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Dans le texte L’Attentat, Yasmina Khadra, 2005 Un médecin palestinien vivant à Jérusalem découvre que sa femme, Sihem, a commis un attentat suicide. Il cherche à comprendre ce qui s’est passé pour qu’elle en arrive là. - Je n'ai rien vu venir, Adel. Elle semblait si heureuse...

Publié le : mardi 19 avril 2016
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Dans le texte L’Attentat, Yasmina Khadra, 2005 Un médecin palestinien vivant à Jérusalem découvre que sa femme, Sihem, a commis un attentat suicide. Il cherche à comprendre ce qui s’est passé pour qu’elle en arrive là.
- Je n'ai rien vu venir, Adel. Elle semblait si heureuse... - C'est toi qui voulais tellement la rendre heureuse que tu refusais de considérer ce qui pouvait jeter de l'ombre sur son bonheur. Sihem ne voulait pas de ce bonheur-là. Elle le vivait comme un cas de conscience. La seule manière de s'en disculper était de rejoindre les rangs de la Cause. C'est un cheminement naturel quand on est issue d'un peuple en souffrance. Il n'y a pas de bonheur sans dignité, et aucun rêve n'est possible sans liberté... Le fait d'être femme ne disqualifie pas la militante, ne l'exempte pas. L'homme a inventé la guerre; la femme a inventé la résistance. Sihem était fille d'un peuple qui résiste. Elle était mieux placée pour savoir ce qu'elle faisait... (…)  Je bute contre la limpidité de sa logique comme un moucheron contre la transparence d'une vitre ; je vois clairement son message, mais impossible d'y accéder. J'essaie de comprendre le geste de Sihem et ne lui trouve ni conscience ni excuse. Plus j'y pense, et moins je l'admets. Comment en est-elle arrivée là. « Ça peut arriver à n'importe qui, reconnaissait Naveed. Ou ça te tombe sur la tête comme une tuile, ou ça s'ancre en toi tel un ver solitaire. Après, tu ne regardes plus le monde de la même manière. » Sihem devait porter sa haine en elle depuis toujours, bien avant de me connaître. Elle avait grandi du côté des opprimés, orpheline et Arabe dans un monde qui ne pardonne ni à l'une ni à l'autre. Elle a dû courber l'échine très bas, forcément, comme moi, sauf qu'elle n'a jamais pu se relever. Le fardeau de certaines concessions est plus lourd que le poids des ans. Pour aller jusqu'à se bourrer d'explosifs et marcher à la mort avec une telle détermination, c'est qu'elle portait en elle une blessure si vilaine et atroce qu'elle avait honte de me la révéler ; la seule façon de s'en débarrasser était de se détruire avec, comme un possédé qui se jette du haut d'une falaise pour triompher et de sa fragilité et de son démon. C'est vrai qu'elle cachait admirablement ses cicatrices - peut-être avait-elle essayé de les maquiller, sans succès ; il a suffi d'un simple petit déclic pour réveiller la bête qui sommeillait en elle. À partir de quel moment ce déclic a-t-il eu lieu ? Adel ne le lui a pas demandé. Sihem l'ignorait elle-même, probablement. Une exaction de plus à la télé, un abus dans la rue, une insulte perdue ; un rien déclenche l'irréparable lorsque la haine est en soi... Adel parle, parle et fume comme une brute... Je me rends compte que je ne l'écoute plus. Je ne veux plus rien entendre. Le monde qu'il me conte ne me sied pas. La mort y est une fin en soi. Pour un médecin, c'est le comble. J'ai fait revenir tant de patients de l'au-delà que j'ai fini par me prendre pour un dieu. Et lorsqu'un malade me faussait compagnie sur le billard, je redevenais le mortel vulné rable et triste que j'ai toujours refusé d'être. Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien. Et Adel me demande d'accepter que la mort devienne une ambition, le voeu le plus cher, une légitimité ; il me demande d'assumer le geste de mon épouse, c'est-à-dire exac tement ce que ma vocation de médecin m'interdit jusque dans les cas les plus désespérés, jusqu'à l'euthanasie. Ce n'est pas ce que je cherche.
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