particulièrement économique .»Pour la plupart, ces phrases se
trouvent dans des ouvrages écrits après la Deuxième Guerre mondiale.
Pour revenir au fait que Frederick J. Hoffman a raison de dire que ce
serait une erreur d?attacher trop d?importance au taux de change et que le coût
de la vie était moins élevé ailleurs en Europe (en Allemagne, en Italie ou bien en
Autriche), nous avons trouvé l?exemple d?un écrivain américain qui n?est resté
21ni à Paris ni en France en raison d?un taux de change beaucoup plus favorable
ailleurs.
Harold Loeb, un Américain diplômé de Princeton University,
descendant de la famille Guggenheim du côté de sa mère et de banquiers du
côté de son père, est venu en Europe au mois de juin 1921. Il a voyagé sur le
49Rotterdam jusqu?en France et a passé quelques semaines à Paris . (La position
géographique de la France ainsi que la centralité de Paris expliquent dans une
certaine mesure le fort pourcentage d?Américains ayant visité la capitale
française, comme l?a fait Harold Loeb cité ici.)
Harold Loeb voulait fonder un magazine littéraire en Europe avec le
New-Yorkais Alfred Kreymborg. Bien qu?il y eût déjà des Américains expatriés
à Paris, ces deux Américains ont décidé d?aller ailleurs pour profiter d?un taux
de change beaucoup plus favorable. «I ls ont décidé d?éditer le magazine à
50Rome où le taux de change favorable baisserait les frais de production [? ] . »
Le magazine littéraire Broom a donc été fondé à Rome où ces deux Américains
ont vécu jusqu?à la fin de l?année suivante, 1922. Ils ont finalement quitté
l?Italie, pour aller non pas à Paris, mais à Berlin où le coût de la vie était encore
moins élevé qu?à Rome. En octobre 1922, Harold Loeb «a annoncé le
déménagement de Broom à Berlin où il espérait faire des économies sur les frais
51d?impression du magazine ». Malcolm Cowley a rencontré Harold Loeb à
Innsbruck en septembre 1922. Harold Loeb lui a expliqué qu?il déménageait à
52Berlin parce que c?était moins cher .
Nous pouvons trouver bien d?autres exemples de l?idée que Paris
n?était pas cher du tout, et que c?est pour cela que les écrivains américains y
sont allés. Parce que «l eur dollar était fort [il] était possible de vivre bien avec
53très peu [d?argent] à leurs yeux ». C?est pour cette raison que, comme elle
l?explique en 1956, Sylvia Beach s?est installée à Paris au lieu de New York afin
d?ouvrir une librairie : « [? ] les loyers étaient moins chers et le coût de la vie
considérablement plus bas qu?en Amérique. Sans compter que j?allais bénéficier,
54pour mes quelques dollars, d?un change alors favorable . » De fait, les
« quelques dollars » de Sylvia Beach étaient, en réalité, 3 000 dollars envoyés par
55sa mère en 1919 . Ce qui donnait plus de 32 000 francs équivalant à huit fois le
salaire maximum d?un facteur à Paris et à plus de deux fois plus que le salaire
56maximum d?un professeur à la Sorbonne .
Janet Flaner, correspondante pour le magazine The New Yorker, a écrit
que les Américains étaient « [? ] une petite bande d?expatriés américains, plus
riches en termes d?ambition créatrice que la plupart des gens, mais ils étaient
57plutôt pauvres ». Dès lors, l?image des expatriés américains était celle d?un
jeune Américain pauvre, mais sincère dans son désir d?écrire.
Carlos Baker écrit en 1963 :
Il y avait ce paradis d?expatriés, Paris, où, comme disait
Gertrude Stein, la veille bande d?avant-guerre disparaissait et
22un nouveau groupe international ? attiré par un taux de change
58favorable commençait à se rassembler .
Rien n?a changé en 2007 : « Un taux de change favorable amplifie
59l?engouement des Américains pour Paris . » D?autres ouvrages citent le fait que
les Américains avaient déjà de l?argent et qu?une fois à Paris, ils ont pu s?offrir
ce qu?ils voulaient.
Le fait que les Américains pouvaient s?offrir presque tout ce
qu?ils voulaient à Paris est, sans doute, la raison principale du
60mode de vie très actif qu?avaient tant d?entre eux .
Les Américains n?avaient donc pas besoin de beaucoup d?argent parce
que, à Paris, on pouvait vivre très bien avec très peu.
Paris était aussi une ville où les Américains pouvaient vivre très
bien avec très peu d?argent. Même les jeunes écrivains qui
n?avaient rien d?autre à montrer, en ce qui concernait leur
travail, que d?innombrables lettres de refus, pouvaient vivre
comme des boulevardiers avec des petites rentes venues des
États-Unis. Avec le taux de change de folie des années 1920, il
était difficile d?être affamé. Les écrivains qui avaient toujours
voulu vivre à Paris ont soudainement découvert que c?était une
61proposition économiquement pratique .
Dès lors, Paris était « une proposition économiquement pratique » avec
un taux de change de folie. Autrement dit, le coût de la vie à Paris n?était pas
élevé, et les écrivains américains s?y sont installés pour cette raison. Cela a dû
être une grande découverte pour les écrivains américains qui n?avaient pas
beaucoup d?argent.
Nous lisons dans un livre sur la bohème à Paris que les Américains s?en
sortaient bien grâce au taux de change. « Ils pouvaient survivre (et parfois vivre
très bien) à Paris avec ce qui leur paraissait relativement peu d?argent grâce au
62taux de change favorable . »
Les expatriés sont allés en Europe pour des raisons économiques
comme nous le lisons ici :
Une raison importante à cela était économique. À cause de la
dévaluation des monnaies européennes, les dollars américains
63ont souvent profité d?un taux de change formidable .
Un livre d?histoire, destiné aux étudiants français, n?a pas échappé à cet
argument du coût de la vie et du taux de change à Paris :
23Mais, pour Henry Miller, comme pour beaucoup d?autres
étrangers sans doute aussi attirés par un change favorable, le
carrefour Vavin-Raspail-Montparnasse est le « nombril du
64monde ». Il est venu y écrire sa série des Tropiques .
L?un des premiers livres qui fit référence à ce taux de change à Paris
était Paris Was Our Mistress de Samuel Putnam, publié en 1947.
Paris, au prix de 25 francs par dollar, était devenu pas cher, un
lieu de résidence beaucoup plus passionnant à vivre que
Greenwich Village avec son gin « fait maison » et son prix
65prohibitif .
C?est le dollar fort qui aurait rendu possible l?expatriation : « Paris était
un festin pour les sens, et les Américains pouvaient en profiter avec très peu
66d?argent. Le dollar était très fort et le franc était très faible . »
La même raison est répétée en 1996 : les Américains sont allés à Paris
67en « [? ] profitant de l?extraordinaire plus-value du dollar [? ] ». En 2007
encore nous lisons la même chose : « Le taux de change était fabuleusement
avantageux pour les étrangers qui arrivaient avec des dollars ou des livres
68[? ] .»Nous trouvons le même raisonnement dans une thèse de doctorat, le
même argument qui, semble-t-il, se répète encore et encore comme une image
dans un miroir se reflétant dans un autre miroir et ainsi de suite. Voici un
paragraphe de Jocelyne Rotily :
Le coût de la vie était relativement bas, surtout jusque vers le
milieu des années 1930. Par la suite, la rapide croissance du
69tourisme américain , notamment, provoqua une flambée des
prix et entraîna le déplacement de la vie artistique vers d?autres
secteurs, dont le quartier Denfert-Rochereau [? ] Pour la
colonie américaine, la vie y était d?autant plus confortable que
le taux de change du dollar était très avantageux, surtout au
70début des années 1920 .
Premièrement, le coût de la vie n?était pas du tout « relativement bas ».
En fait, en France, et surtout à Paris, le coût de la vie n?a jamais été aussi élevé
que dans les années 1920 comme nous le verrons plus tard. De plus, Jocelyne
Rotily a tort de dire que «l e taux de change du dollar était très avantageux,
surtout au début des années 1920 ». En réalité, l?inflation à Paris était aussi forte
(souvent encore plus forte) que le taux de change ? résultat : match nul, voire
une ville encore plus chère.
Deuxièmement, le taux de change est devenu plus avantageux à partir
de 1925. Pourtant, les prix à Paris ne cessaient d?augmenter : dès 1926, les
71Parisiens payaient pour le même produit cinq fois plus qu?avant la guerre . En
24ce qui concerne les touristes américains, nous ne pouvons pas les rendre
responsables de la hausse des prix, comme le disait Jocelyne Rotily. Cependant,
ils se sont vus menacés par des foules en colère contre ces prix exorbitants à tel
72point que Poincaré a dû intervenir . La hausse des prix en France, beaucoup
plus forte qu?en Angleterre ou aux États-Unis, était due aux programmes
économiques que la France a appliqués à la fin de la guerre et non à la
73croissance du tourisme américain . En outre, celui-ci a diminué pendant les
années 1930. Il n?aurait donc pas pu être un résultat du coût peu élevé de la vie
« au milieu des années 1930 ».
La rapide croissance du tourisme américaine après 1930 est une idée
fausse. Les statistiques démontrent que le nombre d?Américains installés à Paris
dans les années 1920 fut le plus élevé en 1924. Après 1924, le nombre
d?Américains qui s?installent à Paris ne cesse de diminuer, bien que le nombre
de touristes augmente et atteigne son apogée en 1927 avec un nombre record
74d?Américains en Europe depuis 1913 .
Quant au taux de change, il n?était pas du tout aussi avantageux au
début des années 1920 qu?il le fut plus tard dans la décennie. En fait, en 1921, le
taux de change du dollar par rapport au franc était à 12,89 francs pour un
75dollar . Or, en 1925, le taux de change s?est élevé à 26,74 francs soit plus du
double de celui qui était en vigueur cinq ans auparavant. La période la plus
avantageuse, financièrement parlant, si nous ne regardons que le taux de
76change, fut la période de 1925 à 1932 . La période la moins favorable couvre
les années de la fin de la guerre jusqu?en 1924, et fut, curieusement, la période
77de la plus grande immigration américaine .
Il semble, pourtant, que le coût de la vie ainsi que le taux de change
soient cités partout :
L?état du change international a facilité les choses pour les
Américains [? ] Le fait que la vie en France était bon marché
pour ceux qui avaient des poches pleinesd e dollars (même
pour ceux qui n?en avaient qu?un montant modeste) a ouvert
ce champ d?exploration à n?importe quel aspirant qui pouvait
se rendre de l?autre côté de l?Atlantique ? ce qui pouvait assez
agréable même dans un bateau transportant du bétail. Je n?ai
pas mentionné la Prohibition en tant que forte incitation au
78départ parce que c?était sûrement secondaire .
Cette idée selon laquelle Paris n?était pas cher est répétée encore et
encore :
Grâce à la prospérité américaine d?après-guerre liée à la baisse
de la valeur du franc français, Paris a fourni aux exilés un lieu
79de vie qui n?était pas cher [? ] .
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