D'un Européen de Bab El Oued

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Ce récit s'inscrit dans le contexte de la fin de la colonisation en Algérie commencée dans les faits en 1945 dans l'est du pays, et le 1er novembre 1954. Ecrit par un militant communiste d'origine européenne, il fournit un témoignage véridique sur les sévices, les tortures et les privations que l'armée française faisait subir dans ses sinistres geôles et ses camps de détention aux combattants capturés pour l'indépendance de l'Algérie.
Publié le : lundi 1 septembre 2014
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EAN13 : 9782336356020
Nombre de pages : 324
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D’un Européen de Bab El Oued
PierreLe temps des ruptures D’un européen
Cots
Les lignes de ce récit sont à situer dans le contexte de la fn de la D BaB ueD
colonisation en Algérie commencée dans les faits en 1945 dans l’Est
erdu pays, et le 1 novembre 1954. Les nostalgiques n’ont pas encore Le temps des ruptures
digéré la décolonisation - ils vont, avec la complaisance de certains
édiles, de nombreux médias et partis politiques de France, jusqu’à
ériger encore des stèles à la gloire des pires tueurs et mercenaires,
c’est dire que ce récit est toujours d’actualité. Comme le démontre
aussi le flm réalisé par Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, qui a soulevé
tant de polémiques avant même d’être projeté.
Décidément, ce cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, le
débat sur la colonisation et la guerre d’Algérie n’est pas clos.
Pierre Cots fut arrêté le 27 mars 1957, torturé et
erséquestré par le 1 REP (Régiment étranger de
parachutistes) à la villa Sesini. Incarcéré à la prison
Barberousse le 24 ou 25 avril 1957. Transféré le 3
décembre 1957 à la centrale pénitentiaire de Maison-
Carrée. Procès : début décembre 1958. Internement
durant un mois en décembre 1958 au camp de
Béni Messous, puis, de janvier 1959 à fn avril 1960, au c
Lodi (Medea). Fin avril 1960 : expulsion du territoire algérien avec
interdiction d’y revenir. Retour à Alger à l’indépendance du pays.
Illustration de couverture © App Créations
ISBN : 978-2-343-03182-8
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D’un Européen de Bab El Oued
Pierre Cots
Le temps des ruptures















D’un Européen de Bab El Oued


Pierre Cots














D’un Européen de Bab El Oued
Le temps des ruptures




























































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03182-8
EAN : 9782343031828










À mon fils Pablo.

À Fabienne, la fille de Georges Torrès.

À tous mes fidèles camarades.








À mon très cher Pierre, qui fut de tous les combats de notre juste cause et
qui poursuit aujourd’hui sa route – la seule qu’il connaisse, celle de la fidé-
lité à notre engagement de jeunesse pour un monde de justice, de liberté et
de fraternité.
Avec ma très profonde et affectueuse amitié.

Henri Alleg



Henri Alleg m’avait écrit ce mot en guise de dédicace à son livre, Mémoire
algérienne. Des liens très forts nous unissaient. Indéfectiblement. Notre der-
nière rencontre remonte à fin 2011, nous avions alors partagé un repas dans
un restaurant vietnamien au cours duquel je m’étais enrichi de l’immense
savoir et de l’expérience de cet homme, mon camarade, mon ami passionné
et féru d’internationalisme prolétarien. Je lui avais alors parlé de mon projet
de publier un récit partiel de mon passé de militant. Sachant combien cela
me conviendrait et me plairait, il m’avait spontanément proposé, sans même
l’avoir lu, de préfacer ce récit.

La vie, la maladie et son décès en ont, hélas décidé autrement.

Je veux, sans vanité aucune ni fatuité mais avec une grande fierté, rappeler
par ce mot en exergue combien étaient forts nos liens d’amitié et de fraterni-
té et notre fidélité à nos convictions de jeunesse. L’évoquer à travers ce mot
est pour moi une façon de rendre hommage à mon très cher camarade Henri
Alleg, inlassable militant de la cause marxiste-léniniste et de
l’internationalisme prolétarien.

Ce mot est publié avec l’accord de Jean et André Salem, ses enfants.

Pierre Cots


Préface


Le récit que nous livre Pierre Cots fournit un témoignage véridique sur les
sévices, les tortures atroces et les privations de toutes sortes que l'armée
française faisait subir dans ses sinistres geôles et ses camps de détention aux
combattants capturés pour l'indépendance de l'Algérie. C'est le récit d’un
militant communiste d’origine européenne, du quartier de Bab El Oued
d'Alger, arrêté en 1957 par les parachutistes. Il a subi dans sa chair la barba-
rie ordonnée par les plus hautes autorités françaises pour briser la volonté du
peuple algérien de s’affranchir du joug colonial instauré en 1830.
De la « villa Sesini », centre de tortures dont la seule évocation continue à
provoquer l’effroi chez ceux qui y furent jetés et en survécurent, au camp de
Lodi, en passant par la prison de Barberousse puis par celle d’El Harrach,
Pierre Cots a tenu à décrire avec minutie ce que lui et ses compagnons ont
enduré pendant leur captivité.
Son livre paraît plus de cinquante ans après l’indépendance. Ecrit depuis
plusieurs années, son témoignage ne laissera pas indifférent. Il n’a rien perdu
de son actualité. Les jeunes découvriront la férocité de la répression du sou-
lèvement d'un peuple décidé à arracher son indépendance. Ils admireront
certainement l’héroïsme d’innombrables gens désarmés face à une machine
militaire et policière impitoyable. Des centaines de milliers d’Algériens qui
ont connu le même itinéraire que Pierre mais qui n’ont pas le don de
l’écriture se reconnaîtront dans son récit.

L’auteur ne l’a pas écrit pour s’auto glorifier. Militant parmi bien d’autres
aussi modestes que dévoués à la cause de l’émancipation des exploités et des
opprimés de tous les pays, Pierre Cots a tenu à montrer concrètement ce
qu’est un régime d’oppression. À l’heure où les anciennes puissances colo-
niales brandissent hypocritement le drapeau de la liberté des peuples, cher-
chent à se faire une nouvelle virginité politique en cachant savamment ce
que fut leur système colonialiste, maillon inséparable du régime capitaliste,
il n’est pas de tâche plus importante que de mettre en garde les nouvelles
générations, en paraphrasant Bertolt Brecht, sur le fait que le ventre de la
bête capitaliste immonde est encore fécond. Car ce n’est pas parce que la
page de la forme coloniale de l’exploitation capitaliste est tournée que les
événements relatés dans ce livre n’appartiendraient plus qu’à un passé à
jamais révolu. Le système qui les a produits est toujours en place. Il repro-
duira les mêmes effets sous des formes sans doute autres et à partir de pré-
textes différents. Il y a en effet un lien étroit entre la répression sauvage
d'une guerre de libération et le capitalisme qui tend à asservir les peuples par
tous les moyens, y compris par la violence la plus inouïe.

11 Pierre Cots a tenu à mener à bonne fin son témoignage, parce que son devoir
lui dicte de rappeler à ces nouvelles générations que la moindre des libertés
formelles n’est arrachée sous le capitalisme qu’au prix de grands sacrifices
des masses exploitées, que sous ce régime les libertés conquises ne sont ja-
mais définitivement acquises. Les classes possédantes les remettent en cause
dès que les exploités et les opprimés se pénètrent de la conviction qu'il n'est
plus possible de se contenter de manifester de temps à autre leur méconten-
tement sur la voie publique et de rentrer chez eux, mais qu'elles doivent se
décider à toucher aux privilèges des exploiteurs pour changer la société et
ouvrir une ère nouvelle. De même que les gros colons d’Algérie et les ma-
gnats de la finance avaient compris que l’indépendance sonnerait le glas de
leur domination économique, de même l’oligarchie régentant les grands pays
capitalistes n’hésitera pas une seconde à porter au pouvoir de nouveaux
Mussolini, Franco et Hitler, pour mater la révolte des travailleurs dès
l’instant où ceux-ci n’accepteront plus de jouer le jeu d'une démocratie for-
melle qui leur donne le droit de voter pour remplacer un gérant du capita-
lisme par un autre mais pas celui d'exproprier les possédants pour instaurer
la propriété sociale des moyens de production.

La lecture du témoignage captivant de Pierre Cots nous fait saisir concrète-
ment, de façon étonnamment vivante ce qu’endurèrent les Algériens pour
avoir exprimé leur résolution d’en finir avec un système colonial oppressif
qui refusait de leur accorder les droits politiques et sociaux les plus élémen-
taires. Malgré les années, sa mémoire n’a pas perdu un détail de l’horreur
colonialiste. Celui qui a subi la cruauté et la violence du plus fort garde gra-
vés dans sa mémoire, jusque dans leurs plus petits détails, les coups encais-
sés, les traits, les gestes, et les hurlements sauvages de ses tortionnaires.

Au crépuscule de leur vie, de nombreux acteurs de filiation « musulmane »
de la guerre de libération se sont mis à témoigner. Mais Pierre Cots est un
militant d’origine européenne qui aurait pu ne pas se sentir concerné par les
revendications nationales du peuple algérien ou même les combattre pour
marquer son attachement charnel à sa « mère patrie » française, dût-il être
d'origine espagnole. Son témoignage est celui d'un homme qui a adhéré par
esprit de classe au parti communiste et vite compris grâce à l’éducation idéo-
logique que son parti lui avait donnée que l’internationalisme prolétarien
n’est conséquent que s’il se traduit par le soutien en actes à la cause des
peuples opprimés par le colonialisme. Issu d'une famille très pauvre, obligé
très tôt de quitter l'école pour gagner sa vie, il avait vérifié par son expé-
rience que la lutte contre l'exploitation capitaliste était inséparable du combat
engagé par ses camarades arabo-berbères pour s'affranchir du joug colonial.
S’il n’omet aucun détail pour dénoncer le caractère inhumain et insuppor-
table des conditions de détention imposées par le colonialisme, c’est pour
faire en même temps le réquisitoire du capitalisme, de sa tendance à diviser
12 ceux qu’il exploite, à les dresser les uns contre les autres pour continuer à les
dominer et faire ainsi des profits sur leur dos.

Le récit de Pierre Cots est en même temps d’un type inédit pour le lecteur. Il
exclut la complaisance que le souvenir des temps difficiles recommanderait
dans ce genre d’écrit. Le lecteur découvre ainsi sous sa plume la critique
sans indulgence des comportements d’un certain nombre de personnages qui
n’ont pas laissé dans la mémoire de ceux qui les ont connus que de bons
souvenirs. Entre autres, il nous fait partager son indignation lorsqu’il dé-
nonce, sans esprit vindicatif cependant, le jeu retors de certains nationalistes
envers leurs camarades de prison d'origine européenne.

Pour que les plus jeunes lecteurs puissent reconstituer les non-dits qui ne
font pas directement partie du récit de Pierre Cots, comprendre la significa-
tion profonde de l’engagement des communistes d’origine européenne dans
la guerre de libération, il est indispensable de les replacer dans leur contexte
historique.

erLe 1 novembre 1954, une poignée d'hommes, excédés par l'attentisme des
dirigeants et la crise du mouvement national, avaient créé le Front de Libéra-
tion Nationale et déclenché l’insurrection armée devenue inévitable pour
arracher l’indépendance de l’Algérie. De droite ou socialistes, les gouverne-
ments qui s’étaient succédé en France se faisaient un devoir de perpétuer
l’ordre colonial. Ils veillaient à la sauvegarde des privilèges des sociétés
financières métropolitaines et de ceux d’une centaine de gros seigneurs de la
colonisation enrichis par la dépossession de la paysannerie, l’exploitation
féroce des travailleurs agricoles, des mineurs, des dockers, des femmes de
ménage au service d’Européens aussi nantis que racistes et arrogants envers
les « indigènes ». Cette poignée de gros seigneurs régentait le pays, étouffait
les revendications des colonisés et déniait même aux couches sociales aisées
autochtones le droit à l’égalité ne serait-ce que dans la direction des affaires
économiques.
Le soulèvement armé préparé de façon coordonnée depuis des années,
s’imposait comme l’unique moyen pour que les Algériens opprimés depuis
124 ans arrachent enfin le droit de vivre dignement sur la terre de leurs an-
cêtres. Les colonialistes avaient réprimé toutes les revendications pacifiques
du peuple algérien à la liberté, noyé dans un fleuve de sang ses innombrables
révoltes spontanées.

Le peuple indochinois sorti victorieux de neuf ans de guerre pour se libérer
de la domination française avait indiqué la voie. Le gouvernement français
dut négocier. Les Algériens devaient donc à leur tour en passer par là pour
pouvoir élire librement leurs représentants dans un Etat soumis à la volonté
populaire de tous les habitants sans distinction d'origine, manger à leur faim,
13 se soigner, se loger décemment, aller à l’école, ne plus être saisis de peur ou
d’angoisse à la seule vue d’un policier, d’un garde-champêtre ou d’un caïd
autochtone, supplétif zélé chargé par l’administration coloniale de maintenir
ses coreligionnaires dans le respect de l’ordre établi.
Une strophe de l’hymne national Qassaman (Le Serment) composé dans le
feu a résumé ce moment décisif de l'histoire: « Le temps des palabres était
révolu ».

Au retentissement des premiers coups de feu annonciateurs du combat libé-
rateur, les autorités coloniales n’eurent pas le réflexe de tirer les enseigne-
ments de leur débâcle en Indochine, de se résoudre à satisfaire les revendica-
tions du peuple algérien à l’autodétermination et à l’indépendance. Aveuglés
par le mythe de l’appartenance « à jamais » de l’Algérie à la France, sûrs de
pouvoir étouffer cette fois encore la nouvelle tentative de remettre en cause
l’ordre colonial, mandataires politiques des hommes de la finance, de la
bourgeoisie métropolitaine et des gros colons, les dirigeants français étaient
incapables de réfléchir à une quelconque solution politique, pacifique et
démocratique. Politiciens enfermés dans leur délire de défenseurs du
« Monde libre » face aux « rebelles » manipulés par le « Totalitarisme com-
muniste et soviétique », ils comptaient sur le soutien matériel et militaire de
l’OTAN, des USA et de l’Angleterre, pour écraser l’insurrection. Ils ne pou-
vaient imaginer que leur obstination allait causer des souffrances indicibles
non seulement au peuple algérien mais aussi, bien que dans une mesure in-
commensurablement moindre, aux populations européennes ou juives d'Al-
gérie et à des dizaines de milliers de familles françaises qui laisseront un des
leurs sur les champs de bataille mouvants d’une guerre de guérilla invin-
cible. Que de souffrances auraient été épargnées aux peuples algérien et
français si les principes de la « Déclaration des Droits de l’Homme » de la
Révolution française n’avaient pas été que des phrases creuses, si le capita-
lisme n’avait pas été le capitalisme, c'est-à-dire un système d’exploitation et
de domination « qui porte en lui la guerre comme les nuées portent l’orage »
pour reprendre l'image éloquente de Jean Jaurès !
Ministre de l’Intérieur en novembre 1954, François Mitterrand, celui qui
prendra des années après la tête d’un parti socialiste discrédité pour en rava-
ler brillamment la façade, celui qui deviendra en 1981 président de la Répu-
blique française, fit une promesse solennelle: la seule « réponse à la rébellion
sera la guerre » pour faire respecter des Flandres au Congo une seule loi,
celle de l'État français.

Doctrinaires ardents de « la mission civilisatrice » de la France dans les co-
lonies, les socialistes avaient refusé en 1920, au congrès de Tours, de recon-
naître le droit des peuples colonisés à disposer d’eux-mêmes. C’est sous la
feuille de vigne de cette mensongère mission que les socialistes camouflaient
un chauvinisme cocardier. Elle sonnait agréablement aux oreilles des repré-
14 sentants de couches moyennes rivalisant dans l’art de gérer loyalement les
affaires du capitalisme et d'une aristocratie ouvrière réformiste quémandant
des miettes de la rapine coloniale.
Rien d’étonnant donc que dans leur fuite en avant pour étouffer la revendica-
tion du peuple algérien à l’indépendance ils mobiliseront tous les moyens.
Guy Mollet, président du Conseil en 1956, fit voter perfidement les pouvoirs
spéciaux qui, avait-il prétendu, devaient le doter de toute l’autorité indispen-
sable à la conclusion d’une paix juste en Algérie. En fait, le gouvernement
socialiste mettait en place une implacable et épouvantable machine de ré-
pression, secondé dans cette tâche par les officiers et les généraux les plus
réactionnaires de l’armée française. La seule chose qui les animait était le
désir de prendre leur revanche sur la défaite cuisante de Diên Biên Phu et sur
leur échec humiliant à Suez.

Quand Pierre Cots est brutalement tiré de son sommeil pour être jeté dans
l’enfer de la sinistre villa Sesini, les parachutistes de Massu et de Bigeard
avaient déjà réussi à démanteler à Alger des réseaux entiers de militants et
sympathisants du Front de Libération Nationale. Son arrestation, les sévices
qui lui furent infligés, la « félonie » dont il fut accusé par les journaux colo-
nialistes, devaient servir d’avertissement exemplaire pour dissuader tout
Européen de manifester de la sympathie pour la cause libératrice ou ne se-
rait-ce que d’envisager une solution plus humaine à cette guerre, une issue
qui lui garantirait également de continuer à vivre dans le pays qui l'a vu
naître.
On a parlé de « Bataille d’Alger » pour glorifier la victoire militaire rempor-
tée par les paras sur les patriotes algériens. Cette expression pompeuse ne
reflète pas la réalité. Qui dit « bataille » dit choc frontal entre deux troupes
adverses lourdement équipées et de force plus ou moins égale dont l’une,
l’armée française, aurait pris le dessus sur l’autre grâce au courage et à
l’héroïsme de ses hommes. En fait, il n’y eut de bataille que dans les affa-
bulations des chefs d'orchestre de l'une des plus grandes répressions de
masse de l'histoire. Il n'y eut ni combats de chars, ni face-à-face entre
troupes du FLN et troupes occupantes, ni embuscades ni coups de main
contre une quelconque caserne, comme le suggérerait cette expression trom-
peuse. Il y eut par contre une gigantesque traque à mort comme l’histoire du
mouvement de libération n’en connut dans aucun autre pays, pas même du-
rant la résistance à l'occupation de la France par l'Allemagne nazie. Cette
fameuse « bataille » avait lancé 20 à 30 000 militaires, voire plus, de tous les
corps d'armée contre les quartiers « indigènes » d’Alger encerclés et isolés
derrière d'infranchissables murs de barbelés. Bérets verts ou rouges, zouaves
et conscrits du service militaire, tirailleurs sénégalais, légionnaires, appuyés
par une armada d'hélicoptères, de chars, d'automitrailleuses, épaulant les
sinistres « casquettes Bigeard », pour neutraliser avec une sauvagerie inouïe
15 quelques dizaines de fidaïs armés de simples pistolets et de quelques mitrail-
lettes « MAT ».
En fait, le véritable objectif n'était pas seulement de détruire les groupes
armés mais d'écraser matériellement, moralement, psychologiquement et
politiquement tout un peuple.
Cette « bataille » débuta à la fin du mois de janvier 1957, lorsque les paras
commandés par Bigeard se lancèrent à l'assaut de la Casbah afin de briser la
grève générale pacifique des huit jours, grève unanimement suivie à l’appel
du FLN au moment où l’ONU devait se pencher sur la question algérienne.
Elle prit fin pratiquement en octobre de la même année lorsque périt dans la
maison que les paras firent exploser le dernier groupe armé composé de
quatre patriotes, dirigé par Ali « La Pointe » et comprenant une jeune ly-
céenne de 17 ans, Hassiba Ben Bouali, un enfant de 13 ans, Omar Yacef, et
Bouhamidi.
Durant ces terribles neuf mois, n’importe quel para avait droit de vie ou de
mort sur tout Algérien suspecté de faire partie du FLN, sur tout homme qui
avait eu le malheur de se trouver sur le chemin de l'homme encagoulé obligé
par la torture de désigner des supposés complices de « terroristes ».
Couverts par les pleins pouvoirs que leur avaient accordés le gouvernement
français et le gouverneur général d’Algérie, le socialiste Robert Lacoste, les
paras avaient en quelques jours réussi à semer la terreur. La torture, ce ne fut
pas seulement les décharges électriques insoutenables. Jamais l’imagination
diabolique de militaires sadiques ne fut aussi inventive pour faire parler un
prisonnier que sous un régime qui se prévaut des valeurs de la Révolution
française et dont les héritiers politiques n’éprouvent à ce jour aucune honte à
brandir hypocritement la bannière des Droits de l’Homme pour justifier leur
« droit d’ingérence humanitaire » afin de faire main basse sur les richesses
naturelles convoitées en Afrique ou ailleurs.
Les paras surgissaient en pleine nuit dans les demeures, faisaient sauter les
portes des maisons, raflaient les hommes, n'épargnant pas les femmes. Ils les
emmenaient dans des lieux secrets pour les soumettre à la « question ». Plus
de trois mille habitants d’Alger « disparus » en l’espace de 9 mois ! Leurs
corps ne furent jamais retrouvés. Des dizaines de milliers de jeunes et de
moins jeunes, arrêtés au hasard des rafles permanentes et des « bouclages »
opérés par surprise, furent dispersés dans une multitude de camps autour ou
à l’extérieur d’Alger.

La « Bataille d’Alger » fut montée d’une main de maître pour créer le pré-
texte qui devait justifier une répression massive. Face à l’adhésion du peuple
aux objectifs de l’insurrection, les colonialistes étaient décidés à décapiter
l’organisation politique du FLN, disperser la direction unifiée que la révolu-
tion algérienne venait à peine de se donner au Congrès de la Soummam du
20 août 1956.
16 Exécution à la guillotine en juin 1956 du premier patriote condamné à mort,
Zabana, puis pose de la bombe de la rue de Thèbes au coeur de la Casbah
d’Alger tuant dans leur sommeil des dizaines d'enfants, de femmes et
d'hommes, tels furent les détonateurs de la provocation savamment calculée
èmedes chefs machiavéliques de la 3 puissance du « Monde libre ». Les
groupes armés du FLN avaient mené jusque-là la guerre de façon sélective.
Ils ciblaient des militaires et des policiers. Ils visaient des « ultras » identi-
fiés comme chefs ou membres d’escadrons qui assassinaient en toute impu-
nité les patriotes. En réaction à ces crimes, ils déclenchèrent une série
d’attentats aveugles, notamment à la bombe, contre les civils européens,
eralors que la Proclamation du 1 Novembre 1954 et le Programme de la
Soummam cherchaient avec persévérance à les gagner à la cause de
l’indépendance ou tout au moins à les détacher de ceux qui avaient le plus
intérêt à perpétuer l'ordre colonial. Pourtant les conditions avaient mûri,
comme l’avait attesté la réussite totale de la grève générale du 5 juillet de
cette même année, pour réfléchir à des actions de masse sous les formes les
plus diverses de nature à épauler les actions armées dans les villes et les
campagnes.
Mais, sous le coup de la colère provoquée par les meurtres à grande échelle
de l'armée française, les chefs politico-militaires de la Zone autonome
d’Alger avaient décidé de façon peu réfléchie de privilégier les seules ac-
tions armées menées par de petits groupes d'hommes.
Leur lourde décision allait faire tomber toute la direction exécutive du FLN-
ALN dans le piège tendu par les cerveaux démoniaques des chefs de l'action
psychologique. Elle aura pour conséquence de fournir aux généraux « ul-
tras » les prétextes tant recherchés pour pouvoir employer ouvertement et
sans limites d’aucune sorte les gros moyens afin d’éradiquer le mouvement
de libération. Ce sera donc sous le prétexte mensonger de protéger des civils
innocents contre les « tueurs sanguinaires du FLN » que Robert Lacoste et le
général Massu lanceront leur offensive générale d’Alger. Chaque bombe qui
éclata fut suivie de centaines d’arrestations, de dizaines d’exécutions som-
maires dans les nombreux centres secrets de torture. En quelques mois, les
descentes fulgurantes et cruelles des paras se soldèrent par l’annihilation
totale du mouvement national.

Le résultat de la stratégie indistincte des bombes contre les civils fut la cap-
ture rapide et la mise à mort de Ben M'hidi, un des principaux dirigeants de
la lutte de libération, le départ en catastrophe de la direction politique du
FLN-ALN en Tunisie, la décimation et la dislocation de l’encadrement du
peuple, la liquidation totale de l’organisation du FLN, le basculement défini-
tif de l’écrasante majorité de la population européenne dans le camp des
« Cent seigneurs » de la colonisation.
17 Les journaux qui appartenaient tous aux bénéficiaires du régime colonial
chauffaient à blanc les Européens des quartiers populaires de Bab El Oued
ou de Belcourt.
Le régime colonialiste est porté par une tendance intrinsèque à cultiver le
racisme. Par essence il ne profite qu’à une toute petite minorité de gros co-
lons et de capitalistes étrangers. En 1954, près de la moitié des terres agri-
coles, les plus fertiles et les mieux situées, était possédée par moins de
20 000 colons et la plus grande partie de cette moitié appartenait à mo
deux cents familles de très gros colons. Comment maintenir les privilèges
insolents de cette petite minorité, comment la protéger d’une révolte généra-
lisée des « autochtones », qui n’ont pas oublié que ces terres avaient appar-
tenu à leurs ancêtres avant d’en être dépouillés par la force et les « enfu-
mades », sans distiller en permanence le poison du racisme au sein du mil-
lion d’Européens? Comment souder les Européens en un seul bloc contre les
« indigènes » sans leur faire admettre qu’ils font tous partie du même camp,
ou qu'ils sont tous placés devant le même dilemme de « la valise ou le cer-
cueil », qu’il s’agisse de Borgeaud, possesseur de plusieurs milliers
d’hectares aux portes d’Alger, de Blachette, le maître des nappes alfatières,
de Schiaffino le célèbre armateur, ou qu’il s’agisse de l’ouvrier de Bab el
Oued vivant aussi misérablement que son camarade arabo-berbère ? Impos-
sible de conserver de tels privilèges, de maintenir l’Algérie dans le giron
colonial sans monter le « petit peuple européen » contre les « autochtones »,
sans s'abriter derrière lui, sans se faire passer pour son fidèle protecteur.

Le parti communiste algérien avait déployé de gros efforts en direction des
travailleurs d’origine européenne pour les gagner à l’idée de l’inéluctabilité
de l’indépendance de l’Algérie, de la formation d’une nation dirigée par ses
enfants sans distinction d’origine ou de religion, de la fin des privilèges inhé-
rents au colonialisme. Que cet effort n’ait pas réussi à conquérir la majorité
de la population européenne, cela ne signifie pas que ce fût une erreur de
l’avoir mené en défiant l’hostilité entretenue par la propagande colonialiste.
L’idéologie communiste repose sur l’union des classes exploitées de toutes
origines contre leur exploiteur commun. Elle rejette les clivages secondaires
hérités des sociétés primitives et basés sur les différences ethniques, reli-
gieuses ou nationales chauvines, les haines et les rancœurs léguées par des
siècles de guerres et de conflits. Car elle tend à rassembler les exploités et les
opprimés de tous les pays pour abattre le système capitaliste à l'échelle mon-
diale. Mais la stratégie communiste prend aussi en compte les tâches du
moment, de l’étape historique qui assignait au mouvement révolutionnaire
l’objectif préalable d’abattre le régime colonial.

Si des milliers d’Algériens d’origine européenne s’étaient retrouvés dans le
camp de la lutte pour la libération nationale, comme Pierre Cots, comme les
frères Perlès, comme les martyrs Fernand Iveton, Henri Maillot, Maurice
18 Audin, Raymonde Peschard, tuée au maquis d’une balle dans la nuque par
un officier d’active, comme Georges Accampora, rescapé de la guillotine et
récemment disparu, comme Jacqueline Guerroudj, condamnée à mort durant
cette « bataille d'Algérie », comme Elyette Loup, sauvagement torturée, et
comme encore d'autres, le mérite revint à ce travail courageux et inlassable
du PCA.

Le mouvement communiste a éduqué dès les années 1920 ses militants dans
un esprit internationaliste intransigeant. Il avait œuvré pour inculquer les
idéaux de fraternité entre les populations laborieuses de toutes origines. Le
corollaire de cet internationalisme était le rejet du système colonial. Ce n’est
pas le résultat de circonstances fortuites si ces militants d’origine européenne
se sont pleinement impliqués dans le combat ultime amorcé en novembre
1954. Il leur a fallu aussi beaucoup de courage moral, des convictions poli-
tiques et idéologiques solides pour s'arracher au racisme alimenté dans leur
milieu ethnique « naturel », ne pas capituler devant l'atmosphère de lynchage
que la grosse presse colonialiste avait créée dans les milieux européens.
L’engagement total dans ce grand mouvement historique de Pierre Cots et de
tant d’autres Européens, qui se considèrent à juste titre comme des Algériens
à part entière, en est l’illustration parfaite.
Ce livre est une contribution vivante à une écriture honnête de l'histoire in-
séparable du mouvement national et du mouvement communiste algériens.
D'une certaine façon il contribue aussi à éclairer une face cachée de l'His-
toire de la France. Puisse-t-il, grâce à cela, faire méditer les lecteurs et con-
tribuer à sa manière à écarter à jamais les sources de nouvelles souffrances
pour les peuples algérien et français.

Zoheir Bessa
Directeur d'Alger républicain



Aux lecteurs

Certes, il n’y a rien d’original à remonter le temps pour retrouver des par-
celles de souvenirs. Cette investigation est commune. Cependant, il y a ceux
que l’on ne peut oublier, en raison même de leurs traces profondes dans la
mémoire ou même, paradoxe, de leur banalité. Il arrive aussi de ne pas faire
état d’autres, peut-être plus terribles, dorénavant disparus à tout jamais dans
l’oubli.
Le début de l’écriture de ce récit, basé sur des notes, remonte à 1985. Puis il
a été abandonné durant plusieurs années en raison d’une inondation qui a
noyé plusieurs notes aujourd’hui perdues. Les fragments de vie et quelques-
unes des situations ici évoqués, avec leurs blessures encore vives, sont à
jamais marqués de forts moments de douleur, de peine, d’indignation, de
révolte. Il s’y mêle pourtant des instants ineffables, inoubliables, de solidari-
té, de fraternité, d’espoir, de grandes amitiés. C’est toujours avec une grande
joie que je retrouve, de temps à autre, ceux de mes anciens codétenus encore
de ce monde.
J’ai beaucoup tardé à livrer ces lignes. Probablement parce que je considé-
rais qu’elles présenteraient peu d’intérêt au regard de ce qui s’est déjà écrit.
Il n’est pas aisé d’ajouter son grain de sel, et là n’est pas mon propos, après
le terrifiant témoignage d’Henri Alleg, écrit à chaud, au sortir des tortures et
au plus fort des souffrances vécues en prison, de celui du regretté Abdelha-
mid Benzine sur le pénitencier de Lambèse, sur les camps, trop peu nom-
breux, écrits dans les mêmes conditions. Et d’autres, plus tard, comme Mo-
hamed Sahnoun sur les tortures et sa séquestration à la villa Sesini.
Ce récit n’aura donc pas le caractère de ce qui s’est déjà exprimé, il est plus
personnel sans, pour autant, escamoter certaines questions cruciales.
Quelques-uns, rarissimes, comme feu le général Jacques Pâris La Bollardière
qui avait pourtant participé à de vastes opérations militaires s’était opposé
aux « disparitions » et fut condamné à un mois d’arrêt. Ou Paul Teitgen,
secrétaire général de la police à Alger pour citer les plus connus, quelques
soldats, ceux que l’on a appelés les « Soldats du refus », Jean Clavel, Alban
Liechti, Vandart, Guyot et bien d’autres qui furent emprisonnés, enfin, des
déserteurs, Moreau, Favrelière, le chanteur Claude Vinci, et encore d’autres,
ont eu le courage et le grand mérite de tout faire pour ne pas participer à la
guerre, pour dénoncer son cortège d’atrocités. Les formes de solidarité furent
diverses telles celles de l’importante et indispensable organisation du collec-
tif d’avocats communistes français qui s’engagèrent avec un grand courage
dans la défense des militants communistes et des membres du FLN, du « Ré-
seau Jeanson », de Jacques Vergès, les multiples manifestations et diverses
actions du PCF, de la CGT, et de personnalités comme Jean-Paul Sartre et
Vidal-Naquet, Yves et Jean-Pierre, avocats d’Alger qui ont bravé bien des
dangers pour assurer la défense des patriotes algériens.
21 Hormis les policiers, les gendarmes, les CRS et gardes mobiles appartenant à
l’appareil répressif et dont le métier était de réprimer sans mesure, aveuglé-
ment, un nombre élevé de militaires de carrière, d’appelés ou rappelés sous
les drapeaux ont aussi pratiqué la torture et d’autres violences ou en ont été
les témoins, le plus généralement silencieux !
Exceptionnels sont ceux qui, dominant leur angoisse, leur douleur ou les
« mauvais souvenirs » ont eu le courage de témoigner. Bernard W. Sigg,
psychanalyste, a expliqué les raisons de ce mutisme quasi généralisé dans
son livre intitulé « Le silence et la honte » publié en 1988 aux éditions Mes-
sidor.
Un des principaux responsables des boucheries, le général Massu, s’est très
peu, repenti. L’odieux et sanguinaire Aussaresses qu’un grand nombre de
téléspectateurs a pu voir et entendre à la télé française a avoué sans pudeur
ses crimes. Les généraux Bigeard et Schmitt, et certains, sans remords aucun
et sans honneur ont tenté soit de nier soit de justifier l’injustifiable, la pra-
tique systématique de la torture et les assassinats. Le dernier nommé, lieute-
nant pendant la guerre d’Algérie, promu général, a même été, sans gloire,
appelé à la fonction de chef d’Etat-major des Armées françaises de 1987 à
1991 et durant l’intervention des forces de l’OTAN pour démanteler la You-
goslavie.
D’autres, des nostalgiques de l’Algérie française ont tout essayé pour faire
passer à l’Assemblée nationale de France, en février 2005, une loi sur les
prétendus bienfaits de la colonisation. On y trouvait des députés de droite
mais aussi des héritiers de Guy Mollet ancien responsable de la SFIO (Sec-
tion française de l’Internationale ouvrière !) dont le légataire est aujourd’hui
le Parti dit socialiste et dont l’un des « éléphants », Strauss-Kahn, a été res-
ponsable du FMI et l’autre, Lamy, de l’OMC. Les « gaullistes » ont été les
inspirateurs de cette loi, oubliant que leur maître à penser a fait durer la
guerre plus longtemps que ceux qui l’ont précédé au pouvoir. Devant le tollé
qu’a soulevé l’article 4 de cette loi, le président d’alors de la République
française, Jacques Chirac, a été contraint de pousser à son abrogation. Par-
tielle !

Que dire quand les victimes de ces chefs tortionnaires, Louisette Ighilhahriz,
Eliette Loup, Djamila Bouhired, Fernand Yveton, jacqueline Guerroudj,
Zohra Drif, Djamila Bou Pacha, Auguste Chatain, Georges Acampora, Jean
Ronda, Alfred Gerson, Jacques Salort, Mustapha Fettal, Rachid Boukhari,
1Mohamed Sahnoun, Mohamed Badji et des centaines de milliers de
femmes, d’hommes, de vieillards et même des enfants ont souffert les pires
atrocités ? Parmi eux ma sœur Denise, mon oncle Raphaël Bellido auxquels
je veux rendre ici un hommage appuyé.

1Mohamed Sahnoun, diplomate, a décrit le tragique calvaire qui se déroulait à la Villa Sesini
dans son livre « Mémoire blessée » édité aux Presses de la Renaissance, en 2007.
22 Que dire quand Ali Boumendjel, Larbi Ben M’hedi, dirigeants du FLN,
Maurice Audin, Omar Djeghri, ces deux derniers membres du PCA, sans
parler des anonymes, sont morts sous les supplices subis ou froidement as-
sassinés ? Malgré mes appréhensions, devant l’ignorance d’un grand nombre
de personnes de ce que fut véritablement cette guerre, ignorance sciemment
entretenue par le mensonge ou l’omission volontaire, sur l’insistance de mon
fils Pablo, j’ai fini par me laisser convaincre de rassembler mes notes et mes
bribes de souvenirs de ces temps, de les confier aux miens, à ceux qui me
sont précieux, à tous ceux qui voudront bien en prendre connaissance.
Ma sœur et nombre de mes camarades, pour avoir vécu ces persécutions,
Monique, ma compagne ; mes enfants, Sandra et Pablo ; mes frères, Alain et
Jean-Marc, mes belles-sœurs, Michèle et Baya, ma cousine Sylviane, mes
camarades, mes amis en connaissent une part. D’autres, s’ils veulent bien
prendre le temps de me lire, en sauront davantage. Ils auront la confirmation
que la violence, la barbarie sont inhérentes à la nature du colonialisme, de
l’impérialisme quel que soit son masque. La vie nous le démontre, hélas
chaque jour encore. Avec la dictature fasciste du Paraguay, de l’Uruguay, du
Chili de Pinochet, de celui du pouvoir fasciste d’Argentine, tous soutenus
par les USA, ou, plus récemment, le coup d’Etat contre le président Zelaya
du Honduras. C’est encore le cas, notamment en Palestine, avec la sauvage
agression contre la population de la bande de Gaza, en Irak et en Afghanis-
tan, en Colombie, en Libye avec l’innommable assassinat de Mouammar
Kadhafi et de l’un de ses fils, en Côte d’Ivoire, et (bientôt ?) en Syrie et
peut-être en Iran. Et ailleurs demain ?
Le mot impérialisme est tombé en désuétude aux yeux d’un grand nombre de
personnes, en particulier de nombreux journalistes, chroniqueurs, commenta-
teurs, historiens et ceux que l’on nomme pompeusement politologues. Je ne
connais pas d’autres vocables susceptibles de le remplacer pour désigner
cette étape de l’histoire de l’humanité inhumaine.
L’impérialisme, ses services et ses valets développent aujourd’hui l’énorme
idée honteuse et mensongère que le nazisme et le communisme auraient
commis les mêmes crimes. Alors que l’URSS a consenti les sacrifices les
plus lourds durant la deuxième guerre mondiale, 27 millions de morts, les
USA ont débarqué seulement en juin 1944 en Normandie alors qu’ils étaient
déjà en Algérie dès le 8 novembre 1942. Dans la grossièreté de leurs mysti-
fications, les gouvernements et leurs médias omettent de signaler que tous
les gouvernements bourgeois de l’Europe capitaliste ont trahi leurs peuples
en se soumettant et collaborant abjectement avec l’occupant nazi, en se met-
tant à son service. Ils refusent de reconnaître ou de rappeler que seule
l’URSS a rejeté et condamné ce vil compromis criminel et engagé un rude
combat contre les forces nazies. Le traité de non-agression signé par l’URSS
et l’Allemagne nazie, est venu après les accords de Munich ratifiés par
Chamberlain et Daladier et, en vérité, à la suite du refus des gouvernements
occidentaux de constituer un front antinazi. Mais les historiens actuels omet-
23 tent d’en faire état. Enfin, ces pouvoirs bourgeois corrompus n’ont jamais eu
un esprit patriotique, ils ont honteusement trahi leurs peuples et aujourd’hui
ils omettent d’évoquer leur trahison. Certains, dans les pays baltes et en
Hongrie où le capitalisme a été restauré vont même jusqu’à réhabiliter et
glorifier sans honte des anciens SS et à emprisonner des anciens résistants.

D’autres parlent de mondialisation et chacun lui donne son propre sens, un
sens mal défini, parfois en tentant de considérer ce nouveau stade comme
une fatalité ; ce mot est trop peu précis pour expliquer les phénomènes que
nous traversons, plus spécialement la volonté, essentiellement des USA et de
leurs alliés - même s’il existe entre eux des contradictions - de dominer le
monde, peut-être plus que par le passé, pour s’emparer des ressources qui
leur font défaut. L’exemple de la Libye agressée sous la bannière de l’ONU
et de l’OTAN par les forces armées de pays occidentaux, n’avait pas pour
but de débarrasser son peuple d’une indiscutable dictature mais pour en con-
trôler ses ressources en hydrocarbures et implanter un point d’appui dans le
cadre du projet présomptueux US du « Grand Moyen-Orient ». N’en est-ce
pas encore une preuve concrète ?

J’avais espéré que l’Empire (les USA) n’agresserait jamais la Corée, le Viet-
nam. Ils sont intervenus dans ce dernier pays à la suite de la France, de la
façon la plus violente, la plus inhumaine utilisant les armes les plus mo-
dernes, les plus criminelles comme l’agent orange dont les séquelles sont
aujourd’hui encore dramatiquement présentes, les plus meurtrières comme le
napalm dont les victimes, y compris les enfants, finissaient en torche. Sans
omettre le largage de deux bombes atomiques sur le Japon alors que ce pays
était en état de reddition et qui firent des centaines de milliers de morts et de
blessés irradiés à Hiroshima et Nagasaki. Et aussi, les bombardements US
sur Tokyo qui firent 80 000 morts alors que l’Etat nippon était déjà mori-
bond.

Cette étape de l’histoire se prolonge sous d’autres cieux et d’autres formes,
parfois avec une égale férocité, peut-être plus grande. J’avais espéré ces
dernières années que les guerres annoncées de Yougoslavie, d’Afghanistan,
d’Irak, de Libye, de la Côte d’Ivoire ne seraient pas déclenchées. Elles l’ont
été sous de fallacieux prétextes. D’autres guerres, comme celle qu’Israël ne
cesse de faire au peuple palestinien allant jusqu’à utiliser des bombes au
phosphore, des bombes à fragmentation ou au peuple libanais, se poursui-
vent avec férocité et avec la bénédiction du monde capitaliste et la complici-
té de la quasi- totalité des pouvoirs monarchiques ou dictatoriaux des pays
arabes à l’exemple de ce qui s’est produit à Bahreïn. Et, qui dénonce les
agressions sans fin du pouvoir israélien est considéré comme antisémite et
non pas comme antisioniste. Quel amalgame !
24 D’autres guerres sont annoncées contre des pays appartenant, selon le voca-
bulaire de l’Etat le plus puissant, à « l’axe du mal » ou baptisés « Etats
voyous ». Comme la Corée du Nord, comme Cuba, la Syrie, l’Iran est dans
leur viseur. Peut-être l’impérialisme US y ajoutera d’autres nations comme
le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur, le Nicaragua et, pourquoi pas, l’un de
ces jours, l’Algérie ?…
Israël, seule « grande démocratie » du Moyen-Orient, dit-on, n’entrerait-il
dans aucune de ces catégories alors qu’il a agressé et continue de s’accaparer
des territoires qui ne lui appartiennent pas, d’attaquer avec la plus inouïe
violence la Palestine ou ce qu’il en reste, le Liban et la Syrie et que le pou-
voir est entre les mains de l’ultra-droite ? J’ai longtemps espéré que le
peuple palestinien récupérerait bientôt ses territoires annexés par son récent
et puissant voisin et obtiendrait son indépendance. Après tant d’années de
malheurs, il est aujourd’hui prisonnier de la politique réactionnaire la plus
extrême qui soit de cet Etat soutenu par les US, ses alliés occidentaux et
moyen-orientaux et d’une « Autorité » qui, de concession en concession,
s’est montrée souvent bien clémente à son égard.

Pour les besoins de la propagande anticommuniste, le mur de Berlin avait été
qualifié de « mur de la honte », sans jamais expliquer les raisons de sa cons-
truction. Comment appeler le mur érigé par les Etats-Unis, celui qui fait
frontière avec le Mexique, ce mur qui a déjà causé des milliers de morts et
dont presque personne ne fait état ? Comment qualifier celui construit par
Israël qui découpe encore plus la Palestine et réduit ce pays à des parcelles
de terres pauvres éparpillées de-ci de-là, celui érigé par le Maroc au Sahara
occidental, celui monté par la Turquie qui coupe Chypre en deux entités ?
Peut-on nier que l’impérialisme porte en lui l’agressivité, la violence, la
mort ?

Cependant, les raisons d’espérer sont immenses, la preuve en est que les
peuples d’Amérique Latine, après la courageuse Cuba, se soulèvent les uns
après les autres contre l’hégémonie de l’impérialisme US, de ses multinatio-
nales et ses institutions dont le FMI et l’OMC, souvent dirigées par des so-
cio-démocrates ou encore la Banque mondiale. Les soulèvements des
peuples tunisien, égyptien et d’autres à travers l’Afrique du Nord, le Moyen-
Orient sont aussi la démonstration récente de l’aspiration de ces peuples à
vivre mieux dans leur pays.

Pour ma part, dois-je le préciser, en ces temps d’anticommunisme facile, qui
ne laissent place à la réflexion, en ces temps d'assauts de tout type et
d’agressions militaires pour le seul profit, je ressens le même fort ressenti-
ment que j’ai éprouvé depuis ma prime jeunesse pour ce système. Celui qui,
de nos jours, d’une manière ou d’une autre, sous les prétextes les plus per-
fides, allant de celui des « droits de l’homme », de la « démocratie », du
25 « droit à l’ingérence » à celui du « devoir d’ingérence » préconisés par le
« socialiste » Bernard Kouchner, de la « sauvegarde de la démocratie », de la
« guerre préventive » à ceux de la lutte trompeuse contre le terrorisme, ne
cesse d’intervenir partout et encore et toujours. Soulignons au passage com-
bien il est étrange que tous les moyens techniques modernes de détection
n’aient pas permis durant longtemps la localisation, l’arrestation et pour
finir l’assassinat - les morts ne parlent pas, dit-on - de Ben Laden qui fut un
temps un des agents de la CIA et l’allié de l’impérialisme US.

Ce régime impérialiste se perpétue en affamant jusqu’à la mort des centaines
de millions d’enfants, de femmes, de vieillards et d’hommes à travers la
planète, tragédie qui s’aggrave avec les monocultures pour l’obtention
d’agro-carburants au détriment de l’agriculture vivrière, mais au profit de
l’agro-industrie aux mains des gros propriétaires locaux ou des multinatio-
nales. Ce système, en plus de ses interventions militaires, sévit à travers les
injonctions des institutions qu’il s’est données : le FMI, la Banque mondiale,
l’OMC et d’autres instruments comme l’ONU. Avec, le plus souvent, la
complicité des pouvoirs locaux installés par le monde impérialiste, par
exemple dans presque tous les pays africains. Il est vrai, je me répète, que ce
stade suprême du capitalisme, comme disait Lénine, que certains en Russie
ont tenté, sans succès, de sortir de son mausolée, ne saurait durer ad vitam
aeternam !

Les événements dramatiques, souvent terrifiants, les petits faits, beaucoup
d’une grande banalité mais indissociables de la vérité, relatés dans ces pages
sont peu de choses et peuvent paraître réducteurs auprès de l’étendue tra-
gique de ce que nombre d’Algériens - même non engagés dans le combat
national - ont pu connaître avant et durant la guerre d’Algérie. En fait, depuis
la conquête de ce pays par les colonialistes français en 1830.

Je dois d’avoir écrit ce récit à l’insistance de mon fils, Pablo, à mes amis,
dont Lucien Hanoun l’un de mes codétenus, à Fabienne, la fille de mon
camarade et cher ami Georges Torrès aujourd’hui décédé, à Fernand Gallina-
ri, ce camarade que j’ai connu enfant et d’autres qui m’ont demandé de ne
plus rester silencieux, de faire l’effort d’écrire. Tant, y compris parmi ceux
cités dans cet ouvrage, s’en sont allés sans laisser de traces écrites, à l’instar
de nos chers Larbi Bouhali, Paul Caballero et de nombreux militants ; à
l’exception de Abdelhamid Benzine qui a écrit et Lakhdar Kaïdi qui s’est
confié peu de temps avant sa disparition dans un entretien accordé à Nasser
Djabi, enseignant-sociologue à l’université d’Alger. De Henri Alleg, bien
sûr, qui s’est livré dans « Mémoire algérienne » et dans un film de Lledo
pour nous apprendre ce qu’a été son parcours digne et exemplaire ou encore
Mohamed Sahnoun qui fut l’un de nos malheureux compagnons torturé et
séquestré de la villa Sesini. Beaucoup d’entre eux ont milité jusqu’à leur
26 dernier souffle sans pouvoir prendre le temps de dire, de témoigner.
D’autres, atteints par les dégâts de l’âge ou la maladie, n’ont pu nous trans-
mettre ce qu’ils ont vécu, nous faire connaître leurs souffrances ou leurs
expériences si riches. Ce fut le cas de Jacques Salort, un homme exemplaire
de modestie, d’ardeur au travail et de dévouement à son parti et à la cause
nationale. Il fut trois fois arrêté, trois fois torturé : la première durant la pé-
riode de Vichy pour s’être opposé au fascisme - il n’avait alors que 19 ou 20
ans - la seconde pour son combat aux côtés des patriotes durant la guerre
d’Algérie, la dernière, quelques années à peine après l’indépendance, pour sa
lutte en faveur de la démocratie, cette fois, par des autorités du pays, le sien,
pour lequel il avait consenti les plus grands sacrifices et contribué à sa libé-
ration. D’autres, encore, des centaines de milliers, parce qu’illettrés ou trop
marqués par les souffrances subies, certains aussi par discrétion ou modestie
n’ont laissé aucune ligne sur les épreuves traversées.

Sans prétendre combler un vide, la volonté de l’auteur de ces lignes, est
d’évoquer, en évitant tout épanchement narcissique ou émotionnel, de dé-
crire simplement, hélas partiellement ce que fut pour lui le système colonia-
liste et la guerre, la réalité, également partielle, telle qu’elle se présentait.
Cela en raison même du caractère du type de colonisation de peuplement et
de ségrégation qui tentait de nous éloigner de cette réalité pour que nous
l’ignorions.

L’Algérie à laquelle nous étions et sommes toujours si profondément atta-
chés - chacun y avait, y a ses raisons - ce pays, son peuple avec son mouve-
ment national et populaire était, du moins pendant une longue période, quasi
inconnu des citadins européens de Bab El Oued et d’ailleurs - je cite ce fau-
bourg parce que j’y suis né et que j’y ai longtemps vécu. Ils se tinrent - sans
doute les plus humbles, n’avaient-ils pas les moyens de se déplacer à
l’intérieur du pays – inconsciemment, par méconnaissance, par indifférence,
parfois intentionnellement ou par mépris, à l’écart du feu qui couvait. Lors-
que nous abordions la « Question algérienne », un grand nombre d’entre eux
haussaient les épaules et tournaient la tête comme s’ils ne se sentaient pas
concernés, ne comprenant pas ou ayant peur de comprendre la signification
historique du vaste mouvement qu’ils ignoraient ou voulaient ignorer. Cette
méconnaissance des réalités était entretenue par les médias au service des
grands bourgeois, des gros et richissimes colons, propriétaires des terres les
plus fertiles, de mines, des banquiers et autres bénéficiaires du système qui
les protégeait et que le pouvoir colonial a maintenu, avec l’appui des partis
de droite. Certes ! Mais, aussi avec l’aide des diverses mouvances de la so-
cial-démocratie ou radical-socialiste.

erFaut-il rappeler que Mendès-France était président du Conseil le 1 No-
vembre 1954, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954-1955 puis
27 ministre de la Justice en 1956-1957, lorsque la torture fut institutionnalisée
avec la bénédiction, l’appui et l’encouragement du social-démocrate Guy
Mollet, chef du gouvernement ? Faut-il évoquer le rôle ignoble tenu par
Jacques Soustelle Gouverneur général de l’Algérie et par celui qui lui a suc-
cédé, l’homme du prétendu « dernier quart d’heure », slogan répété à satiété,
le sinistre Ministre Résident Robert Lacoste, lui aussi membre de la SFIO,
Section française de l’Internationale ouvrière (sic) ? Au premier, on a attri-
bué à tort le dessein de rétablir la paix au Vietnam, alors qu’elle a été le fruit
du combat courageux, héroïque du peuple de ce pays. Un peuple de génie
qui a bénéficié de la solidarité internationale et savait, signalons-le, avec des
tiges de bambou acérées confectionner des pièges capables de transpercer les
pataugas des soldats ennemis et fabriquer d’autres armes. Qui peut oublier la
dernière, l’immense et terrible bataille qui s’est déroulée sous la colonisation
française, celle de Diên Biên Phu, celle qui sonna son glas de la domination
sous la direction géniale de l’indomptable général Giap et la fuite éperdue
des GI à Saigon, aujourd’hui Hô Chi Minh ville ? Fuite honteuse
d’innombrables GI pris de panique après une guerre atroce qui avait réelle-
ment débuté en décembre 1961 qui fit des millions de morts encore plus de
blessés.

2Quant aux accords avec Bourguiba , le leader nationaliste tunisien, ils étaient
inévitables, comme ceux, après de multiples tentatives pour conserver ce
pays, passés avec le roi du Maroc, Mohamed V, favorable à l’indépendance
de ce protectorat.
Jamais, au sortir des terribles affrontements d’Indochine, l’impérialisme
français, déjà affaibli par la deuxième guerre mondiale, n’aurait été en me-
sure de faire face au combat simultané des trois peuples du Maghreb et
d’autres colonies qui auraient inévitablement suivi.

Il y eut aussi le général de Gaulle auquel l’on a attribué un rôle historique
dans la paix en Algérie. On ne peut le nier, mais à quel prix ? En réalité, sous
son règne la guerre s’est poursuivie plus longtemps encore que sous ceux qui
l’avaient précédé et la violence de la répression n’a pas été moindre. Qui ne
se souvient d’un préfet nommé Papon, ancien collaborateur des nazis,
d’octobre 1961 à Paris quand des centaines d’Algériens matraqués, furent
jetés dans la Seine, de la station de métro Charonne où furent massacrés des
Français qui manifestaient leur solidarité avec le peuple algérien ? N’est-ce
pas de Gaulle qui l’avait désigné à ce poste ? C’est contraint et forcé en rai-
son de la résistance armée du peuple algérien, de problèmes économiques et
financiers insolubles et de la pression de l’opinion publique algérienne avant

2Habib Bourguiba, militant nationaliste tunisien quitta le Destour en 1934 pour fonder le Néo-
Destour avec un groupe de jeunes militants, comme lui favorables à l'institution d’un État
indépendant et laïque.
28 tout, française et internationale que de Gaulle a dû accepter, malgré ses réti-
cences, de négocier avec le GPRA (Gouvernement provisoire de la Répu-
blique algérienne) ; en tentant cependant de conserver le Sahara pour sa si-
tuation géostratégique et ses ressources en hydrocarbures, d’autres richesses.
Et, dernière manœuvre, la tentative d’installer un gouvernement plus ou
moins à sa botte, celui d’Abderrahmane Farès sous le prétexte d’organiser le
référendum. Il n’y a pas réussi comme dans les anciennes colonies françaises
d’Afrique où il a pu placer des hommes à lui, sauf en Guinée où Sekou Tou-
ré a eu le courage politique de dire non à sa politique néocolonialiste.

Tous ces messieurs, et bien d’autres avec leurs vocables dérisoires, niais et
mensongers, voyaient ou feignaient de voir cette Algérie, dont la majorité
des habitants se mouraient de misère, comme une contrée qui ne devait pré-
senter aucun intérêt pour son propre peuple, une insignifiance, de manière à
ce qu’il se sente toujours plus étranger dans son propre pays. Ce qu’il ressen-
tait fortement mais n’acceptait plus !
En effet, pour ces messieurs de la colonisation, ce territoire devait être perçu
3comme un lieu où ses habitants d’origine arabo-berbère n’avaient aucun
droit, pas même celui d’exister. Cependant, les Algériennes et les Algériens
avaient conscience d’être, en quelque sorte, exilés dans les prétendus dépar-
tements d’outre-Méditerranée d’un pays nommé France. Pour le système en
place, qui rêvait de diviser le peuple pour briser le sentiment national, il fal-
lait mille manipulations, mille mensonges, attribuer des qualités aux uns et
des tares aux autres, par exemple celui de considérer « Le Kabyle comme un
homme des montagnes, intelligent, franc et rude à la tâche et l’Arabe comme
paresseux, voleur, fourbe, traître et dissimulateur ! »
Le capitaine A et Yvon de Saint-Gouric font dire à l’un des personnages de
4leur livre « Mektoub » : « S’il fallait élever une statue au mensonge, il fau-
drait la revêtir d’un burnous ». Et d’ajouter, s’adressant à une jeune française
éprise d’un Algérien, acte de folie extrême : « A la seule pensée que ton
corps pourrait être touché par celui d’un Arabe, j’éprouve la répulsion qu’on
ressent au frôlement d’un crapaud » et de poursuivre « Pourquoi faut-il
qu’une terre semblable soit habitée par une telle race ? »
Ce genre d’assertions outrageantes, méprisantes, injurieuses, pullule sans
vergogne dans la littérature coloniale au moins jusque dans les années 1930
et peut-être même plus tard.

3Arabo-berbère : Expression employée par les communistes algériens pour désigner la popula-
tion autochtone afin d’éviter tout ostracisme envers l’une des deux communautés algériennes,
berbérophone et arabophone, classées par l’administration française sous le terme générique
d’abord d’indigène puis de Français musulman. Mots empreints à l’époque d’un paternalisme
raciste à peine voilé dans le langage colonialiste. D’autre part, la mixité entre ces deux ethnies
était si étendue, en particulier dans les villes, qu’il aurait été discriminatoire à cette époque
d’établir une distinction de caractère ethnique dans le combat pour la libération nationale.
4Mektoub : ouvrage publié en 1923 par les éditions du Mercure Africain, Alger.
29 Mais cette propagande raciste de bas niveau et ces tentatives de division se
sont avérées vaines. L’Algérie a vu presque tous ses enfants arabo-berbères
et une fraction d’Européens et de Juifs - malheureusement très réduite- se
mobiliser pour libérer le pays. La désillusion fut grande de ceux qui crurent
imposer le silence à ce peuple insoumis, irréductible dans ses aspirations.
Sous les frémissements, encore inaudibles, grondait l’orage, il a fini par écla-
ter.
Des hommes de grand courage refusaient de subir plus longtemps
l’obscurantisme colonial, le racisme, l’intolérance, la surexploitation,
l’immense pauvreté, la faim, la maladie, l’analphabétisme, la répression,
l’exil noir dans leur propre pays. En dépit des profondes divergences qui
divisaient le mouvement national, ils le firent savoir spectaculairement et
eravec courage et audace, le 1 novembre 1954, avec une arme foudroyante :
la concordance de leur action avec les aspirations du peuple.
Cet événement si important pour l’avenir de l’Algérie était attendu. Je sa-
vais, comme mes camarades et contrairement aux mensonges véhiculés en-
core de nos jours, qu’il allait inéluctablement se produire après les combats
des peuples vietnamien, tunisien et marocain. C’était pour nous simplement
une question de temps mais une certitude.
Les rapports algéro-européens et les engagements politiques

De façon rarissime, il est vrai, il y eut des mariages mixtes. Sans doute chez
des individus des populations algériennes et européennes ou juives d’origine
très modeste ou même petite-bourgeoise, en particulier les travailleurs du
bâtiment ou ceux des fabriques de cigarettes. Cependant aussi chez de rares
intellectuels. Ailleurs, dans des couches moyennes s’étaient, très exception-
nellement, tissés des liens étroits avec le sentiment, apparu plus tard, lors de
la guerre, qu’éprouvent deux individus qui ne communiquent plus ou mal
depuis trop longtemps. Les dernières années de la colonisation les séparant
davantage, les avaient rendus plus « étrangers » - c’est un euphémisme - l’un
à l’autre. Bref, le plus grand nombre, avec la guerre et ses horreurs, finit par
éprouver des pulsions de rejet de l’autre, sauf chez les rares couples unis par
de solides liens et chez les militants communistes de toutes origines,
quelques rares progressistes européens et des nationalistes épargnés par
l’ostracisme et le chauvinisme. Pour être juste dans ce domaine, il faut dire
que les unions mixtes furent infiniment plus nombreuses dans les milieux de
l’émigration algérienne. Un certain nombre de françaises, épouses de mili-
tants algériens, ont été solidaires et actives lors du combat libérateur. Elles
ont souvent été arrêtées.

Il avait existé, inévitablement, avant novembre 1954, chez les travailleurs
des différentes communautés, exploités par les mêmes patrons ou pas, une
30 certaine conscience de classe. Toutefois, l’influence de l’idéologie domi-
nante, s’exacerbant durant la guerre de libération nationale, entraîna la majo-
rité des travailleurs européens et juifs dans la défense de ce qu’ils croyaient
être de leur intérêt, c’est-à-dire dans les errements de la prétendue immuabi-
lité du colonialisme. Tandis que - il ne pouvait en être autrement - la cons-
cience du fait national leur échappait, elle s’étendait et se consolidait de plus
en plus dans la population arabo-berbère. Malgré des liens - rarement étroits
- le racisme injecté durant plus d’un siècle dans les esprits européens avait
empoisonné l’écrasante majorité de ceux-ci et leur départ d’Algérie, aussi
douloureux fût-il, était une inéluctabilité historique à laquelle ils avaient eux-
mêmes contribué par inconscience, par ignorance, par manque de clair-
voyance politique, une inexorabilité à laquelle ils ne surent échapper. Rêver
d’une large cohabitation, comme certains l’ont cru, et le croient encore au-
jourd’hui, relevait simplement d’une chimère quand on voulait ne rien savoir
du tragique passé colonial.

Ces lignes, en même temps qu’un témoignage, doivent être perçues comme
un hommage aux patriotes d’origine arabo-berbère dont l’abnégation et les
sacrifices pour la libération nationale furent immenses. Hommage, égale-
ment, à ces Algériens d’origine juive ou européenne - pas assez nombreux, il
est vrai - dont le courage ne fut pas moindre et, aujourd’hui, oubliés de
beaucoup d’historiens au sectarisme et à l’anticommunisme méprisables. Il
ne s’agit pas, bien évidemment de surestimer le rôle joué par ces Algériens
d’origine autre qu’arabo-berbère, mais simplement de ne pas l’ignorer.
Ceux des Européens d’Algérie - et de quelques citoyens français de l’ex-
métropole, en particulier des enseignants en poste en Algérie engagés dans la
lutte pour la libération par solidarité internationaliste - étaient dans leur im-
mense majorité membres du Parti communiste algérien. Le seul parti à ras-
sembler, singulièrement, dans ses rangs des femmes et des hommes, athées
ou croyants, de toutes confessions, de toutes origines. C’est vraisemblable-
ment en raison de leur aspiration au socialisme scientifique que ceux-ci sont
oubliés par des historiens algériens et des auteurs étrangers qui se sont pen-
chés sur la guerre de libération nationale. À l’exception d’un petit nombre,
tous sont aveuglés par un nationalisme consternant d’ostracisme, de chauvi-
nisme ou d’un anticommunisme encore plus affligeant.

Quelques-uns d’entre eux sont allés jusqu’au dénigrement le plus pernicieux,
le plus infamant et le plus indigne en écrivant, par exemple que Maurice
Laban, Fernand Yveton, le jeune docteur Counillon, d’autres prétendument
marqués de gauchisme auraient déserté le PCA pour rejoindre le FLN-ALN.
En vérité, leur intégration dans le mouvement de libération nationale s’est
faite à la suite des accords passés en juillet 1956 entre le PCA et le FLN. Les
démarches avaient été initiées, après de multiples et vaines tentatives, par le
PCA, conclues avec Abane Ramdane et Youssef Ben Benkhedda pour le
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