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Dans le texte : la joueuse de go, Shan Sa, 2001 Un soldat japonais rencontre une lycéenne chinoise autour d’une partie de go, lors de l’occupation de la Manchourie (1932) Si je n'étais pas venu, je n'aurais jamais cru à l'existenced'un endroit où le go est offert aux passants.

Publié le : mardi 12 avril 2016
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Dans le texte : la joueuse de go, Shan Sa, 2001
Un soldat japonais rencontre une lycéenne chinoise autour d’une partie de go, lors de l’occupation de la Manchourie (1932)
Si je n'étais pas venu, je n'aurais jamais cru à l'existence d'un endroit où le go est offert aux passants. Pour moi, strictement réservée aux élites, une partie de go est une cérémonie célébrée dans le plus grand respect. Ce phénomène ne me surprend pas. Selon la légende, la Chine a inventé ce jeu extraordinaire il y a quatre mille ans. Au cours de sa trop longue histoire, sa culture s'est épuisée, et le go a perdu s on raffinement, sa pureté d'origine. Introduit au Japon quelques centaines d'années auparavant, médité, perfectionné, ce jeu y est devenu un art divin. Une nouvelle fois, mon pays a démontré sa supériorité sur la Chine. Au loin, une jeune femme est occupée à jouer contre elle-même. Chez nous, il est impensable qu'une femme demeure seule dans un lieu fré quenté par les hommes. Intrigué, je m'approche. Elle est plus jeune que je ne l'imaginais, et porte une robe de collégienne. La tête appuyée dans le creux de sa main, elle est plongée dans sa réflexion. Sur le damier, les pions placés avec intelligence m'incitent à un examen plus attentif. Elle lève la tête, front large, yeux bridés comme deux feuilles de saule délicatement dessinées. Je crois voir Lumière à l'âge de seize ans. Cette illusion s'évanouit aussitôt. L'apprentie geisha avait la beauté timide, recroquevillée. La Chinoise m'observe sans rougir. Chez nous, l'élégance est pâle et les femmes fuient le soleil. À force de jouer en plein air, la gamine a le visage nimbé d'un charme étrange. Son regard atteint mes prunelles avant que je ne baisse les yeux. Elle m'invite à une partie de go. Je fais le difficile pour rendre mon rôle plus crédible. Avant de quitter le restaurant Chidori, le col laborateur du capitaine Nakamura m'a instruit que ces dix dernières années, notre pays est devenu pour toute l'Asie la vitrine du monde occidental. En prétendant être l'un de ces étudiants chinois qui ont longtemps séjourné à Tokyo, je justifie rai mon allure, mon accent, mon ignorance d'une certaine actualité. La Chinoise n'aime pas le bavardage. Elle ne me pose aucune question et me presse de commencer. Dès son premier coup, elle impose un jeu pervers et extravagant. Je n'ai jamais joué au go avec une femme. Je ne me suis jamais trouvé si près de l'une d'entre elles, si ce n'est de ma mère, de ma sueur, d'Akiko, des geishas ou des prostituées. Bien que le damier me sépare de mon adversaire, son parfum de jeune fille me met mal à l'aise. Absorbée par ses pensées, la tête penchée, elle semble rêver. La douceur de son visage contraste avec la dureté de sa main. Elle m'intrigue. (…)
Le soir tombe trop rapidement. Je dois retourner à la caserne.
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