LES CONSPIRATRICES

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LES CONSPIRATRICES une nouvelle de Gérard DAMION Dans cette France giscardienne qui vit ses derniers mois en cette année 1980, le couple LABREUILLE est ce qu'il est convenu d'appeler un couple parisien brillant et moderne ,plutôt aisé et sans enfants : un superbe duplex dans le XIV° arrondissement, deux voitures, une Alfa Roméo pour lui, une mini Austin pour elle, sans oublier la petite maison de campagne en Picardie...On peut les voir très souvent aux vernissages, aux réceptions et cocktails mondains. Il faut dire que Frédéric (Fred pour les intimes) est un écrivain en passe de devenir célèbre. Son dernier ouvrage « La petite fille en bleu » s'est vendu à des milliers d'exemplaires. Un vrai succès, et son éditeur attend avec impatience le prochain roman. Avec son physique de Don Juan, ce beau brun, grand et mince a ce qu'il convient d'appeler une certaine élégance naturelle. Il aurait pu multiplier les aventures avec toutes ces minettes qui gravitent autour de lui, mais non, il est toujours resté d'une fidélité exemplaire vis à vis de celle qu'il aime plus que tout au monde. Quant à son épouse, Claire, c'est une très jolie femme. Adorable brunette aux yeux verts, cheveux mi-longs, toujours vêtue à la dernière mode, elle aurait pu faire une carrière de mannequin.
Publié le : mardi 7 janvier 2014
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LES CONSPIRATRICES
une nouvelle de
Gérard DAMION Dans cette France giscardienne qui vit ses derniers mois en cette année 1980, le couple
LABREUILLE est ce qu'il est convenu d'appeler un couple parisien brillant et moderne ,plutôt
aisé et sans enfants : un superbe duplex dans le XIV° arrondissement, deux voitures, une Alfa
Roméo pour lui, une mini Austin pour elle, sans oublier la petite maison de campagne en
Picardie...On peut les voir très souvent aux vernissages, aux réceptions et cocktails mondains. Il
faut dire que Frédéric (Fred pour les intimes) est un écrivain en passe de devenir célèbre. Son
dernier ouvrage « La petite fille en bleu » s'est vendu à des milliers d'exemplaires. Un vrai succès,
et son éditeur attend avec impatience le prochain roman. Avec son physique de Don Juan, ce beau
brun, grand et mince a ce qu'il convient d'appeler une certaine élégance naturelle. Il aurait pu
multiplier les aventures avec toutes ces minettes qui gravitent autour de lui, mais non, il est toujours
resté d'une fidélité exemplaire vis à vis de celle qu'il aime plus que tout au monde.
Quant à son épouse, Claire, c'est une très jolie femme. Adorable brunette aux yeux verts,
cheveux mi-longs, toujours vêtue à la dernière mode, elle aurait pu faire une carrière de mannequin.
Propriétaire d'un petit magasin de lingerie féminine, dans un quartier chic à proximité des Champs-
Elysées, elle a une clientèle fidèle, des touristes également, et les affaires marchent plutôt bien.
Enjouée et dynamique, elle est toujours partante pour faire la fête. Bref un couple très sympathique
et sans histoires.
Juste un petit détail en ce qui concerne Frédéric : il a ce qu'il convient d'appeler une cardiopathie
congénitale due à un rétrécissement de l'aorte, malformation bien supportée, certes, mais un
contrôle régulier s'avère indispensable. Ce qui l'ennuie le plus,ce sont toutes ces petites choses qui
lui sont fortement déconseillées : les sports un peu trop virils nécessitant un effort intense, les
attractions foraines aux sensations extrêmes, et bien sûr les émotions fortes...
Assis à son bureau, Frédéric réfléchit à ce que pourrait être son futur roman ? Une histoire
d'amour, une intrigue policière, un récit d'aventures ? Il hésite, et il sait que son éditeur le presse.
C'est alors qu'il lui revient en mémoire un drame épouvantable survenu en 1900, dans un petit
village du Berry, Saint-Julien-les-Champs, du côté de Chambon, la « grande » ville. Une jeune et
jolie jeune fille d'une vingtaine d'années, alors qu'elle rentrait au domicile familial, fut agressée,
assommée, traînée dans un champ, puis violée et étranglée.La jeune victime avait pour nom
Catherine...LABREUILLE Et cette histoire, Frédéric la connaît dans les moindres détails, et pour
cause : Catherine était la petite sœur de son grand-père Maximilien, et c'est ce dernier qui, il y a
bien des années, lui a raconté le drame et toutes ses conséquences. Son père, Pierre LABREUILLE
lui en avait touché quelques mots, sans plus.Par la suite, il a lui-même effectué des recherches en se
rendant aux Archives Départementales afin de consulter les journaux de l'époque, et en
questionnant les membres les plus âgés de sa famille.
C'était dans le courant de l'été de l'année 1900, le dimanche 29 juillet très précisément. Il
faisait une chaleur étouffante. Catherine LABREUILLE, 20 ans, était une jeune fille ravissante et
très élégante. Célibataire et pas pressée de se marier, elle vivait chez ses parents à la ferme du
«Bois-Moreau ». Son père Maximilien et sa mère Alexandrine étaient de modestes agriculteurs,
habitués à travailler durement, mais à la maison, on ne se plaignait pas. Quant à Catherine, la vie
agricole n'était pas sa tasse de thé, c'est pourquoi elle s'était faite engager comme employée de
maison (on disait à l'époque domestique) à la ville, chez un couple de gros commerçants en grains.
Sérieuse et travailleuse, ne rechignant pas à la tâche, elle donnait entière satisfaction à ses patrons.
1 Ce dimanche là, Catherine qui avait congé, avait justement rendez-vous à Chambon avec sa
meilleure amie, Rachel, avec laquelle elle devait passer la journée . Et la voilà partie à pied pour la
ville. 6 ou 7 kilomètres à parcourir ce n'est pas la mer à boire, ça ne lui pose pas de problème, elle a
l'habitude.

Et la journée se passe admirablement bien. Après une longue ballade à travers les rue
commerçantes de la ville, et une promenade jusqu'à l'étang pour jeter quelques bouts de pain aux
canards, retour chez son amie Rachel pour une petite collation. Les heures passent vite, du coup il
commence à se faire tard. La nuit ne va pas tarder à tomber, aussi Rachel lui propose de rester
dormir chez elle.
– - Ce n'est pas prudent de prendre la route à cette heure tardive. Je préfère que tu
passes la nuit ici et puis demain matin tu seras plus vite arrivée à ton travail.
- Tu es gentille mais j'ai promis à mes parents de rentrer ce soir. S'ils ne me voient
pas rentrer, ils vont s'inquiéter.- Moi à ta place je ne serais pas rassurée. On ne sait jamais ce qu'il peut arriver.
- Que veux tu qu'il m'arrive ? Et puis je connais cette route par cœur. Faisons
nous la bise et j'y vais.- N'empêche, je ne serais pas tranquille.

Et la voilà partie. Pas grand monde dans les rues à cette heure tardive, et la nuit est tombée. Mais
Catherine n'est pas du genre à se laisser impressionner. Après pratiquement une bonne heure de
marche la voici rendue à l'entrée du bourg de St-Julien-les-Champs. Encore une vingtaine de
minutes et elle arrivera à la ferme de ses parents. Des habitants vont effectivement la voir passer
dans le bourg vers 21 heures, mais après, plus rien. On dirait qu'elle s'est volatilisée. Il faut dire que
la ferme du Bois-Moreau se trouve à la sortie du village, en direction de Villebriou, et que, sur cette
portion de route, les habitations se font rares.
Le lendemain matin, les parents de Catherine constatent qu'elle n'est pas rentrée, mais ils ne
s'inquiètent pas outre mesure, pensant qu'elle a dû coucher chez son amie. Mais, lorsqu'ils vont
apprendre par celle-ci que Catherine est bien partie la veille au soir, l'inquiétude commence à les
gagner. Des recherches sont entreprises, sans résultat, et finalement les gendarmes de Chambon
sont avertis de la disparition. Durant deux jours, des investigations sont entreprises et des battues
organisées avec l'aide des habitants du village, en vain.
Le 1er août un cultivateur, alors qu'il travaille dans son champ, au lieu dit « La Gravière »,
remarque que son chien fait sans cesse des allées-venues vers un endroit très précis, tout en aboyant.
Intrigué, il va voir, et découvre avec horreur le corps à moitié décomposé d'une jeune fille, dans une
touffe de genêts. Les autorités sont aussitôt prévenues. Les gendarmes, le maire, le garde-champêtre
se rendent sur les lieux, et force est de constater que le cadavre en question est bien celui de la jeune
Catherine LABREUILLE. Les vêtements sont en désordre, le sac à main, le chapeau et l'ombrelle,
éparpillés montrent qu'il y a eu lutte et que la malheureuse s'est défendue jusqu'à la limite de ses
forces.
2 Dans le village et dans toute la région, l'émotion est considérable. Qui a pu faire çà ? Sans doute
un de ces vagabonds qui envahissent de plus en plus les campagnes et rendent la contrée peu sûre.
C'était du moins l'avis des habitants et de la presse locale.
L'autopsie est pratiquée et révèle que la jeune fille a été agressée, assommée, violée puis
étranglée. Dignes dans le malheur, les parents de Catherine vont voir un village tout en communion
avec eux, soudé, et partageant leur douleur. Après l'autopsie, le corps est rendu à la famille, et les
obsèques peuvent avoir lieu. C'est un cortège interminable qui quitte le « Bois-Moreau » pour se
rendre à la petite église qui sonne le glas. Et chacun de se signer en passant près de l'endroit maudit.
Il est vrai que les jours suivant, des événements étranges s'y seraient produits : certains soirs, à
la nuit tombée, des passants auraient entendu des cris étouffés et des gémissements étranges.
D'autres raconterons avec effroi avoir aperçu comme une ombre blanche, agenouillée et les mains
jointes, comme pour implorer la pitié. Des légendes sans doute, mais qui prouvent à quel point les
gens ont été bouleversés par ce drame.
Les jours et les semaines passent. L'enquête semble piétiner, lorsque la population apprend avec
satisfaction l'arrestation d'un suspect. Le suspect en question, c'est Jean VRINE, 45 ans, originaire
de la région, sans domicile fixe, toujours ivre, vivant de petits boulots ça et là, et avec un casier
judiciaire bien rempli. Auteurs de nombreux vols et autres larcins, il aurait – et c'est ce qui intrigue
les gendarmes – tenté d'agresser des jeunes filles qui gardaient leu troupeau. Et voila qu'un témoin
affirme l'avoir aperçu à un kilomètre du lieu du crime, le soir du 29 juillet. Et comble de malchance
on découvre qu'il est recherché par toutes les brigades de gendarmerie, pour s'être évadé alors qu'il
purgeait une peine de prison pour vol.
Pour les enquêteurs, pas de doute, il tiennent le coupable. Seulement, face à eux, VRINE
continue à clamer son innocence. Oui il est un voleur, un moins que rien, un ivrogne, oui, il a
« agacé » des gamines dans les champs, mais non, il n'a pas tué Catherine LABREUILLE. Il n'a
jamais tué personne. Il ne connaissait pas la jeune fille, il ne l'avait jamais vue. Malgré ses
dénégations, VRINE, considéré comme le coupable idéal est déféré devant le juge d'instruction. Il a
beau se démener comme un diable, rien n'y fait, on refuse de le croire. D'ailleurs peut-on croire
quelqu'un comme lui ? Bien que peu intelligent, le pauvre bougre devine déjà la suite : passage en
Cour d'Assises, le Jury qui le déclare coupable, la condamnation à mort et...la guillotine. Point final !
Il faut dire qu'en ce temps là, la justice était plutôt expéditive !
Alors que tout le monde se félicitait de l'arrestation et de la condamnation programmée du
« monstre », une nouvelle va tomber, faisant l'effet d'une bombe : Jean VRINE a été retrouvé pendu
dans sa cellule. Pour ce faire, il a utilisé des morceaux de draps qu'il a déchiré en lanières pour s'en
faire une corde. VRINE mort, fin de la procédure. Plus de prévenu, pas de procès, affaire classée,
dossier clos.
3 Seulement, voila, du côté de la famille LABREUILLE, personne n'a jamais cru à la culpabilité
de Jean VRINE. Pour eux, ce n'était pas ce gringalet aviné qui avait agressé leur fille. Catherine
avait du sang-froid et du caractère, et elle n'était pas du genre à se laisser faire. Elle s'en serait
débarrassé facilement en s'enfuyant. Non, le véritable auteur du crime ne pouvait être que quelqu'un
du village, quelqu'un qu'elle connaissait, quelqu'un qui l'a tuée pour ne pas être dénoncé...
A la ferme du « Bois-Moreau », un nom revenait fréquemment dans les conversations, celui
d'Antoine MALLEROY, fils d'un riche propriétaire fermier du pays, Auguste MALLEROY,
propriétaire de la « Grande Bretèche », à l'entrée du village. Agé de 25 ans, Antoine travaillait à la
ferme familiale. Pas très agréable physiquement, il était du genre lourdaud, grossier et fort imbu de
sa personne. Son père, Auguste, de nature autoritaire, était une personnalité importante. Adjoint au
maire, président de plusieurs associations locales, il visait le poste de maire aux prochaines
élections municipales. Quant à sa mère, Henriette, c'était une petite bonne femme effacée qui vivait
dans l'ombre de son mari, et qui chérissait à outrance son unique rejeton.
Si les LABREUILLE soupçonnaient Antoine MALLEROY, ce n'était pas sans raison : celui-ci
n'avait de cesse de harceler Catherine pour qu'elle sorte avec lui, et qu'elle l'épouse. Bien sûr il
n'était pas très beau, et il le savait, mais un jour il hériterait de la « Grande Bretèche » ce qui ferait
de lui quelqu'un de très riche et respecté. Seulement Catherine ne s'intéressait pas à lui. Mais pour
qui se prenait-elle, cette fille, pour refuser ses avances ? Pour se convaincre, il répétait à qui voulait
l'entendre :
- « La Catherine, je l'aurai. Elle sera à moi et à personne d'autre ! ».
Mais Catherine n'aimait pas ce prétentieux, et après l'avoir envoyé balader à maintes reprises,
elle pensait qu'il avait compris. Mais non, il revenait régulièrement à la charge, toujours sans succès.
Il faut dire qu'elle avait un amoureux, un jeune homme du village , François DELATRE, charretier
de son état, du même âge qu'elle. Il n'était pas riche, mais c'était un beau garçon. Si elle devait se
marier un jour, ce serait avec lui. François fut un temps suspecté par les gendarmes, mais
très rapidement mis hors de cause.
Un dimanche, lors d'une fête dans un bourg voisin, une bagarre a éclaté entre Antoine
MALLEROY qui ne supportait pas de voir Catherine danser avec un autre,(et cet autre c'était
François DELATRE). Le résultat fut qu'Antoine, le provocateur, fut copieusement rossé et dû
s'enfuit tout penaud sous les quolibets de la foule, mais jurant bien de se venger.
Quelques 50 années plus tard, Antoine MALLEROY, devenu le patriarche de la « Grande
Bretèche » à la mort de ses parents, très malade et alité, sentant venir sa fin, demande à son fils Jean
de faire venir le curé du village qui se précipite à la ferme, prêt à donner l'extrême-onction. Tous
deux sont restés enfermés dans la chambre, longtemps, très longtemps. De quoi ont-ils pu parler ?
Le vieux MALLEROY s'est-il confessé ? Nul le sait. Ce qu'on sait, en revanche, c'est que le curé,
lorsqu'il est sorti de la pièce, était pâle comme un linceul, la mine défaite. Certains ont même
prétendu qu'à partir de ce jour, il avait perdu la sourire... D'où l'idée – et c'était bien l'avis des
LABREUILLE– que MALLEROY, sentant sa mort prochaine, avait voulu soulager sa conscience
avant de faire le grand saut.

4 Voilà donc l'histoire telle qu'elle a été racontée à Frédéric, ce qui lui a donné l'idée d'un nouveau
roman, une sorte d'intrigue policière qui commencerait en 1900 pour se terminer de nos jours.
Comme à chaque fois, l'avis de sa femme était indispensable :
- Claire, que penses-tu de mon idée ? Dis moi franchement ce que tu en penses.
– - C'est plutôt original, mais je pense que si tu allais sur place tu pourrai t'imprégner
des lieux et ça favoriserai ton inspiration. D'ailleurs c'est comme ça que tutravailles, pas vrai ?
- Figures-toi que j'avais la même idée. Je comptais partir à Saint-Julien demain toute la journée. Je passerai d'abord à la ferme du «Bois-Moreau », puis au
cimetière voir la tombe de Catherine, et enfin à « La Gravière » où elle a été assassinée. Une grande croix de fer forgé a été érigée sur les lieux, en souvenir de ce drame. Veux-tu m'accompagner ?
- J'aurais bien voulu, mais avec le magasin, je ne peux pas m'absenter, d'autant que
dois recevoir une nouvelle commande.- Ce n'est pas grave. Je saurai bien me débrouiller tout seul. Tiens, sers nous donc
un petit whisky et trinquons à la réussite de mon prochain roman.
Le lendemain matin, c'est tout excité que Frédéric monte dans sa voiture, après avoir embrassé
tendrement son épouse, et prend la route pour Saint-Julien-les Champs. Arrivé sur place, quel
plaisir de retrouver le village de ses ancêtres. Il n'y était pas revenu depuis bien longtemps. Enfant il
y passait ses vacances d'été, chez ses grands parents. Que de souvenirs ! Mais tout a changé : la
ferme familiale a été transformée en résidence secondaire.Mais il n'était venu ici pour se laisser
aller à des considérations sentimentales. Le travail avant tout, et le temps c'est de l'argent, comme
dirait son éditeur !
Direction le petit cimetière du village où est enterrée cette pauvre Catherine. La tombe est
toujours là, contre le mur du fond (c'est sans doute une des plus anciennes), avec sa croix rouillée
qui penche de plus en plus. L'entourage est tout simple, avec des gravillons sur lesquels est posée
une plaque en marbre blanc avec un ange et ce simple mot : « Souvenir ». Enfin, à la base de la
croix est fixée une plaque métallique sur laquelle on peut lire : « Ci-gît Catherine LABREUILLE,
1880-1900, Priez Dieu pour elle ». Comme à chaque fois qu'il venait ici (trop rarement sans doute),
l'émotion l'étreignait et il ne pouvait s'empêcher d'imaginer le calvaire de la jeune fille. Après s'être
recueilli quelques instants, il quitte les lieux et se rend sur la place du bourg.
Midi approchant, il se dit que plutôt que de se payer le restaurant en ville, il serait préférable de
se contenter d'un sandwich et d'une bonne bière fraîche au bar-tabac du village, ça lui prendrait
moins de temps.
5 Alors qu'il s'apprête à pousser la porte du commerce, il a comme un éblouissement:
une créature de rêve sort du lieu, un magasine à la main et le gratifie d'un sourire irrésistible.
Grande, mince, très élégamment vêtue, elle a une superbe chevelure blonde et ses yeux sont d'un
bleu extraordinaire. Pourtant il décèle chez elle comme une certaine mélancolie, voire une sorte de
tristesse. Et puis, ce qui l'intrigue, c'est ce petit foulard rouge qu'elle porte autour du cou. Il se
déporte de quelques pas pour la laisser passer tout en lui faisant un sourire...admiratif. Décidément
cette jeune femme (il lui donnait dans les 25 ans) outre sa beauté indéniable, avait quelque chose de
spécial, de mystérieux, d'indéfinissable. En tout cas elle n'avait rien à envier à toutes ces stars et à
toutes celles qu'il voyait défiler dans les défilés de mode où l'entraînait Claire chaque année.
Installé à une table du café pour déguster son sandwich jambon-beurre, il ne cessait de penser à
cette beauté sans nom, tout en ayant malgré tout un sentiment de culpabilité : il était marié à une
femme adorable, et voilà qu'une autre était en train de lui tourner la tête. Les aventures n'étaient pas
dans ses habitudes, mais il se dit qu'après tout, en tout bien tout honneur, il pourrait essayer de la
revoir pour faire connaissance. Mais il ne savait rien d'elle. Habitait-elle seulement dans le village ?
Après cette petite collation, il lui fallait maintenant se rendre au lieu-dit « La Gravière »,
sur les lieux du crime. L'endroit est calme, un peu isolé, dans un renfoncement, le long de la route
de Villebriou. Les arbres forment une sorte de voûte au-dessus de la grande croix de fer forgé,
érigée là par la volonté des habitants de Saint-Julien, peu de temps après le drame. L'endroit est
propice au recueillement. Sur la plaque fixée sur la croix, sont inscrits ces quelques mots que
Frédéric connaît par cœur, et pour cause : ce sont les mêmes que ceux de la photo souvenir que lui
avait donnée son grand-père autrefois, et qu'il garde précieusement :

« Souvenez-vous dans vos prières de Catherine LABREUILLE, née le 17 août 1880, assassinée ici
le 29 juillet 1900, victime d'un lâche attentat »
Frédéric est tellement absorbé par ses pensées et par l'émotion qu'il n'a même pas entendu la
voiture venue de se garer à proximité. Soudain, sentant une présence derrière lui, il se retourne et
tombe nez à nez avec...celle qu'il avait vue ce matin et qui lui avait fait une si forte impression.
– Bonjour Monsieur, j'espère que je ne vous ai pas fait peur ?
– Non, je dirai même que c'est une surprise plutôt agréable. Nous nous sommes croisés ce
matin . Mais permettez moi de me présenter : Frédéric LABREUILLE, je suis écrivain, du
– moins j'essaye.
– LABREUILLE vous dites, comme cette pauvre jeune fille qui a perdu la vie ici.
– Exactement, en fait c'était la petite sœur de mon grand-père, une jeune fille adorable qui
ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Quand j'en ai l'occasion, j'aime bien venir ici pour
me recueillir.
– Moi aussi, je trouve que ce lieu est impressionnant, calme, propice à la méditation. Oh,
mais je manque à tous mes devoirs : je m'appelle Sylvie MALLEROY, j'habite à la
« Grande Bretèche » ; ça se trouve juste à l'entrée du village, c'est très facile à trouver.
Mais vous connaissez peut-être ? C'était autrefois une ferme qui a appartenu autrefois à mon
grand-père Antoine, puis à mon père Jean. J'en ai héritée au décès de mon père.
6 En entendant ce nom honni de MALLEROY, Frédéric cru défaillir. Il avait en face de lui la
descendante d'Antoine MALLEROY, l'assassin supposé de Catherine. Le destin joue parfois de
sacrés tours, et il ne savait plus quoi penser...

- Vous êtes tout pâle, que vous arrive-t-il ?
- Ce n'est rien, sans doute la chaleur. Je crois que je vais renter maintenant.
- Moi aussi . J'ai été ravie de faire votre connaissance. J'espère que nous nous
reverrons. Vous connaissez mon adresse. Alors, si vous repassez dans le secteur et
si ça vous dit, venez me dire un petit bonjour, ça me fera plaisir.
Et il s'en va, tout décontenancé, ne sachant comment interpréter cette étrange rencontre. Pur
hasard ou signe du destin ? Décidément cette journée fut celle de toute les surprises.
De retour à Paris, il se remet au travail, en s'abstenant bien de parler à Claire de sa rencontre
avec Sylvie MALLEROY. Pour dire vrai, il ne songeait qu'à une chose, retourner là-bas, à
Saint-Julien et revoir celle qui l'avait ensorcelé et peut être découvrir son secret. Car, il en
était persuadé, cette Sylvie savait beaucoup de choses sur le drame de «La Gravière ».

– Claire, ma chérie, je vais repartir demain matin à Saint-Julien. Je n'ai pas pu faire
tout ce que j'avais prévu, et je crois que c'est absolument nécessaire pour mon livre.
– Je suppose que cette fois encore, tu ne vas pas m'accompagner (en fait il n'espérait
qu'une chose, qu'elle ne vienne pas). Toujours prise par le magasin ?
– C'est vrai, je ne peux pas, mais je sais que tu te débrouilles parfaitement sans moi
et puis, je ne te servirai pas à grand chose.
– Comme tu veux. Demain de bonne heure, direction le Berry !

Le lendemain matin, comme prévu, le voilà reparti. Toujours la même route, les mêmes
paysages, mais cette fois c'était différent, il se sentait des ailes, il était heureux, comme s'il se
rendait à un rendez-vous galant. Car ce qu'il souhaitait avant tout, c'était revoir la jolie Sylvie...
Arrivé à Saint-Julien, c'est la route de Villebriou qu'il décide d'emprunter, pour voir de plus près
ce qu'était devenue la ferme de ses grands-parents qu'il n'avait vue que de loin, la dernière fois. En
fait de ferme, il découvre une magnifique propriété très joliment aménagée. Dans la cour où
s'ébattaient les poules et les canards, pas d'herbe, mais un gazon bien vert et fraîchement tondu.
Trois ou quatre jeunes enfants s'amusent bruyamment en courant dans tous les sens. Non plus rien
ne ressemble à ce qu'il avait connu dans ses jeunes années. Une certaine nostalgie l'envahissait et il
regrettait presque ne ne pas avoir acheté la ferme quand elle était à vendre. Et dire que c'est ici
qu'ont vécu les LABREUILLE et leurs enfants dont la pauvre Catherine. Quelle tristesse quand on
pense qu'elle était presque arrivée à la maison familiale lorsqu'elle a été agressée. Cruel destin !

7 Après s'être arrêté quelques instants à «La Gravière », n'y tenant plus, il part vers la
« Grande Bretèche , en espérant que Sylvie soit bien chez elle. Et se met à rêver : elle ferait
semblant d'être étonnée de le revoir. Elle l'inviterait à entrer et ils s'installeraient tous les deux dans
le canapé du salon cossu. Elle lui proposerait de prendre un verre et ils trinqueraient à leurs
retrouvailles. Une longue conversation s'engagerait alors, et ils se rapprocheraient l'un de l'autre, et
les yeux dans les yeux...
- « Mais je divague complètement. Qu'est-ce qu'il m'arrive ? J'ai vraiment de
– drôles d'idées. Si Claire apprenait ça !
Le voilà arrivé à la « Grande Bretèche ». La ferme a été transformée elle aussi en maison
d'habitation. Une assez belle réussite avec ses colombages et ses tuiles de pays. Mais combien reste-
t-il d'exploitations agricoles à Saint-Julien ? Très peu, deux ou trois pas plus.
Avec une certaine hésitation, il frappe à la porte (il n'y a pas de sonnette), et attend avec anxiété.
La porte s'ouvre et apparaît une dame d'un certain âge, physiquement plutôt agréable (elle fut
certainement très jolie dans sa jeunesse), mais marchant difficilement même avec sa canne.
– Veuillez m'excuser, Madame, je crois bien que je me suis trompé d'adresse. Je cherche
Sylvie MALLEROY. Elle m'a dit qu'elle habitait à la « Grande Bretèche ». Vous la
connaissez peut-être ?
– Dites-moi, Monsieur, cette Sylvie MALLEROY, vous l'avez vue quand pour la dernière
fois ?
– C'est relativement récent. Je l'ai rencontrée il y a quelques jours de cela.
Avant que la dame eut le temps de s'exprimer, une jeune fille, sortie de la cuisine vient se joindre
à eux. Elle avait tout de ces jeunes filles de la campagne, un peu sauvageonne, un peu culottée aussi,
mais tellement naturelle et d'une beauté qui se passait de tout artifice...
– Je vois ai entendu parler de Sylvie MALLEROY, c'est curieux tout de même.
– Pourquoi ça, Mademoiselle ?
– Parce qu'elle est morte voici deux ans environ. Et c'est ma mère qui est veuve et moi-même
qui avons acquis cette demeure peu de temps après.
– Je n'y comprends plus rien. Je vous assure que j'ai rencontre Sylvie MALLEROY à deux
reprises, dernièrement.
– Il s'agit peut être d'une homonymie ou d'une mauvaise farce qu'on vous a faite -renchérit la
jeune fille – au fait, vous êtes Monsieur ?
– Mille excuses, Mademoiselle, je m'appelle Frédéric LABREUILLE ; je viens de Paris, mais
je connais bien votre village pour y avoir passé une partie de ma jeunesse/
– Frédéric LABREUILLE, l'écrivain ? s'écrie la jeunette toute excitée.
– C'est bien ça. Vous me connaissez ?
– Si je vous connais. J'ai lu tous vos livres. J'adore. Je les ai tous dans ma bibliothèque. Il faut
absolument me dédicacer votre dernier ouvrage «La Petite fille en bleu ». Je l'ai lu d'un trait.
8– Bien volontiers, comment pourrais-je refuser ça à une lectrice aussi charmante dit-il en
prenant le livre pour le signer. Je dois le dédicacer à quel nom ?
– Laura BRESSY. Vous savez c'est un très grand honneur de vous recevoir chez nous. Pas
vrai maman.
– C'est exact. D'ailleurs nous recevons hélas très peu de visites.
– Mais j'y pense. Il est bientôt midi. Si vous n'avez rien de prévu, pourquoi ne pas rester
déjeuner avec nous. Allez dites oui -insiste Laura – ça nous ferait très plaisir.
– Votre gentillesse me touche beaucoup. J'accepte.
C'est avec beaucoup de grâce que Laura fait le service et se fait un plaisir de faire découvrir à
Frédéric ses talents culinaires. Celui-ci est ravi. Tout est chaleureux ici, on s'y sent bien. Bien sûr au
cours du repas la conversation s'engage et le mystère Sylvie MALLEROY revient sur le tapis,
comme on dit :
– Vous m'avez bien dit que Sylvie MALLEROY habitait ici, et qu'elle était décédée depuis un
peu plus de deux ans. Quel âge avait-elle et de quoi est-elle morte ? Vous le savez, Madame ?
– La seule chose que je sais c'est qu'elle avait la trentaine et qu'elle se serait suicidée.
– Comment ça ?
– Elle a été découverte ici, inanimée après avoir absorbée une quantité énorme de
barbituriques. Elle n'avait aucune chance d'en réchapper. Je sais aussi, d'après ce qu'on m'a
dit, que près d'elle il y avait un tas de vieux papiers de famille qu'elle aurait trouvé au
grenier, et qu'avant de mourir elle en aurait brûlé quelques uns. C'est tout ce que je peux
vous dire. La rumeur a prétendu qu'elle aurait découvert quelque horrible secret...
– C'est affreux, s'écrie Frédéric, secoué par toutes ces révélations. Elle n'était pas mariée ?
– Non elle était célibataire et vivait seule ici, dans cette grande maison.
– Au fait, renchérit Laura, le meilleur moyen de vous faire à l'idée que Sylvie est bien morte,
c'est de vous rendre au cimetière. Sa tombe se trouve le long de l'allée centrale, à une
trentaine de mètres de l'entrée, sur la droite.
– Vous avez raison c'est ce que je vais faire. Je dois prendre congé maintenant. Ce repas était
délicieux. Je ne sais comment vous remercier. J'espère ne pas vous avoir trop importunées
avec mes histoires à dormir debout.
– Au contraire rétorqua Laura en le reconduisant jusqu'à la sortie. Ce jour a été un des plus
beaux de ma vie. J'espère de tout cœur que vous reviendrez nous voir.
– Je vous le promets.
– Avant que vous ne partiez, puis-je vous demander une faveur ?
– Bien sûr, tout ce que vous voudrez.
– Eh bien, je voudrais...vous embrasser !
– Frédéric se sentit rougir comme un collégien, et c'est avec un plaisir non dissimulé qu'il
fit la bise à la jeune fille qui décidément avait quelque chose de peu commun, une
spontanéité, une générosité, bref, quelque chose qui fait qu'on se sent merveilleusement bien
en sa présence.

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