Destins de femmes à Eléphantine au Vè siècle avant notre ère

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Au cours du VIIè siècle avant notre ère, des membres d'une communauté judéo-araméenne s'installent à Eléphantine, île de Haute-Egypte. Ils laissent une moisson de documents : contrats, lettres, ostraca, listes et récits littéraires, où s'ébauchent des silhouettes de femmes. Des chroniques familiales se dessinent autour de ces personnalités ; elles appartiennent tant à leur mémoire personnelle qu'à l'histoire générale du Proche-Orient et donne l'image d'une femme judéenne capable et indépendante.
Publié le : dimanche 15 février 2015
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EAN13 : 9782336370491
Nombre de pages : 419
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DESTINS DE FEMMES A ÉLÉPHANTINE Collection Hélène NutkoW IC
e kuBABAAU V SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE
Série
Antiquité
eAu cours du VII siècle avant notre ère des mercenaires Judéens
accompagnés de leur famille, s’établissent dans l’île d’Éléphantine, DESTINS DE FEMMES A ÉLÉPHANTINE
frontière méridionale de l’ancienne Égypte pharaonique, au service du e AU V SIÈCLE AVANT NOTRE ÈREpharaon. Ils nous ont transmis trois lots d’archives et des ostraca, gisement
d’exception au travers duquel s’ébauchent des silhouettes de femmes.
Des chroniques familiales se dessinent autour de ces personnalités, qui
s’animent devant le lecteur émerveillé. Elles appartiennent tant à leur
mémoire personnelle qu’à l’histoire générale du Proche-o rient et l’image
d’une femme judéenne capable et indépendante rayonne, symbole de la
modernité dès la moitié du premier millénaire avant notre ère.
H. Nutkowicz, chercheur associée LESA, (UMR 8167 Orient et
Méditerranée), spécialiste de la Bible, a publié de nombreux articles
sur les thèmes de la mort, l’esclavage (participation au dictionnaire
des esclavages), les rites et les symboles, les femmes d’Éléphantine,
est l’auteur de : L’homme face à la mort au royaume de Juda, rites
représentations et pratiques (Cerf, 2006).
Couverture : Une parcelle de réel, peinture de J.M. Lartigaud.
ISBN : 978-2-343-04913-7
39,50 €
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DESTINS DE FEMMES A ÉLÉPHANTINE
Hélène NutkoW IC
e
AU V SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE


















DESTINS DE FEMMES A ÉL ÉPHANTINE
AU Ve SI ÈCLE AVANT NOTRE ÈRE













Reproductions de la couverture :

La déesse KUBABA de Vladimir Tchernychev ;

Illustration : Une parcelle de réel, Jean-Michel Lartigaud

Président de l’association : Michel Mazoyer


Comité de rédaction
Trésorière : Valérie Faranton
Secrétaire : Charles Guittard


Comité scientifique
Série Antiquité

Sydney Aufrère, Sébastien Barbara, Marielle de Béchillon, Nathalie Bosson, Dominique
Briquel, Sylvain Brocquet, Gérard Capdeville, Jacques Freu, Charles Guittard, Jean-Pierre
Levet, Michel Mazoyer, Paul Mirault, Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel Renaud,
Nicolas Richer, Bernard Sergent, Claude Sterckx, Patrick Voisin, Paul Wathelet

Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddy@free.fr)



Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et de Vladimir Tchernychev.

Ce volume a été imprimé par

© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, Paris, 2015
5-7, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04913-7
EAN : 9782343049137








COLLECTION KUBABA
Série Antiquité



Hélène Nutkowicz


DESTINS DE FEMMES A ÉL ÉPHANTINE
AU Ve SI ÈCLE AVANT NOTRE ÈRE





















Association KUBABA, Université de Paris I
Panthéon – Sorbonne
12, place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05





Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/


COLLECTION KUBABA
Série Antiquité
Sydney H. AUFRERE, Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Régis BOYER, Essai sur le héros germanique.
Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle.
Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Richard-Alain JEAN et Anne-Marie LOYRETTE, La Mère, l’enfant et le lait.
Éric PIRART, L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, Guerriers d’Iran.
——, Georges Dumézil face aux héros iraniens.
Michel MAZOYER, Télipinu, le dieu du marécage.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
——, Une antique migration amérendienne.
Claude STERKX, Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens.
——, Le mythe indo-européen du guerrier impie.
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle
KLOCKFONTANILLE, Des origines à la fin de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 3 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, L’apogée du Nouvel
Vol. 4 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire
Hittite.
Hélène VIAL, Incarnations littéraires d’une mère problématique.
Michel MAZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie.
——et Valérie FARANTON (éds .) Homère et l’Anatolie 2.
Karim MANSOUR, L’enquête d’Hérodote. Une poétique du premier prosateur grec.
Hélène NUTKOWICZ et Michel MAZOYER, La disparition du dieu dans la Bible et la
mythologie hittite. Essai anthropologique.












À mon aïeul, Its ak ben Shimon, talmudiste.












































































ABRÉVIATIONS

Afe B. PORTEN, Archives from Elephantine,
Berkeley, University of California Press,
1968.
AJ Flavius JOSÈPHE, Jewish Antiquities,
Cambridge, Heinemann, 1961.
ASAE Annales du Service des antiquités de
l’Égypte.
BA Biblical Archaeologist.
BACE Bulletin of the Australian Centre for
Egyptology.
BAR Biblical Archaeology Review.
BASOR Bulletin of the American Schools of Oriental
Research.
BdE Bibliothèque d’études de l’IFAO.
BES Bulletin of the Egyptological Seminar.
BI Biblical Interpretation.
Bib Biblica.
BIFAO Bulletin de l’Institut français d’archéologie
orientale.
BiOr Bibliotheca orientalis.
BiNo Biblische Notizen.
Bibl. Nat. Bibliothèque Nationale.
BSFE Bulletin de la Société Française
d’Egyptologie.
BZ Biblische Zeitschrift.
CBQ Catholic Biblical Quarterly.
CdE Chronique d’ gypte.
CRAIBL Comptes rendus : Académie des Inscriptions
et Belles Lettres.
CRIPEL Cahiers de recherche de l’Institut de
papyrologie et d’égyptologie de Lille.
EA Les Lettres de Tell Amarna, trad. W. L.
MORAN, D. COLLON et H. CAZELLES, Paris,
Éd. du Cerf, 1987.
Enc. Jud. Encyclopedia judaica, t. I, Jérusalem, 1971.
EVO Egitto e vicino oriente.
GM Göttinger Miszellen.
HAR Hebrew Annual Review.
HTR Harvard Theological Review.
9
HUCA Hebrew Union College Annual.
IEJ Israel Exploration Journal.
ILR Israel Law Review.
IURA Rivista internazionale di diritto romano e
antico.
JANES Journal of the Ancient Near Eastern Society
of Columbia.
JANER Journal of Ancient Near Eastern Religions.
JAOSJournal of the American Oriental Society.
JARCEthe American Research Center.
JBL Journal of Biblical Literature.
JEA Journal of Egyptian Archaeology.
JESHO Journal of the Economic and Social History
of the Orient.
JJS Journal of Jewish Studies.
JLA Journal Law Annual.
JNES Journal of Near Eastern Studies.
JNSL Journal of Northwest Semitic Languages.
JSJ Journal for the Study of Judaism in
the Persian, Hellenistic and Roman Period.
JRAS Journal of Royal Asiatic Society.
JSOT Journal for the Study of the Old Testament.
JSS Journal of Semitic Studies.
LÄ Lexicon der Ägyptologie, t. I-VI, Wiesbaden,
Otto Harassowitz, 1975-1986.
MDAIK Mitteilungen der deutschen
archaeologischen Instituts Abt. Kairo.
O. Ostracon.
OTS Oudtestamentlische Studia.
P. Papyrus.
RB Revue Biblique.
RdE Revue d’égyptologie.
RIDA Revue internationale des droits de
l’Antiquité.
RHR Revue de l’histoire des religions.
RT Recueil de travaux relatifs à la philologie
et à l’archéologie égyptiennes et
assyriennes.
SAK Studia zum altägyptischen Kultur.
SJOT Scandinavian Journal of the Old Testament.

10
TAD A, B, C, D, B. PORTEN et A. YARDENI, Textbook of
Aramaic Documents from Ancient Egypt,
nlle éd., trad. de l’hébreu, t. I-IV, Jérusalem,
1986-1999.
TSBA Transactions of the Society of Biblical
Archaeology.
UF Ugarit Forschungen.
VT Vetus Testamentum.
ZABR Zeitschrift für altorientalische und biblische
Rechtgeschichte.
ZAH Zeitschrift für althebraistik Untersuchengen.

ZÄS Zeitschrift für ägyptische Sprache.
ZAW Zeitschrift für die altestamentlische
Wissenschaft.

11








































INTRODUCTION



À l’orée du siècle dernier paraît une moisson de documents en
araméen, dont la valeur est à peine présagée. Ils proviennent d’Éléphantine,
eîle de Haute-Égypte, où s’installent, vers le milieu du VII siècle avant notre
ère, les membres d’une communauté judéo-araméenne. Contrats, lettres,
ostraca, listes et récits littéraires composent un gisement d’exception pour
leur connaissance, où se dessinent des silhouettes de femmes parfois à peine
entraperçues, et dont quelques fragments illuminent un court instant la vie.
Quelquefois, des chroniques familiales s’esquissent autour d’une
personnalité féminine, qui s’anime devant le lecteur émerveillé. Elles
appartiennent tant à leur mémoire personnelle, qu’à l’histoire générale du
erProche-Orient du I millénaire avant notre ère. Poser un regard attentionné
sur leur histoire familiale, sociale et juridique, a paru un dessein nécessaire.
Du quotidien à l’exceptionnel, les contrats permettent de
reconstituer la trame d’un système juridique éminemment précis et
complexe. Et, au-delà de l’apparente froideur de ces actes juridiques,
transparaît l’aspect humain. « Les documents sur lesquels travaille l'historien
peuvent sans doute renfermer tous une part d'imaginaire. Même la plus
prosaïque des chartes peut, dans sa forme comme dans son contenu, être
commentée en termes d'imaginaire. Parchemin, encre, écriture, sceaux, etc.,
expriment plus qu'une représentation, une imagination de la culture, de
1l'administration, du pouvoir (....) . » Outre cet aspect, lettres et ostraca
portent témoignage de leur vie quotidienne et familiale. Mais la
documentation s’est faite rare. En effet, le nombre des contrats les
concernant est par trop limité, ils sont souvent endommagés, voire réduits à
l’état de fragments, les ostraca, le plus fréquemment en partie effacés, aucun
e document du VII siècle n’a été mis au jour et nulle représentation n’est
parvenue d’Éléphantine. Ces carences nous privent d’une vision plus
complète. En outre, les contrats inscrivent des limites aux informations
transmises. Mais percevoir le manque et la détérioration des documents n’est
pas incompatible avec l’appréciation de la documentation parvenue, qui n’a
pas été perdue ou détruite dès l’Antiquité. Le tableau de ces femmes, qui
laisse dans l’ombre certains aspects les concernant, tente néanmoins de

1 « (...) L'imaginaire de l'écrit n'est pas le même que celui de la parole, du
monument, de l'image. Les formules du protocole initial, des clauses finales, de la
datation, la liste des témoins, pour ne pas parler du texte proprement dit, reflètent
autant que des situations concrètes un imaginaire du pouvoir, de la société, du
temps, de la justice, etc. », J. LE GOFF, 1985, p. III.
13
rendre compte de leur condition et permet de reconstituer certaines coutumes
et mœurs de leur temps.
Les témoignages proviennent des membres de la communauté
judéenne établie à Yeb, dont le nom grec parvenu jusqu’à nous est
Éléphantine. Yeb, sise à l’extrémité méridionale de l’île du même nom, est
située face au port fluvial de Syène, aujourd’hui Assouan, près de la
première cataracte du Nil. Cette ville-garnison occupe une position
stratégique essentielle, frontière méridionale de l’Égypte, face à la Nubie,
2qui joue un rôle tant militaire que de capitale provinciale . Les Judéens
installés en Haute-Égypte y vivent dans une relative accalmie entre le milieu
e edu VII et le tout début du IV siècle, puis disparaissent mystérieusement
après une décennie d’épreuves, sans avoir laissé de trace dans la mémoire
3juive .
Les dates d’installation des membres de cette communauté
semblent malaisées à affirmer formellement, en raison de la complexité de la
situation historique dans les deux pays et du manque de documents écrits. De
fait, les circonstances n’ont pas manqué, favorisant la venue de Judéens en
e 4Égypte au cours de la période qui s’étire du VII siècle à la période perse .
Des vagues successives d’implantation ont ainsi pu se succéder, après avoir
fui le pouvoir en place, tant pour des raisons politiques que religieuses,
peuter 5être à partir de Manasseh en Juda et Psammétique I en Égypte . Causes

2 Samarie et, indirectement, Jérusalem sont également des birta ou « villes fortes »,
au Levant, A. LEMAIRE et H. LOZACHMEUR, 1995, p. 76.
3 B. PORTEN, 2003a, p. 452.
4 P. GRELOT, 1972, p. 38 s.
5 er Psammétique I installe des garnisons sur les frontières occidentale, orientale et au
sud, à Éléphantine, qui sépare l’Égypte du royaume de Napata. Les troupes sont
constituées de Grecs et de Cariens, de Nubiens et de Libyens, mercenaires
traditionnels, et de Phéniciens, Syriens et Judéens devenus mercenaires à la suite des
conquêtes assyriennes. Ces derniers remplacent peut-être les déserteurs égyptiens,
qui, censés garder la frontière sud du royaume, se sont enfuis en Nubie et, malgré les
promesses de Pharaon, se refusent à revenir. Par ailleurs, Manasseh a peut-être
envoyé un contingent de soldats judéens à la demande du Pharaon. Parallèlement, le
souverain, accusé d’avoir répandu le sang et paganisé le temple de Jérusalem, peut
aussi avoir provoqué la fuite de prêtres du Temple. L’établissement de cette
garnison de Judéens est à dater de 650 env. De plus, deux sources
égyptiennes suggèrent que, comme les Judéens, les Araméens étaient installés en
gypte avant la conquête perse, dont la première est la stèle égyptienne d’Es or sous
Apriès, qui évoque, outre les Grecs et autres contingents, deux groupes
d’Asiatiques : les mw et les Sttyw. Le premier peut se rattacher aux Judéens et le
second aux Araméens. Et le Papyrus démotique Berlin 13615, de la fin du règne
d’Amasis, rapporte une expédition en haute Nubie incluant deux ou trois groupes
d’Asiatiques : rm. ṯ n Ḫr, rm. ṯ n Ỉ wr et peut-être stm-mn ṯ, correspondant au
14
extérieures et intérieures peuvent expliquer leur venue vers l’Égypte et leur
devenir de mercenaire. Établis avec leurs familles, mercenaires et prêtres ont
érigé un temple, et tout indique une communauté vivante et organisée, au
eservice du pouvoir pharaonique dès le VII siècle, puis de la puissance perse
lorsqu’elle conquiert l’Égypte.
Les garnisons d’Éléphantine, de Syène, d’Hermopolis, de Daphnae
6et de Migdol sont mises en place sous les rois saïtes , et la première a pour
mission de protéger la frontière méridionale du royaume. Elles se composent
de contingents d’étrangers basés en permanence en Égypte. De nombreux
mercenaires judéens, araméens, phéniciens, syriens, akkadiens, cariens,
ciliciens, caspiens, et autres, les intègrent. Les mercenaires judéens sont
versés dans des régiments divers, et aucun rb dgl (chef de régiment) n’est
judéen. Ils se battent pour un salaire et non une idéologie. Selon le
7témoignage d’Hérodote (II, 168), sous la dynastie saïte, tous les guerriers
jouissent de certains privilèges, dont la concession de tenures de terre
8personnelles. Les mercenaires judéens d’Éléphantine au service des

précédent Sttyw, B. PORTEN, 2003a, p. 459 s. La lettre d’Aristée mentionne des
Judéens envoyés comme auxiliaires dans l’armée de Psammétique contre le
er souverain éthiopien. Mais, tant Psammétique I que Psammétique II se sont battus
contre le roi éthiopien, aussi est-il difficile de préciser lequel des deux est concerné,
S. SAUNERON et J. YOYOTTE, 1952, p. 200 s. ; S. SAUNERON, 1952, p. 131 s. ; B.
PORTEN, 1968, p. 5 s. ; E. BRESCIANI, 1992, p. 88, rappelle qu’un nombre important
e ed’Israélites affluent en gypte entre la fin du VIII et le VI siècle, à la suite des
conquêtes assyrienne et babylonienne, et ajoute qu’ils peuvent également avoir
émigré sous le règne de Nechao et lors de la déportation à Babylone. À l’argument
de l’impossibilité d’un autre temple de YHWH qu’à Jérusalem, il importe de
rappeler l’existence de plusieurs sanctuaires dès avant la période royale à Gilgal,
Silo, Mi pa, Ophra et Dan, lors de la période royale à Béthel. Divers textes les
évoquent : 1 R 12, 26-33 ; Am 5, 5 ; 8, 14 ; Os 4, 15 ; Ez 6, 1-6 ; 7, 24 ; Jr 7, 1-20 ;
13, 27, H. NUTKOWICZ, 2011a, p. 84-85.
6 e La dynastie saïte (XXVI dynastie) dure de 664 env. jusque 527-525, date de la
conquête de l’ gypte par Cambyse et des débuts de la première domination perse.
e eLa XXVII dynastie s’étend de 527-525 à 400 env. La XXVIII dynastie saïte
marque la fin de la première domination perse et court de 404-403 à 398-397, la
esuivante de 398-397 à 379-378. La XXX dynastie est fondée en 379-378 pour finir
een 342-341. Les Perses reprennent le pouvoir et la XXXI dynastie perse commence
en 340 env. pour disparaître en 332, L. DEPUYDT, 2006, p. 494-495. Selon Jr (44, 1 ;
46, 16) et Ez (29, 10 ; 30, 6), un autre site d’ gypte, Migdol, aurait été tenu par des
militaires judéens gardant les postes frontières.
7 Toujours selon Hérodote II, 177, le nombre de guerriers atteint le chiffre de 410
000. Cette information n’est liée à aucune date précise des périodes saïte et perse.
8 Dans l’intégralité des contrats, l’identité des personnages est systématiquement
précisée selon ses origines ethniques et non religieuses, aussi semble-t-il logique et
nécessaire, par extension, de traduire le terme yhwdy par « Judéen ».
15
pharaons égyptiens puis perses ne dérogent pas à ces usages, qui reçoivent
de l’administration civile, outre leur solde et des allocations en vivres, des
9terres à cultiver . Leurs familles en ont laissé des traces écrites en araméen,
lingua francae de cette période, et ces pièces à conviction, mettent leur vie
sous les projecteurs.
10Divers et distincts, ces écrits mettent en lumière multiples
aspects de la vie des habitants judéens de l’île. Trois séries d’archives, dont
deux familiales acquises sur le marché des antiquités et une communale mise
au jour lors de fouilles, composées de contrats divers et également de lettres
et d’ostraca, constituent une importante documentation sur les événements
tant historiques que familiaux qu’ils vont vivre lors de cette période de
changements politiques.
Le lot d’archives, dites « communales », de Yedanyah, fils de
Gemaryah, probablement un neveu de Mip a yah, dont le contenu découvre
des fragments de la vie de la communauté, met en scène son dirigeant à la
e fin du V siècle, de 419-418 à 407. Dix documents composent cet ensemble.
Ils lui ont été adressés, ou écrits par ses soins, et se rapportent à des
événements vécus. Le premier écrit ou « Papyrus Pascal » de 419 se révèle
être d’une portée exceptionnelle bien qu’à l’état fragmentaire. Il provient
11d’un personnage inconnu du nom d’ Ḥananyah qui remplit ici une fonction
officielle et rapporte à Yedanyah et aux autres chefs de la garnison
d’Éléphantine un rescrit de Darius II à son satrape Arsamès, concernant
12l’observance de la fête de Pâques . Divers courriers retracent par le détail
les événements vécus par les membres de la communauté judéenne, dont les
plus importants se rapportent à la destruction du temple, en 410 ou à peine
plus tard, par les Égyptiens (A4.5), et la demande de reconstruction, et

9 H. LOZACHMEUR, 1995, p. 69.
10 B. PORTEN et al., 2011, p. 77 s.
11 Selon P. GRELOT, 1972, p. 379 s., il pourrait s’agir du frère de Néhémie (Ne 1, 1 ;
7, 2) ou du commandant de la citadelle de Jérusalem (7, 2). De plus, il semblerait
que les autorités religieuses de Jérusalem ont introduit une réforme cultuelle, entrant
dans un plus vaste cadre, puisque le pouvoir perse vise à unifier le droit coutumier
s’appliquant à tous les Juifs de l’Empire.
12 Des prescriptions conformes aux textes d’Ex 12, 15-20 et de Lv 23, 5-8, précisant
la date à laquelle elle commencera, les premier et dernier jours, la durée,
l’interdiction de travailler le premier et le dernier jour de la fête, et l’obligation de
consommer des azymes y figurent, de même l’interdiction d’introduire du levain
dans les chambres (A4.1). D’autres règles s’y ajoutent, telles la défense de
consommer des boissons fermentées, l’obligation de pureté et l’autorisation de
conserver le levain à l’écart. Un objet politique est peut-être sous-jacent au texte de
Darius. Plus tard, une autre lettre confirmera que ce personnage s’est bien rendu en
Égypte. La religion d’Éléphantine « de forme et d’esprit prédeutéronomique », se
rattache au courant de Jérusalem, P. GRELOT, 1972, p. 385.
16
relatent l’emprisonnement des chefs de la communauté, dont Yedanyah et
six femmes judéennes.
L’ensemble de cette correspondance tisse la trame de la tragédie
qui perdure un peu plus d’une dizaine d’années. Elle dépeint la situation
critique et agitée que vivent les Judéens lors de la dernière décennie du
eV siècle au moment de la reconquête du pays par les Égyptiens, des
vicissitudes à la crise finale et le retour à un calme mystérieux qui voit se
dissoudre la communauté organisée.
Les archives de Mip a yah comptent onze documents (B2.1-11),
qui s’étendent du 12 septembre 471 au 10 février 410, et dont le contenu
révèle des donations, renonciations à biens, contrats de mariage, un partage
d’esclaves, des usufruits, un contrat de fiançailles. Ils mettent également sur
le devant de la scène d’autres membres de sa famille, de manière directe ou
indirecte, son père Ma seyah, sa mère et ses frères, son premier mari
Yezanyah, fils d’Uryah, puis son second époux l’Égyptien Es or, architecte
13du roi , leurs deux fils, Ma seyah et Yedanyah, et s’étendent sur trois
générations, permettant de suivre l’évolution de sa situation personnelle et
patrimoniale, d’être instruit des avoirs familiaux de cette famille aisée et de
leur transmission, d’observer les conséquences sociales et religieuses d’une
union exogame, d’avoir accès à des sources d’infractions et de justice. Sept
scribes différents ont enregistré ces opérations.
Le lot d’archives d’‘Ananyah renferme treize contrats qui
s’étendent du 13 décembre 456 au 2-31 décembre 402, couvrant ainsi un
demi-siècle. Variés, ils ont livré deux contrats de mariage, le sien avec
l’esclave égyptienne Tamet et celui de leur fille, un complément de dot, des
donations, des prêts, un document d’émancipation et un autre d’adoption, un
contrat d’usufruit, un retrait de plainte, des contrats de vente et achat. Seuls
trois scribes ont écrit ces documents (B3.1-13).
Outre les actes de ces trois lots d’archives, des papyri, ostraca et
lettres apportent d’autres informations sur la vie quotidienne et politique.
En provenance de Juda, ces femmes emportent dans leurs bagages
les pratiques de ce pays. Les récits bibliques, qui décrivent coutumes et
usages, et les lois permettent d’avoir accès aux traditions apportées et de
suivre leur évolution. L’analyse juridique et anthropologique comparative
des documents d’ léphantine avec ceux de l’Égypte et de Juda met au jour,
précise et accentue la perception des liens tissés, laissant discerner de
profondes empreintes des premières sur les traditions des Judéens
d’ léphantine connues.

13 Il se peut que Mip a yah ait été mariée une troisième fois avec un gyptien
nommé Pia, mais le contrat de mariage correspondant ne nous est pas parvenu. Il
serait évoqué avec peu de détails dans l’acte de retrait de biens : B2.8. Les éléments
sont insuffisants pour trancher à propos de cette union.
17
Pour Juda et Israël, aucune trace de contrat ne nous est parvenue.
Seuls des récits, textes de lois et sagesses, dont les aspects rédactionnels ne
seront pas discutés, et quelques traces archéologiques sont disponibles. En
dépit de ces manques, les éléments qu’ils procurent contribuent le plus
souvent à combler des vides sur le statut des femmes de l’ancien Israël. Une
grande part des écrits substantiels sur les femmes sont attestés entre 1
14Samuel et 2 Rois 11 . Les autres textes de la période royale témoignent de
changements affectant tant le rôle des hommes que celui des femmes et leur
apport à la société. Textes prophétiques et sagesses reflètent les réalités
sociales et religieuses des périodes où ils interviennent et des lieux dont ils
sont originaires. Un texte de Pr (31, 10-31), sorte d’enseignement d’une
femme à sa fille, paraît l’exception, car probablement écrit par une femme
qui transmet sa vision du rôle social et économique des femmes. En
complément et en parallèle, d’autres textes des Proverbes, probablement
également écrits par une femme, constituent l’instruction d’une femme à son
fils (1 à 9). La vision d’une femme, sa conception du rôle social des
membres de la famille, vient s’ancrer en contrepoint à celle de l’homme et
établir une sorte d’équilibre dans la transmission des informations portées à
notre connaissance.
La législation figurant en Exode se soucie peu des femmes, et le
Deutéronome plus tardif n’en fait pas non plus le centre de ses
préoccupations. Ce dernier leur impose l’intégration dans le cadre familial
sous une autorité masculine. Mais la recherche ethnographique montre la
disjonction entre l’idéologie transmise par ces textes et le comportement
social. Il n’est que de citer l’avertissement prodigué par E. Leach :
« L’observateur doit distinguer entre ce que les personnes font et ce que les
personnes disent qu’elles font ; c’est-à-dire entre les coutumes ordinaires
interprétées individuellement d’une part, et la règle normative d’autre
15part . » L’histoire présentée et les lois sont le fait des hommes et de leur
approche philosophique, et leur aspect subjectif peut être parfois contredit
par les sagesses et les réalités archéologiques.
Si seules quelques lois, en Égypte, sont mises au jour dans le Code
16 17d’Hermopolis , ou d’autres ouvrages de compilation , le manque est

14 I. LJUNG, 1981, p. 52 s.
15 E. LEACH, 1982, p. 130.
16 Ce manuel propose un ensemble de modèles pour l’établissement des contrats,
reçus, réclamations publiques et décisions judiciaires. Le texte peut être daté de la
epremière moitié du III siècle, mais sa composition la précède d’au moins deux
siècles, A. F. BOTTA, 2009, p. 72-76. G. MATTHA et G. R. HUGHES, 1975.
J. MELEZE-MODRZEJEWSKI, 1995, p. 2-6, le considère comme le produit final d’une
longue série de collections partielles, écrites par les prêtres égyptiens et préservées
dans leurs archives. K. DONKER VAN HEEL, 1990 ; S. GRÜNERT, 1982 ; P. W.
PESTMAN, 1985, p. 116-143 ; S. ALLAM, 1986a, p. 50-75.
18
comblé par des archives, tant de femmes que d’hommes, sous forme de
contrats et de lettres privées. Mettant en scène les femmes, elles sont le plus
souvent constituées de documents privés et contiennent des conventions
diverses, actes de mariage, de divorce et d’adoption, donations, ventes,
échanges, reconnaissances de dettes, emprunts, quittances et actes de retrait,
enregistrés sur des papyri et rarement sur des ostraca.
Pour ce qui a trait à la question des périodes, les institutions
sociales n’étant pas soumises aux changements politiques, il est loisible de
penser que nombre d’informations provenant des documents décrivent des
réalités qui n’ont pas ou peu subi de transformations importantes pour les
18périodes antérieure et postérieure . Le choix des contrats étudiés s’est
effectué en fonction de deux critères. Selon le premier, les documents
mettent en lumière une femme partie au contrat, et pour le second, la date
d’établissement des actes de préférence de la période perse, parfois étoffés
par des documents de la période saïte et hellénistique, et si besoin est,
remontent dans le temps jusqu’au Nouvel Empire. Ces archives transmettent
des modèles de formulaires, les évolutions de ces actes et le sens qu’ils
portent quant à la condition des femmes. En outre, contes et sagesses
égyptiens enrichissent nos connaissances sur les usages, les coutumes et les
représentations égyptiens, de même que leur perception masculine.
L’ensemble de cette documentation éclaire la position sociale et
légale des femmes, leurs activités économiques, leur rôle. Ces données qui
restent rares permettent néanmoins d’en comparer le contenu avec les
documents d’ léphantine.
Les aspects juridiques et anthropologiques étudiés dans cet
ouvrage discernent réponses et limites dans le contenu des contrats et des
ostraca provenant des femmes de la communauté judéenne d’ léphantine.
L’union et ses conséquences patrimoniales, le divorce, les questions touchant
à leur patrimoine et à sa transmission, quelques opérations financières et
économiques, certains aspects de leur vie quotidienne en constituent la
matière, de même que les liens avec celui des femmes de Juda et d’Égypte,
les influences et leurs conséquences. Leur condition y apparaît. La difficulté
de traduire cependant la pensée et les usages de leur période reste néanmoins
présente à l’esprit, qui permet d’affirmer que, disposant de traces écrites
seules et peu nombreuses, la reconstitution reste sujette à la subjectivité.

Cet ouvrage aspire à brosser le tableau le plus vivant possible du
monde auquel elles appartiennent et dans lequel elles évoluent, afin de

17 D’autres manuels sont attestés durant la période ptolémaïque, de périodes plus
anciennes : E. BRESCIANI, 1981 ; M. CHAUVEAU, 1991 ; W. J. TAIT, 1991 ;
E. SEIDL, 1962b, p. 3-4.
18 S. ALLAM, 1981, p. 117.
19
mieux saisir certains aspects du déroulement de leur mode de vie, de même
que des éléments de leur statut. Elles ont vécu la paix et la violence de la
guerre, et leur existence en a probablement subi les conséquences, mais ces
dernières n’ont guère laissé de traces dans les écrits, si ce n’est une lettre,
témoin de leur séjour en prison… Certains documents leur sont
particulièrement dédiés et cet ensemble de témoignages, dans sa diversité,
fait renaître et revivre ces femmes devenues si familières.



































20







PREMIERE PARTIE


LIENS DE FAMILLE












































CHAPITRE PREMIER


DES FIANÇAILLES À L’UNION



Tissés par des événements tels que les fiançailles, le mariage, le
divorce et l’adoption, les liens familiaux peuvent être perçus grâce à ces
contrats divers qui en déroulent la trame et la densité, laissant néanmoins
nombre de points dans l’ombre. Les fiançailles sont connues par un unique
efragment. Et seuls trois contrats de mariage du V siècle en bon état de
19conservation donnent accès à cette institution. En outre, quelques
20fragments ne manquent pas d’en confirmer certaines clauses . Un contrat
écrit devant témoins, quel que soit le statut social des participants, semble un
passage obligé. Une demande en mariage le précède, qui met en scène le
fiancé et un membre masculin de la famille de la promise ou son
représentant, susceptible de consentir à cette union. Elle est suivie d’une
déclaration orale constatant le lien récemment établi, et probablement de
réjouissances. Puis, le règlement des questions économiques et financières et
l’entrée de l’épouse dans la maison du mari achèvent de concrétiser
l’alliance.
La sélection des contrats de mariage démotiques avec douaire
s’appuie sur les plus anciens documents, ceux de la période achéménide et
certains de la période ptolémaïque. Les documents avec versement d’argent
« pour devenir une épouse » et ceux avec « document d’alimentation » sont
également choisis de préférence parmi ceux de la période perse et parfois de
la période suivante. Le droit matrimonial de l’ancienne Égypte, s’il est connu
par des documents de la Basse poque remonte au moins à l’époque
21ramesside . Et les contrats de mariage de la période tardive permettent
l’étude de différents aspects de l’union et leurs conséquences sur la
22séparation .






19 Ils portent les références B2.6 (14 oct. 449 avant notre ère), B 3.3 (9 août 449) et
B3.8 (2-30 oct. 420), TAD II.
20 Les contrats B 6.1 ; 2 ; 3 et 4 sont très incomplets.
21 S. ALLAM, 1996, p. 205.
22 P.W. PESTMAN, 1961.
23
LES FIANÇAILLES

Le contrat de mariage semble pouvoir être précédé d’un autre
document, sorte de contrat de fiançailles dont le seul exemplaire provient des
archives de Mip a yah (B2.5). Cet acte, dont l’objet semble la mise par écrit
de modalités concernant les accordailles et le mariage, peut aussi prévoir
leur remise en cause, et l’unique clause conservée le précise. Elle rappelle
que le promis s’engage, d’une part, à verser une somme initialement prévue
avant l’union au futur beau-père, le mohar, « donation matrimoniale » et,
d’autre part, à venir vers sa promise du nom de Mip a yah afin de : lmlq 
l ntw, « la prendre pour épouse » (B2.5 2), faute de quoi il s’oblige à ntn,
« donner » une somme d’argent dont le montant n’est plus lisible sur le
23document . Les deux impératifs se cumulent, et s’ils ne se concrétisent pas,
la sanction consécutive à la rupture des fiançailles consiste en un
dédommagement financier. Quelle que soit la décision du fiancé, il doit
néanmoins abandonner un certain montant au père de sa promise (B2.5 2).
Dès son engagement, tout choix entraîne des conséquences financières
manifestant sa responsabilité. Il doit payer pour accepter ou renoncer. Dans
le premier cas, le paiement de cette somme fait partie des formalités de
24l’union qui se concrétise . Dans le second, le promis doit répondre des
conséquences de l’abandon et ce montant se transforme en dommages et
intérêts qui ont pour objet la réparation financière et métaphorique du
préjudice causé.
Les négociations, dans la perspective d’un mariage, mènent aux
fiançailles. Les textes bibliques mettent en évidence cette coutume sans pour
autant préciser les règles qui s’y appliquent, et le terme , « fiancée » y est
assuré (Ex 22, 15 et Dt 20, 7 ; 22, 23 ; 28, 30). Peu d’informations sont
disponibles permettant d’éclaircir le contenu des obligations contractuelles
entre les deux familles. Seules la dot et la donation matrimoniale sortent de
l’ombre, inséparables des fiançailles (2 S 3, 14 ; 1 S 18, 25). Elles ne sont
pas toujours aussitôt suivies par le mariage (Gn 24, 54-55). Les textes
n’évoquent pas l’établissement d’un contrat, mais il n’est pas impossible
qu’un document ait été établi pour preuve des négociations et des
25compromis .
Aucun document de cette sorte ne semble attesté à ce jour dans
l’Égypte ancienne.



23 Dt 25, 5 emploie une formulation identique, où le levir « vient vers » la veuve de
son frère et la « prend » pour épouse, B. PORTEN, 1989a, p. 82-85.
24 Voir ch. II, p. 75s.
25 E. NEUFELD, 1944, p. 142-144.
24
L’UNION

Le contrat de mariage

Conséquences de l’union, ces documents ouvrent une perspective
sociale, économique et juridique sur le lien du mariage, et leurs aspects civil
et privé sont à relever, qui organisent en une forme juridique un corpus de
règles ainsi transmises. Ils peuvent être dressés à tout moment de l’union, le
jour même ou plus tardivement. Les contrats partagent points communs et
particularismes. Styles objectif et subjectif s’y entrecroisent, et des
répétitions scandent les avancées du texte. Permettant de saisir, au moins
partiellement, le contenu économique et financier de l’union et de sa
désagrégation, ils ne se contentent pas d’établir et de confirmer l’historique
de l’événement en un lieu et à une date spécifique. Ces conventions ne sont
aucunement des certificats de mariage. Affirmant le lien du mariage et le
nouveau statut des époux, ils prévoient, outre la dot et la donation
matrimoniale, le divorce et ses conséquences financières, des questions
d’héritage et parfois certaines clauses particulières. Ainsi, d’autres
dispositions peuvent être ajoutées, telles l’interdiction de prendre une autre
épouse (B3.8 36-7), ou celle plus inhabituelle de prendre un autre mari (B3.8
33). Si le mariage est une situation juridique, les contrats constituent des
actes juridiques dont le contenu les réglemente et produisent des effets de
droit. Ils n’évoquent ni ne décrivent explicitement aucune pratique ou
formalité religieuse. Leur contenu stipule des clauses récurrentes et d’autres
correspondent aux nécessités et désirs des parties. L’ordre de leur
présentation est également variable, probablement selon le message
transmis, l’intention des parties et le scribe notaire.

L’établissement d’un acte écrit n’est aucunement requis par la loi
biblique, et aucune référence n’est faite à ces documents. Coutumes et règles
familiales sont d’ordre privé et ne concernent pas les collections de lois,
expliquant ainsi l’absence de dispositions s’y appliquant. Mais la possibilité
26que de tels écrits aient existé n’est pas à exclure . Il semble, en effet,
malaisé de considérer qu’aucun document écrit n’ait réglementé, à tout le
moins, les aspects économiques de l’union, tout en sachant que des scribes
sont en mesure de réaliser de tels contrats. Les peuples voisins appliquent
cette coutume, aussi semble-t-il étonnant qu’elle n’ait pas atteint Juda et
Israël avant l’Exil. Et, dans la mesure où les actes de divorce sont d’un usage

26 e Il n’y aurait pas de preuve d’écrit de cette sorte avant le VII siècle, selon L. M.
EPSTEIN, 1942, p. 30-31. À juste raison, les contrats de mariage seraient en usage
depuis le temps de Salomon pour les classes aisées. Mais ce document n’a jamais été
obligatoire, E. NEUFELD, 1944, p. 152-159.
25
courant durant la période deutéronomique (Dt 24, 1-3 ; Jr 3, 8), il est plus
que probable que des contrats écrits aient été partie intégrante de la
27procédure du mariage . Pour autant, la plus ancienne référence à un contrat
28de mariage se rapporte à celui de Tobie (7, 14 ).

Si aucune loi ne contraint à établir un contrat, une dame
29égyptienne de qualité se doit d’exiger cet acte privé , dont il est possible
30qu’il s’agisse du sfr évoqué par Pharaon . Attesté à compter de la troisième
période intermédiaire, il peut être établi devant témoins, et les plus anciens
edatent du IX siècle (P. Berlin 3048 II 1-21). Pas toujours rédigé le jour du
mariage, il peut être reporté pour des raisons particulières, souvent
économiques, telles l’évolution du patrimoine ou la dissolution de l’union.
31Son schéma n’est pas unique et son contenu est diversifié . Si un contrat
n’est pas indispensable à la célébration de l’union, il en sert de preuve. Il
peut ne jamais être établi. Certains le sont par des femmes, tels les Papyrus
Berlin 3078 de 492, et Libbey de 341-332. Son contenu est essentiellement
économique et prévoit la répartition des biens du mari en diverses
circonstances. Aussi ne paraît-il guère utile aux personnes indigentes et son
prix de revient élevé en raison du coût du matériau et de l’intervention du
scribe semble dissuasif. Habituellement conservé dans les archives de la
famille de l’épouse s’il n’y a pas eu séparation (P. Louvre 7846 ; P. Rylands
10), il peut également être donné en garde à un tiers ou à un temple (P.
Berlin 3048 II 1-3, archives du temple d’Amon). Sa copie est parfois insérée

27 D. R. MACE, 1953, p. 175.
28 En Tb 7, 12-24, texte plus tardif, le père de Saraï, Raguel, donne la main de sa
fille à Tobie et scelle leur union par un contrat de mariage.
29 e Le P. Turin 2021, de la XX dynastie, cite Pharaon affirmant : « Donne à chaque
femme son sfr. » Ce document est néanmoins l’unique occurrence de cette exigence.
Bien que sa signification ne soit pas évidente et que les approches soient diverses,
l’une d’elles, celle d’« écrit », est proposée par A. H. GARDINER, 1940, p. 23,
confirmant l’origine étrangère de ce terme. D’autres interprétations sont attestées :
« La dot de chaque femme », J. ERNY et T. E. PEET, 1927, p. 32 ; « Que chacun
fasse ce qu’il désire de ses biens », A. THEODORIDES, 1970, p. 191. Il désigne le
droit de la femme au tiers des acquêts ou à la totalité des biens acquis dans le
mariage. Et l’orthographe de ce terme ferait penser à un mot d’origine étrangère,
P.W. PESTMAN, 1961, p. 153 ; « Laissez faire chacun ce qu’il désire de son bien »,
F. NEVEU, 2001, p. 29.
30 Les Neuf Palabres du paysan volé, B 128, livre l’expression : nj=k n(=j) spr.wt, 2
« ces tiennes suppliques », A. H. GARDINER, 1923, p. 21 ; R. B. PARKINSON, 1991 ;
C. LALOUETTE, 1984, p. 200. De fait, puisque, dans ce contexte, ce terme peut être
traduit par « supplique », par extension et dans le cadre de l’union, il pourrait
évoquer l’acte de mariage.
31 S. ALLAM, 1981, p. 118.
26
dans un ensemble de textes, qui comporte également d’autres contrats : il
32s’agit d’un registre de conventions confié aux temples . Les sept protocoles
e les plus anciens proviennent de Thèbes et datent du IX siècle au 7 novembre
33548 . Puis, à compter de la période satrapique jusqu’à la période
34ptolémaïque , seuls quatre contrats avec douaire sont connus, dont un
35provenant d’ léphantine, deux de Thèbes et le dernier d’Edfou , un avec
l’« argent pour devenir une épouse » de Thèbes, et un autre avec « document
36d’alimentation » d’Hawara. Si le contrat le plus ancien de cette catégorie
date de 365/364, certains éléments y figurant sont déjà en usage durant la
37période achéménide .

38Le contrat de Mip a yah (B2.6) provient de ses archives, et ceux
39 40de Tamet (B3.3) et Yehoyi ma  (B3.8) de celles d’ Ananyah. Quatre
autres actes, à l’état de fragments, ont été préservés, qui couvrent deux
edécades environ, de 446 au dernier tiers du V siècle. L’un d’eux a conservé

32 P. W. PESTMAN, 1961, p. 26, 177.
33 e P. Berlin 3048 II 1-3 ; 3048 II 4-7 ; 3048 II 8-10 ; 3048 II 11-21 (IX siècle) ;
P. Caire 30907/30909 (31 déc. 668) ; P. Louvre 7849 ; 7857 A/B (3 janv. 588) ;
7846 (7 nov. 548), E. LÜDDECKENS, 1963.
34 Une typologie met en évidence trois sortes de contrats en fonction de leurs
spécificités économiques et des apports effectués par le mari ou par l’épouse : les
contrats de type A renferment le p, « donation matrimoniale », ceux de type B n’en
comprennent pas, le mari reçoit une somme d’argent de la femme : l’« argent pour
devenir une épouse » et, dans les contrats de type C, la femme transmet à son mari
une somme destinée à son entretien annuel « document d’alimentation », P. W.
PESTMAN, 1961, p. 167.
35 er P. Berlin 13614 après 536 ; 3078 (déc. 492, Thèbes) ; P. Lonsdorfer I (1 déc.
364, Edfou) ; P. Libbey (341-332, Thèbes).
36 P. British Museum 10120A : contrat avec l’« argent pour devenir une épouse » de
février 517, et P. Oriental Institute 17481/P. Chicago Hawara 1 : contrat avec
« document d’alimentation » de 361.
37 Il s’agit de l’expression « argent du trésor de Ptah », introduite durant la période
perse. En outre, le plus ancien document : s  n s n ḫ attesté date de l’année 563, P.W.
PESTMAN, 1961, p. 38.
38 Le 14 octobre 449, Mip a yah, devenue veuve, se remarie avec Es or, fils de
Dje o, architecte royal (B2.6). Elle est probablement âgée d’une trentaine d’années.
39 Tamet apparaît pour la première fois le 9 aoû t 449. gée de seize ans environ,
elle a d’ores et déjà donné naissance à son fils Pilti/Paltiel (B3.3).
40 Yehoyi ma , peut-être née en 434, est émancipée et adoptée en 427 à l’âge de sept
ans. Le 11 juillet 420, elle reçoit l’usufruit d’une partie de la maison de son père,
probablement à l’occasion de son mariage (B3.8, 2-30 oct. 420), elle est alors âgée
de quatorze ans.
27
les premières clauses (B6.1), le deuxième une partie de la modalité de la dot
(B6.2), le troisième (B6.3) et le quatrième, la fin du document (B6.4).
Mesurant 28 cm de large par 83, 5 cm de hauteur, le contrat de
Mip a yah présente 39 lignes perpendiculaires aux fibres sur le recto. Le
contrat complet de Tamet (B3.3) mesure 32 cm de large et 26 cm de haut.
Sur ses 17 lignes, 15 sont perpendiculaires aux fibres au recto et 2 au verso
41sont parallèles aux fibres . Les dimensions du contrat de Yehoyi ma  (B3.8)
atteignent 30 cm de large par 92 cm de hauteur. Ce document, le plus long
de tous, comprend 45 lignes, dont 44 au recto et une au verso.

La date et le lieu

Portant la date à laquelle elles ont été établies, les conventions
témoignent de légères différences de présentation. Le contrat de Mip a yah
indique le mois et le jour selon les computs babylonien et égyptien, 24 ti ri
ou 6 épipi, et l’année du souverain régnant, an 16 d’Artaxerxès, le 14 oct.
449 (B2.6 1). Celui de Yehoyi ma  transmet le mois selon les computs
babylonien et égyptien, ti ri et épipi en l’an 4 de Darius, soit le 2-30 oct. 420
(B3.8 1), sans préciser le jour. Un contrat très incomplet (B6.1 1) porte la
edate du 8 iyyar c’est-à-dire le 20 jour du mois de tybi, an 19 d’Artaxerxès,
le 30 avril 446. La date du document ne précise ni n’atteste, pour autant,
celle du mariage. L’acte peut être établi à tout moment, lors de l’union ou
après, lorsque nécessité se fait sentir. Le contrat de Tamet et d’ Ananyah est
edressé le 18 av ou 30 jour du mois de pharmouti, an 16 d’Artaxerxès, le
9 août 449, après la naissance de leur fils Pilti (B3.3 13-14). La mention du
lieu où se produisent les événements n’est pas systématique ni essentielle, et
seul l’acte de mariage de Yehoyi ma  présente cette clause : [ dyn] byb byrt ,
« [Alors] à léphantine, la forteresse » (B3.8 1).
Parallèlement, tout contrat égyptien précise également la date de
sa rédaction, l’année du souverain régnant, la saison et le mois. La mention
edu jour figure dans les documents établis avant 540 ou à partir du II siècle.
Certains ne mentionnent que le mois, la saison et l’année du pharaon : .t-sp
er30 tpj  ḫ.t n pr-  Trjw , « L’an XXX du pharaon Darius, 1 mois de la
saison akhet (inondation) » (P. Berlin 3078 1), Thèbes, déc. 492, ou encore
ele jour, le mois et l’année : « L’an XIII du pharaon Taharqa, 3 mois de la
42 esaison akhet 28 jour » (P. Caire 30907/30909 1), Thèbes, 31 déc. 668 ?
Rédigés le plus souvent au moment du mariage (P. Berlin 3078 1. 3),
Thèbes, déc. 492, ils peuvent également l’être ultérieurement et parfois après
ela naissance d’enfants (P. Louvre 7846). Ce dernier document date de la 22

41 B. PORTEN et al., 2011, p. 177, 209.
42 Les unions se concrétiseraient durant la saison de l’inondation ou akhet, selon
M. EL-AMIR, 1959, p. 144.
28
année d’Amasis (P. Louvre 7846 9), tandis que l’union du couple s’est
e 43concrétisée la 15 année de ce pharaon, sept ans plutôt (P. Louvre 7846 1 ).

Le choix des époux

Résultant, à léphantine, des mêmes critères que ceux du monde
ambiant égyptien, il révèle une société où les alliances se concrétisent pour
leur grande majorité dans un même milieu social et/ou familial, et
44géographique . Des exceptions sont avérées, qui voient se réaliser des
unions exogames et/ou des liens tissés avec une épouse de condition servile.
Les références, à Mip a yah, qui épouse en premières noces un
Judéen, puis s’unit à un gyptien, et Ananyah, serviteur de YHW, qui se
marie avec la serve égyptienne Tamet probablement en raison de leur
inclination, sont exemplaires. Leur fille convole avec Ananyah, fils
d’ Ḥaggai, probablement neveu de Zaccur, son frère adoptif et fils de son
ancien maître et père adoptif, et leur union semble se réaliser dans un même
cercle familial. Le père de Mip a yah et son premier gendre exercent
l’activité de mercenaires, tout comme le maître de Tamet et le mari de
Yehoyi ma , alors que le second époux de Mip a yah, égyptien, exerce celle
d’architecte du roi. La plupart des Judéens d’ léphantine sont des
mercenaires, et leurs alliances se confinent essentiellement dans ce même
environnement socioculturel. Aucun élément ne permet de préciser si les
unions se déterminent de préférence selon des priorités sociales ou
économiques particulières et, si les sentiments jouent un certain rôle, ils ne
s’excluent pas.
D’autres unions exogames apparaissent à la lecture de différents
documents, dévoilées par l’onomastique. Quelque quinze personnes à
léphantine et peut-être une à Syène ne portent pas de noms hébreux au
contraire de leurs enfants, dont voici quelques exemples : Ater, père de
Zaccur (B2.7 3) ; Es or, père de Yedanyah et de Ma seyah (B2.10 3) ;
Meshoullam, fils de Besas (B3.11 8) ; Mardu, père de Ḥaggai (B3.10 26).
L’explication probable se trouve dans l’union de leurs pères avec des
femmes judéennes. Parallèlement, parmi les douze occurrences où le père
porte un nom hébreu mais pas le fils/la fille, certaines peuvent résulter
également d’unions exogames et s’expliquent par la papponymie : ainsi, par
exemple, Arvaratha, fils de Jehonathan (B4.4 21), et Sinkishir, fils de
45Shabbetai (B3.9 10 ).

43 P. W. PESTMAN, 1961, p. 29. Par ailleurs, 16 % des couples environ ont des
enfants avant l’établissement des contrats avec shep (douaire).
44 H. NUTKOWICZ, 2008, p. 125-139.
45 Quelques autres exemples : Azibu b. Berechiah (A4.4 3), Bethelnathan
b. Jehonathan (B6.4 5), B. PORTEN, 1968, p. 148-149.
29
Certaines, parmi ces alliances, peuvent mener à l’assimilation de
la compagne ou du compagnon égyptien dans la communauté judéenne.
L’exemple d’Es or, second époux de Mi yah, met en lumière cette
situation. Son évolution se perçoit à la lecture des contrats où il apparaît.
Dans un document du 2-30 septembre 420 (B2.9 3. 20), contrairement à
l’usage commun où le fils est uniquement identifié par le patronyme du père,
l’identité de ses deux fils est rattachée à leur père tout autant qu’à leur mère :
« Yedanyah et Ma seyah, tous deux fils d’Es or, fils de Dje o, de
Mip a yah, fille de Ma seyah ». Ce premier acte les associe à la
communauté judéenne par leur mère. Entre-temps, leur père fait sien le nom
de Nathan, révélant son attachement et son intégration à la communauté
judéenne, et il n’est plus fait référence à Es or, fils de Dje o. Aussi, dans
l’un des contrats du 16 décembre 416 où ils sont parties, ses deux fils
46portent-ils le nom : ydnyh br ntn wm syh br ntn wh , « Yedanyah, fils de
Nathan, et Ma seyah, fils de Nathan, son frère », tandis qu’une information
qui insère le nom de leur mère, dont la filiation ne manque pas d’être
rappelée, la relie à son père et également à son grand-père : mhm mb yh brt
myh br ydnyh, « leur mère (étant) Mip a yah, fille de Ma seyah, fils de
Yedanyah » (B2.10 3). Leur généalogie s’accroche doublement à leurs
parents, comme constat d’identité et lien à la communauté judéenne, et à leur
mère, afin de souligner tout à la fois leur attache organique, et peut-être aussi
parce que cette dernière est directement concernée par cette opération reliée
à sa succession. Cet usage est également le signe de l’influence des usages
des scribes égyptiens, qui précisent tant l’identité du père que de la mère
dans les conventions. Enfin, dans un accord plus tardif du 10 février 410
(B2.11 2. 17), ils portent l’appellation : br ntn, « fils de Nathan »,
témoignant à nouveau de l’incorporation de leur père.
Tout comme celle d’Es or, l’identité de Tamet évolue. Elle entre
en scène au moment de son union et, son contrat de mariage du 9 août 449 la
nomme : tmt mh, « Tamet de son nom », attestant son état servile (B3.3 3),
puis, dans l’acte du 30 octobre 434 par lequel son mari lui offre la propriété
d’une part de sa maison, elle apparaît comme : n n tmt ntth, « Dame
47Tamet son épouse » (B3.5 2 ), alors qu’elle n’a pas encore été libérée. Dans
le contrat qui l’affranchit et marque son adoption par Meshoullam, elle
apparaît comme : tpmt mh, « Tapmet de son nom », qui conserve les traces
de son esclavage (B3.6 2). Quelques lignes plus loin, le scribe la nomme
simplement Tapmet (B3.6 11). Puis, le 13 décembre 402, le document où
elle apparaît lui décerne des titres lui concédant une certaine importance :
n n tpmt ntth l nh zy yhw, « Dame Tapmet son épouse servante de YHW »

46 J. A. FITZMAYER, 1979, p. 250 ; E. VOLTERRA, 1963, p. 131-173.
47 Le terme « dame » désigne une femme partie à un contrat, une femme libre, une
femme libérée ou une serve, B. PORTEN, 2003b, p. 872.
30
(B3.12 1-2), et dans le cours du texte, l’indication : tpmt brt ptw, « Tapmet,
fille de Patou », est accolée à son nom (B3.12 3). Toujours dans ce même
acte, le scribe lui octroie à nouveau le nom : tpmmt brt ptw, « Tapmemet,
fille de Patou » (B3.12 33). Or, les esclaves ne portent pas de patronyme,
48aussi est-il probable qu’elle soit d’origine libre . Elle porte, en outre, le titre
l nh, parallèle féminin à celui que porte Ananyah, l n ou « serviteur de
YHW », dont aucun document ne permet de préciser le contenu, mais
49affirmant l’intégration de Tamet à la communauté judéenne .
Exposée dans le contrat de vente de leur maison par
Tamet/Tapmet et ‘Ananyah (B3.12), et le complément de dot offert à
Yehoyi ma  (B3.11 8), la généalogie de leur gendre et époux s’étend sur
quatre générations : « Ananyah, fils de Ḥaggai, fils de Meshoullam, fils de
Busasa » (B3.12 2-3). Ce dernier nom inconnu de l’onomastique hébraïque
50désignerait un personnage entré en Égypte lors de la conquête perse .
L’exemple d’Isiweri, sœur de Mip yah, toutes deux filles de Gemaryah
(B5.5 2. 13), est également paradigmatique de l’union exogame. Elle porte
un nom égyptien mais n’en est pas moins nommée « judéenne
d’ léphantine ». S’il est probable que leur mère est égyptienne, toutes deux
sont considérées comme faisant partie de la communauté judéenne, tout
comme les enfants de Es or/Nathan et ceux de Tamet. Ces unions ne
témoignent pas d’un cloisonnement rigoureux entre les diverses ethnies
présentes à Éléphantine et Assouan, mais le nombre trop peu élevé de
documents ne permet pas d’en proposer une proportion.

51Dès les débuts de la monarchie , les Israélites perçoivent les
aspects positifs de l’union exogame comme un moyen permettant leur

48 L’étiquette « son nom » est habituellement ajoutée au nom du subordonné, qu’il
soit esclave ou serviteur du roi, et l’esclave porte une marque sur sa main droite :
« appartenant à », B. PORTEN, 2003b, p. 873-874.
49 J. C. GREENFIELD, 1981, p. 118.
50 N. COHEN, 1966-67, p. 104.
51 Au temps des Patriarches, l’alliance dans le cercle familial semble avoir la
préférence. Elle est largement attestée dans l’entourage immédiat, qu’il s’agisse d’un
frère (Jos 15, 17), d’une demi-sœur (Gn 20, 12), d’une nièce (Gn 11, 29), d’une
tante (Nb 26, 59). Les unions entre cousins paraissent définir un modèle de mariage
(Gn 24, 15 ; 29, 12), tout comme entre membres d’un même clan (Ex 6, 23) ou entre
tribus (Jg 19-20). Ainsi, Jacob suit les instructions de son père, conformes à ses
désirs (Gn 29, 18), tandis que son frère Ésaü prend les décisions dont le résultat se
révèle désastreux (Gn 26, 35 ; 27, 46), D. R. MACE, 1953, p. 166. Si, durant ces
périodes, l’endogamie est érigée en principe, les exceptions abondent, dont de
nombreuses références témoignent (Ex 2, 21 ; Nb 12, 1 ; Gn 38, 2 ; 46, 10 ; 41, 45).
Une claire opposition est attestée en Jos 23, 11-13, où la prohibition du mariage avec
les peuples voisins est soumise à la menace de l’abandon divin et de la disparition
31
acceptation culturelle et politique par leur environnement, et leur nombre se
multiplie. Il est généralement tenu pour acquis que l’épouse étrangère
s’adapte aux coutumes culturelles et religieuses de sa nouvelle famille. Avec
ela seconde moitié du VIII siècle, la tendance se renverse. Et certains
prophètes, tels Osée, Jérémie, zéchiel comparent Israël à une femme
étrangère de mauvaise vie (Ez 16, 45).
La littérature de sagesse (Pr 1-9) souligne également l’importance
du choix de l’épouse, en termes vivants. Elle avertit du danger à s’éprendre
d’une étrangère (Pr 2, 16 ; 5, 20 ; 6, 24 ; 7, 5 ; 7, 34-35), et ses textes sont
52comparables aux instructions d’Ani (16, 13) , opposée à une femme de
valeur (Pr 31, 10-31). Elle exhorte à épouser une femme vaillante (Pr 31, 10)
et à ne pas convoler avec une femme digne d’aversion (Pr 30, 23). Mais tant
les souverains que les dignitaires et le peuple persistent dans cette sorte
d’union, impliquant cependant l’abandon de leurs valeurs et de leurs
53croyances par leurs épouses .
Quelquefois, les veuves paraissent dotées de la faculté de décider
du choix de leur époux, et l’exemple d’Abigaïl en témoigne (1 S 25, 40).
Elles peuvent néanmoins, parfois, être soumises à la règle du lévirat. Cette
institution, définie par la loi de Deutéronome 25, 5-10, s’applique aux
54femmes devenues veuves sans engendrer d’héritier à leur mari défunt , qui
exige de son frère ou levir qu’il épouse la veuve et lui donne un fils, lequel
sera réputé être celui du défunt. S’il disparaît, cette responsabilité est
55reportée sur le frère suivant. La loi tendrait à protéger la veuve en lui
procurant la sécurité sous la forme d’un statut de femme mariée et un héritier
mâle. Elle se préoccupe également de l’ordre de succession et de la
56transmission des biens du père défunt . Cette réalité implique l’existence
d’une structure patrilinéaire de la famille. Tandis que la femme contribue à
la famille par les fils, elle est prise en charge par son père, son mari ou son
fils. L’une des conditions à remplir exige que les frères vivent ensemble, ce

du peuple. Cette règle, qui doit être observée tout au long de l’existence d’Israël, ne
précise pas les nations avec lesquelles il est interdit de contracter mariage, G.
KNOPPERS, 1994, p. 131. Enfin, le souhait des jeunes filles ne semble pas toujours
avoir été occulté, ainsi, le texte insiste sur la nécessité de l’accord de Rébecca (Gn
24, 8 ; 24, 58).
52 L’influence égyptienne sur les Proverbes est soulignée par N. SHUPAK, 2011.
C. LALOUETTE, 1984, p. 244.
53 A. BRENNER, 1985, p. 115-122.
54 Le premier objet de cette institution serait de donner un fils à la veuve sans enfant,
E. W. DAVIES, 1981, p. 139 ; T. FRYMER-KENSKY, 1998, p. 61 ; D. R. MACE, 1953,
p. 97.
55 Il s’agit du souci essentiel de cette loi, E. NEUFELD, 1944, p. 30.
56 L’héritage de la propriété sexuelle de la veuve s’y ajouterait, M. BURROWS, 1940,
p. 28 ; E. W. DAVIES, 1981, p. 142.
32
57qui implique qu’ils n’ont pas morcelé les propriétés familiales . La
deuxième suppose que le frère défunt n’ait pas eu de fils, et la troisième, que
la femme n’épouse pas un étranger mais un frère du défunt. La suite du texte
(25, 1-10) évoque la possibilité du refus du frère et ses conséquences. La
veuve doit porter le cas devant les Anciens et s’assurer que son beau-frère
refuse de relever en Israël le nom de son frère. Convoqué, il doit
officiellement déclarer son refus. La veuve accomplit alors deux actes
hautement symboliques devant les Anciens : elle lui ôte sa chaussure du
58pied, symbolisant le renoncement et le lien rompu , et ce geste qui l’avilit
publiquement, prévoit de le dissuader de se libérer de cette obligation, puis
déclare qu’ainsi est traité l’homme qui ne veut pas édifier la maison de son
59frère (25, 9) , dorénavant désignée comme la « maison du déchaussé ».
Ainsi, lors d’un refus, la voix de la veuve se fait entendre par sa plainte
devant les Anciens, l’accusation publique de son beau-frère et la honte
60qu’elle fait rejaillir sur lui .
Le texte explicite clairement son objet d’offrir un héritier désigné
61par le nom du défunt, afin qu’il ne périsse pas en Israël . Et de fait, être
nommé par le nom de quelqu’un semble signifier en hériter, qui permet
62d’éviter la disparition du droit à la succession sur les terres . Ainsi en Ruth
4, 5. 10, le nom du défunt est établi sur son héritage. Et l’importance
accordée à la lignée afin de perpétuer le nom est attestée à diverses reprises
63(1 S 24, 22 ; 2 S 14, 4 s. ). La loi le considère si essentiel qu’elle lui donne
plus de portée qu’à la paternité biologique ou aux interdits se rapportant aux
relations sexuelles entre un homme et la femme de son frère.
Deux narrations font référence à cette coutume, qui diffèrent
chacune par certains détails du texte de Deutéronome. Le récit de Tamar (Gn
38) impose des impératifs plus stricts que ceux du texte de loi, puisque, en
effet, le beau-frère ne peut se soustraire à cet impératif, puis plus tard le

57 R. WESTBROOK, 1977, p. 65-87.
58 H. GORDIS, 1974, p. 247 ; V. H. MATTHEWS, 1998, p. 103.
59 Les deux verbes employés dans la déclaration de la fermme : w rh et w nth,
constituent une paire mise au jour dans d’autres textes légaux ou cultuels (Dt 26, 5 ;
27, 14-15), A. D. H. MAYES, 1981, p. 299.
60 D. E. WEISBERG, 2004, p. 411 ; C. M. CARMICHAEL, 1977, p. 321-336.
61 R. WESTBROOK, 1977, p. 72 ; M. BURROWS, 1940, p. 29 ; T. FRYMER-KENSKY,
1998, p. 61.
62 Le premier objet de cette loi est exclusivement de préserver ce qui revient au mari
défunt, D. L. ELLENS, 2008, p. 267. En Gn 48, 6, les fils cadets de Joseph vont
porter les noms d’Éphraïm et de Manasseh dans l’espace de leur héritage. Les textes
de 2 S 14, 4 s. et Nb 27, 4 impliquent que le nom d’un homme est établi lorsque ses
descendants héritent de ses terres, C. PRESSLER, 1993, p. 66-67.
63 H. NUTKOWICZ, 2006, p. 301-304, 312-323.
33
64beau-père, alors qu’il n’en est pas fait état en Deutéronome . En Ruth, ce
n’est pas le frère ni le plus proche des membres de la famille mais Boaz, un
65lointain membre de la famille , qui remplit ce rôle après avoir racheté la
66terre de Mahlon . Aussi ce dernier exemple expose-t-il probablement un état
intermédiaire entre l’union concernant un cercle élargi et celle qui se limite à
67la famille proche . L’intention de l’union léviratique, outre l’union de la
femme et sa protection, reste celle de la transmission du nom, de la mémoire
du mari défunt et tout spécialement de l’héritage, afin que les possessions
familiales ne soient pas démembrées.
D’autres lois prescrivent le mariage endogame. Ainsi, la jeune fille
héritière se doit de contracter mariage avec un homme de sa tribu paternelle
68afin de ne pas réduire le patrimoine familial (Nb 36, 2-7). Cette obligation
est également prévue pour le grand prêtre qui ne peut qu’épouser une vierge
69de son clan (Lv 21, 14). Une jeune fille de famille sacerdotale peut choisir
son mari dans toute tribu israélite (Lv 22, 12). Par ailleurs, l’union
incestueuse est interdite avec « la femme de son père », sa sœur et sa
bellemère (Dt 23, 1 ; 27, 20-23 ; Lv 18, 20).
Afin de combattre la tendance à l’exogamie, diverses lois sont
élaborées, dont l’argument pour les justifier est continûment la pratique de
l’idolâtrie. En Exode 34, 11, la liste des nations exclues n’en compte que six,
celle des Girgashites est absente. La prohibition plus tardive s’applique
70spécialement à sept nations (Dt 7, 1-4) . Une autre exclut en outre les
Ammonites et les Moabites, « même après la dixième génération » (Dt 23,
45). Les Madianites figurent dans cette liste (Nb 31, 15-17), tout comme les
Amalécites (Dt 25, 17-19). L’auteur du premier livre des Rois joint les

64 La loi deutéronomique a réformé cette coutume en limitant le nombre de
personnes obligées et en offrant un moyen d’échapper à cette obligation, E.
NEUFELD, 1944, p. 34.
65 D. E. WEISBERG, 2004, p. 428-429, observe l’inquiétude provoquée chez les
hommes par le fait de devoir s’impliquer dans cette coutume, quand bien même les
femmes et certains hommes y voient une réponse à l’absence d’enfant d’un défunt.
Tant le Deutéronome que le texte de la Genèse mettent en lumière leur résistance à
l’union léviratique.
66 Il ne s’agirait pas d’un exemple de lévirat mais de rachat de terre, vendue à un
étranger à un moment de détresse économique. Le seul exemple d’union léviratique
dans les textes bibliques serait celui de Tamar et de Juda, H. GORDIS, 1974, p.
246259.
67 Au contraire, l’exemple de Ruth serait une extension de la loi deutéronomique,
P. CURVEILHIER, 1925, p. 524-546.
68 Voir ch. V, p. 272 s.
69 Voir ch. III, p. 157.
70 Le passage cite les sept peuples : hittite, ghirgashite, amorréen, cannanéen,
phérézéen, hivite et jébuséen.
34
Sidoniens à cette énumération en raison de leur culte à Astarté. Néanmoins,
deux peuples ne sont pas soumis à ces oukases, qui sont l’Iduméen et
l’ gyptien (Dt 23, 8-9). Ces interdits sont établis, afin de détourner le peuple
de toute contamination religieuse, mais aussi et surtout en raison du risque
de perte des spécificités culturelles et politiques, et également des terres par
leur transmission. Ils s’appliquent tant aux hommes qu’aux femmes. Pour
autant, la question n’est jamais posée de la validité d’un mariage exogame et
le statut des enfants issus de ces unions semble n’être pas remis en cause.
En apparence contradictoire, la loi de Deutéronome 21, 10-14
autorise le guerrier vainqueur à épouser une femme captive, envers laquelle
il éprouve une vive inclination. Les modalités de leur union sont analysées
71dans ce texte . Cette règle s’adresse au guerrier, qui précise le contexte de
guerre dans lequel elle s’applique, évoquant son désir de s’unir à une
72prisonnière choisie pour sa beauté (Dt 21, 10-11). Cette prescription lui
73impose d’accomplir les rites funéraires dès son arrivée dans la maison .
Aussi est-elle tenue de se raser la tête, de se couper les ongles, de déchirer
son vêtement de captive, de demeurer dans la maison et de pleurer son père
74et sa mère durant un mois entier . Ce verset atteste l’unique exemple d’une
75femme respectant le rite funèbre consistant à se raser la tête . Par
76l’application de l’ensemble de ces rites de deuil , la captive se sépare tant
concrètement que symboliquement de son peuple d’origine, se transformant
en femme israélite. Sortie de son univers pour entrer dans ce nouveau
monde, son origine étrangère s’est évanouie et, de même, ses liens avec
d’autres divinités. À ce moment, passant du statut de captive à celui
77d’épouse, sa progéniture devient légitime . Cette loi pourvoit le guerrier

71 L’autorisation par le Deutéronomiste de prendre une femme captive pour épouse
lors d’une guerre est notable (Dt 21, 10-14). À ce moment, il ne fait aucune
distinction entre les captives cananéennes et celles des autres tribus. De même,
Moïse (Nb 31, 18) autorise à prendre les jeunes filles madianites qui « n’ont pas
cohabité avec un homme » comme butin, L. M. EPSTEIN, 1942, p. 157 s.
72 Cette loi impliquerait l’interdiction de l’enlèvement sur le champ de bataille, S. R.
DRIVER, 1902, p. 244 ; G. von RAD, 1966, p. 137 ; P. REMY, 1964, p. 296-299.
73 D. L. ELLENS, 2008, p. 171 s.
74 La possibilité qu’elle ait été mariée et ait eu des enfants auparavant est évoquée,
aussi ne semble-t-il pas nécessaire qu’elle soit une vierge ou une jeune fille non
fiancée. En outre, en dépit de l’attente du délai d’un mois, la relation ne serait pas
autre chose qu’un viol, H. C. WASHINGTON, 1998, p. 204 s.
75 Ce geste serait à interpréter comme un rite de purification marquant l’entrée d’une
étrangère en Israël selon G. A. SMITH, 1950, p. 254.
76 Ces rites ont été admis comme funèbres, G. von RAD, 1966, p. 137 et P. C.
CRAIGIE, 1976, p. 281. Pour autant, ils peuvent être définis comme un rituel
marquant le changement de statut de la jeune femme d’étrangère à israélite,
A. PHILLIPS, 1973, p. 140 et G. E. WRIGHT, 1953, p. 461.
77 C. B. ANDERSON, 2004, p. 48.
35
d’un moyen légal dans une situation où la procédure habituelle est
impossible, puisqu’elle présuppose des arrangements entre le fiancé et les
parents de la jeune fille. Seuls les sentiments, le désir et la cohabitation sont
constitutifs de cette union, où aucune négociation ne peut avoir lieu, ni
aucun échange économique. Pour autant, elle n’est pas illégale, car rendue
possible par l’abandon de ses traditions et de ses liens originels par l’épouse.
Peut-être cette loi considère-t-elle ce droit sur une femme captive comme un
78abus , car l’homme y joue le premier rôle, tandis que la femme, objet de son
désir, lui est acquise. Néanmoins, passée du statut de prisonnière à celui de
membre de la maison, elle bénéficie d’une protection certaine, tandis que le
79mari se voit limité dans ses droits dès lors qu’il envisage la séparation .
80Attestées sous les règnes de David et de Salomon, les alliances
entre maisons royales font partie intégrante de leur politique étrangère. Au
début de sa royauté, David épouse la fille du roi de Geshour (2 S 3, 3 ; 1 Chr
3, 2), afin de neutraliser dans un premier temps les tribus du Nord, puis ce
royaume, durant le conflit entre Israël et Aram. Le souverain use également
de cette institution pour son fils Salomon qu’il marie à Naamah, une
princesse ammonite (1 R 14, 21. 31). La politique de ce monarque se tourne
également vers de nombreuses alliances internationales. Les textes citent ses
unions, avec des princesses moabites, ammonites, édomites, sidonniennes,
81hittites, dont la plus notable, avec une fille de Pharaon (1 R 11, 1) . Le
prestige dans l’historiographie israélite de son alliance avec une princesse
égyptienne est accentué par la mention à cinq reprises de cet événement.
Roboam, outre ses épouses de la maison de David, s’unit à Maacah, fille
d’Abishalom. Et les successeurs de Salomon semblent être des descendants
d’épouses étrangères. D’autres souverains suivent son exemple, ainsi Achab
prend-il pour épouse Jézabel, s’adonnant ensuite au culte de Baal (1 R 16,

78 C. PRESSLER, 1993, p. 7-15.
79 Le texte interdit au mari : « Tu ne la traiteras plus comme esclave, après lui avoir
fait violence » (4), et cette dernière expression se rapporte à des relations illicites
dégradant la femme. Elle est utilisée à douze reprises afin de suggérer les relations
sexuelles : le plus souvent, elle évoque l’enlèvement (2 S 13, 12 ; Jg 19, 24) ; une
fois, l’adultère avec une femme consentante (Dt 22, 24) ; par deux fois, une jeune
fille non encore fiancée dont le consentement ou son absence ne sont pas
mentionnés (Gn 34, 2 ; Dt 22, 29) ; une fois, les relations sexuelles avec une femme
impure (Ez 22, 10) ; enfin, l’inceste ( Ez 22, 11).
80 Tamar, fille de David, résiste aux avances de son demi-frère Amnon, objectant
que, s’il la demande en mariage au souverain leur père, celui-ci ne refusera pas (2 S
13, 13). À ce moment, aucun interdit ne semble s’opposer à l’union entre
demifrères et sœurs, à moins qu’il ne s’agisse d’une spécificité intéressant uniquement la
famille royale, et non l’ensemble de la population, H. NUTKOWICZ, 2009, p. 342.
81 Le pharaon en question serait Siamon, A. MALAMAT, 2001, p. 224 s. ; 1963,
p. 8 s.
36
31). Les diverses condamnations du lien exogame influencent peut-être la
plupart des trente-neuf souverains d’Isra l et de Juda, qui règnent près de
82trois siècles et se limitent à deux ou trois épouses étrangères . Néanmoins,
ces alliances perdurent, dont le rôle est celui d’un instrument de
rayonnement et d’autorité.
Lors de la période perse, Néhémie et Esdras, deux hauts
fonctionnaires juifs de Mésopotamie, reviennent en Judée afin d’y procéder à
d’importantes réformes. Le premier, nommé gouverneur de Judée par
erArtaxerxès I , s’y rend pour une mission dont la durée se prolonge près
d’une douzaine d’années (Ne 2, 1 ; 5, 14 ; 13, 6). Après avoir rétabli
matériellement la province, restauré les murailles de Jérusalem (Ne 2,
1215 ; 3 ; 6, 6-15), accordé une remise générale des dettes, allégé les impôts
qui lui sont dus (Ne 6, 14-18), procédé à un recensement de la population
des villes et des villages (Ne 7, 5-68), s’inquiétant de l’état religieux et social
de la province et de son renouveau, il s’oppose aux unions exogames (Ne 13,
25 ; Dt 23, 4-5). La première explication en est culturelle (Ne 13, 24), qui est
la perte de leur langue par les Judéens, et entraîne le dépérissement de leur
identité sociale et culturelle. La seconde, usuelle, est religieuse, qui mène à
l’idolâtrie (Ne 13, 26-27).
Le caractère officiel de la mission d’Esdras (7, 12-24) repose sur
la lettre d’Artaxerxès II. Cette charge semble n’avoir duré qu’une année, la
septième du souverain, vers 398. Esdras réorganise les deux aspects
essentiels du judaïsme postexilique, que sont le Temple et la Loi. Il fait jurer
aux Israélites de renoncer aux unions exogames (10, 11). Le texte (9, 1-2),
qui se relie aux lois de Deutéronome (7, 1-4) et d’Exode (34, 11-16),
souligne l’idolâtrie inhérente à ces unions, définies tant par l’aspect religieux
qu’ethnique.
Le rejet de ces unions tant par Esdras que Néhémie est à envisager
dans une perspective religieuse mais aussi sociale, politique et économique
83dans l’espace politique perse . Le fait économique joue un rôle particulier,
dans la mesure où la transmission des biens et des terres ne saurait
s’effectuer en dehors de la communauté judéenne, sous peine de les voir

82 Le contenu du livre de Ruth se révèle particulièrement favorable à l’union
exogame. Les louanges envers l’héro ne moabite courent tout au long de l’ouvrage,
qu’il s’agisse de sa personnalité, de sa loyauté envers Dieu et le peuple d’Isra l, et
de son respect envers sa belle-mère Noémie. La suite du récit la verra s’unir à Boaz
dans le cadre du lévirat dont le principe dépasse celui de l’union endogame. Ce récit
est sans doute d’origine préexilique, peut-être même prédeutéronomique. L’auteur
de ce passage ne connaissait que la règle de l’endogamie, dont le fait de passer outre
ne provoquait aucune tragédie, L. M. EPSTEIN, 1942, p. 151-152.
83 S. JAPHET, 2006, p. 491-508 ; T. COHEN-ESKENAZI, 2006, p. 509-529 ; J. L.
BERQUIST, 2006, p. 53-66.
37
84disparaître au profit d’une autre communauté . Outre ce motif, des
difficultés peuvent émerger, se rapportant au fonctionnement du système
perse. En effet, si la communauté ne peut maintenir une forme de cohésion,
elle risque la perte de son territoire. Le mode d’allocation de régions à des
populations dépendantes fonctionne aussi longtemps que le système impérial
perse est en mesure de connaître ceux qui ont accès à un territoire particulier
85ou pas . L’union exogame tend à apporter une confusion quant à leur
délimitation, tandis que l’endogamie permet de garantir certaines
prérogatives. Le sens des termes « femmes étrangères » (Esd 10, 17), et
« peuples de la terre » (9, 1), reste à définir, puisque, en effet, Esdras (9, 1)
86ne précise pas l’identité ethnique de ces femmes . Les mesures prises par ce
dernier sont teintées de préoccupations économiques, politiques et sociales,
et tout comme celles adoptées par Néhémie, leur objet est la préservation de
l’identité d’Israël.
Toutefois, les généalogies des Chroniques ne manquent pas de
nuancer ce ferme rejet, découvrant une diversité ethnique et géographique.
En effet, des non-Israélites apparaissent dans les généalogies judéennes.
Ainsi, les trois premiers fils de l’ancêtre éponyme de Juda ont une mère
cananéenne (1 Ch 2, 3). Diverses unions exogames sont assurées (1 Ch 4,
18 ; 4, 21-22). Nombre de personnages et de clans qui ne sont pas israélites
87ou dont la relation est distendue sont intégrés à l’histoire des générations .
Le Chroniste ne manque pas habituellement d’ajouter des notes et des
88commentaires, mais reste silencieux sur ces situations . La diversité des
origines judéennes est soulignée par ce texte qui ne la condamne pas et
l’image des interdits laissée par Esdras et Néhémie se colore de nuances.


84 D. L. SMITH-CHRISTOPHER, 1994, p. 244 ; H. C. WASHINGTON, 1994, p. 235.
85 K. HOGLUNG, 1992, p. 437-442.
86 Elles peuvent être des Judéennes ou des Israélites n’ayant pas été exilées et ayant
développé des pratiques différentes de celles des exilés de retour en Juda. Certaines
peuvent être également moabites ou autres. Esdras ne se réfère pas à ces femmes
comme à des Cananéennes ou à des Ammonites, car elles ne le sont pas, T. C.
ESKENAZI et E. P. JUDD, 1994, p. 268 s., 285. K. E. SOUTHWOOD, 2012, p. 40,
considère l’ethnicité comme un phénomène construit plutôt que biologique.
87 Ainsi, Caleb, fils de Yefounné, certaines fois nommé « le Kenizzéen » (Nb 32,
12), et d’autres, « frère de Kenaz » (Jos 15, 17), est considéré comme judéen, tant
par l’auteur de Nb (13, 6 ; 34, 19), que par celui des Chroniques (1 Ch 4, 15). Dans
cet ouvrage, la partie importante de cette tribu apparaît comme faisant partie de
l’identité collective (1 Ch 4, 15). La sœur de David, Abigaïl, enfante Amassa et son
père est un Ismaélite du nom de Yeter (1 Ch 2, 17), dont le livre de Samuel fait un
Israélite (2 S 17, 25).
88 G. KNOPPERS, 2001, p. 20.
38
L’union, en Égypte, se matérialise parfois dans le cadre familial,
entre demi-frère et demi-sœur (P. Oriental Institute 17481/Chicago Hawara
1 ; P. Bibl. Nat. 224 /225) et oncle et nièce (P. Caire 30907/30909 5-6 ;
89P. Leyde 373a) . Les alliances entre cousins auraient été nombreuses. Le
90plus souvent, elles se concrétisent dans un même cercle social . Les unions
91entre frères et sœurs ne peuvent être prouvées , si ce n’est dans la famille
eroyale. Et l’unique mariage consanguin connu est à dater de la XX dynastie,
qui concerne une famille lybienne. Aussi peut-on assurer qu’il ne s’agit pas
d’un usage égyptien. Parfois, un veuf, comme dans le lévirat, se remarie
avec la sœur de son épouse, permettant ainsi d’éviter la désintégration des
92propriétés familiales .

89 Deux des frères paternels du grand prêtre Setau ont été mariés à deux de ses filles,
qui sont représentés dans sa tombe, A. H. GARDINER, 1911, p. 50 s.
90 Sur les 11 contrats avec paiement du shep qui précèdent la période ptolémaïque,
seuls 5 précisent la profession du mari et celle du père de l’épouse. Dans 4 des
contrats (P. Caire 30907/30909 ; P. Louvre 7849 et 7857A/B et 7846 ; P. Berlin
3078), mari et père sont des choachytes, dans l’un d’eux (P. Berlin 3048 II 11-21), le
mari est le serviteur d’un surveillant du Trésor du dieu et le père, père du dieu. Dans
le seul contrat avec :  ḏ n r m.t, l’« argent pour devenir une épouse » de la période
perse (P. British Museum 10120A), le mari et le père sont tous deux des choachytes.
Et dans celui avec : s n  ḫ, « document d’alimentation » (P. Oriental Institute
17481/Chicago Hawara 1), ils sont tous deux « chanceliers du dieu Embaumeur ».
Dans l’un des actes de divorce (P. Caire 30665) de la période perse, le mari est
choachyte de même que son épouse et, dans un autre (P. Berlin 3079), le mari et le
père exercent cette même profession. Sur les 59 contrats de la période ptolémaïque
étudiés, 27 de ces formulaires (46 %) concernent des prêtres, 18 (30 %) des
personnes associées à un temple, et 14 (14 %) se rapportent à des unions entre
personnes ayant d’autres titres ou pas ; parmi ces derniers, 14 (15 % du total) ont des
titres militaires, 2 un titre administratif, l’un est un marchand et l’autre est le fils
d’un prêtre, J. H. JOHNSON, 1986, p. 73. Avant la célébration de l’union, les parents
peuvent jouer un rôle dans la rencontre des futurs promis. La pétition de Pétéisi en
est un exemple, qui évoque l’habile manœuvre d’un prêtre de haut rang, invitant un
fils de prêtre à dîner en présence de sa femme et de ses filles. Lors de cette soirée, où
tous boivent de la bière, le jeune homme ne manque pas de s’intéresser à l’une des
jeunes filles. Il sollicite le prêtre afin de l’aider à trouver un emploi et lui accorder la
jeune fille pour épouse. Pour le père, le temps n’est pas encore venu, et le jeune
homme doit auparavant devenir prêtre. L’histoire rappporte la concrétisation de cette
exigence lors de leur union (P. Rylands 9 8/8), K. S. B. RYHOLT, 1999.
91 En dehors des familles royales, le mariage consanguin semblerait attester une
eseule fois durant la XXII dynastie et, dans deux cas, incertains, au cours du
MoyenEmpire, J. ERNY, 1954, p. 23-29.
92 G. ROBINS, 1993, p. 74.
39
Les conseils ne manquent pas, mettant en garde le père qui va
93porter son choix sur un époux pour sa fille. Onkhsheshonqy (25 15)
recommande de le choisir prudent, mais non riche. Et des détails sur la
meilleure désignation de l’épouse sont quelquefois dépeints dans les
enseignements, tandis que d’autres sont apportés par quelques ostraca. Aussi
l’Enseignement d’ ordjedef (section I 4) prescrit-il de choisir une : m.t nb.t
94ỉb, « femme maîtresse du cœur », aux sentiments sincères.
Onkhsheshonqy établit une liste des femmes qu’il ne faut pas épouser et,
parmi elles, celles dont le mari est vivant (8 2) ou qui sont impies (25 17) !
95Le sage Ani (16, 1-2) conseille à son interlocuteur de prendre épouse alors
96qu’il est jeune et de lui enseigner à devenir un « humain/femme ». S’il ne
donne pas de précision quant au meilleur choix à opérer, il prévient contre
une femme étrangère, inconnue dans sa ville, et dont on ne sait rien (16, 13).
Onkhsheshonqy (27, 7) assure encore que, si une femme est d’une naissance
plus noble que son mari, il devra s’effacer devant elle. Et, dans le même
esprit, l’O. Turin 57089 3 l’engage à ne pas épouser une femme plus
puissante/riche que lui. Dans un monde idéal, tant la personnalité de la
femme que son rang doivent ainsi être appréciés. Mais s’il n’est pas certain
que ces instructions aient été systématiquement mises en pratique, il reste
néanmoins plausible qu’elles aient reflété certaines réalités. Par ailleurs, les
allusions aux sentiments sont attestées dans des chants d’amour (P. Harris
97500 r° 5, 2-4 ), qui s’épanouissent au cours de la période ramesside. Les
98unions peuvent s’établir en fonction de toute la palette des sentiments et
99des arrangements consensuels .

93 S. A. K. GLANVILLE, 1955, t. II ; H. J. THISSEN, 1984 ; M. LICHTHEIM, 1976,
p. 159-184. Le sage ajoute qu’une mauvaise femme n’aura pas de mari (25 22) ;
W. BRUNSCH, 1997, p. 37-49, transmet la liste des préceptes concernant les femmes.
94 C. LALOUETTE, 1984, p. 47-54 ; M. LICHTHEIM, 1975, p. 58-59, n. 1.
95 Ibid., p. 237-266.
96 A. H. GARDINER, 1935, p. 23-29 ; P. VERNUS, 2001, p. 243 ; M. LICHTHEIM,
1980, p. 135-146.
97 Papyrus Harris 500, r° 5, 2-4, C. LALOUETTE, 1987, p. 258-259. Les chants
ed’amour apparaissent vers le milieu du II millénaire, durant l’ère ramesside. Ainsi,
le P. Chester Beatty, A. H. GARDINER, 1931, de même, le vase du Caire n° 1, l’O. du
Musée du Caire, n° 25218, G. POSENER, 1951-1952, p. 43-44, en ont conservé la
trace. D’autres textes y font également référence, tels l’O. Deir el-Medineh 1226,
B. MATHIEU, 1996 ; 2001, p. 3-16. L’auteur remarque que ces textes ne découvrent
pas pour autant la réalité sociale vécue par les femmes. D. SWEENEY, 2002, p. 27-50,
évoque la voix des femmes dans l’écriture des poèmes d’amour.
98 Selon Hérodote (II, 27), l’endogamie est de règle dans les couches les plus
pauvres de la société. J. ERNY et T. E. PEET, 1927, p. 30-39, (P. Turin 2021).
L’importance des sentiments peut être affirmée avec force et officiellement dans
l’ancienne Égypte. Aussi, un haut personnage de l’État énonce : « Si ce n’était pas
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