Dans le texte : le continent américain, entre tensions et intégration

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Dans le texte : le continent américain, entre tensions et intégration Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, 1968 Une compagnie bananière américaine s’est installée dans la ville de Macondo. Un jour, une grève éclate. Elle est sauvagement réprimée. Quand José Arcadio le Second revint à lui, il étaitétendu sur le dos dans les ténèbres. Il se rendit compte qu'il roulait dans un interminable et silencieux convoi, qu'il avait les cheveux collés par le sang coagulé et que tous ses os lui faisaient mal. Il se sentit une irrésistible envie de dormir. Il s'apprêtait à sombrer dans le sommeil pendant de nombreuses heures, délivré de toute terreur,de toute horreur, et il se mit à l'aise sur le côté qui lefaisait le moins souffrir ; ce n'est qu'alors qu'il découvrit qu'il était couché sur des morts. Hormis le couloir central, il n'y avait pas un espace libre dans tout le wagon. Il avait dû s'écouler plusieurs heures depuis le massacre car lescadavres avaient la même température que les plâtres en automne, la même consistance d'écume pétrifiée, et ceux qui les avaient chargés dans le wagon avaient pris le temps de les ranger en bon ordre et dans le bon sens, tout comme étaient transportés les régimes de bananes.
Publié le : dimanche 24 janvier 2016
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Dans le texte : le continent américain, entre tensions et intégration Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, 1968
Une compagnie bananière américaine s’est installée dans la ville de Macondo. Un jour, une grève éclate. Elle est sauvagement réprimée.
Quand José Arcadio le Second revint à lui, il était étendu sur le dos dans les ténèbres. Il se rendit compte qu'il roulait dans un interminable et silencieux convoi, qu'il avait les cheveux collés par le sang coagulé et que tous ses os lui faisaient mal. Il se sentit une irrésistible envie de dormir. Il s'apprêtait à sombrer dans le sommeil pendant de nombreuses heures, délivré de toute terreur, de toute horreur, et il se mit à l'aise sur le côté qui le faisait le moins souffrir ; ce n'est qu'alors qu'il découvrit qu'il était couché sur des morts. Hormis le couloir central, il n'y avait pas un espace libre dans tout le wagon. Il avait dû s'écouler plusieurs heures depuis le massacre car les cadavres avaient la même température que les plâtres en automne, la même consistance d'écume pétrifiée, et ceux qui les avaient chargés dans le wagon avaient pris le temps de les ranger en bon ordre et dans le bon sens, tout comme étaient transportés les régimes de bananes. José Arcadio le Second voulut fuir ce cauchemar et se traîna de wagon en wagon, dans le sens de la marche du train, et à la faveur des éclairs qui s'allumaient soudain entre les lattes de bois au passage des villages endormis, il voyait les morts hommes, les morts femmes et les morts enfants qu’on emmenait pour les précipiter à la mer comme des régimes de bananes au rebut. Il ne put reconnaître qu'une femme qui vendait des rafraîchissements sur la place, ainsi que le colonel Gavilan qui tenait encore, enroulé autour de la main, le ceinturon à boucle d'argent de Morelia avec lequel il avait essayé de se frayer un chemin dans l'affolement général. Lorsqu'il eut atteint le premier wagon, il fit un saut dans les ténèbres et resta étendu dans le fossé jusqu'à ce que le convoi eût fini de passer. C'était le plus long qu'il eût jamais vu, presque deux cents wagons de marchandises, avec une locomotive à chaque bout et une troisième au milieu. Aucune lumière n'y était accrochée, pas même les feux de position rouges et verts, et il se glissait avec une célérité nocturne et feutrée. Sur le toit des wagons, on pouvait voir les formes confuses et sombres des soldats avec leurs mitrailleuses en batterie. Il était minuit passé quand s'abattit une averse torrentielle. José Arcadio le Second ignorait où il avait sauté mais il savait qu'en marchant en sens contraire à celui du train, il parviendrait à Macondo. Au bout de plus de trois heures de marche, trempé jusqu'aux os, avec un mal de tête terrible, il put discerner les premières maisons dans la lumière du petit matin. Attiré par l'odeur de café, il pénétra dans une cuisine où se tenait une femme, un enfant dans les bras, penchée au-dessus de son fourneau. - Bonjour, lui dit-il, à bout de forces. Je m'appelle Buendia, José Arcadio le Second. Il prononça son nom au complet, en détachant les syllabes, pour se convaincre lui-même qu'il était bien en vie. Il eut raison de le faire car la femme, voyant sur le pas de la porte cette silhouette sale et sinistre, la tête et les vêtements souillés de sang, touchée par la solennité de la mort, avait cru à une apparition. Elle le connaissait. Elle lui apporta une couverture pour qu'il s'en couvrît tandis que ses vêtements sécheraient au-dessus de l'âtre, elle lui mit de l'eau à chauffer pour laver sa blessure qui n'était qu'une simple écorchure, et lui donna un linge propre pour se bander la tête. Puis elle lui servit une tasse de café sans sucre, comme on lui avait dit que le buvaient les Buendia, il étendit ses vêtements près du feu. José Arcadio le Second attendit pour parler d'avoir fini de boire son café. - Ils devaient être au moins trois mille, murmura-t-il. - Quoi donc? - Les morts, expliqua-t-il. Ce devait être tous ceux qui se trouvaient à la gare. La femme le considéra avec pitié. « Il n'y a pas eu de morts par ici, lui dit-elle. Depuis l'époque de ton oncle, le colonel, il ne s'est rien passé à Macondo. » Dans trois cuisines où s'arrêta José Arcadio le Second avant d'arriver jusque chez lui, on lui répéta la même chose : « Il n'y a pas eu de morts. » Il passa par la petite place de la gare, vit les tables où l'on mangeait les fritures empilées les unes sur les autres, et là non plus ne trouva nulle trace de l'hécatombe. Les rues étaient désertes sous la pluie persistante et les maisons demeuraient fermées, sans apparence de vie intérieure.
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