Trois matrices : de l'Être au Moi puis au Je ; le pari de Pascal au risque de Lacan...

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Il s'agit de questionner comment peut émerger le Je quand il peut s'extraire de l'être et du Moi. Blaise Pascal nous propose ainsi de parier sur l'existence d'un Autre transcendant capable de nous garantir une jouissance, mais qu'est donc au juste que cette jouissance et est-elle seulement accessible ? La réponse est-elle la même du temps de Pascal et de nos jours . Voilà vers quoi nous conduiront ces réflexions...
Publié le : dimanche 17 mars 2013
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Ceci est la reprise d'un texte prononcé au séminaire de Mulhouse, le 25-02-2010
eCommentaire autour de la 10 séance (p.153 – 166)
1du séminaire XVI intitulé « D'un Autre à l'autre ».
Trois matrices : de l'Être au Moi puis au Je ;
2 le pari de Pascal au risque de Lacan...
Au cours du séminaire XVI mené de 1968 à 69, Lacan énonce le 05 février 1969 que
l'enfer qui nous est éventuellement promis après la vie, n'est pas à chercher bien loin :
nous y sommes déjà !
3Le gain de tout, comme l'écrivait Pascal dans son pari est une formulation qui porte la
marque d'un excès, d'un surcroît, d'un ''au-delà'' selon la formule freudienne de l'Au-
4delà du principe de plaisir . C'est un pari après lequel nous courons plus ou moins, et
duquel il est difficile de se départir en totalité. Y compris peut-être, pour ceux qui
annoncent ne viser qu'une relativité dans leur vie, un juste milieu. La tentation est
toujours présente en quelque endroit, de faire, de cette objectif relatif, un absolu à
atteindre – absolu retombant, dès lors, dans le filet d'un aboutissement. Celui-ci, en ce
qu'il serait satisfaction ultime, conduirait à l'idée de complétude et donc d'unité (idée
voisine de l'Un des mystiques).
1 Lacan J., D'un Autre à l'autre, (1968-69), Le séminaire, livre XVI, Seuil, 2006
2 Image du titre : Triptyque de John Donne, par Hans Memling (XVe siècle), Londres, National Gallery.
3 « Examinons donc ce point, et disons Dieu est, ou n'est pas... Que gagerez-vous ?... Il faut parier cela n'est pas
volontaire, vous êtes embarqué... Pesons le gain et la perte en prenant croix, que Dieu est. […] Vous avez deux
choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et
votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en
choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ?
Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez
tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter ». (Blaise Pascal, Pensées, 1670)
4 Freud S., Au-dela du principe de plaisir (1920), Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 2001,
p.47-128
1Nous nourrissons donc, notre vie durant, par de vaines tentatives, tantôt dans l'intimité
de nos pensées, tantôt au cœur même de nos actes, le secret espoir, de raccourcir avec
cet Un, la distance qui nous en sépare pourtant irrémédiablement. Les symptômes
névrotiques sont aussi là pour en témoigner.
Ce tout, cet Un, cet objet, nommons-le selon la formulation pascalienne « objet ɛ »,
conserve toujours une longueur d'écart par rapport à la complétude et à notre pente
vers elle. Cet Un, Lacan l'approche, au travers de son « objet a » à lui (sa trouvaille
selon ses termes), et il en illustre une facette corrélativement aux démonstrations
numériques du rapport qu'induit la suite mathématique de Fibonacci. L'invariance de
ce rapport fibonaccien (1/a) est par ailleurs également retrouvée dans celui de la divine
proportion du nombre d'or, souvent désigné par la lettre φ (phi) en l'honneur du
sculpteur Phidias qui l'aurait utilisé pour concevoir le Parthénon.
A côté du pari de Pascal, le séminaire D'un Autre à l'autre se déploie à partir de
l'énoncé suivant : «L'essence de la théorie psychanalytique est un discours sans
parole». Cette phrase apparaît d'emblée comme paradoxale, car, comment un discours
pourrait-il ainsi se tenir sans parole ? Je pense qu'il s'agit, pour bien l'entendre, de la
compléter par le fragment suivant : « … qui puisse le clore ». En effet, avant de revenir
plus loin sur la distinction linguistique saussurienne entre ''signifié'' et ''Signifiant'', il
s'agit de se déprendre de l'idée qu'un individu, en parlant, puisse clore quoi que ce soit
dans son discours à en énoncer un ''terme'' qui, à l'instar du dernier stade de soins
palliatifs, pourrait se qualifier de ... ''terminal''. Une telle parole bouclant ainsi l'Un du
sens, n'existe pas, et c'est précisément ce que pointe comme faille, la théorie et la
pratique psychanalytique du « parlêtre », à savoir qu'il y a toujours quelque chose à en
redire. C'est cela, d'après moi, l'essence d'un discours sans parole, un paradigme de
5l'idée d'ouverture – le concept hégélien d'Aufhebung – se centrer sur le mouvement
qu'induit le discours, afin d'y entendre, en creux, le défilé du désir.
Embarquons donc ensemble pour quelques pirouettes métaphysiques. Attachez vos
ceintures car nous tournerons souvent autour du pot en risquant d'y croiser quelques
trous d'air...
*
Perdu dans une attention flottante et laissant mes idées, librement associer, Les trois
matrices, (titre que Lacan donna à cette dixième séance de son séminaire), m'ont
d'abord évoqué les trois Grâces.
Ces déesses grecques représentaient le charme, le désir et le plaisir. Elles étaient filles
de Zeus et de la nymphe Eurynomé et illuminaient comme toutes les femmes de
l'antiquité, la vie des hommes. Les fêtes qu'elles présidaient se déroulaient à certains
moments de l'année dont les dates étaient définies à l'avance. Le séminaire mulhousien
que nous poursuivons encore cette année, s'éclaire ainsi pareillement d'une gracieuse
programmation tout comme l'étaient en leurs temps les illustres mardis parisiens de
Charcot et les mercredis viennois de Freud.
5 Concept difficilement traduisible, évoquant, pour Hegel, la conjonction triple d'une conservation, d'une
suppression et du mouvement même entre ces deux ''états''. L'Aufhebung est aussi bien un ''moment'', que
l'illusion d'un temps qui se suspendrait, comme en témoigne son étymologie (momentum, le mouvement).
2
Les trois grâces : Tableau du
peintre Raphaël, 1504, au
musée Condé à Chantilly.
Ces nymphéas m'ont ensuite conduit vers les trois Parques, divinités, maîtresses du
sort des hommes, équivalentes romaines des Moires grecques (Clotho, Lachesis et
Atropos). Elles vivaient dans un palais où les destinées des hommes étaient gravées sur
le fer et sur l'airain, de sorte que rien ne pouvait les effacer. Cette notion de trace et
d'effacement reviendra, plus loin en écho à ces propos.
Des Parques, nous mettrons le cap vers Arthur Rimbaud et son autre « Je », puis vers
le cogito cartésien avec son doute élevé au rang de certitude. Nous survolerons
Nietzsche en ce qu'il appuiera la division intime du sujet. La pensée ontique de
Heidegger se profilera à l'horizon éclairant à jour frisant l'Être de Parménide et des
présocratiques. Nous amorcerons alors une descente à la verticale de l'Angleterre
shakespearienne avec la tirade d'Hamlet, et je tenterais de poser mon vieux coucou sur
la piste de Victor Hugo et d'Edgar Poe dans leurs contributions poétiques et littéraires à
la métaphore.
Du ETRE et du JE :
L' « ɛ » du pari de Pascal ou l'objet « a » de Lacan sont-ils ''inclus'' dans le sujet, avant
6même que ce sujet soit pensant ou même parlant ? Le sujet (dans son acception
7psychanalytique), serait-il même l'émanation d'un objet cause de désir , venu d'un lieu
Autre, ou de ce que l'on pourrait nommer d'un ''grand prédécesseur'' ? Cet Autre ayant
plongé le futur sujet avant même sa conception, dans un bain de langage, indiquerait-il
l'endroit d'où le sujet ne pensera pas selon l'inversion lacanienne du cogito, « Je pense
8 où je ne suis pas donc je suis où je ne pense pas. » ?
Pour la linguistique, le verbe être, est rattaché à la vie, au vivant, Asus en sanskrit. Ce
verbe a dérivé plus tard en esti, est, ist – ce qui en soi et à partir de soi se tient et va –
le « subsistant-par-soi » de Saint-Thomas d'Aquin, l'Eigenständig (littéralement, la
6 Lacan J., L'instance de la lettre, Écrits I, p.492
7 Melman Ch., Une enquête chez Lacan, Erès, 2011, p.11
8 Lacan dans L'instance de la lettre dans l'inconscient, y renverse la certitude cartésienne, Écrits I, Seuil, 1966,
p.515
39 continuité propre à soi) qu'évoque Heidegger dans son Introduction à la métaphysique
et dans laquelle il pose une de ses questions fondamentales : pourquoi y a-t-il de l'être
plutôt que rien ?
Pour la philosophie, l'Être est une notion particulièrement complexe et qui a varié de
l'antiquité jusqu'à nos jours. Au concept d'inaltérable de Parménide et de Démocrite il
y a 2500 ans, s'opposait déjà la doxa, opinion toujours changeante, déjà métaphore
d'un Être insaisissable.
Pour la psychanalyse, il n'y a d'Être, qu'effet de langage. Il n'y a, pour elle, pas d'Être
au sens propre, de même qu'il n'y a pas absence d'Être non plus. C'est davantage l'idée
d'un ''manque-à-être'', qu'elle y avance.
J'ai souhaité, pour rester sur un thème dont j'ai un goût immodéré – celui de l'entre-
deux – confronter ces positions entre Être et non-Être les unes aux autres, en ce
qu'elles cherchent toutes à définir quelque chose d'un ''en-soi''. Envisageons-les à
présent.
 Rimbaud (1854 - 1891), énonça « Je est un autre » :
Cette formule aux allures également paradoxales, semble identifier le sujet avec son
contraire, « un autre », qui lui serait indéfini et étranger.
Cette scansion suppose une conception de l'individu, où le « Je » s'apparaîtrait à lui-
même comme acteur, tout en s'évoquant à la troisième personne ; cette façon de
« s'extimer », laissant planer un doute quant à la responsabilité de ses propres
décisions. « Je » fait, mais est-ce bien de moi qu'en vient l'initiative ? Ne serait-ce pas
plutôt un « Il fait », ou bien encore un « Je, fait-il » ?
Quand Rimbaud, dans la Lettre du voyant qu'il adresse à Paul Demeny le 15 mai 1871
s’exclame « Je est un autre », il avance une conception originale de la création
artistique. Le poète ne maîtrise pas ce qui s’exprime en lui, pas plus que le musicien,
ni aucun autre sujet créant. L’œuvre s’engendre en profondeur, semble-t-il nous dire.
Rimbaud poursuit : «... j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute.
Je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou
vient d’un bond sur la scène ».
Mais si « Je est un autre », s’il n’y a pas en réalité d’identité stable de soi, d’où
proviendrait cette schize et comment penser nos relations aux autres ? Nous pourrions
dire avec le poète, qu'il y a de l'autre dans mon « Je », tel le regard surpris de l'artiste
dont la propre main viendrait d'esquisser de l'inattendu.
10Nous sommes-là, à un endroit de faille. Celle de la rencontre torique entre un sujet et
le trou central dans sa structure psychique. Paraphrasant le célébrissime aphorisme de
Lacan, je dirais de l'inconscient qu'il est stroucturé comme un langage.
Ce trou, cette béance est l'endroit où chacun peut se retrouver face au ''Manque'' et y
voir émerger, avec effroi, un point d'angoisse. Cette dernière étant toujours une
rencontre avec cette absence. C'est une rencontre avec l'écart existant tout aussi bien
9 Heidegger M., Introduction à la métaphysique (1935), Gallimard, 1980
10 Cf. le schéma du tore page suivante.
4entre soi et son image spéculaire, entre ce que nous aimerions dire et ce qui se dit en
réalité et enfin entre nos fantasmes et le réel (au sens du réel lacanien, à savoir
11l'impossible ). Mais alors, de quoi puis-je être absolument certain ?
Un tore isolé (à gauche).
Entrelacement de deux tores contigus
comblant mutuellement leurs trous
centraux (à droites).
 Laissons la parole à René Descartes (1596-1650) :
« Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites car
elles sont si métaphysiques et si peu communes qu'elles ne seront peut-être pas au goût
de tout le monde. […] Considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons
étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait
aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui
m'étaient jamais entrées en l'esprit, n'étaient pas plus vraies que les illusions de mes
songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que
tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et
remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que
toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de
l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe
12de la philosophie que je cherchais ».
La conception cartésienne du sujet, s'oppose ici à la formule de Rimbaud. Pour
Descartes, « Je pense donc je suis » s'inscrit dans un procès de déduction logique qui
dirait « Je est bien moi » et/ou « Je n'est pas un autre ». Cet effet d'affirmation, n'est
pas sans entraîner chez son auditeur, une sorte de sentiment d'apaisement : « Je ne suis
donc pas divisé... ! ». C'est un tel réassurement suggestif que poursuivait sans doute ce
philosophe. L'angoisse ne procédait-elle pas, pour lui, du continuellement variable et
donc toujours incertain ? Il se mit ainsi à théoriser sur la certitude, la solidité, la fixité
et finalement sur ce qu'il voulait entendre ; un peu comme si, à notre époque, il était
allé consulter un psychothérapeute cognitivo-comportementaliste (ou tout autre
11 Nous nous referons là à la topologie du nœud borroméen et aux trois registres délimités par Lacan comme
étant celui du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel.
12 Descartes R., IVe partie du Discours de la Méthode (1637), Librio, 2004
513thérapeute de la suggestion se mettant en place de ''sachant''), cherchant auprès de lui
une sécurité maternante : « Ne vous inquiétez pas, aurait pu lui dire le thérapeute, je
sais parfaitement que vous n'êtes qu'Un. De cela, on ne peut douter. De ce point de
vue, je suis d'ailleurs comme vous, un ''in-dividu'' ». Ce faisant, il prend place au lieu-
dit du petit autre, du semblable, place du « a' » sur le schéma ''L'' que nous verrons plus
loin. Je ne suis pas certain que ces méthodes de gonflement du moi (que beaucoup
nomment actuellement ''pensées positives'', aient pu davantage rassurer monsieur
Descartes …
Dans une interview donnée pour la revue Synapses, Serge Leclaire rappelle que Lacan
14avait pourtant bien stigmatisé la « débilité des pratiques de renforcement du moi ».
Dans sa première des Méditations métaphysiques, Descartes proposa d'abord de douter
de tout, dans l’espoir de trouver de l’indubitable et de repenser ainsi tout l’édifice du
savoir. Il poussa le doute jusqu’à douter de la fiabilité même de ses pensées. C'était
l’hypothèse du malin génie ou du Dieu trompeur. Mais dans sa Seconde méditation, la
certitude « Je suis, j’existe », surgit au sein de ce doute radical. Il écrivait : « Ce que je
pense peut être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être […]
Chacun est conscient de soi et responsable de ses actes envers les autres et envers
l’autre absolu qu’est Dieu ».
Chez Descartes, « Je » n’est pas un autre mais porte la marque du tout autre, ce qui
revient, tout de même, à convoquer une forme supérieure d'altérité. Chez lui, la force
mise dans la certitude « d'Être », n'avait certainement d'égale que l'angoisse suscitée
par l'idée que la pensée puisse échapper au contrôle de la conscience. C'est à cet effet
qu'il introduisit les deux éléments rassurants suivants :
• La certitude d'Être du fait de penser.
• Un lieu d'où, si échappement au conscient il devait y avoir, l'autre du lieu serait
bienveillant. Un lieu de Savoir, un lieu où « ça » saurait. Conception finalement
proche du « Es » de Freud (le « ça » emprunté à Groddeck), ainsi que du « S »
15de Lacan (le Sujet) sur son schéma L .
13 C'est bien malheureusement ces thérapeutes qui se fourvoient en se mettant à croire à la place de sujet-
supposé-savoir que leur assignent logiquement ceux qui les consultent.
14 Leclaire S., Synapses, Revue de Psychiatrie, n°15, Septembre 1985
15 Cf. ce schéma in Lacan J., Écrits II, Paris, Le Seuil, 1966, p.27 et Écrits I, Paris, Le Seuil, 1966, p.53
S = le Sujet, auquel Lacan accole une ineffable et stupide existence. a = le petit autre, ses objets qui lui
reflètent son moi. a' = son moi (ce qui se reflète de lui dans ses objets). A = le grand Autre, le lieu d'où peut se
poser, à lui, la question de son existence en tant que : « Que suis-je ? Quel est mon sexe ? Qu'est-ce que la
contingence de mon être et la possibilité d'avoir pu ne pas être ? Qu'est-ce que procréer ? Qu'est-ce que la
mort ? »
6Inconscient
petit
Le schéma L :
Introduit par
Lacan en1955.
grand
Le rêve lui-même induit un doute qui conduit à une certitude, pensait Descartes. La
certitude que quelque chose tente de s'en dérober, ce qui ne peut que conduire au doute
de ce qu'on en a retenu. Le doute à donc partie liée avec la certitude, et c'est dans ce
hiatus que Descartes continua à se débattre.
*
Ce qui semble vouloir se soustraire à la certitude d'être, ce qui introduit le doute
comme le ver dans le fruit, proviendrait-il du sujet lui-même ? Une étanchéité poreuse
en lui ferait-elle fuir son fantasme d'assurance ?
Quand un psychanalyste interroge ainsi un analysant : « Quelque chose retient-il votre
attention en cet instant de long silence ? ». Le sujet répond parfois « Je ne sais pas ».
Si c'était au niveau du savoir seul que ça manquait, le sujet répondrai « Je sais pas »
voire « Sais pas » tout court. La négation « ne » témoigne que c'est au niveau du « Je »
que ça manque. C'est le « Je » qui ne sait pas de quoi il s'agit, aveuglé aux portes d'un
16savoir qui se dérobe à lui . Le « ne » est la présence en retrait du sujet, au travers de ce
17que la grammaire nomme adverbe explétif . Lacan a fait équivaloir cette soustraction
18explétive, à la place du sujet lui-même .
On trouve ainsi cette présence absente du sujet, derrière la discrétion d'un « ne » ou
d'un « moi », comme dans des phrases « Il est plus riche que vous ne le pensez » ou
« Regardez-moi ça ». Le moi se prend pour le « Je », précise Lacan.
16 Cf. Joël Dor dans son Introduction à la lecture de Lacan, Denoël, 1985, p.342
17Du latin explere = remplir.
18 Jadin J.M., André Gide et sa perversion, Arcanes, 1995, p.32
7On ne répond d'ailleurs jamais à la question « Qui a pris le sel ? », par « Je ! », mais
bien par cette construction imaginaire qu'est le « moi » (cf. le schéma ''L''). Le « moi »
y apparaît assujetti au petit autre (a'), coupé qu'il est du symbolique (et donc du
signifiant) par la barre de l'illusion spéculaire (a'-a) propre au stade du miroir. Le « Je »
ne peut alors émerger qu'à en passer par une parole qui puise ses racines au lieu du
grand Autre (A), trésor des signifiants.
Ces considérations sur le « moi » et le « Je » nous ramènent à la célèbre formule de
19Freud, Wo es war, soll ich werden . Elle conduisit à d'intenses discussions (mais sont-
20elles aujourd'hui asséchées ?) dans l'interprétation de sa traduction entre un Ich (moi)
et un Ich (Je). Cette maxime conduisit Lacan à dire que si l'on entendait par Ich, le
moi, on était loin du compte : « […] que le sujet finisse par croire au moi est comme
21tel une folie ».
22
Au cogito ergo sum, Nietzsche (1844-1900) oppose un « quelque chose pense en
moi ».
Nietzsche, concevait le sujet comme un système de forces qui, chacune, avait sa
perspective propre et voulait l’imposer aux autres. Il y a dans l’homme autant de
consciences qu’il y a de forces diverses (Freud les nommera plus tard, pulsions) qui
constituent et qui animent ce corps, pensait Nietzsche.
Il isolait de ces consciences multiples, un intellect, qu'il mettait à l'écart de la masse
des pensées ''grouillantes''. Eric Blondel reprend cette orientation dans Nietzsche, le
23 corps et la culture : « L’intellect est comme une aristocratie régnante, une conscience
d’un rang supérieur. Il ne lui parvient que des expériences filtrées […]. Chacun des
actes de volonté de l’homme suppose en quelque sorte l’élection d’un dictateur auquel
l’intellect laisse alors libre cours ». On reconnaît dans ce dictateur, la préfiguration du
surmoi freudien.
Nietzsche fait une sorte de description politique de la conscience. Selon ses analyses,
si l’homme vivait en solitaire il aurait pu se passer de toute conscience, tout comme il
aurait pu se passer de langage. Mais c’est seulement en tant qu’animal social, qu'il a dû
prendre conscience de lui-même. La conscience serait ainsi apparue dans ses rapports à
l’autre dont elle dépend ; la conscience serait d’abord conscience de ce tout supérieur
et autre auquel elle se subordonne, et de ce fait est une conscience aliénée.
ème19 « Là où était le ça, le moi doit advenir ». Freud S., 31 conférence, in Nouvelles conférences d'introduction
à la psychanalyse (1933), Folio essai, 1984, p.110. Lacan en donne une traduction plus fine dans ses Ecrits I
(p.521) : « Là où fut ça, il me faut advenir », jouant du passé simple pour le ça et d'une compaction moi/je,
dans le ''me''.
20 Ibid. L'assèchement du Zuydersee est cité par Freud comme allusion au « travail de civilisation » que le moi
devrait accomplir pour « s'affranchir un peu du surmoi en s'appropriant de nouveaux morceaux du ça ».
21 Lacan J., Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55), Le séminaire,
livre II, Paris, Seuil 1978, p.339. Il y ajoute : « Si on forme des analystes, c'est pour qu'il y ait des sujets tels
que chez eux le moi soit absent ».(ibid p.338).
22 Souligné par moi en équivalence au « ça ».
23 Blondel E., Nietzsche, le corps et la culture, L'harmattan, 2006
8Par cette aliénation, soutient Nietzsche, l’homme ne saisit pas son soi irréductible,
mais n'en perçoit que la partie la plus commune, au travers d'un langage fait de noms
communs. La conscience ne serait pas ici le lieu de la subjectivité mais plutôt le lieu
d'une conscience collective. Ce serait une conscience de l'altérité et du coup, le sujet
s'en trouverait de fait « altéré » c'est-à-dire un peu autre en lui-même. Pour minimiser
cette altération, Nietzsche va viser un mouvement centripète dans une sorte de
retournement narcissique. Il proposera une philosophie du devenir où chacun sera
appelé à l'authentique réalisation de soi, dans un « deviens ce que tu es ! Restaure en
toi la pleine force de tes instincts créateurs, n’accepte pas de caricature de toi-même.
24Conçois ta vie comme une œuvre d’art ».
A notre époque on retrouve également ce discours égocentré, mais perverti par celui
des techniques managériales qui incitent à devenir le ''tigre'' qui sommeillerait en soi et
ceci dans l'intérêt mercantile d'un autre qui pourrait en tirer profit. Le slogan pourrait
se décliner cette fois en un : « Deviens ce que je veux que tu sois », dans une
dialectique du sous-maître … Le concept américain de l'Ego-psychology n'en est, selon
moi, pas si éloigné. Ce qui fait que la parole de Freud puis plus tard celle de Lacan
(visant non pas l'égo c'est-à-dire le moi d'un être, mais bien le « Je » d'un manque-à-
25être) n'a finalement jamais réellement porté en ces contrées .
Posons la question suivante : si on transposait chez Nietzsche la formule de Rimbaud «
Je est un autre », celle-ci se diffracterait-elle vers la multiplicité des forces constituant
le soi du corps (Je est plusieurs autres) ou bien dénoncerait-elle la réduction morale
dans laquelle est pris l'individu soumis au moule des exigences collectives (Je hais les
autres) ?
Si « Je » n'était rigoureusement qu'un autre, pourrait-il promettre quelque chose à
26quelqu'un et s'y tenir, puisque promettre c’est s'embarquer , comme disait Blaise
Pascal ?
Si chacun était toujours un autre en puissance, ne serait-il pas aberrant et hypocrite de
promettre, puisque la propre responsabilité du sujet pourrait alors glisser indéfiniment
d'un autre à l'autre ? L'Homme accepte-t-il de limiter aujourd’hui sa liberté d’action en
s'engageant pour demain et en renonçant à tout ou partie de son plaisir ?
Pour Heidegger, la question de l'Être se pose à la lumière de celle de l'Étant. Pour
ce philosophe allemand, la question de l'Être est tombée dans l'oubli, et l'on a
oublié cet oubli même.
On verra que cette affirmation résonne également avec la question de Lacan au
sujet de l'effacement.
24 Nietzsche F., Le Gai savoir (1882), Le livre de poche, 1993
25 Il est curieux de constater que l'enseignement freudo-lacanien ait si bien été entendu en Amérique latine. Est-
ce du fait des très anciennes racines de ces peuples (comme dans notre vieille Europe) qui se réfèrent à une
lointaine paternité, bien différente de celle des États-Unis, où prédomine le self-made men ?
26 Le ''s'' souligné par moi, épingle le ''soi-même'' dont il s'agit dans cette embarcation.
9Le Dasein (littéralement « l'Être-là », c'est-à-dire l'existence humaine pensée comme
présence au monde ) est un Étant. L'Étant est cet être réel, concret, existant. Il est Étant
du seul fait d'être au monde. De cet état d'Étant, il a une compréhension ontique de
l'Être. L'Étant est cet homme privilégié en ceci qu'il a toujours déjà une certaine
entente implicite de ce que signifie « Être » pour les Étants qui l'entourent. La science
est un tel exemple de connaissance ontique en ce qu'elle n'interroge pas les
présupposés de ses relations aux objets. Elle les prend comme une axiomatique dont
elle se sert dans ses diverses démonstrations. Tout objet, dans cet ordre d'idée, est, et a
toujours été, tout comme l'était la constance parménidienne.
La question de l'Être de l'Étant, quant à elle, est dite ontologique en ce qu'elle ne
découle pas d'un présupposé implicite. Elle nécessite de ré-interroger l'origine du lien.
D'après ce qu'en suggère Heidegger, l'histoire de la philosophie est l'histoire de l'oubli
de l'Être en adoptant le point de vue de l'Étant. Ainsi plongée dans l'oubli de sa
provenance, elle va céder la parole de l'Être, jusque devant l'autel de la science,
prenant le risque de s'y noyer comme autant de marins face aux chants de sirènes
sophistiquées et séductrices.
Le sujet de l'Être ou l'Être du sujet peut également se questionner sous l'angle de
la tragédie d'Hamlet, publié en 1603 et à laquelle Freud et Lacan se sont
27intéressés .
Lisons le monologue (Acte 3, scène 1) de la pièce de Shakespeare.
«Être, ou ne pas être, c’est là la question.
[....] Mourir, dormir,
rien de plus... et dire que par ce sommeil
nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles
qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement
qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir, dormir,
dormir ! Peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras.
Car quels rêves peuvent-il nous venir dans ce sommeil de la mort,
quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ?
[....]
Qui voudrait porter ces fardeaux,
grogner et suer sous une vie accablante,
si la crainte de quelque chose après la mort,
de cette région inexplorée,
d’où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté,
et ne nous faisait supporter les maux que nous avons
par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ?
Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches;
[....]
27 Nasio J.D., Les yeux de Laure (1987), Désir Payot, 2009, p.124
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