Congo-Brazzaville : Conflits et politique de la mémoire

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Cet ouvrage s'interroge sur la pertinence des politiques de la mémoire engagées dans la pacification de la société congolaise postconflictuelle. Du fait pourtant de l'absence d'un système judiciaire indépendant et d'un Etat en position de tiers, les politiques de la mémoire initiées dans la résolution des crises congolaises tendent plutôt à légitimer un régime politique autoritaire au lieu de promouvoir la réconciliation.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296466098
Nombre de pages : 476
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Congo-Brazzaville:
conflitsetpolitiquedelamémoireJean-SergeMASSAMBA-MAKOUMBOU
Congo-Brazzaville:
conflitsetpolitiquedelamémoire
L’Harmattan©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55328-6
EAN : 9782296553286Remerciements
ÀMonsieurPierre-HenriChalvidanpouravoirpartagémapassiondes
politiquesdelamémoireetsuguiderl’intuitionquicaractérisaitcette
étudeaudépart.Sansses précieusessuggestions éclairéeset avisées,ce
travailn’auraitpuaboutir;
ànosseigneursAnatole Milandou,archevêquemétropolitainde
Brazzaville,JacquesDavid, évêque émérited’Évreux et
ChristianNourrichard, évêqued’Évreux grâce àlabienveillance
desquels,j’aieulapossibilitédepoursuivremascolarité;
àVictorineetRaphaëlMassamba,mesparents ;
àVincentde BriantetYvesPalaudu Largotecainsique
Marie-AlbertColélat,dessommitésintellectuellesqui,danslaréalisation
decette étude,m’ontprodigué conseilsetencouragements ;
àJean-ClaudeProvôts,MoniqueHébrard,GenevièveFagoo,
Georges Levesque,JacquesAntonioquiontassurélarelecturedu
tapuscrit,sansomettretousceux etcellesquinousontinitiéàlajoiede
larechercheetdela connaissance.«Nombreux sontceuxqui,aujourd’hui,s’accorderaientpourdirequela
culpabilitécollectiven’existepasplusquel’innocence collective et que,
dansle cascontraire,aucunindividu ne pourraitjamais être coupable ou
innocent.Direcelan’est évidemment pasnierl’existenced’unechose
comme la responsabilité politique, quiestcependantrelativement distincte
de ce quel’individumembredugroupeafaitet ne peutdonc êtrejugéeen
termes moraux, niconduite devant untribunalcriminel. Chaque
gouvernement assume la responsabilitépolitique desfaits et méfaits du
gouvernement précédentet chaque nation,des faitset méfaits de sonpassé...
Mais,d’unemanièregénérale, celasignifieseulementquelanaissancede
chaquegénérations’effectueauseind’unecontinuité historique et que, pour
cette raison,les péchés deses pères pèsent surelle,demêmequ’elleest
bénieparles actes de sesancêtres… ;Mais,d’unemanièregénérale, cela
signifieseulementquela naissance de chaquegénérations’effectue ausein
d’unecontinuité historique et que,pourcetteraison,lepéchés de sespères
pèsentsur elle,demême qu’elleestbéniepar lesactesde sesancêtres… ;
quandquelqu’unditqu’ilsesent coupablenondece qu’ilafait maisdes
actes de sonpère oudesonpeuple, c’estenunsensseulementmétaphorique
et nonenunsens personnel. (Mais moralement parlant, ilest presque aussi
maldesesentircoupablequandonn’arienfait deprécis,quedesesentir
innocent quandonest réellement coupable.)Etle problème de la
culpabilité,ou de l’innocence de l’individu, de lajusticerendueàl’accusé
etàlavictime,sont lesseuleschosesquisont enjeulorsd’unprocès
criminel. »
HannahArendt, EichmannàJerusalem.Rapport surla banalité
du mal,Post-scriptum,trad.del’anglaisparAnne Guérin(1966),
revueparMireille-IrèneBrudny-de LaunayParis,Gallimard,1991,
Quarto,pp.1305-1306.Sommaire
REMERCIEMENTS...................................................................................................7
PRINCIPALES ABRÉVIATIONS.........................................................................13
INTRODUCTION GÉNÉRALE............................................................................15
PREMIÈRE PARTIE–CONFLITSDEMÉMOIRES ETPOLITIQUE:
ÉTUDEDECASDELAMÉMOIREAUCONGO-BRAZZAVILLE ...41
Chapitre I.L’irréconcilié:laConférencenationalesouveraineentre
amnistie,impunitéetimbrogliopolitique.............................................45
ChapitreII.L’affairedesdisparusdu Beach deBrazzaville:unprocès
pourlamémoire?...............................................................................115
ChapitreIII.Le mémorial SavorgnandeBrazza :objetd’unconflitde
mémoiresouledeuilinachevédelacolonisation...............................189
DEUXIÈME PARTIE–LESFAILLESDESPOLITIQUESDELA
MÉMOIREDANSLESSORTIESDESCRISESCONGOLAISES.....263
Chapitre I.Ladifficileréécrituredel’Histoiredesconflictualités
congolaises..........................................................................................267
ChapitreII.Ledifficilejugementdescrimesde masseauCongo-
Brazzaville..........................................................................................319
ChapitreIII.Lafiction depacification delasociétécongolaisedivisée
aumoyendelapalabreafricaine.........................................................367
CONCLUSIONGÉNÉRALE:QUELLESPERSPECTIVESPOURLESPOLITIQUES DE
LAMÉMOIRE AUCONGO-BRAZZAVILLE?...................................................415
ÉLÉMENTSBIBLIOGRAPHIQUES...................................................................435
REPÈRESCHRONOLOGIQUES DUCONGO-BRAZZAVILLE..............................461
CARTEDELARÉPUBLIQUE DUCONGO........................................................465
INDEX THÉMATIQUE.....................................................................................467
TABLESDESMATIÈRES................................................................................469
11Principales abréviations
AEF Afrique équatorialefrançaise
APN Arméenationalepopulaire
BEAC Banque desÉtatsde l’Afriquecentrale
CIJCourinternationaledejustice
CMP ComitémilitaireduParti
CNR Conseilnationaldelarévolution
CNS Conférencenationale souveraine
CNT Conseilnationaldetransition
COEC ConseilœcuméniquedesÉgliseschrétiennes
CSC Confédérationsyndicale congolaise
CVR Commissionvéritéetréconciliation
DCRM Directioncentraledesrenseignementsmilitaires
DST Directiondelasurveillanceduterritoire
FAC Forcéesarméescongolaises
FDU Forcesdémocratiquesunies
FIDH Fédérationinternationaledesdroits de l’homme
JMNR JeunesseduMouvementnationaldelarévolution
HCR Haut-Commissariatpourlesréfugiés
LICRA Liguecontre leracisme etl’antisémitisme
MCDDIMouvement congolaispourladémocratieetle
développementintégral
MNR Mouvementnationaldelarévolution
MSA Mouvsocialisteafricain
NIBOLEK NiariBouenza Lekoumou
ONG Organisationsnon-gouvernementales
ONU OrganisationdesNationsunies
OXY OccidentalPetroleumCorporation
PCT Parti congolaisdutravail
PPC Partiprogressistecongolais
TPIRTribunalpénalinternationalpourleRwanda
UDDIA Uniondémocratiquededéfensedesintérêtsafricains
UJSC Uniondelajeunessesocialiste congolaise
UPADSpanafricainepourladémocratiesociale
13Introduction générale
La construction de la paix civile au sein d’une société déchirée par une
conflictualité appelle la prise en compte des traces suscitées par les
violences qui influencent les rapports sociaux entre les belligérants et les
victimes, voire perturbent le système politique. En d’autres termes, la
persistance des imaginaires communautaires conflictuels au-delà de l’arrêt
des hostilités à la fin d’une guerre civile pose le problème de la manière
d’évoquer l’Histoire sans risquer la désagrégation d’une société qui tente
unerefondation.
Si dans la cité classique la colère se présente comme « l’un des noms de
1la guerre civile » , dans La vie de Solon, Plutarque soutenait déjà que:«Et
2il est politique d’ôter à la haine son éternité ». L’urgence de la sortie de cet
état de haine repose sur le fait que la colère résulte,comme le signale Nicole
Loraux dans Les mères en deuil du fait de la perte d’un êtrecher, «d’une
douleur qui n’oublie pas et se nourrit d’elle-même, dangereuse pour
l’entourage de la mère dont le deuil s’est figé en épreuve de force avec soi-
même et avec lesautres. Cette douleur muée en défi porte le nom redoutable
de cette mémoire-colère que, depuis l’Iliade et la colère d’Achille, les Grecs
3nomment mênis » . La notion de «mémoire-colère » rappelle fidèlement le
portrait de «la pleureuse vouée à la “ mémoire-colère” qu’il s’agit de faire
taire; cette matrone qui toujours veut prolonger son deuil, et que le pouvoir
doit réfréner. Les lois alors contiennent dans les limites temporelles cette
4“douleurquin’oublie pas” ».
Dans le domaine de la résolution des conflits, la « mémoire-colère » fait
référence à la situation de maintes victimes des conflictualités ou des
répressions qui souffrent en silence par devers elles et, celle plus importante
des personnes disparues. Il s’agit, à l’image des « rescapés » de la quasi-
etotalité des génocides du XX siècle, des «survivants qui ne se donnent
même plus le droit au titre de victimes, parce qu’ils se croient coupables, ou
parce les coupables lorgnent vers le statut de victimes. Là où la répression
autoritaire a laissé davantage de victimes indirectes (les proches des
1 Olivier Le Cour Grandmaison, Haine(s). Philosophie et politique, Paris, PUF, coll.
«Politiqued’aujourd’hui »,2002,p. 154, note1.
2 Plutarque, La vie de Solon, cité par Barbara Cassin, «Politiques de la mémoire. Des
traitementsdelahaine », inMultitudes n°6,septembre2001,p.177.
3 eNicole Loraux, Les mères en deuils, Paris,Éditions duSeuil, coll. «La librairie du XX
siècle »,1990,pp.68-69.
4Sandrine Lefranc,«La mémoire-colère »,in Vacarmes27,2004.
15exécutés, assassinés ou disparus) que de rescapés, on peut chercher
1longtempslaparole desvictimes ».
Par ailleurs, au-delà de la colère consécutive à une conflictualité, le
constat de la consonance identitaire des conflits perceptibles sur la scène
interétatiquedepuisquelquesdécenniesresteinséparabledudébatrelatifàla
coexistence de la diversité ethnique et confessionnelle sous l’égide d’une
même entité étatique. En dehors du continent africain, la quasi-totalité des
États ne semble pas épargnée par le pluralisme communautaireaccentué par
une globalisation à l’origine de la diffraction desfrontières territoriales et de
l’annihilation des disparités économiques et culturelles. Hormis une certaine
forme de représentation qui apparaît comme le mode de régulation des
communautés religieuses et ethniques dans des pays comme la Belgique, la
Suisse etles Pays-Bas, lerepliidentitaire oule cosmopolitisme seprésentent
comme des modes de cohabitation qui revendiquentune certaine autorité sur
lascèneinternationale.
Il importe de signaler, néanmoins, que de nombreux pays se caractérisent
par l’absence de modalités de résolution de la diversité communautaireau
sein de leur espace politique. Dans le cas du continent africain et du Congo-
Brazzaville, les guerres à dominante identitaire des années 1990 découlent,
en majeure partie, de l’instrumentalisation de l’ethnicité à des fins
politiques, en raison de l’incapacité pour l’État de promouvoir des
mécanismes de régulation et d’unification des différentes composantes
ethniques. Au-delà de la perte par ces États de leur puissance identitaire, les
crises doivent leur développement à la dégradation des jalons et des formes
traditionnellesd’intégration.
En effet, suite à l’indépendance du pays en 1960, les élites politiques
congolaises visaient principalement la construction d’un État souverain,
2unitaireet national .Aprèslaprésuméerévolution congolaise de1963,parle
biais d’une idéologie immuable, la tâche impartie au parti unique se
rapportait à la minorisation des liens de dépendance économique et la
promotion de «vertus d’intégration nationale et de fusions des identités
tribales ou communautaires ».La poursuite de cet objectif a donné lieu à
l’adoption du type-idéal de l’État-nation occidental conçu à l’aune de la
territorialité du politique, de la citoyenneté, de l’égalité et de l’union
nationale. Le choix de faire l’unité nationale par le truchement d’une
démarche nationalitariste plutôt que nationalitaire ne pouvait faire
abstraction des acquis de la civilisation repérable au sein des États
européens. Dans ce sens, l’émergence de la nation se rapportait à une lutte
1 Ibid.
2 Joseph Maïla, «Identité ethnique et violence politique », in Études, octobre 1994,
p.294.
16contre les écueils inhérents aux liens primordiaux (primordial ties) de
solidarité qui subordonnent l’appartenance ethnique à l’attachement aux
communautés de base ubiquistes qui battent en brèche la citoyenneté :
«Quelles qu’en soient ses formes, l’identité ethnique est celle qui dérive de
la perception par un groupe de son unité et de sa particularité du fait d’une
1origine,d’unelangueoud’unereligioncommunedesesmembres ».
En somme, la résistance des loyautés infra-étatiques (lignagères, tribales)
conduit à une prévalence du statut prescrit par la naissance plutôt que du
statut acquis par la profession et l’activité individuelle. Dans cette optique,
la définition de l’identité qui préside aux solidarités s’appuie
presqu’exclusivement sur le critère d’appartenance à une famille, à un
village. Dit autrement, la guerre révèle l’échec de la modernité politique du
projet deconstructiond’unÉtatindépendantbasésurlacitoyennetéauprofit
desappartenancesethniquesettribales.
Tout compte fait, au-delà de la crise de modèles d’identification à
l’origine des conflictualités congolaises, le Congo présente, àl’instar de tous
les États issus de la décolonisation des aspects de fragilité qui trouvent leur
originedansla faiblessedesaconstructioninstitutionnelle.
Dans les années 1990, le Congo a engagé un travail de démocratisation
de son régime politique à travers une Conférence nationale souveraine
affectée à la construction de l’État de droit. Après une transition
démocratique qui a conduit à l’élection d’un nouveau président, lacrispation
de la dynamique du changement, du fait des conjonctures régionales,
commerciales et internationales, a généré une perturbation du système
politique et des missions régaliennes de l’État. Le nouveau pouvoir qui n’a
pu contenir les tendances lourdes qui agitent la scène politique congolaise
depuis l’indépendance, par un recours massif à la régulation politique par la
violence, a conduit le pays à un chaos à l’origine des guerres civiles
meurtrières à dominante communautaire. Comme le souligne le penseur
sénégalais Mamadou Gazibo, enseignant en science politique à l’Université
du Québec à Montréal, le Congo-Brazzaville se déchiffre comme un cas
d’école de l’échec des transitions démocratiques africaines en raison de
l’instrumentalisation extrême de l’appartenanceethnique : « Alors que
toutes les parties ont joué le jeu de la conférence nationale souveraine, que
les élections ont débouché sur une alternative pacifique, la constitution des
milices basées sur des solidarités ethnorégionales et la transformation des
leaders politiques en chefs de troupes tribales ont plongé le pays dans deux
1 Ibid.,p.295.
17guerres civiles qui l’on dévasté et mis un terme à l’expérience de
1démocratisation » .
Il convient de signaler que dans la résolution des conflits congolais, la
priorité semble accordée à la mise en place de nouvelles normes
constitutionnelles au détriment du changement d’imaginaire conflictuel. Si
on ne change pas une société par décret, il paraîtcertain qu’un formalisme
institutionnel reste inapte à construire une réconciliation,dans la mesure où
la sortie des conflits communautaires appelle probablement la prise en
compte d’autres ressources. Autrement dit, la consolidation et la pertinence
des dispositifs institutionnels et organisationnels restent tributaires de la
considérationdueàlapluralitéetàlamutualitéduvivreencommun.
Dans cette perspective, le discours qui se donne à lire dans cette
recherche s’appuie sur un constat, une hypothèse et une méthode. Notre
constat qui se présente aussi comme une conviction porte sur le fait selon
lequel la pacification de la société congolaise comporte des failles
consécutives à l’écart entre les mémoires officielles et savantes d’une part et
lesmémoiresvivesdespopulations congolaisesd’autrepart.
Un constat: larésolution des crises congolaisespaie le lourd tribut d’un
déficitdechangementdesimaginairesconflictuels
La science politique moderne nous renseigne sur la genèse des conflits à
dominante identitaire qui découlent de l’instrumentalisation des stéréotypes
communautaires existant au sein d’une société particulière. La construction
de la paix appelle, dès lors, une démarche qui vise le changement de la
perception de l’autre. Ce travail sollicite la production d’un récit commun
destiné à «homogénéiser un ensemble fragmenté » en vue de définir «une
identité commune, restaurer une unité brisée par la guerre fratricide, apaiser
les haines et défiances, réconcilier, rétablir la confiance et mettre un terme
2au cycle de l’engendrement du conflit ». En effet, la confiance comme la
défiance restent des sentiments qui doivent leur pertinence au passé et par
conséquent à la mémoire. La conception de l’action publique se rapportant à
l’avenir ne peut faire abstraction de ces deux représentations subjectives.
Comme le signale d’ailleurs Isabelle Lacoue-Labarthe: «La conscience
sociale se manifeste par l’existence d’une mémoire collective propre à
1 Mamadou Gazibo, Introduction à la politique africaine, Montréal, Les Presses de
l’UniversitédeMontréal,coll.«Paramètres »,2006,p.190.
2 Marie-Claire Lavabre, «Les institutions qui produisent des récits communs.
Questions », in Sandrine Lefranc(dir.), Après le conflit, la réconciliation ?, Paris,
MichelHoudiardÉditions,2006,p.82.
18chaque groupe social. La mémoire collective produit le groupe […] La
société est constituée par une mémoire durable des conflits longuement
négociés. L’existence d’une mémoire collective représentable et donc
1contestableestlaconditiondeladémocratie ».
À défaut de répondre à la question des modalités de la reconstruction de
la coexistence entre les différentes communautéscongolaises déchirées par
desconflits,nousnousborneronsàconcevoirdansquellemesurelesanciens
belligérants peuvent se muer en membres d’une même communauté
politique. À ce titre, si la récurrence des conflits communautaires congolais
révèle la difficulté et la nécessité de la construction d’une identité nationale
dans le but de conjurer les crises, il incombe à cette recherche la
démonstration de la thèse suivant laquelle, la résolution viable des conflits
congolais paie le lourd tribut d’un déficit de changement des imaginaires
ethniques conflictuels. En d’autres termes, la sortie des crises congolaises se
déploie en dehors de la convocation d’un processus destiné à la libération
des mémoires collective et personnelle de toutes les formes de ressentiment
ou de violence, héritage des fautes du passé. Si une résolution satisfaisante
des conflits nécessite une mutation graduelle des représentations du passé
fondée sur la production d’une mémoire consensuelle des conflits, il se
profile au Congo l’inexistence d’une vision apaisée d’un passé à même de
favoriser l’atténuation des traumatismes consécutifs aux guerres civiles
récursives. Les politiques de la mémoire engagées en période
postconflictuelle se déploient plutôt sous un moderévisionniste qui vise la
légitimationdupouvoir politiqueetla confiscationdel’autorité.
En outre, les sorties des crises congolaises font abstraction de la
consolidation de la paix au moyen d’une approche positive de la paix qui
suppose un objectif de réconciliation. Eneffet, la paix positive se conçoit en
opposition à la paix négative définie à l’aune d’un simple arrêt des hostilités
2armées entre deux groupes ou deux nations . Dans cette perspective, la paix
positive implique une démarche de pacification qui vise le développement
des facteurs de coopération et d’intégration entre communautés
belligérantes. Dit autrement, la notion de paix positive renvoie à une
démarche qui accorde une primauté, dans toute tentative de consolidation de
la paix, au domaine relationnel qui se rapporte à : « “ La construction de
relations pacifiques durables” […] (Celle-ci) doit s’enraciner dans les
expériences subjectives […] les relations constitu (ant) la base du conflit
mais aussi de sa (ré) solution”. La réconciliation doit donc s’inscrire dans
1 Isabelle Lacoue-Labarthe, «Temps, mémoire et politique », in Tumultes n° 14, Paris,
ÉditionsKimé,avril2000,p.8.
2 Johan Galtung, Transformations des conflits par des moyens pacifiques, Genève,
1998.
19une logique bottom-up, à la différence de la pacification, simple “ processus
politico-institutionnel” relevant d’une logique top-down. C’est donc une
1“réconciliationparlebas”quiestalorsvisée ».
Au regard de ce qui précède, la persistance des conflits de mémoires qui
présume d’un défaut de paix consistante, définitive et affermie, nous oblige
à porter la réflexion sur les politiques de la mémoire qui se présentent
comme des moyens adéquats qui consistent à mettre un terme aux rivalités
afin d’assurer la cohésion des communautés ethniques divisées par des
antagonismes hérités de l’histoire. Dans le sens où elles désignent des
«dispositifsjuridico-politiques » qui «prétendent apaiser la cité à l’issue
d’épisodes violents, au terme des guerres étrangères ou de guerres
fratricides. Elles atteignent ce but, du moins le vivent, par le moyen
d’interventions topiques dans le champ de la mémoire collective et
individuelle. Ce qu’elles veulent apaiser c’est, par privilège, la mémoire
d’un peuple. Si l’on peut parler à leur égard de politique de la mémoire,
2c’est danslamesureoùl’Étatenest l’instigateur . »
Si l’institution de cespolitiques incombe à l’État, cette recherche
comporte un lien avec cette compétence étatique relative à la décision. Au-
delà de la conviction qui nous pousse à admettre l’existence de défaillances
inhérentes aux modalités de sortie descrises congolaises, cette étude se
fonde sur une hypothèse : la pacification de la mémoire postule l’émergence
d’une mémoire consensuelle, d’une coexistence ethnique institutionnalisée
sousl’égided’unsystèmejudiciaireindépendant et d’unÉtatimpartial.
Une hypothèse : le défaut d’une mémoire consensuelle et d’une
coexistence ethnique institutionnalisée sous l’égide d’un système
judiciaire indépendant et d’un État impartial porte préjudice à la
pacificationdelasociétécongolaise
Pour répondre à notre question de départ, nous faisons l’hypothèse selon
laquelle, la pacification de la mémoire bute sur le déficit d’émergence d’une
cohabitation des différentes communautés constitutives du Congo au travers
des institutions caractéristiques d’un tiers-garant et d’une justice
indépendante. Il s’agit de signaler que les sorties des crises congolaises
1 Nathalie Duclos, «Pacification sans réconciliation.Les apories de la politique de
réconciliation conduite par les Nations unies au Kosovo. Le cas du Kosovo Police
service », in SandrineLefranc, Après le conflit…, op. cit., p.276.
2 Paul Ricœur, «La paix et les politiques de la mémoire », in Walter Tega, Giuseppe
Ferrandi, Maurizio Malaguti et Giorgio Volpe (dir.), La philosophie et la paix, tome I,
eActes du XXVIII Congrès international de l’Association des Sociétés de philosophie de
langue française,Paris,J.Vrin,2003,p.11.
20pérennisent les imaginaires ethniques conflictuels en raison de
l’instrumentalisation de la mémoire et de l’histoire suivant l’approche
orwellienne qui stipule que «Qui commande le passé commande l’avenir »,
de l’absence d’unÉtat en position de tiers et enfin de la non-prise en compte
de la réalité suivant laquelle les politiques de la mémoire s’inscrivent dans
unprocessusdetempsrelativementlong.
En premier lieu, le discours qui se donne à lire dans cette recherche tente
de montrer que les politiques de la mémoire ont souvent été associées à
l’édification du pouvoir politique et à la confiscation de l’autorité au Congo.
L’interrogation porte sur la manipulation de l’Histoire et de la mémoire à
des fins de conquête et de conservation du pouvoir. En d’autres termes, les
politiques et les pratiques de l’histoire et de la mémoire engagées au Congo
consolident des régimes politiques plus qu’elles ne construisent la nation
congolaise. Qui plus est, ces pratiques restent inséparables de mécanismes
autoritaires et de tendances dictatoriales que ces politiques consolident et
légitiment d’une part et d’autre part, soulignent l’identification de cette
mémoire avec le groupe au pouvoir, plutôt qu’avec la nation ; une opération
1quirelève d’une optionexpressedugroupeau pouvoir .
Cette démarche se rapporte aux enjeux politiques de la mémoire dans le
sens où l’identité des individus et des groupes dépend de leur passé.
Toutefois l’indispensable recours au passé dans la construction de l’identité
ne se fait pas sans difficultés. La mémoire s’affirme comme un instrument
neutre en lui-même mais dont les usages peuvent s’apparenter à des abus.
L’enjeu politique du recours à la mémoire se résume dans l’assertion
orwellienne déjà évoquée. Il s’agit précisément de la mobilisation de la
mémoire dans le projet de confiscation de l’autorité et de l’édification du
pouvoir politique. Il en résulte forcément des dérives parmi lesquelles,
l’érection de la mémoire en doctrine plus ou moins officielleen ce qui
concerne l’interprétation du passé d’une part, et le maillage entre le discours
mémoriel et le discours de légitimation du pouvoir par le biais d’une
mémoired’État,d’autre part.
Il convient de souligner que l’instrumentalisation de l’Histoireà des fins
politiques remonteàl’Antiquité.Eneffet :
«Le recours au passé constituait déjà un principe d’argumentation dans
la littérature grecque. Démosthène, Isocrate ou Eschine en appelaient
fréquemment aux souvenirs de la cité pour dénoncer les dangers qui
1 Elikia M’Bokolo, «Histoire, mémoire et patrimoine : Contribution à une politique
volontaire de construction de l’État de droit », in Patrice Yengo (dir.), Identités et
démocratie en Afrique et ailleurs…, Paris, L’Harmattan et Association Rupture, 1997,
p.296.
21pesaientsurladémocratie.Detouttemps,leshommes sesontréférésau
passé pour porter des jugements, justifier leurs actions, accabler ou
louer. Cela s’explique aisément : la matière fournie par l’histoire “se
prête à des interprétations aussi diverses et opposées que des réponses
1d’oracles” » .
Nonobstantquelquesréservesquesuggèrecetteassertion,ilsemble établi
que la tentative d’extraire la valeur exemplaire d’un passé traumatique n’est
pertinente que si elle conduit la transformation de la mémoire en projet pour
la fondation de l’avenir. Si le traumatisme résulte du passé, la teneur
exemplaire renvoie au futur. La notion même d’usage et celle d’abus, son
corolaire tacite, ne pouvait être conçue sans considérer cet incontournable
préalable.
En somme, pour MichelFoucault : «La mémoire est […] un facteur
important de lutte […] Si on contrôle la mémoire. […] Il est vital d’avoir la
possession de cette mémoire, de la contrôler, de l’administrer, de dire ce
2qu’elle doit contenir . » Pour revenir au cas du Congo, les révisionnismes
successifs affectent la société. Autrement dit, le pays ne peut faire l’impasse
d’une lecture claire des contentieux historiques à l’origine des conflits de
mémoires qui engagent la responsabilité des élites politiques et
intellectuelles.
Par ailleurs, dans le domaine de la construction nationale, comme le
souligne Elikia M’Bokolo, le discours sur la construction nationale se
présente comme une idéologie conçue à l’aune d’une rentabilité politique
dont la manipulation épouse les circonstances du moment tout comme les
théories du «développement» et de l’identité «authentique ».Ilsuffit, pour
s’en convaincre de considérer: «l’articulation très étroite entre le discours
de la “construction nationale” et le discours de légitimation du pouvoir
personnel et autocratique, en particulier par l’intermédiaire des élaborations
3relativesaux soi-disant“Pères dela nation” » . Une telle idéologie s’appuie
sur un imaginaire populaire articulé autour de l’illusion héroïque des élites
4politiquesquiaccordedespouvoirsdémesurésaux«grandshommes » .
La sortie descrises congolaises appelle donc unedémarche qui analyse la
complexité des représentations mémorielles de la scène politique congolaise
1 M. Nouhaud, L’utilisation de l’histoire par les orateurs antiques, Paris, Les Belles
Lettres,1982,p.90.
2 Michel Foucault, «Film and popular memory: an interviewwith Michel Foucault »,
in Radical Philosophy,n°11,1975,pp.24-25.
3M’Bokolo, art. cit.,pp.285-286.
4 Patrick Quantin, «Congo-Brazzaville: on achève bien les transitions », Polis, Revue
camerounaisedesciencepolitique,vol.6,n°2,printemps1998.
22dans la mesure où, les conflits de mémoire congolais découlent du décalage
entre la mémoire officielle et la mémoire vive. Si la mémoire vive appelée
aussi «mémoire d’en bas» se donne à lire comme l’ensemble des souvenirs
et des représentations socialement admis et de leur transmission par un
groupe déterminé, la mémoire officielle ou «mémoire d’en haut » renvoie,
quant à elle, à la production d’une expérience du passé à l’initiative du
pouvoir politique, voire des «représentations du passé d’un groupe en tant
que groupe. Passé commémoré publiquement, institutionnalisé, pris en
1chargepardesautorités ».
Les rapports entre ces deux formes de mémoires supposent que le rappel
du passé se fasse à l’aune des enjeux du moment présent. Les risques
d’instrumentalisation de l’Histoire, partant des révisionnismes jusqu’aux
dénis de mémoire sont la preuve de l’importance du choix des politiques de
la mémoire dans l’apaisement des avanies du passé. En tant que politiques
publiques, les lieux de mémoire, au rang desquels, les livres d’histoire, les
monuments aux morts et les cérémonies officielles constituent l’essentiel de
ces politiques. À ce titre, dans leurs rapports, la mémoire vive et la mémoire
officielle encourent les dangers de la confusion, de la différenciation et
parfois de l’opposition. La négation de la mémoire conduit son expression
au sein d’une activité souterraine avec une transmission articulée autour de
l’oralité dont le«retour du refoulé »apparaîtcomme le risque de résurgence
au sein de l’espace public. « À l’inverse, la mémoire d’une partie de la
population peut être glorifiée et devenir le symbole de l’identité nationale.
Les différentes stratégies de mémoires – du “droit au souvenir” au “droit
de mémoire”, de la glorification des “ héros” à la reconnaissance des
“victimes” – méritent donc une attention particulière. C’est tout le
2problèmedesusagesetmésusages,usetabusdela mémoire . »
En somme, la pacification de la mémoire d’une société divisée ne peut
faire abstraction de la constitution d’une mémoire consensuelle différente de
celle des vainqueurs du conflit. Par conséquent, l’État impartial allié à un
système judiciaire indépendant s’avèrent nécessaires à l’instauration de cette
mémoireconsensuelle.
Ce constat pose la question de l’émergence d’un État moderne comme
solution théorique et pratique des conflits à dominante identitaire. Il s’agit
d’assurer une coexistence institutionnalisée des ethnies sous la protection
d’un État impartial. Cette approche appelle l’existence d’un pouvoir public
en position de tiers-garant distribuant une justice équitable entre des sujets
1 Laurence van Ypersele, «Les mémoires collectives », in Laurence vanYpersele (dir.),
Questions d’histoire contemporaine. Conflits, mémoires et identités, Paris, PUF, 2006,
pp. 195-196.
2 Ibid.,p.196.
23égaux devantlaloi.Eneffet, l’inégalité se déchiffre commel’unedes causes
principales des séditions et mutineries et finalement de la ruine totale des
États.
Au-delà de la permanence du conflit dans la vie sociale, l’expérience
humaine ne peut faire abstraction du compromis. Nonobstant ses différents
moyens de déploiement au sein des cultures particulières, dans la
perspective du sociologue Georg Simmel, comme invention de l’humanité,
celui-ci «fait partie de la vie quotidienne dans ce qu’elle a de routine et de
création, de mouvement et de système […] Il est l’une des formes
fondamentales de la relation sociale, sur fond de tension entre le lien social
et le conflit. Ce dernier désigne le fait que lesindividusrèglent leur conduite
les uns par rapport aux autres, et s’orientent en conséquence. On aura
reconnu la définition de Max Weber, assumée par Ernst Troeltsch et Georg
1Simmel ».
S’il reste difficile de concevoir une conciliation par le biais d’une
reconnaissance réciproque de la division, quand la différence semble
formellement postulée, l’institution d’un rapport de symétrie appelle la
constitution d’un tiers sous la forme d’un arbitre, d’un médiateur ou un
référent collectif dans le domaine symbolique. La sublimation de la dualité
antagonique par la relation ternaire provient de la sociologie de Georg
Simmel. Pour cet auteur, en raison de l’omniprésence du conflit dans les
rapports sociaux, la possibilité de la conciliation reste tributaire d’un tiers au
sein des rapports de dualité. Une telle possibilité reste, sans conteste,
inséparable de la priseen compte de la structure sociale des contextes
considérés, de leurs institutions constitutives ainsi que des représentations
qui façonnent les rapports sociaux, compte tenu de la gouvernance de la
2diversitéidentitaire .
Par ailleurs, le compromis apparaît comme une pratique singulière qui
comporte une part de négociation dans le sens où elle met en œuvre des
relationsentredespersonnagesqui,hormislaconciliation,nesedépartissent
pas de leur identité. La négociation porte sur des matières objectives à forte
teneur«belligène »dont la résolution nécessitelamédiation del’arbitre. Par
conséquent:
«Une interdépendance prend forme dans lejeu des renoncements et des
résistances, des alignements et des réalignements, des avancées et des
retraites, de l’ouverture au changement et du rejet du nivellement des
1 Paul-André Turcotte et Jean Rémy, Médiations et compromis : Institutions religieuses
et symboliques. Contributions à une relecture des classiques de la sociologie, Paris,
L’Harmattan,coll.«Logiques sociales »,2006,p.7.
2 Ibid.,p.8.
24identités. La stratégie typique du donnant-donnant s’adonne à des
échanges ouverts sans être transparents, quitte à se garder des zones
d’ombre. Il y a bien des codes communément admis, mais d’autres
codes censés profitables. Au mieux se profile une médiation entre
l’explicite et l’implicite, entre le calcul des intérêts et la production de
sens, d’où sourd un certain équilibre où se croisentla routine, l’imprévu
1et l’invention ».
En outre, dans le domaine des politiques de la mémoire, la réforme
globale des institutions publiques vise la restitution à l’État de son statut de
médiateur. En d’autres termes, la revendication par l’État de son rôle de
médiateur passe par la reconstruction d’un tiers équitable. En matière de
sortie de crise, contrairement à l’ancien régime caractérisé par la
compromission de l’appareil étatique, il incombe au tiers-arbitre, au moyen
d’un système juridique soumis au droit,de se départir d’un éventuel parti
pris au sein d’un conflit opposant radicalement un ami et un ennemi pour
rester dans le vocabulaire de Carl Schmitt et Julien Freund. Cette acception
de la neutralité de l’État dans la gestion de la conflictualité reste attestée par
Sandrine Lefranc qui, à la suite de Pierre Legendre, admet que : «Cette
volonté de reconstruireun État “impartial” dans l’administration de la
justice s’exprime le plus souvent par la prise en charge par l’État d’une
fonction d’arbitrage ou de médiation entre association de familles de
victimes et tenants de l’ancien régime. Elle passe, d’abord, par la mise à
2distancedespremierscommedesseconds . »
Au regard de ce constat, la consécration politique du régime
démocratique s’impose aujourd’hui comme l’un des apports majeurs qui
concourent à l’épanouissement actuel des politiques de la mémoire. Les
démocratieslibérales se présentent comme des régimes politiques pacifiques
qui poursuivent des fins liées au bien-être de l’individu et reposent sur la
3convictionqu’elles nese fontpasla guerreentreelles .
La consécration actuelledu régime démocratiquedans la perspective de
la fin de l’histoirerésulte d’une des thèses en vogue au cours des années
1990 selon laquelle, la montéeen puissance du libéralisme politique et
économique serait à l’origine du terme des conflits idéologiques. Cette thèse
4a été développée par l’universitaire Francis Fukuyama . Pour cet auteur, la
1 Ibid.
2 SandrineLefranc, Politiques du pardon, Paris, PUF, coll. «Fondements de la
politique »,2002,p. 325.
3 Philippe Moreau Defarges, Repentance et réconciliation, Paris, Presses de Sciences
Po,Coll.«LaBibliothèqueducitoyen »,1999,p. 24.
4FrancisFukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme,Paris,Flammarion, 1992.
25démocratie libérale qui triomphait à l’Est pouvait constituer la forme finale
de la marche des sociétés humaines. En d’autres mots, la démocratie des
marchésapparaîtcommel’horizonindépassabledel’évolution de lasociété.
Outre le fait de considérer la paix comme l’absence de guerre, les
démocraties libérales se caractérisent par leur tendance à résoudre les
conflits dans un cadre qui évite le recours à la violence. Leur construction et
leur pérennité reposent sur l’existence au sein des sociétés de certaines
valeurs culturelles et de mécanismes institutionnels destinés à empêcher les
gouvernants déjà détenteurs du monopole de la violence politique légitime
dedisposerenplusdumonopoledudiscoursidéologiquepublic.
Pour ce faire, le déploiement de ces régimes requiert l’existence d’une
société civile conséquente, en d’autres termes, une pluralité de centres de
pouvoir économique, culturel ou religieux émancipés du pouvoir de l’État.
La société civile regorge, en effet, de personnes-ressources et d’idées
susceptibles de contribuer à l’animation des partis politiques qui préjugent
du régimepluraliste de gouvernement parlaloi. Le régime de gouvernement
par la loi prescrit aux gouvernants de ne pas se percevoir comme les
légataires naturels du pouvoir politique afin de ne pas le confisquer.
L’exercice du pouvoir procède d’une autorité supérieure dans un contexte
d’attributionsdéfinieset soumisesà unelimitationtemporelle.
Pour clore cette déclinaison de notre hypothèse, les politiques de la
mémoire visent la construction d’un État impartial dans la résolution des
conflits inhérents aux rapports sociaux. Des penseurs comme Carl Schmitt
font coïncider la genèse historique et intellectuelle de l’État moderne avec la
résolution des guerres de religion. Nous pouvons, par conséquent, à la suite
de ces théoriciens, prétendre que si «de la neutralisation des guerres civiles
confessionnelles est né un ordre politique nouveau, celui de l’État
souverain», la formation de l’État africain reste inséparable de la sortie des
conflits à dominante identitaire, seul apte à favoriser l’autonomisation de la
1raisonpolitique .
Hormis son caractère discutable, cette approche comporte l’avantage de
contextualiser de manière assez conforme la genèse de l’État moderne. Il
s’agit précisément des guerres de religion, de la défection des pouvoirs
politiquesainsiquela victoiredesjuristessurlesthéologiens.
Entroisièmelieu,ladernièredéclinaisondenotrehypothèseserapporteà
la temporalité inhérente aux politiques de la mémoire et à la construction de
l’État. Si la mémoire reste associée à la longue durée, il convient de retenir
que la pacification de la mémoire reste un processus qui exige du temps.
Cette dimension de notre hypothèse est attestée par Pierre Hazan qui
1 eOlivier Christin, La paix de religion. L’autonomisation de la raison politique au XVI
siècle,Paris,ÉditionsduSeuil,coll.« Liber »,1997,pp.11-12.
26soutient que : « […] Les mécanismes de justice transitionnelle ne sont pas
des produits avec une durée de vie limitée, mais des processus historiques
lents, dont l’effet imprègne la société, en se conjuguant avec d’autres faits
sociaux et politiques. Limités, fragiles, soumis en permanence à des
pressions politiques multiples et au risque d’être manipulés, ils peuvent
cependant constituer, dans la mesure où les populations se les approprient,
1unevéritablelibérationdeschaînesdupassé ».
Par ailleurs, l’histoirecomparative de l’Occident prouve que la
construction de l’État sur les continents européen et nord-américain résulte
d’un phénomène essentiellement violent sur les plans militaires et
démocratiques. Il importe de signaler que la permanence de cette violence
sur ces continents reste inséparable de sa réadaptation constante au gré
d’importantes mutations récurrentes se rapportant aux dimensions
territoriales, démographiques et sociales inhérentes aux différents pays
2concernés .
Pour l’anthropologue français Jean Copans, le long processus à l’origine
de l’émergence de la société «civile» au détriment de l’Église a duré plus
dedixsiècles,toutcomme:
«L’impérialisation multiséculaire de l’univers hors de l’Occident (cinq
siècles), la maîtrise des révolutions sociales(sur l’aristocratie, sur les
classes populaires rurales puis industrielles) et économiques (au moins
deux à trois siècles), la militarisation de la société au moyen des deux
Guerres mondiales et des régimes fascistes et staliniens (en seulement
undemi-sièclecettefois-ci!)sontautantdephénomènesquiconfirment
le poids de la longue durée dans l’expression des conflits entre
catégories sociales, les élaborations culturelles de la vie politique
publique moderne et surtout les conditions d’invention de l’État
3moderneditdémocratiquecontemporain . »
Pour le même auteur, l’État africain d’aujourd’hui porterait les stigmates
des difficultés inhérentes à l’histoire européenne et internationale. La thèse
évolutionniste ne semblepas appropriée pour biencernersa formationet son
déploiement. S’il paraît inconséquent d’évoquer constamment les tares de
l’État colonial, «il faut tout de même admettre le déficit de violence
constitutive sur la longue durée et à tous les registres de l’organisation
1 Pierre Hazan, Juger la guerre, juger l’histoire. Du bon usage des commissions vérité
et de la justice internationale,Paris, PUF,2997, p.232.
2 Jean Copans, «Le miroir aux alouettes congolaises ou pourquoi l’Afrique échapperait-
elle à la métaphore de l’holocauste ? »,préface in Patrice Yengo, Le venin dans
l’encrier. Lesconflits congolaisau miroirde l’écrit,Paris,ÉditionsPaari,2009, p.13.
3 Ibid.
27sociétale dans l’historicité moderne de l’État africain actuel qui n’est pas le
simple successeur des états esclavagistes, de toutes les manières bien
minoritaires sur l’ensemble des formations sociales africaines des quinze
1dernierssiècles ».
Dans la même perspective, si la violence reste l’un des attributs
congénitaux à la naissance de l’État moderne, la construction de l’État
africain ne peut faire abstraction de la contre-violence étatique à l’origine de
sa culture originelle au sein du continent européen. Le mûrissement de la
modernité butte presque inévitablement sur des contingences structurelles.
Pour de nombreux auteurs, la démocratisation appelle une démarche
volontaire voire volontariste. Pour preuve, la démocratie européenne résulte
d’abord avant tout de l’activité des dirigeants politiques ou d’autres élites
qui ont déployé une pratique destinéeà coopter le peuple afin de pacifier ses
frustrations anti-institutionnelles. En ce sens, les combats politiques des
populationsetdessyndicatsparaissentlargementsecondaires.
Autrement dit, si elle dérive de la violence, seule la démocratie reste apte
à produire les conditions culturelles et institutionnelles nécessaires à son
déploiement. En raison de la continuité de l’État, la compréhension de l’État
postcolonial africain ne peut faire l’impasse du statut de l’État colonialet de
ses violences ainsi que des pratiques coloniales qui ont conduit aux
conflictualités des années 1990. Au-delà des difficultés liées à son
émergence, le processus de démocratisation du régime politique congolais
mérite d’être replacé dans le contexte national et international qui influence
nécessairement son déploiement. Autrement dit : «L’internationalisation de
l’inculturation démocratique rend cette dernière de plus en plus lente et
2fragileparrapportauxcontraintesplusnationales ».
Pour terminer cette troisième dimension de notre hypothèse, il convient
de souligner qu’en matière de construction de l’État, l’importation des
modèles étatiques occidentaux et l’oubli de la réalité des États africains
antérieurs à la colonisation empêche la prise en considération des ressorts
importants de la mise en œuvre explicite d’une politique de la mémoire qui
entre, pour une part, dans la longue durée caractéristique d’un grand nombre
de cesÉtats. En d’autres termes, pour la résolution des conflits, l’Afrique et
d’autres continents ainsi que d’autres espaces culturels constituent autant de
3ressourcesdontilimportedetenir compte .
Poser la question de l’émergence de l’État moderne dans la perspective
du temps long permet de relativiser l’illusion des thèses actuellement en
1 Ibid.
2 Ibid.,p.15.
3M’Bokolo, art. cit.,p.297.
28vogue en science politique qui semblent croire qu’un simple changement
d’institution concourt à construire l’État en Afrique. Dans cette perspective,
la pacification de la mémoire à travers des pratiques politiques et juridiques
en vue de la paix nous pousse à faire l’option de deux démarches
méthodologiques articulées autour de la diversité documentaire et d’une
variationd’échelled’analyse.
Une méthode fondée sur une diversité de sources documentaires et une
variationd’échelle d’analyse
Dans le domaine de la méthode, notre recherche s’appuie en majeure
partie sur des sources documentaires fondées sur une démarche empirique.
Une telle approche concourt à la saisie des stratégies et des représentations
des acteurs qui définissent les rapports de forces caractéristiques de la scène
politique congolaise. La perception des enjeux des interactions entre les
acteurs politiques reste, en effet, tributaire d’une approche compréhensive.
Elle permet, en matière de peacebuilding, de mesurer l’écart entre les
modalités de la paix développée par les acteurs politiques et leur acceptation
parl’ensemble des Congolais.
D’une façon générale, les politiques de la mémoire font l’objet d’une
approche essentiellementdiverse et abondante. Ces études qui se rapportent
à de nombreuses disciplines, de l’histoire à la sociologie en passant par la
philosophie politique et l’anthropologie, démontrent la complexité des
questionsinhérentesàlapacification delamémoired’unesociétédivisée.
Par ailleurs, depuis les premiers événements sanglants de 1993, la vie
politique congolaise fait l’objet d’importantes études qui aboutissent à une
abondante littérature. Dans sa préface à l’un des ouvrages de Patrice Yengo,
Jean Copans évoque d’ailleurs une «déferlante d’ouvrages et de vrais ou
faux témoignagesde soutien ou de critique des événementspubliésà la suite
1du conflit des années 1997-2002 ». Pourtant nombre de ces écrits sont
souvent l’œuvre de journalistes qui s’attardent sur l’évocation des faits et ne
font pas une analyse de type «science politique ».Leur analyse et leurs
interprétations des faits manquent habituellement d’objectivité. En effet,
comme le signale cet auteur, en dehors de certains penseurs «organisés
autour de Rupture-Solidarité, revue née de la volonté de certains militants
associatifs et chercheurs, intellectuels travaillant au ou sur le Congo, à sortir
de la logique d’affrontement, les écrits qui paraissent sur la guerre civile du
Congo-Brazzaville ont du mal à maquiller leur parti pris pour l’un ou l’autre
1Copans,«Le miroirauxalouettes congolaises… », art. cit.,p.7.
29campenbelligérance. Les situationsdetensions extrêmessont propres, onle
sait, à diminuer la capacité à comprendre les phénomènes sociaux dans
1lesquelsonsetrouveinvesti » .
Au-delà de ce constat, il convient, néanmoins, de retenir que nous
disposons dorénavant de travaux solides relatifs à la compréhension de la
sociétécongolaiseetsesconflictualités.
Par ailleurs, parmi les précurseurs modernes de la scène politique
congolaise, Florence Bernault et Rémy Bazenguissa-Ganga se présentent
comme ceux qui ouvrent la voie à l’étude de l’État congolais dans la
perspective de l’histoirepolitique. Ils s’inspirent, pour ce faire, de grands
travaux d’anthropologues, d’historiens, de sociologues et de géographes
européens qui ont réfléchi sur le cas du Congo-Brazzaville. L’importance et
la qualité de leur contribution dans l’élaboration d’un fonds bibliographique
2appropriéne fait l’objetd’aucundébat .
Hormis Rémy Bazenguissa-Ganga, les études de Florence Bernault qui
adopte une posture comparative, portent sur les premiers régimes politiques
postcoloniaux congolais et gabonais. Elle met en exergue l’alignement de la
politique générale des premiers leaders Léon Mba et Fulbert Youlou sur les
exigences de la métropole après en avoir été les pourfendeurs. En effet, au-
delà de l’accession des Africains aux fonctions politiques, ces deux acteurs
puisent leur légitimité dans la combinaison de plusieurs facteurs au rang
desquels, la connivence avec les hommes de lettres, les chefs de lignages et
3desjeunessesurbaines .
En dehors des recherches ci-dessus évoquées, certaines auteurs qui
revendiquent une notoriété méritent d’être cités. Il s’agit en premier lieu
d’Henri Ossebi dont les travaux traitent de la portée de l’identité ethnique et
sur les interrogations relatives à la question nationale. Il en est de même de
Joseph Mampouya, auteur d’un ouvrage sur le tribalisme et la question
nationale au Congo publié en 1983. Abel Kouvouama se distingue par ses
contributions dans les thèmes du messianisme, du rapport entre religion et
politique, de la citoyenneté et de la modernité politique. Si Dominique
Ngoïe-Ngalla émerge dans le domaine de la résurgence de la question
ethnique au Congo, dans Crises, mutations et conflits politiques au Congo-
Brazzaville (1997), Grégoire Ndaki met en évidence les mutations des pôles
structurants de la société congolaise. Nous ne pouvons ne pas évoquer les
ouvrages de Calixte Baniafouna qui s’intéresse aux failles du processus
démocratique congolais initié par la Conférence nationale souveraine. Les
1Yengo, Le venin…, op. cit.,p.24.
2 Ibid.,pp.23-24.
3 Ibid.
30ouvrages de cet auteur sur les déboires démocratiques au Congo (1995) sont
précieux. De l’avis de Théophile Obenga:«L’intelligentsia congolaise est
donc à l’œuvre, dans l’ombre certes, mais pour que demain la lumière de la
1raisonetdelacritiquehabitentàjamaislepaysagepublic congolais ».
Dans le domaine des guerres civiles congolaises qui nous intéressent au
premier chef, au-delà des différentes approches qui tentent d’analyser les
ressorts des conflictualités congolaises, deux ouvrages nous paraissent
significatifs: L’histoire sanglante du Congo-Brazzaville de Théophile
Obengaet Laguerre civile du Congo-Brazzaville. 1993-2002«Chacunaura
2sa part » de Patrice Yengo . Ces deux titres posent d’importantes questions
relatives à la compréhension, la dénomination et le séquençage des guerres
civiles congolaises.
En effet, dans son étude qui porte sur les violences politiques au Congo
de l’indépendance à 1997, l’historien congolais Théophile Obenga qui traite
de l’écueil lié à la spécificité des conflits congolais soutient qu’ «il est
difficile de s’expliquer tant de crimes politiques uniquement comme le font
certains journalistes (esprits souvent superficiels) et sociologues avec des
arguments assez usés du genre “ tribalisme”, “régionalisme”, “crise
3d’identité”, “rivalitéspolitiques”, “rancœurs humaines”, etc. ». Étant
donné l’insuffisance de ces causes pour cerner les vrais ressorts de la
conflictualité congolaise, la recherche d’autres raisons s’impose dans la
mesureoù:
«La dérive congolaise dans le feu et le sang est si fréquente, si
effroyable et si massive pour qu’aucune explication “ sociologique”
(chômage des jeunes urbains, instruits et armés) ne soit suffisante en
elle-même [...] D’autrescausalités, plus profondes, sociales, mentales,
économiques, culturelles, doivent par conséquent être identifiées pour
tenter de mieux comprendre l’histoire immédiate, répétitive, de feu et
de sang, du Congo-Brazzaville, de 1959 à 1997. […] Le paradoxe ne
saurait surprendre que les observateurs, du dehors, de la société
4congolaise ».
1Obenga, op. cit.,pp.299-300.
2 Théophile Obenga, L’histoire sanglante du Congo-Brazzaville (1959-1997).
Diagnostic d’une mentalité politique africaine, Paris, Présence Africaine Éditions, 1998
et Patrice Yengo, La guerre civile du Congo-Brazzaville. 1993-2002 « Chacun aura sa
part »,Paris,Karthala,2006.
3Obenga, op. cit.,pp.22-23.
4 Ibid.
31La spécificité de chaque conflit que préconise cette approche reste
attestée par plusieurs auteurs dont Jean Hannoyer qui recommande: « de
penser la guerre civile au cœur des sociétés, là où se jouent les mécanismes
1qui produisent et nourrissent la violence comme ceux qui la préviennent ».
Pour nuancer la proposition de Théophile Obenga, il semble, à dire vrai,
difficile de nier la filiation des guerres congolaises postconférencenationale
à la période caractéristique de la «paix armée » sur le continent africain. Si
le Congo semble loin de détenir l’apanage de la conflictualité, les conflits
congolais s’inscrivent dans le continuum de la conflictualité africaine des
années 1990. Dans cette perspective, il paraît certain que l’étude des crises
congolaises ne peut faire abstraction du cadre d’analyse des conflits produit
par la polémologie. Aussi, toute prétention qui vise la recherche d’une
lisibilité des conflits africains qui ferait table rase des études
pluridisciplinaires qui aident à théoriser la production des violences semble
présomptueuse.
À ce titre, l’étude des conflits congolais gagnerait à la ré-interrogation
des modèles théoriques existants en vue de leur re-problématisation. Une
telle entreprise pourrait s’articuler autour de deux types de questionnement:
«réinterroger les modèles théoriques qui s’efforcent à la fois d’expliquer et
de résorber la violence; analyser les formes nouvelles que prend la violence
2aujourd’hui » auCongo.
Hormis le problème de la singularité de la conflictualité congolaise, le
deuxième défi que pose toute tentative d’examen des crises congolaises
concerne leur taxinomie ou mieuxleur séquençage. Nonobstant une
unanimité autour de l’échec de la Conférence nationale souveraine comme
point de départ des conflits congolais, Patrice Yengo récuse le fait de citer
deux ou trois voire quatre guerres civiles (1993-1994, 1997, 1998-1999 et
32002) . Si les différentes phases conflictuelles congolaises ne sont que
l’expression d’une conflictualité plus globale, la seule démarche apte à
rendre compte des conflits congolais consiste à les cerner dans leur
globalité. En considération de la dynamique du continuum conflictuel, la
saisie de la conflictualité congolaise exclut toute tentative de diffraction. En
d’autres termes, il ne s’agit pas d’une ou de plusieurs suites guerrières, mais
d’«un seul et unique processus de mise en représentation armée de luttes
pour le contrôle de l’appareil politique dont les trois séquences sont autant
1 Jean Hannoyer (dir.), Guerres civiles, dimensions de la violence, économie de la
civilité,Paris,Karthala,1999,p.9.
2 Georges Navet et Patrice Vermenen, «Théorie de la violence, politiques de la
mémoire et sujets de la démocratie », in Hubert Vincent (dir.), Citoyen du monde:
Enjeux, responsabilités, concepts,Paris,Paris,L’Harmattan, 2004,p.106.
3Yengo, La guerre civile du Congo-Brazzaville…, op. cit.,p.30.
32de moments de recomposition instable que de points de départ vers une
1accentuationdelacrise ».
Il est largement admis que la Conférence nationale souveraine inaugure
une période conflictuelle au Congo-Brazzaville. À défaut d’avoir produit
une coupure radicale avecl’ancien régime,elle a généré une période de non-
consolidation démocratique marquée par la rupture d’équilibres antérieurs
sur fond de déliquescence de l’État. L’héritage des régimes politiques
précédents caractérisés par le recours à la violence comme mode de
régulation politique et la permanence des mêmes élites politiques à la tête de
l’État, la persistance de leurs stratégies dans la conquête ainsi que la
conservation du pouvoir politique ont sapé le processus engagé dans
l’objectif de démocratisation et de construction de l’État de droit. Il en a
découlé une mise en veilleuse des visées démocratiques des populations, du
reste «reportées sur le terreau des identités, le seul disponible pour la
légitimation des facteurs du pouvoir postcolonial. La récurrence avec
laquelle les batailles politiques sont ramenées à l’expressivité ethnique
traduit combien l’ordre politique ne peut s’affranchir de ce critère de
2qualification ».
En somme, au-delà de leur validité, trois éléments permettentd’atténuer
certainespropositionsdePatriceYengo.
En premier lieu, il demeure certain que les conflits congolais présentent
une complexité indéniable. Il importe, néanmoins de souligner que la cause
de leur déclenchement reste antérieure à leur éclatement. Pour faire le lien
avec la scène internationale des années 1990, ces conflits résultent de la
disparition des antagonismes de la guerre froide à l’origine de l’émergence
des conflits latents dans le monde. Tous les conflits mêlent de l’interne et de
l’externe. Si les causes de la conflictualité congolaise ne sont pas nouvelles,
les conflits congolais s’apparentent à des conflits gigognes dont la
singularitéréside effectivementdansce continuumdeconflictualité.
En secondlieu, la lecture de l’Essai sur le don de Marcel Mauss suggère
3de considérer la guerre comme un phénomène social total . Dans cette
optique, hormis la déliquescence de l’État, des luttes pour le pouvoir et de
l’échec de la consolidation de la transition démocratique initiée par la
1 Ibid. À l’appui de son propos, cet auteur assure que la diffraction de la conflictualité
congolaise: «Permet de voir ce que chacun de ces moments recèle de forces en
présence, d’alliances conjoncturelles et de nombreux énoncés de la guerre. Ce travail
d’énonciation permanente de la guerre, de sa reformulationsur le terrain des justificatifs
est au fondement de sa répétition qui n’est, en fait, quela recherche inachevée d’un
équilibreantérieur ».
2 Ibid.
3 Cette approche a été développée par Joseph Maïla dans «Identité ethnique et violence
politique »,unarticle déjàcité.
33Conférence nationale souveraine, les différentes crises congolaises qui
restent essentiellement singulières, obéissent chacune à des logiques
propres. En d’autres termes, l’étude des conflits sanglants congolais appelle
une démarche qui impose de considérer chaque guerre dans sa spécificité
nonobstant leur inévitable articulation. En somme, la guerre de 1993-1994
est différente de celle de 1997, elle-même différente de celle de 1998-2003
en raison d’une transmutation conflictuelle qui se révèle à travers la
nouveauté des enjeux de chaque conflit. Dans la crise de 1998, nous ne
sommes pas en face des mêmes enjeux que ceux des crises de 1993-1994,
encoremoins de ceux de 1997. Si la mutation d’un conflit se certifie par le
changement, l’évolution et la perception des enjeux, une erreur
monumentale serait de croire que les objectifs ne changent pas par rapport à
laconflictualitéantérieure.
Au-delà de la mutation des enjeux, l’étude des conflits congolais ne peut
faire abstraction du repérage et de la scissiparité des acteurs. Dans les
conflits civils congolais, à côté de la diffraction conflictuelle observable au
niveau du théâtre des opérations ou mieux du terrain des conflits (le sud de
Brazzaville et les régions du Grand Niari pour 1998), le constat de
l’émergence de nouveaux acteurs reste indéniable. Cette situation montre
que l’histoired’un peuple,d’un individu ou d’unÉtat, loin d’être linéaire, se
caractérise par la discontinuité. Du fait de ce caractère discontinu, sa saisie
reste tributaire des significations dont les événements sont porteurs dans la
perspective de la conjoncture limitée de la mémoire des témoins immédiats.
Autrement dit:
«Elle estfaite de segments de durée particularisés, qui, s’ils
communiquent les uns les autres par des liens apparents de causalités,
n’en sont pas moins autonomes et autonomisables dans, précisément,
les figuresd’acteurs qui,àun moment précisetdans une grandeillusion
occultant la part projective, en eux, des attentes et désirs de l’entité
sociale, partielle ou globale à laquelle ils appartiennent, semblent
1donneruneimpulsionauxfaitsetauxchosesdelaviehumaine » .
En définitive, à cause du caractère gigogne des conflits congolais, de leur
diffraction et de la scissiparité des acteurs ainsi que de la métamorphose des
enjeux, nous ferons l’hypothèse du séquençage des dérives sanglantes
congolaises.
Au-delà des questions relatives à la spécificité et au séquençage des
conflits congolais, les guerres congolaises posent le problème de leur
1 Denis Crouzet, La sagesse et le malheur. Michel de l’Hospital, chancelier de France,
Seyssel,ChampVallon,1998,p.14.
34caractérisation. Cette difficulté résulte de la profusion d’attributs utilisés
dans la qualification de ces conflits : «guerre civile, guerre incivile, guerre
1contrelescivils,bêtisehumaine,génocide,etc. ».Parconséquent,s’impose,
avecacuité,laquestiondelapertinencedelaqualificationlaplusadéquateà
rendrecomptedes événementssanglants congolaisdepuisl’année1992.
Selon Patrice Yengo, la dénomination difficile de ces conflits procède de
leur complexité dans la mesure où ils mêlent les aspects d’une violence
ordinaire, stratégique et ethnique. Dans un tel contexte, la violence se
départit dans sa vocation d’intégration politique et sociale parce que
confinée à une analyse qui la conçoit seulement comme un phénomène de
dérégulation et de perte de sens. Le dévolu que cet auteur accorde à la
qualification guerrière de la conflictualité congolaise apparaît comme une
option par défaut. Il cite, à l’appui de son propos, ladéfinition duconcept de
guerre par Carl Schmitt: «La guerre est une lutte armée entre unités
2politiques organisées ». De cette définition découle la réalité suivant
laquelle, l’État postcolonial qui se présente comme le cadre de déploiement
3duconflitsanglantconforte ipsofacto,«soncaractèredeguerrecivile ».
Pour qualifier la conflictualité congolaise, nous privilégierons, dans cette
recherche, l’attribut de guerre civile. Cette démarche s’appuie, pour ce faire,
sur une définition de la guerre de Jean-Pierre Derriennic qui, s’inspirant de
Raymond Aron, soutient que la guerre reste un affrontement violent qui
oppose un ou plusieurs groupes structurés de personnes autour de la
4revendication de buts antinomiques . Si la guerre apparaît comme un conflit
comme le suggère la définition évoquée à l’instant, pour Julien Freund :
«Le conflit consiste en un affrontement ou heurt intentionnel entre deux
êtresougroupesdemêmeespècequimanifestentlesunsàl’égarddesautres
une intention hostile, en général à propos d’un droit, et qui pour maintenir,
affirmer ou rétablir le droit essaientde briser la résistance de l’autre,
éventuellement par le recours à la violence, laquelle peut le cas échéant
5tendreàl’anéantissementphysiquedel’autre ».
Dans cette approche, le conflit se donne à lire comme la volonté de
résoudre un différend, un désaccord au moyen de la violence. En d’autres
termes, le recours à la violence se présente comme une solution ou mieux
comme un instrument. S’il se profile une rationalité derrière tout
1Yengo, op. cit.,p.29.
2 Ibid.,p.30.
3 Ibid.
4 Jean-Pierre Derriennic, Les guerres civiles, Paris, Presses de Sciences Po, 2001,
pp. 13-14.
5 Julien Freund, Sociologie du conflit, Paris,Presses universitaires de France, 1983,
p.65.
35comportementhostile,le recours àlaviolence suppose un savoir stratégique.
Conçu comme une action sociale, un phénomène social collectif, le conflit
met en œuvre une trilogie qui le singularise : une volonté, un savoir et un
sens. Aussi la saisie des guerres congolaises, en matière de sens, nécessite-t-
elle la prise en compte de la démarche compréhensive de la sociologie
wébérienne qui: « peut aider à faire l’étude spécifique de ces “ acteurs-
bourreaux”: plus que des causes sociales objectives, ce qui compte pour
analyser leur conduite, c’est d’abord le sens ou les sens qu’ils donnent à leur
action. On voit ici l’apport prometteur de la sociologie à la compréhension
1desprocessusde bascule desindividusdanslemassacre ».
Par conséquent, si l’institution des politiques de la mémoire requiert une
connaissance fine des desseins propres du déploiement interne de chaque
conflictualité, il importe de «poser la question des guerres civiles dans leurs
2ressortsintimes,c’est-à-dired’une violenceentresoi ».
Par ailleurs, le conflit concerne deux groupes de même espèce. En
d’autres mots, la guerre suppose que l’on sache que l’on fait la guerre.
Compte tenu de sa complexité, la guerre n’est pas réductible au seul fait de
la guerre. En tant que phénomène non exclusivement militaire, elle ne peut
pas se réduire aux seuls aspects militaires dans la mesure où elle implique
tous les aspects sociaux : économie, politique, écoles, médias. Et la guerre
apparaît comme une mentalité : comportements, idées, etc. En changeant les
mentalités,la guerrechangelesstructuressocialeset,enfindecompte,toute
lasociété.
Enfin, leconflitporte surun droit,en vue delemaintenir,l’affirmer ou le
rétablir. Le droit peut être ici conçu comme une prétention. Le maintien,
l’affirmation ou le rétablissement de ce droit passent par la volonté de briser
la rivalité par la persuasion ou la menace : violence et mort. S’il est admis
que le conflit ne peut être nécessairement violent, la violence pouvant
s’avérer symbolique, ce qui paraît important en politique, l’essence du
3politiquerésidedansl’aptitudeàdésignersonennemietsonami .
Au regard de ce qui précède, nous pouvons soutenir que les crises
congolaises s’apparentent à des guerres civiles à forte dominante
communautaire. Pourtant, de nombreux auteurs récusent l’aptitude pour la
notionde l’ethnicitéàrendrecomptedes guerres congolaises:
«L’ethnicité politique telle qu’elle englobe la réalité subjective du
monde postcolonial est une illusion et, en tant que telle, foncièrement
1 Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et des
génocides,Paris,ÉditionsduSeuil,2005,p.18.
2Hannoyer, op. cit.,p.9.
3JulienFreund,L’essence dupolitique,Paris,ÉditionsDalloz,2004.
36aliénante […] Elle exige que sa perception ne se réduise pas à une mise
en forme des observations mais comprenne qu’à travers cette réalité,les
représentations n’ont rien d’immédiat. Ce qui se donne pour immédiat
est en fait médié à son tour par des modes de pensée et un vécu
déterminés par des forces réelles d’oppression qui s’instillent dans la
vie matérielle et les échanges interindividuels et s’installent dansleur
1affect . »
Contrairement à ce que laisse croire cette citation, les conflits congolais
se présentent comme des guerres civiles à dominante identitaire dans la
mesure où leur déclenchement et leur développement trouvent leur origine
dans l’instrumentalisation des liens primordiaux au détriment de la
citoyenneté. L’étude de la conflictualité congolaise ne peut faire l’impasse
2de «la lourde charge symbolique et imaginaire » accolée à l’identité
ethniquedanslaproductiondesviolencespolitiques.
Au-delà de la tendance «primordialiste » attachée à cette approche, il
semble impossible de nier l’instrumentalisation de l’identité ethnique ou
mieux de la perception de l’autre dans le développement des conflits
congolais. À l’appui de ce propos, il importe de convoquer le fait que
l’ethnicité qui se conçoit «comme la conscience et le sentiment
d’appartenance à une culture donnée dans un espace donné, est un puissant
instrument de mobilisation identitaire. Elle n’est pas exclusive d’autres
formes d’affirmation identitaires; elle se comprend comme un système de
3différenciation et d’écart par rapport aux autres ». Par conséquent, les
identités ethniques acquièrent leur faculté destructrice dans la mesure où
leurre-créationfaitappelàunemalheureuseconjonctionentrelamémoireet
4unecertaineexpériencedel’histoire .
En somme, même si l’ethnicité n’apparaît pas comme la motivation
originelle des conflits congolais et des élites politiques, l’ethnicisme se
présentecommel’unedesvariablesexplicatives.
Au-delà des sources documentaires, nous composerons avec notre
connaissance des événements majeurs du Congo-Brazzaville. Il se posera,
sans nul doute, la question de la neutralité axiologique par rapport à
1Yengo, La guerre civile du Congo-Brazzaville…, op. cit.,p.24.
2 Élise Féron, «Les antichambres de la paix. Sortir du conflit nord-irlandais », in Élise
Féron et Michel Hastings (dir.), L’imaginaires des conflits communautaires, Paris,
L’Harmattan,2002,p.190.
3 Abel Kouvouama, «Citoyenneté, ethnicité et ethnocentrisme », in Identités et
démocraties…, op. cit.,pp.279-280.
4 Jean-Michel Mabeko-Tali, Barbares et citoyens : l’identité nationale à l’épreuve des
transitions africaines. Congo-Brazzaville, Angola, Paris, L’Harmattan, coll. «Études
africaines »,2005, p.189.
37certaines séquences de l’histoire politiquecongolaise que nous avons
vécues. En 1993, notre ordination presbytérale en la basilique Sainte Anne
du Congo s’est déroulée pendant la première guerre postconférence, dans un
contexte de braise, sous un déluge de feu, de coups de canons et d’autres
engins meurtriers. La guerre a éloigné de la cérémonie des parents et des
amis,c’est-à-diredesêtreschersquin’ontpueffectuerledéplacement.
Vicaire à la cathédrale Sacré-Cœur de Brazzaville, nous avons été
confrontés aux affres de ladite conflictualité. Il nous a été donné de
rencontrer des femmes violées devant leurs proches. Nous avons vu des
maisons éventrées, pillées et incendiées. Des femmes et des hommes ayant
subi des exactions des milices rivales sont venues solliciter nos conseils et
l’appui de notre sollicitude. Bref, nous avons vécu dans un climat de terreur
psychologique. En 1997, au moment où commençait la guerre du 7 juin,
nous nous trouvions à la cathédrale de Ouesso dans le nord du Congo. Nous
avons fait l’expérience des interrogatoires de la part des Services de la
surveillance du territoire (DST) qui, pour des raisons d’appartenance
ethnique, nous accusaient de détention illégale d’armes de guerre dans notre
presbytère.
Si cette expérience personnelle nous permet de décrire les réalités, de
détecter les problèmes et de nuancer certaines informations contenues dans
les ouvrages, nous tenterons de ne pas privilégier notre point de vue en
accordantunebonneplaceauxauteurs étrangers.
Au regard du constat, de l’hypothèse et de la méthode, cette recherche
renvoie, au plan de sa thématique, à une double préoccupation qui
correspondàsonorganisationendeuxpartiesessentielles.
Si ces politiques se présentent comme des dispositifs juridico-politiques
qui visent la production de la coexistence, elles mettent enœuvre des objets,
desinstitutionsetdesconcepts.
Par conséquent, dans une première partie intitulée « Conflits de
mémoires et politique : étude de cas de la mémoire au Congo-Brazzaville »,
nous nous proposons d’analyser trois cas pratiques particulièrement
significatifs qui mettent en exergue, chacun à leur manière, les tendances et
constantes des politiques de la mémoire instituées au Congo en situation
postconflictuelle. Il s’agit précisément de l’irréconcilié de la Conférence
nationale souveraine, de l’affaire des disparus du port fluvial de Brazzaville
et du mémorial Pierre Savorgnan de Brazza ainsi que le transfert de ses
cendresàBrazzaville.
Au-delà decette étudedecas,la deuxièmepartieserapporteàl’étudedes
institutions qui produisent le lien social dans le but de pacifier une société
381déchirée par un conflit . Dans la gouvernance actuelle des politiques de la
mémoire perceptible sur la scène internationale, ces dispositifs
«institutionnels » renvoient aux formes traditionnelles de la justice,
internationale ou nationale, aux Commissions Vérité et réconciliation ainsi
qu’aux mécanismes traditionnels réactivés de résolution des conflits à qui
incombe la construction de la paix. Nous remarquerons pourtant, qu’à défaut
de favoriser la paix et la réconciliation, les politiques de la mémoire
engagées au Congo en situation postconflictuelle s’inscrivent plutôt dans
une perspective orwellienne qui favorise la légitimation du régime
autoritaire. Nous citerons, à l’appui de ce propos, l’absence d’une vision
apaisée de l’histoire des conflits, les mises en cause rares des criminels de
guerre, le défaut de réparation due aux victimes des guerres civiles
récursivesetleserrancesdespalabresinitiéesensortie decrises.
1 Lefranc, «Introduction. Créer du lien social », in Après le conflit, la
réconciliation ?..., op. cit.,p.13.
39PREMIÈRE PARTIE
CONFLITSDEMÉMOIRES
ETPOLITIQUE:
ÉTUDEDECASDELAMÉMOIRE
AUCONGO-BRAZZAVILLEIntroduction
La gestion de son passé par une entitéétatique reste symptomatique de la
manière dont elle envisage la construction de son avenir. Notre définition
des politiques de la mémoire démontre qu’il leur incombe les tâches de la
pacification de la mémoire collective et de la reconstruction des nations
divisées par des conflits. Ces politiques mettent en exergue des invariants
qui s’articulent autour de la recherche de la vérité sur l’histoire des
violations flagrantes des droits de l’homme, de la poursuite ou non des
auteursdescrimesgraves,desréparations duesauxvictimesdesviolenceset
delaréécriture de l’histoiredelaconflictualité.
Danslaperspectivedeslieuxdemémoire,lespolitiquesdelamémoirese
rapportent à des objets symboliques ou matériels, ces « lieux physiques ou
1idéels» qui incarnent la quintessence d’une nation . Dans cette perspective,
à travers l’étude de cas de quelques objets inhérents aux politiques de la
mémoire, cette étude tente de relever les traits qui spécifient ces politiques
au Congo-Brazzaville. Les exemples cités révèlent chacun de leur manière
les dissonances et les ambiguïtés ainsi que les tendances et les constantes
des usages politiques du passé au Congo, de l’indépendance à nos jours. Il
s’agit, en clair, d’une interrogation sur les pratiques de la mémoire dans ce
pays au moyen de la description de la mise en scène du passé par les
autorités congolaises et de leur attitude à l’égard de la connaissance des
violations graves des droits de l’homme perpétrées pendant les
conflictualitéscongolaises.
Au-delà de cet objectif, l’ambition de cette partie est de mettre en relief
les concepts de système judiciaire indépendant, de mémoire, d’Histoire et de
coexistencequiaidentàpenserlapaixetquiirriguenttoutecetterecherche.
Par conséquent, trois cas significatifs méritent d’être évoqués :
l’irréconcilié de la Conférence nationale souveraine, l’affaire des disparus
du port fluvial de Brazzaville et la construction du mémorial de Pierre
SavorgnandeBrazzaainsiqueletransfertdesescendresàBrazzaville.
1 Pierre Nora et Charles-Robert Ageron (dir.), Lieux de mémoire, tome 1, Paris,
Gallimard,coll.«Quatro »,1997.
43CHAPITREI
L’irréconcilié:laConférencenationalesouveraine
entreamnistie,impunitéetimbrogliopolitique
À l’instar de maints États africains,la sortie de la dictature militaire, la
construction de l’État de droit et de la démocratie pluraliste au Congo-
Brazzaville, au seuil des années 1990, n’ont pu faire l’économie d’une
réflexion sur l’attitudeà adopter vis-à-vis des responsables politiques
coupables de crimes politiques et de violations graves des droits de
l’homme. La réponse à cette préoccupationa donné lieu à la constitution, au
sein de la Conférence nationale souveraine, d’une Commission ad hoc
«Assassinats »destinée àdébrouiller les crimes politiques qui ont émaillé la
vie politique congolaise depuis l’indépendance, à réparer les torts subis par
les victimes et leurs familles.En d’autres mots, au-delà de son projet
d’autopsie globale de la vie politique congolaise en vue de la
démocratisation du régime politique, il était opportun, pour cette
Conférence, de considérer les crimes politiques, d’en enrayer les
mécanismes, de pacifier la mémoire collective et de prévenir de nouvelles
exactions. Cette Conférence nationale n’a pourtant pas pu produire les effets
escomptés. L’amnistieconcédée à des acteurs politiques responsables de
crimes, qui s’apparente à un passeport vers l’impunité semble loin d’avoir
favorisél’édificationd’unecommunautépolitique,laconstitutiond’uncorps
social réconcilié et encore moins l’émergence des sujets de la démocratie.
L’amnistie générale et inconditionnelle, parce que octroyée sans aveu de
culpabilité reste contraire à la « gouvernance globale » des politiques de la
mémoire à l’œuvre aujourd’hui sur la scène internationale qui exige que
justicesoit faite.
À ce titre, l’échec des objectifs assignés à la Conférence nationale
souveraine requiert une approche critique à l’égard des principes à l’origine
de sa convocation et sa constitution. Nous nous interrogerons avec Niklas
Luhmann sur «les idées qui étaient en jeu ? », «ce qui n’a pas fonctionné
comme on l’espérait, et pourquoi? ».Mais également et surtout «les
enseignements» qu’on peut tirer «concernant la particularité et les
451problèmes spécifiques des démocraties modernes » et surtout africaines
sansexclureladémocratiecongolaiseengestation.
Pour tenter de répondre à toutes ces questions, le discours qui se donne à
lire dans ce chapitre s’articule autour de trois thèmes. Nous essaierons,
d’abord, de rechercher les causes géopolitiques, politiques et économiques,
facteurs décisifs à l’origine du projet de démocratisation des régimes
politiques africains. Nous nous appesantirons ensuite sur les défaillances
structures et conjoncturelles de la Conférence nationale. Seront, dans cette
optique,abordées,lesquestionsliéesàsonorganisation,sonrapportavecles
politiques de la mémoire et ses ambiguïtés fondatrices. En raison des
facteurs contingents et mouvants caractéristiques des transitions
démocratiques africaines, nous prendrons en compte le jeu des acteurs, leurs
options et le déploiement de leurs stratagèmes. On admettra que l’omerta et
la conception de la culpabilité politique apparaissent comme de lourds
écueils qui ont hypothéqué l’éclosion de la vérité sur les faits incriminés. Le
troisième point se rapportera au pardon accordé à des responsables des
crimes graves. Nouscommencerons cette dernière séquence par l’examen de
la christianisation et la traditionalisation de la Conférence. Nous nous
attacherons aux conséquences de la production d’une normativité à
l’initiative unilatérale d’un acteur religieux. Pour terminer, l’interrogation
portera sur les incidences du rapport entre l’alloréférence et l’autoréférence
sur les processus de gouvernement qui structurent une communauté
politique.
1. La Conférence nationale souveraine: une réponse à la crise
politiquecongolaise
Pour entreprendre un examen complet de la situation politique,
économique et sociale, une Conférence nationale souveraine a été
convoquée au Congo, du 25 février au 10 juin 1990. Nous ne reviendrons
pas ici sur l’euphorie suscitée par l’institution d’un tel synode dont la teneur
se laisse d’emblée déchiffrer à travers les réactions de plusieurs penseurs
congolais.PourThéophileObenga,parexemple:
«Ce fut un grand moment dans l’histoire politique du Congo-
Brazzaville, salué comme une “ victoire” attribuéeàtoutes les forces
politiques, syndicales, intellectuelles et spirituelles du pays et comme
1 Niklas Luhmann, Politique et complexité, Paris,Cerf, coll. «Humanités »,1999,
p.145.
46une “coupure” entre l’ancien et le nouveau. Ce fut un magnifique
“ élan collectif”, un“ sursaut” national en vue du“changement” et du
“progrès” dans un “État de droit” qui va désormais garantir des
libertés individuelles et collectives, bref tous les droits de l’homme, de
la femme et de l’enfant. Les élections vont trancher, et non plus les
armes. Une constitution couronnera les fondementsde l’édifice
démocratique congolais. Les guerres civiles antérieures sont
1unanimementcondamnées[…] Laconcordenationalerétablie » .
EtpourPatriceYengo:
«La Conférence nationale était notre rendez-vous historiquecomme la
décolonisation avait été celui des générations précédentes. Selon Frantz
Fanon […] chaque génération devait assumer une tâche historique, la
nôtre était celle de la démocratisation […] L’engagement était rude
mais les avantages polémiques étaientnôtres tout comme étaient à notre
portée les enjeux nouveaux, ceux de l’Acte fondamental devant régir la
période transitoire ou des commissions ad hoc chargées de faire le
2procèsdurégime » .
L’urgence de la convocation de la CNS s’explique par la profonde
déliquescence de l’État congolais perceptibleà travers plusieurs maux au
rang desquels, la précarité, le gaspillage des deniers publics,
l’enrichissement illicite et des violations récurrentes des droits de l’homme
et des libertés fondamentales. Conçue à l’aune d’un espace de dialogue, de
concertation et de proposition de directives afférentes au vivre en commun,
il était imparti à la CNS la tâche de promouvoir une thérapie susceptible de
reconstruire le tissu social congolais autour d’une redéfinition des valeurs
fondamentales delanation.
En tant que bilan de la vie politique, économique et sociale, il incombait
à la CNS de travailler à la libéralisation du régime politique congolais au
moyen d’une réconciliation nationale. Ses travaux devaient favoriser la
production d’un consensus national en vue de l’édification de l’État de droit
et de la démocratie pluraliste, préalables incontournables pour un
3développement harmonieux . Pour collecter et analyser l’information
nécessaire à son activité, la CNS s’est appuyée sur plusieurs commissions :
la Commission constitutionnelle et des libertés; la Commission politique,
défense et sécurité; la Commission économique et financière ; la
1Obenga, op. cit.,pp.151-152.
2Yengo, La guerre civile du Congo…,op. cit.,p.11.
3PréambuleduRèglementintérieurdelaConférencenationale souveraine.
47

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