L'Amérique espagnole (1492-1700)

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L'histoire de l'Amérique espagnole de 1492 à 1700 comporte trois grandes périodes : celle des découvertes de 1492 à 1516, celle de la conquista de 1516 à 1568/73 et celle de la colonisation. Le présent ouvrage propose un certain nombre de textes et de documents très variés pour permettre à tout un chacun de mieux comprendre l'histoire de l'Amérique espagnole. On y trouvera les documents fondateurs, souvent cités en référence mais plus rarement mis à la portée des lecteurs français.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363868
Nombre de pages : 462
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L’AMÉRIQUE ESPAGNOLE
Bernard Grunberg & Julian Montemayor (1492 – 1700)
Textes et documents
L’histoire de l’Amérique espagnole, entre 1492 et 1700, entre la découverte du Nouveau
Monde et la fi n du règne des Habsbourg, comporte trois grandes périodes, parfois légèrement
différentes selon les régions. La première est celle des découvertes de 1492 à 1516, celles-ci L’L’AAMMÉÉRRIIQQUUEE E ESSPAPAGGNNOOLLEE
se poursuivant cependant par la suite, notamment dans le Pacifi que. La seconde est celle de
la conquista, de 1516 à 1568/73. Ce n’est qu’après ces dates que commence véritablement
e e ((114492 – 192 – 1770000))la colonisation, même si la fi n du xvi et le début du xvii siècle représentent encore
une période de transition. Cette Amérique a connu, durant cette période, une phase de
colonisation, les contemporains parlant alors plutôt de “peuplement”. Mais elle n’est pas
à proprement parler une colonie au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il s’agit, après
1535, de vice-royautés, c’est-à-dire de territoires dépendant d’une métropole mais qui n’en TTextes et documentsextes et documentsdemeurent pas moins relativement autonomes pour leur gestion interne, ces territoires
relevant de deux administrations, l’une américaine, l’autre métropolitaine.
Il nous a semblé que les ouvrages généraux ne pouvaient suffi re à bien connaître
l’Amérique espagnole et que, de ce fait, il était important de proposer un certain nombre
de textes et de documents très variés afi n de permettre à tout un chacun de se faire sa
propre idée et de mieux appréhender son histoire. Si tout choix comporte une part plus ou
moins grande de subjectivité, nous avons cependant tenté de couvrir une grande partie du
champ de l’histoire de l’Amérique espagnole pour en donner la vue la plus large possible ;
on y trouvera les documents fondateurs, souvent cités en référence mais plus rarement mis
à la portée des lecteurs français, et aussi un échantillonnage de presque tous les types de
AAvveec lc la ca coollllaabboorraattiion don de : e : sources.
ÉÉrriic Éc Écchhiivvaarrdd, J, Joossiiaanne Ge Grruunnbbeerrgg, É, Érriic Rc Roouulleett
Bernard Grunberg – Professeur d’histoire moderne à l’Université de Reims
Champagne-Ardenne, membre de l’European Academy of Humanities, Letters and
Sciences, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la conquête de l’Amérique et dirige
le Séminaire d’Histoire de l’Amérique Coloniale.
Julian Montemayor – Professeur d’histoire moderne à l’Université de Toulouse
1-Capitole, ancien membre de la Casa de Velázquez, ses publications portent sur les
villes d’Espagne, d’Amérique et leurs sociétés au siècle d’Or.
Avec la collaboration de Éric Échivard, Josiane Grunberg, Éric Roulet.
DOCUMENTS
A
M
É
R
I
Q.
U
EISBN : 978-2-343-03886-5
S
46 L AT I N E S
Bernard Grunberg & Julian Montemayor
L’AMÉRIQUE ESPAGNOLE
Avec la collaboration de :
(1492 – 1700)
Éric Échivard, Josiane Grunberg, Éric Roulet
Textes et documents





L’Amérique espagnole
(1492 – 1700)

Textes et documents























Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de
toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
l’Argentine et au Chili.

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Bernard Grunberg & Julian Montemayor
Avec la collaboration de :
Éric Échivard, Josiane Grunberg, Éric Roulet




L’Amérique espagnole
(1492 – 1700)

Textes et documents































Éditeurs : Bernard Grunberg, Julian Montemayor
Collaborateurs : Éric Échivard Josiane Grunberg, Éric Roulet
Mise en page et maquette : Benoît Roux




Couverture
Éléments du Codex Osuna, 1565, f°10 v.
Conception graphique : Benoît Roux











© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03886-5
EAN : 9782343038865 Présentation
L’histoire de l’Amérique espagnole, de 1492 à 1700, entre la découverte du Nouveau
Monde et la fn du règne des Habsbourg, comporte trois grandes périodes, parfois légèr- e
ment diférentes selon les régions. La première est celle des découvertes, de 1492 à 1516,
celles-ci se poursuivant cependant par la suite, notamment dans le Pacifque. La seconde
est celle de la conquista, de 1516 à 1568/73. Ce n’est qu’après ces dates que commence
e evéritablement la colonisation, même si la fn du XVI et le début du XVII  siècle repr -é
esentent encore une période de transition. Au XVIII siècle, avec la dynastie des Bourbons,
une nouvelle période va s’ouvrir et déboucher, un bon siècle plus tard, sur les mouvements
d’émancipation et les révolutions américaines.
Cette Amérique espagnole est encore appelée Indes Occidentales ou Indes de Castille,
car les Indes ont été incorporées à la couronne de Castille. Elle a connu, durant cette pé -
riode, une phase de colonisation, les contemporains parlant alors plutôt de “peuplement”
(población). Mais cette Amérique-là n’est pas à proprement parler une colonie au sens
où nous l’entendons aujourd’hui. Il s’agit, après 1535, de vice-royautés, c’est-à-dire de
territoires dépendant d’une métropole mais qui n’en demeurent pas moins relativement
autonomes pour leur gestion interne, ces territoires relevant de deux administrations,
l’une américaine, l’autre métropolitaine. À l’époque des Habsbourg, il n’y avait que deux
vice-royautés. La première fut d’abord celle de Nouvelle-Espagne (1535), avec sa capitale,
Mexico ; elle s’étendait de la Floride à Panama. La seconde, celle du Pérou (1543), avec
son siège à Lima, comprenait le reste du territoire, au sud de la vice-royauté de Mexico.
Henri-Irénée Marrou soulignait jadis, dans un essai philosophique, que “ si l’histoire ne
se fait pas uniquement avec des textes, elle se fait surtout avec des textes, dont rien ne peut rem -
1placer la précision” . Il nous a donc semblé que les ouvrages généraux ne pouvaient sufre
à bien connaître l’Amérique espagnole et que, de ce fait, il était important de proposer un
certain nombre de textes et de documents très variés afn de permettre à tout un chacun
de se faire sa propre idée et de mieux appréhender l’histoire de l’Amérique espagnole. Si
tout choix comporte une part plus ou moins grande de subjectivité, nous avons
cependant tenté de couvrir une grande partie du champ de l’histoire de l’Amérique espagnole
pour en donner la vue la plus large possible avec cent soixante-dix-sept textes et plus
d’une centaine de tableaux de données chifrées ; on y trouvera les documents fondateurs,
souvent cités en référence, mais plus rarement mis à la portée des lecteurs français et aussi
un échantillonnage de presque tous les types de sour ces.
Les textes et documents que nous avons sélectionnés sont soit quelques traductions
2que nous empruntons à divers auteurs , soit, dans la grande majorité des cas, des textes
déjà transcrits en espagnol et que nous avons traduits, soit nos propres transcriptions
d’après des manuscrits. Toute traduction étant par défnition imparfaite, nous renvoyons
systématiquement le lecteur au texte original, d’autant qu’à la fn de chaque document,
nous indiquons son origine. Dans l’ensemble, nous avons essayé, tant bien que mal,
de respecter le texte d’origine et sa forme. Cela peut donner des lectures par- fois dif
ciles mais les Espagnols d’alors s’exprimaient ainsi et ils n’utilisaient guère de
ponctua1. Marrou, Henri-Irénée. De la connaissance historique. Paris : Seuil, 1975 [1954], p.77.
2. Nous remercions les Editions Casterman, les Editions Fédérop, les Editions du Félin et les Pr-esses Univer
sitaires de Bordeaux de nous avoir permis de reproduire quelques textes traduits en français.
5l’amérique espagnole (1492-1700)
tion, ce qui rend parfois l’interprétation difcile. Pour faciliter la lecture, nous avons
mis entre crochets nos ajouts et lorsque le mot français ne rendait qu’imparfaitement
le sens, nous avons mis entre parenthèses le mot espagnol en italique. L’utilisation des
majuscules étant peu fréquente dans les manuscrits mais beaucoup plus dans les textes
imprimés, nous avons, sauf cas particulier, décidé de les supprimer. Enfn, il nous a sem -
blé que certains mots devaient être gardés dans leur propre langue ; ces mots sont en
italiques et fgurent dans un glossaire placé à la fn de cet ouvrage. Pour compléter le
tout, nous avons également ajouté une importante bibliographie, qui permettra, nous
l’espérons, à chacun d’approfondir ses connaissances et de susciter un regain d’intérêt
pour l’histoire de ce monde si particulier. Nous avons délibérément donné les textes bruts,
sans présentation particulière ; le lecteur pourra trouver dans le ou les ouvrages cités
en source les renseignements utiles, voire nécessaires, pour se faire son opinion sur le
sujet et rester libre de se faire sa propre idée sur les documents que nous lui soumettons.

Bernard Grunberg, Julian Montemayor
6Prolégomènes
La conquista des Canaries (1478)
Le roi et la reine décidèrent de constituer une fotte et de l’envoyer conquérir les îles
de la Grande Canarie, celles qui étaient rebelles et n’étaient pas sujettes d’un royaume.
Ils ordonnèrent d’équiper de nombreux navires avec des armes, des provisions et des
chevaux. Et ils envoyèrent comme capitaine dans cette conquête un gentilhomme natif
de la ville de Xérès de la Frontera, Pedro de Vera, homme bien courageux et expérimenté
dans les choses de la guerre. Celui-ci se rendit aux îles de la Grande Canarie et lutta de
nombreuses fois contre les peuples barbares qui y demeuraient. Cette conquête dura trois
ans, durant lesquels il y eut continuellement des guerres avec ces populations. Le roi et la
reine y frent beaucoup de dépenses parce qu’ils envoyaient continuellement des gens de
guerre et de grandes provisions de vin, toiles, fer, drap et toutes autres choses nécessaires
à l’entretien des hommes qui, par leur ordre, participaient à cette conquête. À la fn ces
îles furent placées sous l’assujettissement du roi et de la reine. Ces îles sont des terres très
chaudes, abondantes en nourriture, avec un nombreux bétail domestique et beaucoup
de produits. Les gens qui vivaient là-bas ne se vêtaient pas de laine, mais de peaux d - ’ani
maux ; ils n’avaient pas de fer et se défendaient avec des pierres et des bâtons en bois qu’ils
aiguisaient avec des pierres pointues ; ces bâtons, par la grande habitude qu’ils avaient de
les lancer, partaient de leurs bras aussi puissamment que des tirs d’arbalètes et d’arcs et
traversaient un bouclier de cuir. Ils se réfugiaient dans des grottes et y menaient une telle
guerre que personne n’osait y aller en raison de l’obscurité de celles-ci. Ils habitaient dans
des huttes et des abris de branches qui les protégeaient de la chaleur du soleil et de la pluie.
Ils travaillaient la terre avec des cornes de vache et, avec peu de labeur, ils récoltaient
beaucoup, en raison de la grande fertilité de la terre. Ils croyaient en un seul Dieu d’en haut et
ils avaient un lieu où ils lui rendaient un culte avec du lait de chèvres qu’ils tenaient à part
et qu’ils élevaient seulement pour cela. Ils appelaient ces chèvres des animaux sacrés. Leur
langue était barbare, très fermée et éloignée de la langue castillane. Mais comme il y avait
déjà d’autres îles qui étaient soumises au roi et à la reine où les gens étaient déjà chrétiens,
ceux-ci allant et venant souvent à la ville de Séville et étant habitués à notre langue, on
prenait parmi eux des interprètes qui les comprenaient. Le roi et la reine envoyèrent dans
ces îles des frères et des clercs pour les convertir à la foi de notre sauveur. Ces peuples
étaient très intelligents par nature et aimaient savoir et comprendre les choses de notre foi.
Source : Pulgar, Fernando del. Crónica de los señores Reyes Católicos Don Fernando y Doña
eIsabel de Castilla y de Aragón. Valence : Benito Monfort, 1780, 2 partie, chap. 76, p.135-136.

La Mina de Oro (1478-1479)
[LXXVI] […] Ainsi, ces jours-là, de la ville de Séville et d’autres ports d’Andalousie
partirent pour la Mina de Oro (Mine de l’or) jusqu’à trente-cinq caravelles, dans lesquelles
voyageaient de nombreux marchands et des personnes qui se considéraient prêtes à
endurer la longue route maritime et les maladies qui sévissaient dans ce pays et qui avaient
chargé les navires de vieux vêtements, coquillages, mortiers et pilons en laiton et d’autres
choses demandées par les peuples qui habitaient ces contrées. Le roi et la reine envoyèrent
comme capitaine de cette fotte un gentilhomme qui s’appelait Pedro de Covídes, et ils
commandèrent à tous les gens et marchands qui voyageaient dans cette fotte de lui obéir.
7l’amérique espagnole (1492-1700)
De tout l’or qui serait rappor é de ce pays, le rt oi et la reine devaient en avoir le cinquième,
ce qui constituait un bon revenu.
[LXXXVIII] Comme nous l’avons rapporté, l’antépénultième année, partirent
trentecinq navires des ports andalous pour aller à la terre où il y Mina avait la de Oro. Ceux qui
partirent arrivèrent saufs en ces lieux et troquèrent contre des morceaux d’or les coquillages,
des choses en laiton, de vieux vêtements et d’autres choses demandées et souhaitées par les
Barbares qui habitent ce pays. Ayant fait leurs trocs, comme ils revenaient avec une grande
quantité d’or, à leur retour, les Portugais, qui avaient été prévenus de leur départ dans ce
but, armèrent quelques navires et attendirent les navires castillans au moment où ils pen -
sèrent qu’ils pouvaient revenir. Ils les afrontèrent et les prirent, tous les trente-cinq, avec
tout l’or qu’ils rapportaient et frent prisonniers tous ceux qui étaient à bord. Avec l’or que
le roi du Portugal eut du cinquième qui lui appartenait, il trouva l’argent pour la solde et
pour équiper les hommes que le maître de Santiago mit en déroute. Beaucoup de Portugais
faits prisonniers lors de la bataille furent échangés contre les Castillans faits prisonniers sur
les navires. Ainsi furent libérés les prisonniers de part et d’autre.
Source : Pulgar, Fernando del. Crónica de los señores Reyes Católicos Don Fernando y
eDoña Isabel de Castilla y de Aragón. Valence : Benito Monfort, 1780, 2 partie, chap. 76,
p.136 et chap. 88, p.154.
Le droit de patronage à Grenade et aux Canaries (1486)
[…] Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu […], veillant à l’essor de la
religion chrétienne et au salut des âmes des nations barbares, à l’emprisonnement des
infdèles, désirant avec ferveur leur conversion […], nous concédons avec plaisir aux Rois
Catholiques sur les terres et les habitants reconquis par eux, afn qu’ils les maintiennent
sous leur pouvoir et protection, les choses suivantes : les biens des églises et monastères
et autres bénéfces ecclésiastiques. Ils pourront procéder efcacement à la récupération et
conservation des territoires occupés.
Pour cela nos enfants aimés dans le Christ, Ferdinand et Isabelle, rois de Castille et
de Léon, illustres parmi les autres rois chrétiens, ont conquis par la grâce de Dieu de
grands royaumes et de nombreuses provinces et les ont soumis à l’obéissance et au r - es
pect des sujets envers leur seigneur. Par leur richesse, leur jeunesse et leur esprit préparé
aux plus hauts exploits, par leur prudence dans les réunions, leur justice dans
l’administration, ils possèdent ce qui est nécessaire à tous les rois. Par la gloire de leurs
nombreux exploits, leur habileté militaire, distingués par leur audace, non seulement ils ont
continué l’expulsion des infdèles des îles Canaries, mais encore ils ont attaqué et pris le
royaume de Grenade, qu’ils avaient à leur porte. Pour que les auteurs de tant de bienfaits
reçoivent une récompense et puissent contribuer à l’honneur de Dieu tout-puissant et
à l’agrandissement des royaumes chrétiens, nous leur avons concédé que, dans les lieux
conquis et à conquérir du royaume de Grenade, ils puissent édifer des églises, des monas -
tères avec des bénéfces ecclésiastiques et qu’ils prennent pour eux une partie des dîmes
et des revenus provenant des diférents villages. Avec l’aide de Dieu, poursuivant cette
oeuvre dans sa partie la plus difcile, ils ont réussi à prendre de nombreux villages et
châteaux, presque le tiers du royaume de Grenade et, chaque jour, à Grenade comme
dans les îles, ils n’ont eu de cesse de les soumettre et d’étendre [leur domination]. Pour
qu’ils puissent veiller à la conservation sous leur domination des villes et châteaux conquis
et à conquérir, nous concédons aux rois de Castille et Léon ce que notre très cher fls
8textes et documents
Iñigo López de Mendoza, comte de Tendilla, capitaine d’Isabelle et de Ferdinand, envoyé
comme ambassadeur auprès du Siège apostolique, nous a exposé en leur nom : que, par
pouvoirs conférés sur les cathédrales, églises, monastères et prieurés conventuels, dans les
lieux conquis par eux dans les îles et dans le royaume de Grenade, dans celles qui se
peupleraient à l’avenir ainsi que dans la ville et port de Cadix, ils puissent nommer les ecclé -
siastiques comme zélateurs diligents de la foi orthodoxe et de l’honnêteté des mœurs ;
que ces personnes obtiennent les chanoinies, prébendes et dignités desdites cathédrales
et églises collégiales acquises et à acquérir dans les lieux où, par leur vie exemplaire, la
conversion des âmes et par leur exhortation à la vie droite, les habitants s’abstiendront du
vice, pratiqueront la vertu et veilleront au salut de leur âme. Ils s’attacheront à persévérer
dans la foi et la dévotion aux rois, s’abstenant de toute rébellion.
Ainsi donc, il y a peu, par d’autres bulles, répondant aux demandes desdits rois, pour
nommer certains prélats, monastères et bénéfces ecclésiastiques dans divers lieux, nous
avons concédé en dotation aux rois Isabelle et Ferdinand et à leurs successeurs la faculté
de s’approprier les revenus ecclésiastiques et le droit de patronage sur les églises, monas -
tères, dignités, canonicats de prieuré et prébendes, dont une partie pour la conservation et
subsistance des habitants des lieux occupés et à occuper. […] En ayant délibéré avec nos
frères et avec leur approbation unanime, nous concédons le plein droit de patronage et de
présentation au siège apostolique des personnes aptes pour les églises cathédrales, pour les
monastères et prieurés dont les bénéfces dépasseront 200 forins d’or par an d’apr- ès l’esti
mation commune dans les lieux du royaume de Grenade et des îles Canaries acquis par
Isabelle et Ferdinand et dans ceux que conquerront leurs successeurs. Qu’ils reçoivent en
ces lieux les plus grands honneurs après ceux dus au Pape. Ce que nous concédons par la
présente, par notre autorité apostolique en ce qui concerne les présentations que feront les
rois et leurs successeurs, que les personnes par eux présentées accèdent aux sièges, qu’elles
obtiennent les principales dignités dans les cathédrales et collégiales comme les ordinaires
des lieux et que les autres personnes obtiennent intégralement ou en partage les autres
dignités, chanoinies et prébendes déterminées par le siège apostolique et ses légats. Que
l’on émette les provisions pour les conservations des églises, monastères, prieur - és, cano
nicats, prébendes et toute grâce par bulle qui n’est pas incluse dans le droit de patronage
des laïcs au sujet des églises, monastères […] qui auraient ce droit de patronage et que
l’on invalide et annule celles qui concernent la présentation. Que personne n’enfreigne
notre loi. Nous ordonnons par lettres apostoliques à nos frères l’archevêque de Tolède, les
évêques de Cuenca et de Palencia, qu’un ou deux d’entr personnellement ou pour e eux,
d’autres, aient connaissance de tout ce qui se concèdera en faveur des rois ou de leurs
successeurs pour pouvoir user pacifquement du droit de patronage et de présentation. Que
les personnes par eux présentées soient admises et que de telles présentations se fassent en
respectant les normes du droit canon.
Pour cela, nous concédons le droit de patronage aux rois, et la présentation aux églises
[…], et pas d’autre droit ni dans d’autres conditions. Nous entendons qu’avec ces
dispositions la liberté et la juridiction de l’Église ne soient pas afectées. Que personne - n’en
freigne nos ordres et, si quelqu’un témérairement venait à le faire, que la colère de Dieu
s’abatte sur lui. Fait à Rome, près de Saint Pierre, le 13 décembre 1486.
Source : Bulle Ortodoxae fdei propagationem, AGI, Patronato Real, 68, 2. Transcrit dans :
Garrido Aranda, Antonio. Organización de la Iglesia en el Reino de Granada y su
proyección en Indias : siglo XVI. Séville : EEHA-CSIC, 1979, p.262-264.
9I - Les découvertes
Les capitulations de Santa Fe (1492)
Les choses sollicitées par don Cristóbal de Colón et que vos altesses lui donnent et lui
octroient en rémunération de ce qu’il doit découvrir dans les mers océanes et du voyage qu’à
présent, avec l’aide de Dieu, il doit entreprendre au service de vos altesses, sont les suivantes.
Premièrement que vos altesses, comme seigneurs qu’elles sont desdites mers océanes,
fassent dès maintenant ledit don Cristóbal Colón leur amiral dans toutes ces îles et terres
fermes qui, de sa main ou par son industrie, seraient découvertes ou gagnées dans les -
dites mers océanes pour toute sa vie durant et, après sa mort, perpétuellement pour ses
héritiers et successeurs avec toutes les pr ééminences et prérogatives attachées à cet ofce,
comme celles que don Alfonso Enríquez, autrefois, grand amiral de Castille, et ses autres
prédécesseurs possédaient dans leurs districts. Il plaît à leurs altesses. Johan de Coloma.
En outre, que vos altesses fassent dudit don Cristóbal leur vice-roi et gouverneur
général dans toutes lesdites terres fermes et îles que, comme il est dit, il découvrirait ou
gagnerait dans lesdites mers et que, pour le gouvernement de chacune et de n’importe
laquelle d’entre elles, on fasse l’élection de trois personnes pour chaque ofce, et que
vos altesses en prennent une et choisissent celle qui conviendra le mieux à leur service,
et qu’ainsi soient mieux gouvernées les terres que notre Seigneur le laisserait trouver et
gagner au service de vos altesses. Il plaît à leurs altesses. Johan de Coloma.
Item, que de toutes et de n’importe quelles marchandises que ce soit, perles, -pierres pré
cieuses, or, argent, épices, et de toutes choses et marde quelque espèce, nom ou
genre que ce soit, à acheter, troquer, trouver, gagner et avoir dans les limites de ladite amirauté,
dès maintenant vos altesses fassent grâce audit don Cristóbal et veuillent qu’il ait et garde pour
lui le dixième de tout, une fois ôtées toutes les dépenses qui seraient faites, de telle sorte que de
ce qu’il en resterait net et libre, il ait et prenne ledit dixième pour lui-même, et en fasse usage
à son gré, les neuf parts restant pour vos altesses. Il plaît à leurs altesses. Johan de Coloma.
En outre si, à cause des marchandises qu’il ramènerait des îles et terres qui, comme
cela a été dit, seraient gagnées ou découvertes ou de celles qu’en échange de celles-là
on prendrait à d’autres marchands, il était fait un procès au lieu où se tiendraient et se
feraient lesdits commerce et traite, et que, de par la prééminence de son ofce d’amiral, il
lui appartiendrait de connaître ce procès, il prie vos altesses que lui ou son lieutenant et
non un autre juge connaissent un tel procès, et qu’ainsi elles l’en pourvoient dès à présent.
Il plaît à leurs altesses que le procès appartienne audit ofce d’amiral, comme le déte -
naient jadis l’amiral don Alonso Enríquez et ses autres prédécesseurs dans leurs districts et
cela étant juste. Johan de Coloma.
Item que dans tous les navires qui seraient armés pour lesdits négoce et traite, pour
chacun d’eux, à chacune et toutes les fois qu’ils seraient armés, ledit don Cristóbal Colón
puisse, s’il le désire, contribuer et payer la huitième partie de tout ce qui serait d épensé
dans l’armement, et qu’aussi il ait et touche la huitième partie du bénéfce qui résulterait
d’une telle fotte. Il plaît à leurs altesses. Johan de Coloma.
Elles sont octroyées et envoyées avec les réponses de vos altesses à la fn de chaque
clause, en la ville de Santa Fe de la Vega de Grenade le 17 avril de l’année de la naissance
de notre Seigneur 1492.
Moi le roi. Moi la reine. Par ordre du roi et de la reine, Johan de Coloma.
11l’amérique espagnole (1492-1700)
Source : Transcrit dans  Molina Mar: tínez, Miguel [ed.]. Capitulaciones de Santa Fe.
Grenade : Diputación provincial de Granada, 1989, p.10-11.
La découverte et les premiers contacts (1492)
XXII - Comment l’Amiral découvrit la première terre qui était une des îles dites Lucayes
Notre Seigneur, prenant sans doute en pitié les difciles mais vains eforts que faisait
l’Amiral pour avoir raison du découragement et du mauvais vouloir de ses gens, lui vint
en aide, en ramenant l’espoir et la joie au coeur de ceux-ci. Dans l’après-midi du jeudi
11 octobre, tous eurent des signes certains du voisinage de la terre. Les marins de la Santa
Maria aperçurent un jonc vert et un gros poisson d’une espèce connue pour ne jamais
s’éloigner beaucoup des rivages. Ceux de la Pinta virent un roseau et un bâton ; ils prirent
un autre bâton travaillé de main d’homme, puis une petite planche et une toufe d’herbe
d’eau douce. Ceux de la Niña virent, entre autres indices, une branche épineuse couverte
de fruits rouges, qui semblait avoir été récemment coupée. Il était donc de toute évidence
que la terre était proche, c’est pourquoi, la nuit étant venue, après que les marins, selon
leur coutume de chaque soir, eurent chanté le Salve Regina, l’Amiral s’adressant à tous
leur remontra combien ils devaient rendre d’actions de grâces au Seigneur, qui jusqu’alors
les avait gardés sains et saufs, en leur donnant des temps propices ; et vu les indices qu’ils
avaient recueillis dans la journée, il leur recommanda de veiller cette nuit plus attentiv - e
ment que jamais, leur remettant en mémoire qu’à leur départ des Canaries, il avait annoncé
qu’ils ne sauraient naviguer plus loin qu’à sept cents lieues à l’occident sans découvrir une
terre, et qu’à cette distance se trouverait inévitablement le terme de leur voyage. Il ajouta
qu’ayant, lui, la certitude que cette nuit serait décisive, chacun d’eux devait en particulier
faire bonne et attentive garde, car, outre la rente annuelle et viagère de trente écus que les
rois avaient promise, celui qui le premier aurait vu la terre recevrait encore un pourpoint
de velours. Deux heures avant minuit, l’Amiral, étant sur le château de poupe, aperçut une
lumière au lointain, mais ce point lumineux était si petit qu’il n’osait point afrmer que ce
fût la terre. Toutefois ayant appelé un nommé Pedro Guttiérez, maîtrre deposter’hôtel (o)
du roi, il le pria de regarder dans la direction qu’il lui indiquait, et lui demanda s’il voyait
cette lumière. Le maître d’hôtel déclara qu’il la voyait. Alors ils appelèrent Rodrigo Sánchez
de Ségovie pour qu’il vînt regarder à son tour, mais celui-ci n’arriva pas assez tôt et ne vit
rien. D’ailleurs la lumière ne reparut plus qu’une ou deux fois, et pendant un instant seule -
ment, d’où ils conclurent que ce pouvait être la chandelle ou la torche de quelque pêcheur,
ou voyageur, qui tantôt élevait ou abaissait sa lumière, ou encore qu’elle pouvait être portée
par des gens allant d’une maison à l’autre. D’ailleurs, après avoir reparu, elle disparaissait
si rapidement qu’encore leur était-il possible de douter qu’elle fût un indice de l’existence
d’une terre au point où elle brillait. Et cependant la fottille continuait sa route. Vers les
deux heures après minuit, la Pinta, qui, comme à l’ordinaire, avait de l’avance sur les deux
autres navires, ft un signal indiquant que la terre était en vue. Elle avait été aperçue en
premier lieu, alors qu’on n’en était plus qu’à deux lieues, par un nommé Rodrigo de Triana.
La rente promise ne fut pourtant pas attribuée à ce marin ; les Rois Catholiques crurent
devoir la décerner à l’Amiral parce que, au milieu de la nuit, il avait vu cette lumière, qui
semblait être le symbole de la clarté spirituelle apportée par lui dans les ténèbres de cette
entreprise. Dès lors, la découverte et la proximité de la terre étant choses avérées, les navires
carguèrent leurs voiles et les équipages employèrent les longues heures qui les séparaient du
jour à se réjouir du résultat qu’ils avaient tant et si impatiemment désiré.
12textes et documents
XXIII - Comment l’Amiral descendit sur l’île et en prit possession au nom des Rois Catholiques.
Quand le jour fut venu, ils virent devant eux une île de quinze lieues environ, sans
montagnes, pleine d’arbres verts, arrosée par de très belles eaux, et au milieu de laquelle
était un grand lac. Cette île était évidemment fort peuplée. Les habitants, accourus en
grand nombre sur le rivage, témoignaient un grand étonnement à la vue des navires,
qu’ils prenaient pour de grands animaux, ce dont ils semblaient impatients de s’assurer.
Les chrétiens n’avaient pas moins hâte de savoir ce qu’étaient ces insulaires. Ils en eurent
bientôt la satisfaction, car l’Amiral, ayant fait mettre à fot la chaloupe armée, se rendit
à terre avec l’étendard royal déployé. Les capitaines des autres navires descendirent aussi
dans leurs chaloupes avec la bannière de l’expédition, qui d’un côté portait une croix verte
et un F, et de l’autre un I avec des couronnes en l’honneur de Ferdinand et d’Isabelle.
Aussitôt débarqués, tous, ayant rendu grâce à Notre Seigneur, s’agenouillèrent sur la terre
et la baisèrent avec des larmes de joie. L’Amiral, s’étant relevé, déclara donner à cette île le
nom de San Salvador. Puis, avec la solennité qui convenait en pareil cas, il en prit posses -
sion au nom des Rois Catholiques, en présence des habitants rassemblés en cet endroit.
Par la suite les Espagnols le reconnurent comme amiral et vice-roi, et, l’ayant salué de
leur joyeuse acclamation, lui jurèrent obéissance comme au représentant de leurs majestés
les Rois Catholiques ; enfn ils le prièrent de leur pardonner tous les torts qu’ils avaient
eus envers lui. Beaucoup d’Indiens assistaient à cette cérémonie. L’Amiral, reconnaissant
en eux autant de douceur que de simplicité, leur donna quelques bonnets de couleur
rouge, des colliers de verre, qu’ils se mettaient aussitôt au cou, et autres menus objets sans
valeur, auxquels ils semblaient attacher autant d’importance que si c’eût été des pierres
précieuses.
XXIV - Ce que l’Amiral vit dans cette île, et quels étaient le naturel et les coutumes des
habitants.
L’Amiral étant remonté dans son embarcation, les Indiens vinrent aux chaloupes, et
même jusqu’aux navires, les uns à la nage, les autres dans leurs petits bateaux ou canots.
Ils portaient avec eux des perroquets, de grosses pelotes de coton en fl, des fèches, et
maints petits objets, pour les troquer contre des colliers de verre, des sonnettes et autres
bagatelles. De mœurs tout à fait primitives, ces gens allaient nus comme au jour de leur
naissance ; une femme même, qui se trouvait parmi eux, n’était pas autrement vêtue. Il
y avait quelques jeunes gens ne dépassant pas trente ans, de bonne stature, portant les
cheveux noirs et courts, c’est-à-dire coupés sur les oreilles. Quelques autres les avaient
longs, tombant sur les épaules, et liés presque en manière de tresse, avec un gros fl autour
de la tête. Leur fgure était assez agréable, et de traits assez réguliers, quoique l’extrême
grandeur de leur front leur donnât un air étrange et sauvage. Bien conformés, ils étaient
de taille moyenne, d’une carnation ferme ; ils avaient le teint olivâtre, analogue à celui
des Canariens, ou des paysans espagnols. Quelques-uns, brûlés du soleil, étaient complè -
tement peints en noir, en blanc ou en rouge. Certains n’avaient de peint que le visage, le
tour des yeux ou le nez. Les armes qu’ils avaient ne ressemblaient nullement aux nôtres, et
selon toute évidence ils ne se fguraient pas qu’il y en eût de semblables car, les chrétiens
leur montrant une épée nue, ils la prirent étourdiment par la lame et se coupèrent. Ils
n’avaient non plus aucune connaissance des objets de fer, car les fèches-mêmes dont ils
se servaient étaient faites d’une baguette taillée en pointe, durcie au feu, et simplement
armées d’une dent de poisson. Quelques-uns étant marqués de cicatrices qui indiquaient
13l’amérique espagnole (1492-1700)
qu’ils avaient été blessés, on leur en demanda la cause par signes, ils frent comprendre,
par signes également, que les gens d’une autre île venaient parfois les attaquer, et que
c’était en se défendant qu’ils recevaient ces blessures. Leur intelligence semblait assez vive,
et ils avaient surtout la parole facile, car il leur sufsait d’entendre prononcer les mots
une fois pour savoir les répéter. Il n’y avait dans cette île d’autre espèce d’animaux que
ces perroquets dont ils avaient apporté un certain nombre pour les vendre aux chrétiens.
La nuit vint interrompre leur petit négoce. Le lendemain 13 octobre, dès le point du
jour, beaucoup d’entre eux descendirent sur la plage, et, montés dans leurs petites
embarcations ou canots, ils vinrent aux navires. Ces canots, taillés d’une seule pièce, étaient
faits d’un tronc d’arbre creusé avec un certain art. Les plus grands pouvaient contenir
de quarante-cinq à cinquante personnes, d’autres étaient si petits qu’ils n’en pouvaient
porter qu’une. Ils les mouvaient et dirigeaient avec une sorte de pelle analogue à celle
des boulangers. Ces rames n’étaient pas attachées comme chez nous au bordage, mais ils
les plongeaient simplement dans l’eau et faisaient force en arrière, comme des jardiniers
appuyant sur leur bêche. Ces canots sont construits si légèrement et de telle façon que,
s’ils chavirent, ceux qui les montent peuvent, tout en nageant, les redresser pour les
débarrasser de l’eau qu’ils contiennent. Ils les agitent d’abord à la façon du tisserand qui pousse
sa navette d’un côté et de l’autre, puis quand ils les ont à moitié vidés, ils achèv - ent l’opé
ration à l’aide de calebasses sèches, coupées en deux, qu’à cet efet ils ont emportées avec
eux. Ce jour-là, les Indiens apportèrent, pour en proposer l’achat aux Espagnols, plusieurs
espèces de choses qu’ils n’avaient pas montrées la veille, et qu’ils échangeaient contre les
moindres objets. On ne leur vit d’autre métal que quelques feuilles d’or, qu’ils portaient
appliquées sur le nez. Quand on leur demanda d’où ils les tenaient, ils répondirent par
signes que, du côté du midi, habitait un roi qui entre autres richesses avait beaucoup de
vases d’or, et que d’ailleurs, au midi et au sud-ouest, se trouvaient beaucoup d’autres îles
et de grandes terres. Tous les objets que possédaient les Espagnols causaient aux Indiens de
grandes convoitises, et, comme le plus grand nombre d’entre eux n’avait rien à ofrir, dès
qu’ils se trouvaient sur les navires, ils tâchaient de se saisir de quelque bagatelle, ne fût-ce
même que d’un fragment de poterie, et quand ils l’avaient, ils se jetaient à la nage pour
gagner la rive. Ceux qui venaient proposer des échanges troquaient volontiers tout ce
qu’ils portaient contre le moindre morceau de verre. À tel point que, pour trois piécettes
du Portugal qui n’équivalent pas à un quatrain d’Italie, certains donnèrent seize grosses
pelotes de coton très bien flé, qui pesaient plus de vingt-cinq livres. La journée entière
se passa à faire ainsi des échanges et, le soir venu, les Indiens retournèrent tous à terre.
Nous devons remarquer ici que le grand cas qu’ils semblaient faire des objets qu’on leur
cédait, ou dont ils s’emparaient, ne résultait pas d’une valeur propre par eux attribuée à
ces choses, mais ils les jugeaient précieuses à cause de leur origine même, car, s’imaginant
que les nôtres fussent des hommes descendus du ciel, ils désiraient vivement garder un
souvenir de leur passage.
Source : Colón, Hernando. Historie del S. D. Fernando Colombo ; nelle quali s’ha
particolare, e vera relatione della vita, e de fatti dell’Ammiraglio D. Cristoforo Colombo, suo padre.
Et dello scoprimento ch’egli fece dell’Indie Occidentali … Venise, 1571. Traduction espagnole
dans : Historia del Almirante, édit. de L. Arranz Márquez. Madrid : Dastin, 2009,
p.103108. Traduction française dans Col, Fombernand. Histoire de la vie et des découvertes de
Christophe Colomb par Fernand Colomb, son fls, trad. E. Muller. Paris : M. Dreyfous,
1879, p.70-79.
14textes et documents
La bulle Inter cetera (1493)
Alexandre, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très cher fls dans le Christ,
Ferdinand, et à sa très chère flle dans le Christ, Isabelle, illustres roi et reine de Castille,
de Léon, d’Aragon, de Sicile et de Grenade, salut et bénédiction apostolique.
Parmi les oeuvres agréables à la majesté divine et chères à notre coeur, il n’en est pas de
meilleures, à coup sûr, que l’exaltation toute particulière en notre temps, la propagation
et le développement, en tous lieux, de la foi catholique et de la religion chrétienne, le salut
des âmes, la soumission des nations barbares et leur conversion à la foi elle-même. Appelé
par la faveur de la clémence divine, malgré l’insufsance de nos mérites, à cette chaire
sacrée de Pierre, nous vous connaissons rois et princes vraiment catholiques. Nous ne
l’ignorons pas, et vos hauts faits, si connus du monde presque tout entier, démontrent que
vous l’avez toujours été. Nous savons que, loin de vous borner à désirer l’accomplissement
des oeuvres précitées, excellentes entre toutes, vous voulez bien, n’épargnant ni les labeurs,
ni les dépenses, ni les périls, même au prix de votre propre sang, mettre tous vos soins,
tout votre zèle, toute votre ardeur, à le poursuivre, et y avez appliqué, depuis longtemps,
votre esprit tout entier et tous vos eforts. Nous en avons pour preuve certaine ce r- enver
sement de la tyrannie des Sarrasins accompli par vous, de nos jours, dans le royaume de
Grenade, à la si grande gloire du nom de Dieu. Nous sommes donc justement conduits
à vous accorder, et devons même, de notre propre mouvement et de grand coeur, vous
octroyer les moyens de continuer, avec un zèle chaque jour plus ardent, pour l’honneur
de Dieu lui-même et pour l’accroissement de l’Empire chrétien, une entreprise si sainte et
si louable, que le Dieu immortel a inspirée.
Nous savons à merveille que vous vous proposez, depuis longtemps, de chercher et
de trouver des îles et des continents, éloignés et inconnus, dont personne encore n’a fait
la découverte ; que vous voulez en amener les habitants et indigènes à honor é-er notre R
dempteur et à professer la foi catholique ; et que, fort occupés, jusqu’à ce jour, à assiéger et
recouvrer le royaume de Grenade, vous n’avez pu conduire à bonne fn ce saint et louable
projet. Mais voici que, après avoir, avec la permission de Dieu, recouvré ledit royaume,
vous avez voulu accomplir votre dessein, et à notre cher fls, Christophe Colomb, homme
des plus dignes, des plus recommandables, très propre à une si grande afaire, lui
fournissant les navires et les équipages nécessaires, vous avez donné la mission laborieuse,
dangereuse et coûteuse entre toutes, de rechercher soigneusement des continents et des
îles, éloignés et inconnus, dans une mer où jusqu’à ce jour nul n’avait encore navigué. Ces
hommes ont, Dieu aidant, mis un zèle extrême à parcourir le grand océan, et ils y ont
trouvé certaines îles, très éloignées, et même des continents que nul autre n’av- ait décou
verts jusque-là. De très nombreuses nations habitent ces pays, vivant en paix, et habituées,
dit-on, à marcher nues et à ne pas se nourrir de chair Autant que v. os envoyés susdits le
peuvent conjecturer, ces mêmes nations, qui habitent les îles et les continents précités,
croient qu’un seul Dieu créateur est aux cieux; elles paraissent assez propres à embrasser
la foi catholique et à se former aux bonnes mœurs ; et l’on espère que, si elles étaient
instruites, le culte du Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ, serait facilement établi dans
ces continents et ces îles. Ledit Christophe a déjà fait édifer et construire, sur l’une des
principales des îles susdites, une tour assez forte dans laquelle il a laissé certains chrétiens
de sa suite, qui la garderont et chercheront d’autres îles et continents éloignés et inconnus.
Dans ces mêmes îles et ces continents déjà découverts, on trouve l’or, les parfums, et le
plus grand nombre d’objets précieux de diverses espèces et qualités.
15l’amérique espagnole (1492-1700)
Pour vous, à l’exemple de vos ancêtres, les rois d’illustre mémoire, toutes choses bien
considérées, et surtout comme il convient à des rois et princes catholiques, en vue de
l’exaltation et du développement de la foi catholique, vous vous êtes proposé, avec le
secours de la clémence divine, de soumettre et de convertir à la foi catholique ces conti -
nents et ces îles précités, leurs habitants et indigènes. Nous louons très vivement, dans le
Seigneur, votre saint et louable projet ; nous désirons qu’il soit conduit à bonne fn et que
le culte même de notre Sauveur soit établi dans ces pays. Et ainsi, puisque vous-mêmes,
de votre propre mouvement, voulez, par amour pour la foi orthodoxe, commencer et
poursuivre jusqu’au bout cette entreprise, nous vous pressons très vivement, dans notre
Seigneur, et, tous ensemble, par la réception du saint baptême, qui vous lie aux ordres
apostoliques, et par les entrailles de la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, nous
vous sollicitons instamment de croire que vous devez engager les peuples qui habitent
ces îles et ces continents à embrasser la religion chrétienne, de vouloir les y porter, de ne
vous laisser jamais détourner par les périls ni les labeurs, d’espérer et de penser fermement
que le Dieu tout-puissant bénira vos eforts. Afn que la largesse de la grâce apostolique
vous fasse entreprendre, avec plus d’indépendance et d’audace, la charge d’une si grande
afaire, nous, de notre propre mouvement, non sur votre demande et votre instance, ni
sur celles que d’autres nous auraient adressées à cet égard pour vous, mais de notre pure
libéralité, de notre science certaine, et de la plénitude de la puissance apostolique, nous
vous donnons, de toutes les îles et de tous les continents trouvés et à trouver, découverts
et à découvrir, à l’ouest et au midi d’une ligne faite et conduite du pôle arctique, ou nord,
au pôle antarctique, ou sud, et distante, à l’ouest et au midi, de cent lieues de toute île de
celles qui sont vulgairement nommées les Açores et les îles du Cap-Vert, que ces îles et ces
continents trouvés et à trouver soient situés vers l’Inde, ou qu’ils le soient vers tout autre
pays, toutes les îles et tous les continents trouvés et à trouver, découverts et à découvrir, à
l’ouest et au midi de ladite ligne, qui n’auront pas été efectivement possédés par quelque
autre roi ou prince chrétien jusqu’au dernier jour passé de la nativité de notre Seigneur
Jésus-Christ, où commence la présente année, mille quatre cent quatre-vingt-treize, dans
laquelle vos envoyés et capitaines ont découvert quelques-unes des dites îles.
En vertu de l’autorité du Dieu tout-puissant que nous avons reçue par le bienheu -
reux Pierre, et de celle qui est attachée aux fonctions de vicaire de Jésus-Christ que nous
exerçons sur la terre, nous donnons, concédons, transférons à perpétuité, aux termes des
présentes, ces îles et ces continents, avec toutes leurs dominations, villes, places fortes,
lieux et campagnes, droits et juridictions, à vous et à vos héritiers et successeurs, les rois
de Castille et de Léon ; et nous vous en faisons, constituons et estimons maîtres, vous
et vos susdits héritiers et successeurs, avec pleine, libre et entière puissance, autorité et
juridiction. Mais c’est notre volonté que notre présente donation, concession et
assignation, ne puisse ni être censée avoir été mise en question ou détruite, ni détruire les droits
des princes chrétiens qui auraient efectivement possédé lesdites îles et lesdits continents
jusqu’au jour précité de la nativité de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous vous enjoignons
encore, en vertu de la sainte obéissance, que, suivant votre promesse dont votre très
grande dévotion et votre royale magnanimité garantissent, nous n’en doutons pas, l - ’ac
complissement, vous choisissiez, avec tout le zèle convenable, et envoyiez aux îles et aux
continents précités des hommes honnêtes, craignant Dieu, instruits, habiles et propres à
enseigner aux habitants et indigènes la foi catholique, et à les former aux bonnes mœurs.
À toute personne, quelque dignité qu’elle ait, fût-elle même d’état, de rang, d’ordre, ou
16textes et documents
de condition impériale et royale, sous peine d’excommunication majeure qu’elle encourra
par le seul fait de sa désobéissance, nous interdisons rigoureusement de tenter, sans votre
permission spéciale, ou celle de vos héritiers et successeurs susdits, pour faire le trafc ou
pour toute autre cause, d’accéder aux îles et aux continents, trouvés ou à trouv- er, décou
verts ou à découvrir, au midi et à l’ouest d’une ligne faite et conduite du pôle arctique
au pôle antarctique, et distante de cent lieues, à l’ouest et au midi, comme il a été dit, de
toute île de celles qui sont vulgairement nommées les Açores et les îles du Cap-Vert, ces
îles et ces continents, trouvés et à trouver, fussent-ils situés vers l’Inde ou le fussent-ils vers
tout autre pays. Ainsi sera-t-il, nonobstant toutes constitutions et ordonnances,
apostoliques et autres. Nous mettons notre confance dans Celui de qui procèdent les empires,
les dominations et tous les biens, assurés que, le Seigneur dirigeant vos actes, si vous
poursuivez votre saint et louable projet, vos travaux et vos eforts seront, en peu de temps,
pour le bonheur et la gloire de tout le peuple chrétien, couronnés du plus heureux succès.
Comme il serait difcile que les présentes lettres fussent portées dans tous les lieux où
leur production pourrait être utile, nous voulons, et, pour ce motif et à raison de cette
conviction, nous décidons que toute copie, portant la signature d’un notaire public
compétent et le sceau de quelque personne revêtue d’une dignité ecclésiastique ou celui d’une
cour ecclésiastique, ait, en justice, et ailleurs, et partout, la créance qui s’attacherait aux
présentes, si celles-ci étaient produites ou montrées. Qu’il ne soit donc permis à aucun
des hommes de briser ou de méconnaître, par une audace téméraire, cet acte qui renferme
notre recommandation, exhortation, requête, donation, concession, assignation,
désignation, délégation, décision, ordre, défense et volonté. Si quelqu’un ose le faire, il encourra,
qu’il en soit averti, l’indignation du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres de Dieu,
Pierre et Paul. Donné à Rome, à Saint-Pierre, l’année après l’incarnation de notre Seigneur,
1493, le quatrième jour avant les nones de mai, la première année de notre pontifcat.
Source : Metzler, Josef. America Pontifcia. Primi saeculi evangelizatiuonis, 1492-1592.
Documenta pontifcia ex registris et minutis praesertim in archivo secreto vaticano
existentibus. Vatican : Libreria Editrice Vaticana, 1991, vol. 1, p.79-83. Traduction dans  Gourd, :
Alphonse. Les chartes coloniales et les constitutions des États-Unis . Paris : Imprimerie
nationale, 1885, vol. 1, p.199-204.
Le second voyage de C. Colomb (1494)
Très hauts et puissants princes très chrétiens, roi et reine, nos seigneurs :
La victoire si remarquable dans les Indes que Notre Seigneur a donnée en si peu de
temps à vos altesses montrait que les événements allaient être très heureux et causer un
grand étonnement dans le monde. Je suis parti de Cadix le mercredi [vingt-cinq] sep -
tembre avec la fotte et les gens que vos altesses m’ont fait donner pour que je les emmène
aux Indes. J’ai emmené des maîtres artisans de toute sorte de métiers nécessaires pour
construire des villes et villages, avec tous leurs instruments. J’ai emmené des chevaux,
juments et mules et toutes les autres bêtes, des semences de blé et d’orge et toute sorte
d’arbres et de fruits, le tout en très grande abondance. Le mardi suivant, avant l’aube, je
suis arrivé aux îles Canaries, appartenant à vos altessses, d’où je suis parti après avoir
pourvu le ravitaillement des navires et caravelles. Je les ai perdues de vue le lundi sept
octobre pour venir à cette île Isabela, où j’avais laissé des gens l’année précédente, avant
d’arriver à l’île des Cannibales, que je croyais être plus à l’orient et à peu de distance de
mon chemin. J’y suis arrivé en vingt jours, par la grâce de Notre Seigneur, avec un vent
17l’amérique espagnole (1492-1700)
et un temps tels que jusqu’à présent on n’en a pas vu ni ouï pour un voyage sans en -
combre, par la douceur et tranquillité du vent et un ciel très doux et tempéré. Je suis ar -
rivé le dimanche trois novembre, avant que le soleil ne se lève, sur une île [formée] d’une
très haute montagne que j’ai appelée la Dominique en commémoration de ce jour-là. Elle
s’étendait du nord au sud et je l’ai parcourue par mer en cherchant un port. N’en ayant
pas trouvé en temps voulu car le ciel se couvrait beaucoup, je fs faire demi-tour à toute la
fotte qui était très dispersée et la regroupai tout entière en un même corps. Ensuite j’en -
voyai une caravelle qui était la mieux équipée de toutes pour qu’elle se rendît vers le cap
qui se trouve du côté nord et pour qu’elle me fît le signal que je lui avais indiqué si elle
trouvait un mouillage. Elle partit ainsi, ne trouva pas de port et ne ft point de signal.
J’étais soucieux en raison du mauvais temps qui s’annonçait. Je concentrai les nefs et les
bateaux autour de moi et carguai les voiles à l’orée d’une autre île qui se trouvait distante
de dix lieues de la Dominique et où j’arrivai à une bonne heure du jour. Je descendis à
terre avec beaucoup de gens et une bannière royale. Là, dans un lieu propice, avec un
étendard, à haute voix, en présence de notaires et de témoins, je pris de nouveau
possession d’elle, des autres et de la terre ferme au nom de vos altesses, refaisant les actes de la
même prise de possession de l’an dernier, que nonobstant je faisais de nouveau, appelant
les contradicteurs à se manifester, et je nommai cette île la Galante ; elle est très plate et
pleine d’arbres odoriférants. Le jour suivant, je levai l’ancre très tôt et cinglai vers une
autre île qui se tenait à neuf lieues au nord, où j’arrivai de jour, en peu de temps. C’est
une île très haute en forme de pointe de diamant, si haute que c’en est merveille et, de son
sommet, jaillissait une très grande source qui s’écoulait partout dans la montagne. Du
côté où je me trouvais arrivait, parmi d’autres cours d’eau, un ruisseau très grand, qui, par
sa chute très abrupte et haute, semblait être de la grosseur d’un tonneau. Tout était blanc
et il nous semblait incroyable d’y voir de l’eau, à moins que ce ne fût une veine de roche
blanche. Il y eut de nombreux paris faits à ce sujet par les hommes. Je devais alors être
éloigné de la terre de quatre bonnes lieues, ce pourquoi je crois que cette eau est très
abondante, et au vu des nombreuses rivières trouvées par la suite en peu de lieues par des
hommes qui s’en furent chercher certains des nôtres perdus dans les bois et qui passèrent
vingt-six rivières en six lieues, avec de l’eau au-dessus de la ceinture. Dès que j’arrivai à
cette île, je l’appelai Sainte Marie de Guadalupe comme me l’avaient recommandé le père
prieur et les moines quand j’étais parti de là-bas. Au moment où je touchai terre, pensant
que les ports ne manqueraient pas, le vent changea et un grand brouillard se leva, avec
beaucoup de pluie. Arrivé très près de la terre pour mouiller, je ne trouvai pas de fond et
ainsi, une grande partie de la jounée, je ne parcourus pas une grande distance, du fait
d’une forte mer et de beaucoup de vent. C’était grand plaisir que de voir la verdure, les
bons emplacements des maisons et les eaux abondantes de la source de la montagne avec
la mer. Je parcourus ainsi par mer la côte de cette île sans pouvoir trouver de port ou de
fond pour mouiller jusqu’à ce que je fusse arrivé à la partie nord où se tenait la majeure
partie du village. Il y en avait beaucoup à terre et je mouillai avec toute la fotte. Je tâchai
d’entrer en contact et appris que toutes ces îles étaient aux cannibales, peuplées de ces
gens qui mangent les autres, comme vos altesses le verront et sauront par ceux-là même
que je leur envoie maintenant dans ces navires. La population de cette île était peu nom -
breuse et répartie sur plusieurs versants de l’île. Les maisons étaient de bonne qualité et
pleines de nombreuses provisions. On prit peu d’hommes et on en vit peu ; lesquels
avaient fui dans la forêt et du fait de l’épaisseur de la végétation on ne put prendre que les
18textes et documents
femmes que j’envoie aussi à vos altesses avec beaucoup d’autres beautés qu’ils avaient
làbas. Elles me disaient qu’on les avait amenées d’autres îles, que, selon moi, elles étaient en
servitude et servaient de concubines. Elles me disaient aussi par des mots ou des signes
comment on avait mangé leurs maris, pour d’autres, les fls et les frères et qu’on les avait
elles-mêmes obligées à en manger. Je trouvai aussi quelques garçons qu’on avait amenés
et à qui on avait coupé le membre. Je pensai que c’était par jalousie des femmes mais ils
ont l’habitude de le faire pour qu’ils grossissent, comme nous le faisons en Castille avec
les chapons à manger pour les fêtes. Ils ne tuent jamais les femmes. Vous saurez tout par
eux-mêmes, que, comme j’ai dit, je vous envoie. J’ai trouvé dans leurs maisons des paniers
et de grandes caisses d’os humain, des têtes pendues dans chaque maison. J’ai trouvé un
grand morceau d’étambot d’un navire d’Espagne qui doit appartenir à celui qu’autrefois
j’ai laissé ici à la Navidad. Ici on trouva de la poix, du miel, de la cire et mille sortes de
fruits, très bons, grands et très savoureux, de nombreux arcs, beaucoup de fèches et, dans
la montagne, beaucoup d’arbres odoriférants, comme l’ont avancé ceux qui, comme dit,
sont partis chercher ceux qui s’étaient perdus. Je n’ai pas brûlé leurs maisons pour pouvoir
nous en servir lorsque nous passerons par là-bas, car ils se trouvent sur la route de Castille.
Leurs canoës sont très grands et plus longs que des fustes, mieux faits que ceux de ces
mêmes gens plus à l’ouest. Je les brisai tous, petits et grands et fs de la sorte dans tous les
autres lieux. J’avais ainsi la volonté de faire de même dans chaque île et étais désireux de
toutes les parcourir. Mais le désir de secourir ces gens, que j’avais laissés ici, m’empêchait
de faire autre chose et ne laissait pas mon âme en repos. Ici, sur cette île, loin de mon
ancrage, il y avait un lieu où une barque d’une caravelle était descendue, tous les habitants
avaient fui et dans la hâte ils laissèrent un petit d’un an qui resta seul six jours dans cette
maison. Comme on venait tous les jours à sa maison et son village, on trouvait toujours
cet enfant avec une poignée de fèches ; il allait jusqu’à une rivière proche pour boire de
l’eau puis revenait à sa demeure, toujours gai et réjoui. J’ordonnai de l’emmener à la grâce
de Dieu et de le donner à une femme qui venait de Castille : maintenant il est très bien
ici et parle et comprend toute notre langue que c’en est merveille. Je l’enverrais de suite à
vos altesses, mais je crains qu’étant si petit, il ne meure ; je l’enverrai quand vous l’ordon -
nerez. De cette île j’allai à une autre, Santa María de Monsarrate, qui était à une distance
de cinq lieues, c’est une terre très haute et comme Montserrat. De celle-ci j’allai de l’une
à l’autre en parcourant ma route, donnant un nom à chacune ; et parce qu’elles sont en
grand nombre, j’appelai l’ensemble, Todos los Santos (Tous les Saints), jusqu’à ce que
j’arrivai à une île bien longue où je mouillai pour prendre contact. Quand on mit à terre
la barque armée, de l’extérieur arriva un canoë avec trois hommes et deux femmes, tous
de ce genre qui mange de la chair humaine […].
[Dans cette île] de Guadalupe et presque dans toutes les autres, tout particulièrement
dans celle d’Ysabela, j’ai trouvé (illisible) et dans les arbres de la cannelle, on pourrait
en avoir une très grande quantité sauf qu’elle a un goût amer, que je crois provenir du
moment de l’année et du type de climat. Elle est saine et très proftable pour le corps ; du
mastic, de l’encens, du miel et beaucoup de résines et d’aloès, du santal, du spoliofelio, du
gingembre très fn. Il y a ici de l’aji qu’ici nous appelons piment, de celui que j’ai amené
à vos altesses lors de l’autre voyage […].
Source : AGI, Patronato, 296b, 1, fs. 3r-5v. Transcrit dans  Col : ón, Cristóbal. Textos y
documentos completos, édit. de C.Varela et J.Gil. Madrid : Alianza, 1995, p.235-240.
19l’amérique espagnole (1492-1700)
Le traité de Tordesillas (1494)
Au nom de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, trois personnes réellement
distinctes et séparées, et une seule essence divine. Qu’il soit manifeste et notoire à tous
ceux qui verront ce document public, que, dans la ville de Tordesillas, le septième jour
du mois de juin, l’an 1494 de la naissance de N.S. J.C., par-devant nous les secrétaires,
écrivains et notaires publics soussignés, se trouvèrent présents les honorables don Enrique
Enriques, grand maître de la maison des très hauts et très puissants princes et seigneurs
don Ferdinand et la dame doña Isabelle, par la grâce de Dieu roi et reine de Castille, de
Léon, d’Aragon, de Sicile, de Grenade, etc., et don Gutierre de Cardenas, ministre des
fnances (contador mayor) desdits seigneurs roi et reine, et le docteur Rodrigo Maldonado,
tous du conseil desdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, d’Aragon, de Sicile, de
Grenade, etc., leurs procureurs (procuradores) nécessaires, d’une part, et les honorables
Ruy de Soza, seigneur de Usagres et Berengel, et don Juan de Soza, son fls, grand-clerc
du très excellent seigneur, le seigneur don Juan, par la grâce de Dieu roi de Portugal et des
Algarves, de l’une et l’autre mer en Afrique, seigneur de Guinée, et Cericas de Almadana,
corregidor au civil dans sa cour et de ses fnances, tous du conseil dudit seigneur roi de
Portugal, et ses ambassadeurs et procureurs fondés, selon que les deux parties l’ont prouvé
par lettres, pouvoirs et procurations desdits seigneurs leurs constituants, dont la teneur
est, mot à mot, ainsi que suit, etc. […].
1. Et aussitôt lesdits procureurs desdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon,
d’Aragon, de Sicile, de Grenade, etc., et dudit seigneur roi de Portugal et des Algarves,
etc., ont dit qu’autant qu’il existe entre lesdits seigneurs, leurs constituants, un diférend
sur ce qui appartient à chacune des deux parties de l’espace qui reste à découvrir
jusqu’aujourd’hui, jour de la présente capitulation, dans la mer océane ; attendu que, pour le bien
de la paix et de la concorde, et pour la conservation de l’amitié qui lie ledit seigneur roi
de Portugal aux seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, il plaît à leurs altesses, et
lesdits procureurs, en leur nom et en vertu de leurs pouvoirs, ont accordé et consenti qu’il
se fasse et se tire par ladite mer océane une ligne droite de pôle à pôle, c’est-à-dire du pôle
arctique au pôle antarctique, ce qui est du nord au sud, laquelle ligne devant se tirer et se
tirant droite, comme il a été dit, à 370 lieues des îles du Cap-Vert, vers le couchant, par
degrés ou d’autre manière, comme on pourra le faire pour le mieux et le plus pr - ompte
ment, de façon qu’il n’y ait pas plus de lieues, et que tout ce qui a été découvert jusqu’à
présent et se découvrirait à l’avenir par ledit seigneur roi de Portugal et ses vaisseaux, soit
îles ou Terre-Ferme, depuis ladite ligne tirée dans la forme susdite, allant par ladite partie
du levant, en dedans de ladite ligne du côté du levant, du nord ou du sud, pourvu qu’on
ne passe pas ladite ligne, que tout cela soit et appartienne audit seigneur roi de Portugal
et à ses successeurs pour à tout jamais, et que tout le reste, tant îles que Terre F- erme, trou
vées ou à trouver, découvertes et à découvrir par lesdits seigneurs roi et reine de Castille
et d’Aragon, etc., et par leurs vaisseaux, depuis ladite ligne tirée en la forme susdite, allant
par ladite partie du couchant et après avoir passé ladite ligne vers le couchant, le nord et
le sud, soit et appartienne auxdits seigneurs roi et reine de Castille et de Léon et à leurs
successeurs à tout jamais.
2. Lesdits procureurs ont promis et assuré, en vertu de leurs dits pouvoirs, qu - ’à comp
ter d’aujourd’hui il ne sera envoyé aucun vaisseau, c’est à savoir par lesdits seigneurs roi
et reine de Castille, de Léon et d’Aragon, etc., vers cette partie de la ligne qui regarde le
levant de ladite ligne, qui reste pour le seigneur roi de Portugal et des Algarves, etc., ni par
20textes et documents
le seigneur roi de Portugal et des Algarves vers l’autre partie de la ligne qui reste auxdits
seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon ; à ne découvrir ni à ne chercher aucune terre
ou île, ni à contracter pour lesdites terres ou îles, les acheter ou conquérir en manière
quelconque ; mais s’il arrivait que les vaisseaux des seigneurs roi et reine de Castille, de
Léon et d’Aragon, etc., allant du côté de ladite ligne, trouvassent des îles ou terres dans ce
qui appartient au seigneur roi de Portugal, que tout cela soit et appartienne audit seigneur
roi de Portugal et à ses héritiers pour à tout jamais, et leurs altesses ordonneront aussitôt
qu’il leur soit remis. Et si les vaisseaux dudit seigneur roi de Portugal trouvaient quelques
îles ou terres dans la partie des seigneurs roi et reine de Castille, de Léon et d’Aragon, que
tout cela soit auxdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, etc., et à leurs héritiers
pour à tout jamais, et le seigneur roi de Portugal ordonnera aussitôt qu’on le leur remette.
3. Pour que ladite ligne dudit partage se tire directement et le plus certainement qu’il
se pourra, par les 370 lieues des îles du Cap-Vert vers le couchant, il a été dit, accordé et
reconnu, par lesdits procureurs des deux dites parties, que, dans les dix premiers mois
suivants, à compter du jour de la présente capitulation, lesdits seigneurs leurs constituants en -
verront deux ou quatre caravelles ; savoir : une ou deux de chaque côté, ou plus ou moins,
selon qu’ils s’accorderont et qu’ils le trouveront nécessaire, lesquelles, pour ledit temps
fxé, seront réunies dans l’île de la Grande Canarie ; et chacune des parties enverra sur
ces caravelles des personnes, pilotes, astrologues et marins, ou toutes autres personnes qui
conviendront ; qu’il y en ait autant d’une partie que de l’autre, et que quelques-unes des
personnes, pilotes, astrologues, marins et personnes savantes, envoyées par lesdits seigneurs
roi et reine de Castille, de Léon et d’Aragon, etc., aillent dans le vaisseau ou les vaisseaux
qu’enverra ledit seigneur roi de Portugal et des Algarves, etc., et que, de même,
quelquesunes desdites personnes qu’enverra ledit seigneur roi de Portugal, aillent dans le vaisseau
ou les vaisseaux qu’enverront lesdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, etc., afn
que, de part et d’autre et ensemble, elles puissent mieux voir et reconnaître la mer, les aires
des vents, les degrés du soleil et l’étoile Polaire, et indiquer les lieues susdites ; et afn que,
pour le signalement des limites, toutes les personnes qui seront envoyées puissent se réunir
munies de leurs pouvoirs, lesdits vaisseaux continueront ensemble leur route aux îles du
Cap-Vert, et de là prendront leur chemin droit vers le couchant jusqu’aux dites trois cent
soixante et dix lieues, mesurées comme lesdites personnes s’accorderont qu’elles doivent
se mesurer, sans préjudice d’aucune des parties ; et là où elles se termineront, il se fera un
point ou signe dont on conviendra par degrés du soleil ou de l’étoile Polaire, par cinglage
de lieues, ou de la manière dont elles pourront s’accorder le mieux. Ces personnes traceront
ladite ligne du pôle arctique au pôle antarctique, ce qui est du nord au sud, comme il a été
dit, et ce qu’elles auront tracé elles l’écriront, le signeront de leurs noms, ayant reçu, pour
cet efet, des facultés et des pouvoirs, chacun de la partie pour laquelle il a été envoyé pour
faire ladite limitation, afn qu’elle dure à perpétuité et à jamais, et afn que lesdites parties,
ni aucune d’elles, ni leurs successeurs à jamais ne la puissent contredire, ni abandonner, ni
enlever dans aucun temps, de quelque manière que ce soit ou que ce puisse être. Et s’il
arrivait que ladite ligne, de pôle à pôle, comme il est dit, touchât à quelque île ou Terre-Ferme,
il s’établira, au commencement de cette île ou Terre-Ferme, un signal ou une tour, et en
ligne directe de ce signal ou tour, on continuera d’établir d’autres signaux à travers l’île ou
Terre-Ferme en vertu de la ligne susdite, lesquels signaux partageront et désigneront ce qui
est à chacune des deux parties, et les sujets des deux parties n’oseront passer les uns à la
partie dévolue à l’autre, et réciproquement, au-delà des signaux établis dans l’île ou la terre.
21l’amérique espagnole (1492-1700)
4. Attendu que les vaisseaux desdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, d - ’Ara
gon, etc., allant de leurs royaumes et seigneuries vers la partie en deçà de ladite ligne, de
la manière qui a été dite, doivent forcément passer par les mers de la partie de la ligne qui
reste au seigneur roi de Portugal, il a été accordé et consenti que lesdits navires desdits
seigneurs roi et reine de Castille, de Léon et d’Aragon, etc., puissent aller et venir, aillent
et viennent librement, sûrement et tranquillement, sans aucun empêchement, par lesdites
mers appartenant audit seigneur roi de Portugal, en dedans de la ligne, en tout temps,
chaque fois que leurs altesses ou leurs successeurs le voudront ou trouveront à propos,
lesquels vaisseaux iront par les chemins droits depuis leurs royaumes vers toutes les
parties qui sont en dedans de la ligne ou limite susdite où ils pourront envoyer, découvrir
et conquérir, et qu’ils ne pourront s’en écarter, à moins que le temps contraire ne les en
écarte, et qu’ils ne prennent et n’occupent aucune chose, avant de passer ladite ligne, qui
appartienne au seigneur roi de Portugal et qui soit dans sa partie ; et si lesdits vaisseaux
trouvent une chose dans ladite partie qui soit au seigneur roi de Portugal, leurs altesses
ordonneront qu’elle lui soit remise de suite.
5. Et comme il pourrait arriver que les vaisseaux et gens des seigneurs roi et reine de
Castille et d’Aragon, etc., eussent trouvé, dans les vingt jours de ce mois de juin dans le -
quel nous sommes, de la date de cette capitulation, quelques îles ou quelque Terre-Ferme
en dedans de ladite ligne qui doit se tirer de pôle à pôle desdites trois cent soixante et dix
lieues comptées depuis les îles du Cap-Vert au couchant, il est accordé et convenu, pour
prévenir tout doute, que toutes les îles et terres fermes qui seront trouvées et découvertes,
de quelque manière que ce soit, jusqu’aux vingt jours de ce mois de juin, quoiqu’elles
soient trouvées par les vaisseaux et gens desdits seigneurs roi et reine de Castille - et d’Ara
gon, etc., pourvu qu’elles soient en dedans des premières deux cent cinquante lieues,
desdites trois cent soixante et dix depuis les îles du Cap-Vert au couchant vers ladite
ligne, en quelque partie qu’elles soient trouvées en dedans des deux cent cinquante lieues,
et tirant une ligne droite de pôle à pôle, là où se terminent les deux cent cinquante
lieues, demeurent et appartiennent au seigneur roi de Portugal et des Algarves, etc., et à
ses successeurs à jamais. Et que toutes les îles et Terre-Ferme qui, jusqu’aux vingt jours
de ce mois de juin où nous sommes, seront trouvées et découvertes par les vaisseaux et
gens desdits seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., de quelque manière que
ce soit, dans les autres cent vingt lieues qui restent pour complément desdites trois cent
soixante et dix lieues où doit se terminer la ligne qui se tirera de pôle à pôle comme il est
dit, en quelque partie desdites cent vingt lieues qu’elles soient trouvées jusqu’au dit jour,
demeurent et appartiennent aux seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., à leurs
successeurs et à leurs royaumes à jamais, comme leur appartiendra et sera à eux ce qui sera
trouvé en deçà de ladite ligne desdites trois cent soixante et dix lieues qui demeurent à
leurs altesses comme il est dit, quoique lesdites cent vingt lieues soient en dedans de ladite
ligne des trois cent soixante et dix lieues qui demeurent au roi de Portugal et des Algarves,
comme il est dit. Et si jusqu’aux vingt jours de ce dit mois de juin, il n’est rien trouvé par
les vaisseaux de leurs altesses en dedans des cent vingt lieues, et qu’après il s’en trouve, cela
sera au roi de Portugal, comme il est contenu dans le chapitre précédent.
6. Tout ce qui est dit, et chaque chose qui est dite, ainsi que chaque partie d’elle, sont
promis et assurés, au nom de leurs constituants, par lesdits don Henri Henriquès, grand
maître ; don Gutierre de Cardenas, grand maître des comptes, et le docteur Rodrigo M- al
donado, procureurs desdits très hauts et très puissants princes les seigneurs roi et reine de
22textes et documents
Castille, de Léon, d’Aragon, de Sicile et de Grenade, etc., et en vertu du pouvoir inséré
ci-dessus, et par lesdits Ruy de Soza et don Juan de Soza son fls, et Arias de Almodena,
procureurs et ambassadeurs dudit très haut et très puissant prince, le roi de Portugal et
des Algarves, de l’une et de l’autre mer en Afrique, seigneur de Guinée, et en vertu dudit
pouvoir inséré ci-dessus, afn qu’il soit tenu et observé pour jamais par eux et leurs succes -
seurs, leurs royaumes et leurs seigneuries, réellement et d’efet, sans dol ni fraude, tr - om
perie ou fction, ou dissimulation de ce qui est contenu en la présente capitulation, et que
chaque chose et partie d’elle soit gardée, accomplie et exécutée comme doivent se garder,
s’accomplir et s’exécuter les capitulations faites et arrêtées entre les seigneurs roi et reine
de Castille et d’Aragon, etc., don Ferdinand et doña Isabelle, et le seigneur don Alfonso,
roi du Portugal (de glorieuse mémoire) et ledit seigneur roi actuel de Portugal, son fls,
alors prince, dans l’année mille quatre cent et soixante et dix-neuf, sous les peines et
obligations, et selon la manière contenue auxdites capitulations. Et s’obligèrent que lesdites
parties, ni aucune d’elles, ni leurs successeurs à tout jamais, n’iront ni n’entreprendront
rien contre ce qui est ci-dessus dit et spécifé, ni contre aucune chose ou partie d’elle, ni
directement ni indirectement, ni en aucun temps, ni en aucune manière qui se pense ou
se puisse penser, sous les peines contenues dans lesdites capitulations. Et que la peine
soit subie ou non subie, ou qu’elle ait été remise par grâce, cette obligation, capitulation
et traité, demeureront fermes et stables à jamais ; et pour que tout soit ainsi tenu, gardé
et accompli, lesdits procureurs, au nom de leurs dits constituants, engagent les biens de
chacune de leurs parties, tant meubles qu’immeubles, patrimoniaux que fscaux, et ceux
de leurs sujets et vassaux, tant présents qu’à venir ; et renoncent à toutes lois et droits
dont lesdites parties peuvent se prévaloir, ou chacune d’elles, pour aller ou entreprendre
quelque chose contre ce qui est susdit ou qui en fait partie. Et pour plus de sûreté et de
fermeté de ce qui est dit, ils jurent, au nom de Dieu et de sainte Marie, et sur le signe
de la croix, sur laquelle ils ont posé la main droite, et sur les paroles des saints évangiles,
[comme on les trouvera] là où elles sont le plus amplement écrites, au nom de leurs dits
constituants, qu’eux tous et chacun d’entre eux tiendront, garderont et accompliront tout
ce qui est susdit, et chaque chose qui y est comprise, réellement et efectivement, sans
dol ni fraude, tromperie, fction ou dissimulation, et n’y contrediront en aucun temps ni
en aucune manière. Sous ce même serment ils jurent de ne point demander absolution
à notre très Saint-Père, le pape, ni à aucun légat ou prélat qui puisse la leur donner ;
et, quoiqu’ils la leur donnent de propre chef, ils n’en feront usage avant que, par cette
présente capitulation, ils ne supplient, audit nom, notre très Saint-Père qu’il plaise à Sa
Sainteté de confrmer et approuver cette dite capitulation et tout ce qui est contenu en
elle, ordonnant d’expédier sur ce sujet des bulles aux deux parties ou à chacune d’elles qui
les demandera, et ordonnant que la teneur de la présente capitulation y soit incorporée, et
décrétant ses censures contre ceux qui se montreraient contraires à elle, en quelque temps
que ce soit ou puisse être.
7. Et de même lesdits procureurs, susnommés, s’obligèrent, sous lesdites peine et ser -
ment, que, dans les cent premiers jours suivants, comptés depuis le jour de la date de cette
capitulation, l’une partie donnera à l’autre, et l’autre à l’une, approbation et ratifcation
de ladite capitulation, écrites en parchemin et signées du nom desdits seigneurs leurs
constituants, et scellées de leurs sceaux de plomb pendants ; et dans l’écriture qu’auront
à donner lesdits seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., signera, consentira et
octroiera le très illustre seigneur prince don Juan leur fls. De tout cela ils ont fait deux
23l’amérique espagnole (1492-1700)
documents de teneur semblable qu’ils ont signés de leurs noms devant les secrétaires et
écrivains qui ont signé au bas de chacun d’eux. Et, quel que soit le document qui soit
exhibé, il sera et vaudra comme si les deux l’étaient. Le tout fait et accordé dans ladite ville
de Tordesillas, les jours, mois et an susdits […].
Source : Traité de Tordesillas, transcrit dans : Morales Padrón, Francisco. Teoría y leyes
de la conquista. Madrid : Ed. Cultura Hispanica del CIC, 1979, p.199-211. Traduction
dans : Schoell, Frédéric. Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe
depuis la paix de Westphalie, de Christophe Guillaume Koch, Bruxelles : Méline, Cans et
Compagnie, 1837, t. 1, p.405-408.
Le traité de Saragosse (1529)
[…] Qu’il soit notoire et manifeste à tous ceux qui verront cet instrument public
1de contrat de vente avec pacte de retrovendendo , qu’en la ville de Saragosse, qui est au
royaume d’Aragon, le deux du mois d’avril de l’an mille cinq cent et vingt-neuf de la
naissance de N.-S. J.C., devant moi, François de Los Cobos, secrétaire et du conseil de
l’empereur don Carlos et de la reine doña Juana, sa mère, roi et reine de Castille, et leur
écrivain et notaire publics, et devant les témoins soussignés, ont comparu les seigneurs
Mercure de Gatinara, comte de Gatinara, grand chancelier dudit seigneur empereur, et le
très révérend frère Garcia de Loaysa, évêque d’Osma, son confesseur, et le frèr-e Garcia Pa
dilha, grand commandeur de l’ordre de Calatrava, tous trois du conseil desdits très hauts
et très puissants princes don Carlos […] et doña Juana […], au nom et comme procureurs
dudit seigneur empereur et roi de Castille, d’une part ; et, de l’autre le seigneur Antoine
de Azevedo, du conseil, et ambassadeur du très haut et très puissant seigneur don Juan,
par la grâce de Dieu, roi de Portugal et des Algarves, de l’une et de l’autre mer en Afrique,
seigneur de Guinée et de la conquête, navigation et commerce de l’Éthiopie, de l’Arabie,
de la Perse et de l’Inde, etc., en son nom et comme son procureur […]. Qu’attendu qu’il
s’était élevé entre ledit seigneur empereur roi de Castille […] et ledit seigneur roi de
Portugal […] un doute sur la propriété, possession, droit et quasi-possession, navigation et
2commerce des Moluques et autres îles et mers que chacun desdits seigneurs […] prétend
lui appartenir, tant par les capitulations qui furent faites par […] don Ferdinand et doña
Isabelle, rois de Castille, aïeuls dudit seigneur empereur, et le roi don Juan second, roi de
Portugal, de glorieuse mémoire, au sujet de la démarcation de la mer océane, comme pour
d’autres raisons et droits que chacun desdits empereur et rois prétend avoir auxdites îles,
mers et terres comme lui appartenant, et ayant, lesdits seigneurs empereur et r- ois confor
mément à l’étroite amitié qui subsiste entre eux et qui doit non seulement être conservée,
mais, s’il est possible, accrue, et pour prévenir tous débats entre eux et tous inconvénients
entre leurs sujets, lesdits seigneurs empereur et rois, et lesdits procureurs en leur nom,
sont tombés d’accord de régler lesdits débats de la manière et dans la forme suivante.
1. Premièrement lesdits grand chancelier, évêque d’Osma et grand commandeur de
Calatrava, procureurs du seigneur empereur roi de Castille, ont dit qu’ils vendent, et ont
vendu de ce jour à jamais audit seigneur roi de Portugal pour lui et ses successeurs à la
couronne de ses royaumes, tout droit, action, domaine, propriété, possession et
quasipossession et tout droit de naviguer, contracter, commercer en quelque manière que ce
soit, comme ledit seigneur empereur et roi de Castille prétend les posséder à présent sur
1. Pacte de résiliation d’un contrat de vente, pendant un certain délai, en restituant le prix qui a été payé.
2. Nous avons remplacé le mot Malucho (toujours au singulier) par Moluques.
24textes et documents
lesdites Moluques et îles, lieux, terres et mers, selon qu’il sera déclaré plus bas, et cela avec
les déclarations, limitations, et conditions et clauses ci-dessous contenues, pour le prix
de trois cent cinquante mille ducats d’or, payés en monnaies courantes soit en or, soit en
argent qui vaillent en Castille trois cent et soixante et quinze maravédis chaque ducat,
lesquels ledit seigneur roi de Portugal donnera et payera audit seigneur empereur et roi de
Castille ou aux personnes que S.M. nommera à cet efet ; savoir : à Lisbonne, dans quinze
à vingt jours après que le présent traité confrmé par ledit seigneur roi de Castille - sera par
venu à Lisbonne, ou là où le seigneur roi de Portugal résidera, cent cinquante mille ducats
et trente mille ducats seront payés en Castille, dont vingt mille à Valladolid et dix mille
à Séville, jusqu’au vingtième jour du premier mois de mai de cette année ; et soixante
et dix mille ducats, en Castille, à la foire de mai de Medina del Campo de cette même
année, aux termes de payement de ladite foire ; et, s’il est nécessaire, on donnera de suite
les lettres de change ; et si l’empereur roi de Castille le désire, il pourra prendre des lettres
de change pour cent mille ducats à ladite férie de mai de cette année, avec un escompte
de cinq à six pour cent, selon qu’il est pratiqué par son trésorier Estevan Dalvares. Ledit
seigneur empereur roi de Castille fait ladite vente, sous condition qu’en quelque temps
que ledit seigneur empereur roi de Castille veuille rendre ou rendra en efet lesdits trois
cent cinquante mille ducats au seigneur roi de Portugal ou à ses successeurs sans qu’il y
manque rien, ladite vente sera annulée et chacun desdits seigneurs empereur et rois reste
avec le droit qu’il a à présent et qu’il prétend à la possession et quasi-possession comme sa
propriété, sans que le présent traité y puisse porter aucun préjudice.
2. Il est accordé et consenti, entre lesdits procureurs au nom desdits seigneurs leurs
constituants, que, pour connaître ces îles, lieux, terres et mers, droits et actions que par le
présent contrat le seigneur empereur et roi de Castille transporte ainsi, sous les conditions
susdites, au seigneur roi de Portugal, il sera tiré une ligne de pôle à pôle c’est-à-dire du
nord au sud, par un demi-cercle qui soit distant des Moluques, au nord-est, prenant le
quart de l’est, de dix-neuf degrés, auxquels correspondent à peine dix-sept degrés dans
la ligne équinoxiale et qui se monte à deux cents et quatre-vingt-dix-sept lieues et demie
plus à l’orient des Moluques, donnant dix-sept lieues et demie par degré équinoxial, dans
lequel méridien et aire du nord-est et un quart sont situées les îles de Velas et de Santo
Tome, par lesquelles passe la susdite ligne et demi-cercle ; et le cas étant que lesdites
îles soient à une distance plus ou moins grande des Moluques, on s’accordera que ladite
ligne coure deux cent quatre-vingt-dix-sept lieues et demie plus à l’orient, ce qui fait les
dix-neuf degrés et un quart au nord-est des Moluques, comme il est dit ; et ont dit lesdits
procureurs que pour savoir d’où ladite ligne sera tirée, on fasse deux patrons d’une teneur
conforme à celui qui existe à la casa de la contratación des Indes, à Séville, d’après lequel
naviguent les fottes, les vassaux et sujets dudit seigneur empereur et roi de Castille, et,
dans les trente jours qui suivront le présent traité, il sera nommé par les deux parties deux
personnes qui feront des patrons conformes au susdit, et l’on y portera ladite ligne par
le mode susdit ; et ils seront signés du nom des deux parties et scellés de leur sceau afn
qu’il en reste un à chaque partie et qu’il serve dorénavant à indiquer la ligne ; et pour
déclaration du point où elle passe et également pour déclaration du point où sont situées
les îles Moluques, dont la situation sera fxée ainsi quoiqu’à la vérité elle soit à plus ou
moins de distance à l’orient que ne l’indiquent les patrons, on continuera de suivre les
dixsept degrés à l’orient ; et, dans le cas qu’on ne trouverait pas, à la casa de la contratación,
à Séville, ledit patron, lesdites personnes nommées par lesdits seigneurs empereur et rois
25l’amérique espagnole (1492-1700)
en confectionneront dans l’espace d’un mois ; ils seront signés et scellés, et ils serviront
à confectionner les cartes où se marquera ladite ligne dans la manière susdite, afn que
dorénavant elle soit suivie par les vassaux et sujets dudit seigneur et empereur roi de
Castille, et afn que les navigateurs de l’une et de l’autre part connaissent la situation de
ladite ligne et la distance des deux cent quatre-vingt-dix-sept lieues et demie qui doit être
entre ladite ligne et les Moluques.
3. Il est accordé et consenti par lesdits procureurs que, en quelque temps que le sei -
gneur roi de Portugal veuille renoncer à la propriété des Moluques et des mers dont il
est question dans le traité, et que le seigneur empereur et roi de Castille n’ait pas restitué
ledit prix, il sera nommé de part et d’autre, trois astrologues ou trois pilotes ou marins
qui soient experts dans la navigation, qui se réuniront dans un endroit de leurs royaumes,
dans quatre mois, à compter du jour que ledit seigneur empereur roi de Castille ou ses
successeurs seront requis par le seigneur roi de Portugal pour cette nomination. Ils se
consulteront et s’accorderont sur la manière de décider du droit à ladite propriété,
conformément aux capitulations et accords entre lesdits Rois Catholiques don Ferdinand et
doña Isabelle et ledit roi don Juan second de Portugal ; et dans le cas où ladite propriété
serait adjugée audit seigneur empereur roi de Castille, cette sentence ne sera exécutée
qu’après que ledit empereur et roi de Castille, ou ses successeurs, n’aient efectiv - ement res
titué les trois cent cinquante mille ducats qui auront été payés en vertu du présent ; et si le
droit de ladite propriété est adjugé au seigneur roi de Portugal, ledit seigneur empereur et
roi de Castille sera obligé de restituer réellement et efectivement les trois cent cinquante
mille ducats audit seigneur roi de Portugal ou à ses successeurs, dans le terme de quatre
ans, à compter du jour où la sentence sera rendue.
4. Il est accordé et consenti par lesdits procureurs, au nom desdits seigneurs leurs
constituants, que dans le cas où le présent contrat de vente aurait son efet et, n’étant
pas annulé, il arriverait, à compter du jour de sa date, quelques épiceries ou drogueries
dans quelques-uns des ports ou parties de leurs royaumes et domaines respectifs qui y
soient amenés par les vassaux ou sujets dudit seigneur empereur et roi de Castille ou par
quelques autres personnes quelconques qui ne soient ni ses vassaux ni ses sujets, ledit sei -
gneur empereur roi de Castille et ledit seigneur roi de Portugal seront obligés de donner
les ordres pour que lesdites épiceries ou drogueries soient déposées de manière qu’elles
soient en toute sûreté, sans qu’une partie ait besoin de requérir l’autre pour cet efet ; elles
seront déposées, au nom de l’une et de l’autre partie, entre les mains d’une personne ou
de personnes dans le pays de l’une ou de l’autre en qui les deux parties auront confance.
Ledit dépôt sera efectué pendant que lesdites épiceries se trouveront entre les mains
des personnes qui les ont apportées ou entre les mains d’autres personnes dans quelque
endroit que ce soit. Et lesdits seigneurs empereur et roi seront obligés de faire, dès à
présent, à ce sujet, des notifcations dans leurs royaumes afn qu’on ne puisse prétexter
cause d’ignorance dans le cas où aborderaient dans quelques-uns de leurs ports des navires
chargés d’épiceries ou drogueries. Et si lesdites épiceries ou drogueries étaient apportées
dans d’autres ports qui n’appartinssent à aucune des parties contractantes et des puis -
sances qui ne soient pas leurs ennemis, chacune des parties, en vertu du présent contrat,
pourra requérir le dépôt, au nom de l’une et de l’autre, sans avoir besoin d’exhiber, à
cet efet, pouvoir ou autorisation particulière aux justices des royaumes ou domaines où
lesdites épiceries ou drogueries seraient apportées, afn qu’elles soient déposées et mises
sous l’embargo jusqu’à ce que l’on sache de quel endroit viennent lesdites épiceries ou
26textes et documents
drogueries, et si cet endroit se trouve dans les limites qui, par le présent contrat, ont été
fxées en faveur de l’une ou de l’autre partie. Et pour cet efet, il sera envoyé deux ou
quatre navires, autant de l’une que de l’autre partie, dans lesquels iront des personnes
assermentées et expertes, autant d’une part que de l’autre, vers les lieux et terres d’où l’on
dira que sont venues ces épiceries et drogueries, pour déterminer dans la démarcation de
quelle partie elles sont venues ; et se trouvant que lesdits lieux et terres tombent dans la
démarcation du seigneur empereur roi de Castille, et que lesdites épiceries et drogueries
y croissent en assez grande quantité, pour que raisonnablement on puisse dire qu’elles
en proviennent, le dépôt sera aussitôt levé et elles seront librement remises au seigneur
empereur roi de Castille, sans être obligé de payer aucun frais ni dépens ; et se trouvant
qu’elles sont tirées de la démarcation des terres appartenant au seigneur roi de Portugal,
le dépôt sera également levé et lesdites épiceries et drogueries lui seront remises sans frais
ni dépens, ni intérêt aucun. Et les personnes qui les auront ainsi apportées seront punies
et châtiées par le seigneur empereur roi de Castille ou ses justices, comme ayant rompu
le traité et la paix qui subsistent entre ledit seigneur empereur roi de Castille et ledit
seigneur roi de Portugal. Et lesdits seigneurs empereur roi de Castille et roi de Portugal
seront obligés d’envoyer lesdits navires et personnes au nombre qui sera requis par l’autre ;
et étant donné que lesdites épiceries ou drogueries seront déposées dans le mode susdit,
ledit seigneur empereur roi de Castille, ni aucun autre pour lui, ni en sa faveur, ou par son
consentement, n’iront ni n’enverront à ladite terre d’où les épiceries sont apportées ; et
tout ce qui est dit dans le chapitre relatif au dépôt des épiceries et des drogueries, n’aura
pas lieu ni ne s’entendra des épiceries et drogueries qui arriveraient à quelques ports du
seigneur roi de Portugal.
5. Il est accordé et consenti que, dans toutes les terres et mers qui se trouvent en
dedans de ladite ligne, ni les navires et gens dudit seigneur empereur et roi de Castille
ni de ses sujets ou vassaux, ni toutes autres personnes qui ne seraient pas ses sujets et ses
vassaux, mais agissant par son consentement, faveur ou aide, ou sans son consentement,
faveur ou aide, ne pourront naviguer, traiter ni commercer, ni échanger aucune chose
dans lesdites îles, terres et mers, et que s’il se trouve qu’ils fassent chose contraire à ce
qui est dit et soient trouvés en dedans de ladite ligne, ils soient pris par tout capitaine
ou capitaines ou gens dudit seigneur roi de Portugal, et par lesdits capitaines entendus,
châtiés et punis comme corsaires et coupables d’avoir rompu la paix. Et si, n’étant pas
trouvés par lesdits capitaines en dedans de ladite ligne, ils abordent à quelque terre ou
port du seigneur empereur et roi de Castille, ledit seigneur empereur et roi de Castille, et
ses justices seront obligés de les faire prendre, et dans la mesure où il leur sera présenté des
actes ou recherches par ledit seigneur roi de Portugal ou ses justices, qui prouveront qu’ils
sont coupables d’une des choses susdites, ils seront châtiés et punis comme malfaiteurs
ayant rompu les traités et la paix.
6. Il est accordé et consenti par lesdits procureurs, que ledit seigneur empereur et
roi de Castille n’enverra, ni par lui ni par autre, auxdites îles, terres et mers en dedans
de ladite ligne, ni ne consentira que dorénavant ses sujets naturels, ou des étrangers qui
ne seraient pas ses sujets, y aillent leur donnant pour cet efet aide et faveur, ni ne se
concertera avec eux pour qu’ils y aillent contrairement à la forme et teneur de ce contrat.
Au contraire, il sera obligé de l’empêcher autant qu’il lui sera possible. Et si ledit seigneur
empereur et roi de Castille, ou par lui ou par autre, envoie auxdites îles, terres et mers en
dedans de ladite ligne, ou consent que ses vassaux et sujets ou autres qui ne seraient pas
27l’amérique espagnole (1492-1700)
ses vassaux et sujets naturels y envoient, leur donnant, pour cet efet, aide ou faveur, ou se
concertant avec eux pour qu’ils y aillent, ou ne le défend et ne l’empêche pas autant qu’il
est en lui, ledit pacte de retrovendendo sera aussitôt annulé, et ledit seigneur roi de
Portugal ne sera plus obligé de recevoir ledit prix, ni de rétrocéder le droit et l’action que ledit
seigneur empereur et roi de Castille pourrait y avoir de quelque manière que ce soit, avant
qu’en vertu de ce contrat il ait vendu ou renoncé et par le même fait, ladite vente reste
pure et dans sa valeur à tout jamais, comme si, dans le principe, elle avait été faite sans
condition et sans pacte de retrevendendo. Mais comme il pourrait arriver que les susdits,
naviguant par les mers du sud où les sujets du seigneur empereur et roi de Castille peuvent
naviguer, fussent surpris par un temps contraire ou par une tempête, et fussent dans la
nécessité, pour continuer leur route, de passer ladite ligne, dans ce cas ils n’encourront
aucune peine, mais au contraire ils doivent être traités, dans les terres qui appartiennent
au seigneur roi de Portugal, comme sujets de son frère, et comme le susdit empereur et
roi de Castille ordonnerait que fussent traités les sujets du Portugal s’ils abordaient aux
terres de la Nouvelle-Espagne, sous condition toutefois que, le besoin cessant, ils sortent
aussitôt et s’en retournent dans les mers du sud. Et, dans le cas où les susdits passeraient
par ignorance la susdite ligne, il est convenu qu’ils n’encourront aucune peine, à moins
qu’il n’apparaisse clairement que, sachant qu’ils étaient dans la ligne, ils n’en sont pas
sortis aussitôt comme ils doivent faire étant forcés d’y entrer par une tempête ; dans le cas
contraire, où il sera prouvé qu’ils ont passé la ligne par malice, ils seront punis des peines
portées contre ceux qui, comme il est dit, ont violé la ligne. Et si les susdits naviguant
ainsi en dedans de la ligne découvrent quelques îles ou terres, ces îles et terr -es appartien
dront incontinent et librement au seigneur roi de Portugal et à ses successeurs, comme si
elles avaient été découvertes par ses capitaines ou possédées par lui. Et il est convenu et
accordé, par lesdits procureurs, que les navires et vaisseaux dudit seigneur empereur roi
de Castille peuvent aller et naviguer par les mers dudit seigneur roi de Portugal et que ses
fottes traversent pour aller aux Indes, seulement en tant qu’il leur sera nécessaire pour
prendre leur route vers le détroit de Magellan ; et en faisant le contraire et continuant de
naviguer par les mers dudit seigneur roi de Portugal, ils encourront les peines susdites, de
même que les encourra le seigneur empereur roi de Castille, en cas que cela se fût fait par
son ordre ou consentement, faveur ou aide.
7. Il est convenu et arrêté, quant aux sujets dudit seigneur empereur et roi de Castille
ou autres qui seraient trouvés en dedans des limites ci-dessus déclarées, et pris -par les capi
taines ou gens dudit seigneur roi de Portugal, entendus et châtiés par eux comme corsaires
violateurs des traités et de la paix, ou qui, n’ayant pas été trouvés dans lesdites limites,
aborderaient à un port dudit seigneur empereur et roi de Castille et, traduits devant ses
justices, se seraient trouvés coupables sur les actes présentés par ledit seigneur r - oi de Por
tugal comme violateurs des traités et de la paix, que rien de ce qui est susdit ne s’entende,
sinon du jour que sera faite la notifcation aux sujets et gens dudit seigneur empereur
et roi de Castille naviguant par ces mers, et si la notifcation n’est pas faite auparavant,
ils n’encourront aucune peine. Et, à cet efet, il s’entend que, tant que la présente vente
durera, ledit seigneur empereur roi de Castille ne pourra envoyer de nouvelles fottes qui,
dans le cas de transgression, ne soient sujettes aux susdites peines.
8. Il est convenu et arrêté, par lesdits procureurs, que ledit seigneur roi de Portugal
ne fera fortifer, ni par lui ni par autre, aucune place dans les Moluques, ni autour, dans
un rayon de vingt lieues, jusqu’à ce que la ligne susdite soit décrétée ; et il est convenu,
28textes et documents
et tous les procureurs, de part et d’autre, sont d’accord que ledit seigneur roi de Portugal
enverra la notifcation qu’il ne se construira aucune nouvelle place forte, par la première
fotte qui partira du royaume de Portugal pour l’Inde, après que le présent contrat aura
été confrmé et approuvé par lesdits seigneurs constituants, et scellé de leurs sceaux. Et
quant aux ouvrages auxquels on travaille actuellement aux Moluques, il ne s’en fera plus
de nouveau à l’avenir, mais seulement on les réparera et on les entretiendra dans l’état où
ils se trouvent.
9. Il est accordé et convenu que les fottes que ledit seigneur empereur et r - oi de Cas
tille a envoyées jusqu’à présent dans ces mers seront bien traitées et favorisées par ledit
seigneur roi de Portugal et par ses gens, et qu’ils ne rencontreront aucun obstacle ni
empêchement dans leur navigation et leur commerce, et que si elles subissent quelque
dommage, ce qu’on ne croit pas, des capitaines ou gens qui s’en seraient empar-és, le sei
gneur roi de Portugal sera obligé d’indemniser lesdites fottes et de payer tout dommage
qui aurait été subi, et de faire punir et châtier ceux qui l’ont fait, et de pourvoir à ce que
les fottes dudit seigneur empereur et roi de Castille puissent s’en revenir, quand elles le
voudront, librement et sans empêchement.
10. Il est accordé et convenu que ledit seigneur empereur et roi de Castille
donnera aussitôt des ordres à ses capitaines et gens qui se trouveront dans lesdites îles, qu’ils
reviennent de suite et ne continuent pas d’y faire le commerce, sous condition qu’on leur
laissera emporter librement ce qu’ils auront acheté et chargé. […]
Source : Traité de Saragosse du 22 avril 1529. Traduction dans  Schoell : , Frédéric.
Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe depuis la paix de Westphalie, de
Christophe Guillaume Koch, Bruxelles : Méline, Cans et Compagnie, 1837, t. 1, p.411-417.
Mundus Novus (ca 1503)
Salut. Il y a quelques jours je vous ai écrit longuement au sujet de mon retour de ces
nouveaux pays que nous avons cherchés et découverts sur ordre du sérénissime r - oi de Por
tugal, à ses frais et avec sa fotte. Il est justifé de les appeler Nouveau Monde, parce qu’au
temps de nos aïeux personne ne les connaissait. Pour tous ceux qui l’auraient entendue,
c’eût été chose nouvelle car cela dépasse le jugement de nos ancêtres. La plupart d’entre
eux disent qu’au-delà de la ligne équinoxiale, vers le midi, il n’y a pas de continent,
seulement la mer, qu’ils ont appelée Atlantique. Si quelques-uns d’entre eux ont afrmé
qu’il y avait là-bas un continent, ils ont nié avec force raison que cette terre fût habitable.
Mais avec ma dernière navigation, j’ai attesté que cette opinion est fausse et totalement
contraire à la vérité puisque dans cette partie méridionale j’ai découvert le continent
habité par une plus grande multitude de peuples et d’animaux qu’en notre Europe, en
Asie ou bien en Afrique. L’air y est même plus doux et tiède que dans d’autrégions que es r
nous connaissons, comme vous saurez par la suite. J’écris brièvement seulement les choses
importantes. Je me référerai par la suite à celles qui sont les plus dignes d’être signalées et
retenues, que j’ai vues ou entendues moi-même dans ce Nouveau Monde.
Déroulement de la navigation avec une très grande chance
Par ordre du roi susmentionné, nous sommes partis de Lisbonne avec une bonne
navigation le 14 du mois de mai de 1501, avec trois navires pour chercher de nouveaux
3pays en direction australe. Nous avons navigué vingt mois continuellement vers le midi.
3. Erreur : 20 jours.
29l’amérique espagnole (1492-1700)
Le déroulement de cette navigation est le suivant. Nous sommes passés par ce qu’on
appelait les îles Fortunées et qui, à présent, se nomment îles de la Grande Canarie. Elles
se trouvent dans le troisième climat aux confns de l’occident habité. Puis, par l’océan,
nous avons parcouru tout le littoral africain jusqu’au promontoire nommé Ethiope par
Ptolémée et que nous appelons Cap-Vert. Les Éthiopiens l’appellent Biseghier et le pays
Mandraga. Il est à quatorze degrés dans la zone torride équinoxiale, vers le septentrion,
habité par des gens et peuples noirs. Là bas, après avoir refait nos forces et récupéré des
choses nécessaires à notre navigation, nous avons levé l’ancre et déployé nos voiles aux
vents. Nous avons commencé notre voyage à travers le très large océan vers le pôle antar- c
4tique, légèrement vers l’ouest à cause du vent qui s’appelle v. Dolturneepuis le jour où
nous sommes partis dudit promontoire, nous avons navigué pendant deux mois et trois
jours avant qu’aucune terre n’apparût devant nous. Ce que nous avons vraiment enduré
dans cette immensité de mer, les périls de naufrage [toutes les incommodités physiques
endurées, les angoisses afigeant notre âme], je le laisse à l’appréciation de ceux qui ont eu
beaucoup d’expériences, en particulier de ce que signife chercher l’incertain et l’inconnu.
En un mot, pour être bref, vous savez que sur soixante-sept jours de navigation continue,
nous en avons eu quarante-quatre avec de la pluie, du tonnerre et des éclairs, si sombres
que nous n’avons jamais vu le soleil pendant le jour ni aucune nuit calme. À cause de tout
cela nous avons eu grande crainte d’avoir perdu presque toute chance de vivre. Au milieu
de ces bourrasques de mer et du ciel vraiment si terribles, il a plu au Très-Haut de montrer
devant nous le continent, de nouveaux pays et un autre monde inconnu. En les voyant
nous nous sommes beaucoup réjouis, comme il arrive à ceux qui sortent sains et saufs de
multiples calamités et d’une fortune adverse. C’est exactement le 7 août 1501 que nous
avons surgi sur les côtes de ces pays, en remerciant Dieu, notre Seigneur, avec une
grandmesse et des prières solennelles. Là nous avons su que cette terre n’était pas une île, mais
un continent car elle s’étend en de très longues plages qui n’en font pas le tour et parce
qu’elle est pleine d’un nombre infni d’habitants. Nous y avons découvert beaucoup de
peuples et de gens et toute sorte d’animaux sauvages qui ne se trouvent pas en nos pays, et
bien d’autres que nous n’avions jamais vus, qu’il serait trop long de mentionner un à un.
Par la clémence de Dieu, beaucoup nous a été donné lorsque nous avons approché cette
région car, comme l’eau et le bois venaient à manquer, nous n’aurions pu prolonger la vie
en mer que quelques jours. À Lui honneur et gloire et action de grâces […].
Nature et mœurs de ces gens
D’abord, pour ce qui concerne les gens, dans ces pays nous en avons trouvé une telle
multitude que personne ne pourrait dénombrer, comme on dit dans l’Apocalypse, des
gens doux et aimables. Tous, de l’un et l’autre sexe, vont nus, jusqu’à la mort, comme ils
sont sortis du ventre de leur mère. Ils sont grands de corps avec un beau port, biens faits
et proportionnés, avec une couleur tirant sur le rouge. Je pense que, allant nus, ils sont
teintés par le soleil. Ils ont des cheveux noirs et abondants. Ils sont agiles dans la marche
et dans les jeux ; ils ont des visages beaux et francs qu’ils ruinent eux-mêmes. En efet,
ils se perforent les joues, les lèvres, le nez et les oreilles. N’allez pas croire que ces trous
soient petits ou qu’ils n’en aient qu’un seul. J’en ai vu beaucoup qui ont sept perforations
sur leur seul visage, chacune de la taille d’une prune. Ils bouchent ces orifces avec de très
belles pierres céruléennes, de marbre, de cristalline, d’albâtre, et avec des os très blancs et
4. Vent du sud-ouest.
30textes et documents
d’autres objets artistiquement travaillés suivant leur mode. Si vous voyiez quelque chose
d’aussi insolite, semblable à un monstre, vous ne laisseriez pas de étonner vous devant un
homme avec sept pierres seulement pour les lèvres et les joues, certaines de la taille d’une
demi-paume. Souvent j’ai considéré et évalué le poids de ces sept pierres à seize onces sans
compter que dans chaque oreille ils ont trois orifces avec des pierres pendues avec des
anneaux. Cette coutume ne vaut que pour les hommes, les femmes ne se percent pas le
visage, seulement les oreilles. Il y a parmi eux une autre pratique atroce et difcile à croire.
Leurs femmes étant très luxurieuses, elles font, par un artifce particulier de leur façon
et par la morsure de certains animaux venimeux, gonfer les membres de leurs maris de
telle façon qu’ils semblent diformes et bestiaux. À cause de cela, beaucoup d’entre eux le
perdent et restent eunuques […].
Source : Lettre d’Américo Vespucio à Lorenzo Pier Francesco de Medici (ca 1503). T ranscrit
dans : El nuevo mundo. Cartas relativas a sus viajes y descubrimientos, édition de R. Levil -
lier. Buenos-Aires : Ed. Nova, 1951, p.170-187.
Amerigo Vespucci piloto mayor (1508)
Nous avons appris et par expérience nous avons vu que, parce que les pilotes ne sont pas
aussi experts qu’il le faudrait ni aussi instruits dans ce qu’ils doivent savoir pour que cela
suffse pour diriger et gouverner les navires qui font des voyages qui se font par la mer océane
vers nos îles et Terre-Ferme que nous avons dans les Indes, en raison de leurs défauts et de
leur ignorance de la façon de diriger et gouverner, de leur manque de connaissances pour
mesurer la hauteur avec le quadrant et l’astrolabe, pour en faire le compte, se sont produites
de nombreuses erreurs. Ceux qui naviguent sous leur direction ont encouru de grands
dangers au détriment de notre Seigneur, de nos fnances et des marchands qui commercent
là-bas, en causant de nombreuses pertes et dommages. Pour remédier à cela et parce qu’il est
nécessaire, pour ladite navigation comme pour d’autres expéditions, qu’avec l’aide de notre
Seigneur nous puissions disposer et envoyer, pour découvrir d’autres terres, des personnes
plus expertes et mieux instruites pour de telles navigations et afn que ceux qui voyagent
avec elles soient plus en sécurité, nous ordonnons, car telle est notre volonté, que tous
les pilotes de nos royaumes et seigneuries, actuels ou à venir, qui voudront partir comme
pilotes dans ladite navigation vers les îles et Terre-Ferme que nous avons aux Indes et en
d’autres parties de la mer océane soient instruits et sachent ce qu’il faut pour le quadrant
et l’astrolabe pour que, joignant la théorie à la pratique, ils puissent le mettre à proft dans
lesdits voyages qu’ils feront dans ces contrées ; que sans posséder ce savoir, ils ne puissent
plus aller comme pilotes dans lesdits navires, ni en gagner le salaire et que les marchands ne
puissent s’entendre avec eux pour qu’ils soient pilotes. Que les capitaines ne puissent pas les
recevoir comme pilotes dans les navires sans qu’ils aient été d’abord vus par vous, Amerigo
Vespucci, notre chef-pilote ( piloto mayor), et que vous leur ayez donné des diplômes r -econ
naissant leurs connaissances citées plus haut. Avec cette lettre, nous ordonnons qu’ils soient
tenus et reçus comme pilotes experts où qu’ils la montrent, car notre grâce est que vous
soyez examinateur desdits pilotes. Pour que ceux qui ne sauraient pas puissent apprendre
de vous plus facilement, nous ordonnons que vous leur enseigniez dans votre maison de
Séville, payé par les apprentis. Comme il pourrait arriver que maintenant, au début, on
manque de pilotes certifés et qu’à cause de cela des navires ne puissent pas partir, ce qui
porterait tort et causerait des pertes aux habitants de ladite île ainsi qu’aux marchands et
aux autres personnes qui là-bas commercent, nous ordonnons et donnons licence pour que
31l’amérique espagnole (1492-1700)
vous ledit Amerigo puissiez choisir, parmi les pilotes et marins qui vont là-bas, les personnes
que vous trouverez les plus habiles pour que, pour un voyage ou deux ou pour un certain
temps, elles compensent ce qu’il faut en attendant que d’autres sachent ce qu’il faut. À leur
arrivée, vous leur donnerez un délai pour apprendre ce qui leur manque. Nous sommes - éga
lement informés qu’il existe de nombreux modèles de cartes faites par diférents maîtres qui
situent les terres et îles des Indes qui nous appartiennent et ont été découvertes récemment.
Elles sont tellement dif érentes entre elles, tant par le cap que par la situation des terres, que
cela peut causer beaucoup de problèmes. Pour mettre de l’ordre, notre grâce et volonté est
que l’on fasse un recensement général [de toutes les terres et îles]. Et pour qu’il soit plus
exact, nous ordonnons à nos ofciers de la casa de la contratación de Séville de faire avec
tous nos pilotes, les plus habiles qu’on trouverait alors là-bas, en votre présence, Amerigo
Vespucci, notre chef-pilote, un inventaire de toutes les terres et îles, qui ont été découvertes
jusqu’à aujourd’hui, qui appartiennent à nos royaumes et seigneuries. À partir de leurs avis
et arguments et avec votre accord, notre chef-pilote, on fera un recensement général, qui
s’appellera recensement royal et avec lequel les pilotes devront se guider et gouverner. Qu’il
soit entre les mains de nos dits ofciers et de vous, ledit chef-pilote. Qu’aucun pilote n’use
d’un inventaire qui ne soit tiré [du padrón réal] sous peine de cinquante pistoles d’amende
pour les travaux de la casa de la contratación des Indes de la ville de S éville. Nous ordonnons
aussi que, dorénavant, tous les pilotes de nos royaumes et seigneuries qui iront à nos dites
terres des Indes, découvertes ou à découvrir, lorsqu’ils trouveront de nouvelles terres, îles,
bancs, nouveaux ports ou toute autre chose digne de fgurer dans ledit inventaire royal, à
leur retour en Castille, informent ledit chef-pilote de la casa de contratación de Séville, vous,
de façon à ce que tout soit consigné à sa place dans ledit inventaire et que les navigateurs
soient plus prudents et instruits dans la navigation. De même, nous ordonnons qu’aucun
de nos pilotes qui naviguera sur la mer océane ne parte sans quadrant ou astrolabe ou ces
accessoires, sous peine, pour les contrevenants, d’inhabilitation pour la durée que nous
voudrons, l’obligation d’avoir notre licence pour réexercer et une amende de dix mille ma -
ravédis pour les travaux de ladite casa de la contratación de Séville. Notre gracieuse volonté
est que vous, ledit Amerigo Vespucci, puissiez user de l’ofce de chef-pilote, puissiez faire
et fassiez tout ce qui est contenu dans notre lettre et qui appartient audit ofce […]. Pour
tout cela et pour chaque chose, je vous donne plein pouvoir […].
Source : Titulo de piloto mayor para Amerigo Vespuche (6 août 1508). Transcrit dans  Mo : -
rales Padrón, Francisco. Teoría y leyes de la conquista . Madrid : Ed. Cultura Hispanica
del CIC, 1979, p.297-299.
.
La découverte de la mer du Sud (1513)
Le treize septembre, le cacique de Ponca vint, [sa sécurité] assurée par le capitaine
Vasco Núñez [de Balboa], qui lui rendit beaucoup d’honneurs, lui donna des chemises et
des haches et le satisft du mieux qu’il put. Ce cacique, se voyant bien traité, ft beaucoup
de confdences sur des secrets et des richesses de là a Vtaerscro e Núñez, qui se réjouit
de les apprendre. Et entre autres choses, il lui dit qu’il y avait là-bas u penche aury, tre
qui dans cette langue-là veut dire mer, et il ofrit en présents à Vasco Núñez quelques
pièces d’or, très fnes et bien travaillées. Et comme certains compagnons étaient tombés
malades, douze chrétiens restèrent là-bas, afn de s’en retourner au port de Careta.
Le vingt de ce mois, Vasco Núñez partit des terres de ce cacique, avec certains
32textes et documents
guides que Ponca lui avait donnés jusqu’à arriver aux terres du cacique Torecha, avec
lequel Ponca était en guerre. Le vingt-quatrième jour de ce mois, il attaqua de nuit le
cacique Torecha et ses hommes, à dix lieues de l’endroit où se trouvait Ponc-a, emprun
tant de mauvais chemins et des rivières que les Espagnols traversèrent sur des radeaux
en courant un grand danger. Là-bas, on ft prisonniers quelques hommes, saisit un peu
d’or et des perles, et Vasco Núñez s’informa plus amplement de l’intérieur des terres et
de l’autre mer du Sud. Là, chez Torecha, il laissa une partie de ses gens et il partit avec
près de soixante-dix hommes. Le vingt-cinq de ce mois, le même jour qu’il partit, il
atteignit les huttes et le campement du cacique nommé Porque, qui s’était absenté. Il
n’en ft pas cas et continua plus avant, poursuivant son voyage à la recherche de l’autre
mer.
Et un mardi, le vingt-cinq septembre de cette année mille cinq cent treize, à dix
heures du matin, précédant tous ceux qu’il emmenait, le capitaine Vasco Nú- ñez, de
puis le sommet aplani d’une montagne, vit la mer du Sud, avant tous ses compagnons
chrétiens qui venaient avec lui. Et il se retourna immédiatement vers les gens, très
content, levant les mains et les yeux au ciel, louant Jésus-Christ et sa glorieuse mère,
la Vierge Marie, Notre-Dame. Et ensuite, il mit les deux genoux à terre et rendit grâce
à Dieu pour la faveur qu’Il lui avait faite de le laisser découvrir cette mer-là, et rendre
en cela un si grand service à Dieu et aux catholiqueés enist ssiméres rois de Castille,
nos seigneurs […]. Et il a ordonné à tous ceux qui étaient venus avec lui de se mettre
à genoux, comme lui, et de rendre grâce à Dieu […]. Tous le frent ainsi, de bon gré et
avec grand plaisir, et, sans attendre, le capitaine ft couper un bel arbre, avec lequel on
ft une grande croix qu’on planta et fxa en ce même lieu et sur cette même hau- te mon
tagne, là où on vit en premier cette mer australe. Et comme ce qu’on vit en premier, ce
fut un golfe ou une baie qui entrait dans la terre, Vasco Núñez ordonna qu’on l’appelle
le golfe de Saint Michel, puisque depuis quatre jours, c’était la fête de cet archange. Et
il ordonna que, de même, on écrive le nom de toutes les personnes qui se trouvaient
avec lui, pour qu’on garde un souvenir de lui et d’eux, car ils furent les pre-miers chré
tiens à voir cette mer […].
Le vingt-neuf de ce mois, jour de la Saint-Michel, Vasco Nuñez prit vingt-six
hommes avec leurs armes, parmi ceux qui lui semblaient les plus aptes, laissa à Chape
le reste et s’en alla droit vers la côte de la mer australe, au golfe qu’il avait appelé
luimême de Saint-Michel et qui pouvait se situer à une demi-lieue d Àe l l’hàe. ure des
vêpres, il arriva au bord de grandes criques très boisées, là où l’eau de la mer montait
et descendait beaucoup au moment où l’eau se retirait. Lui et ceux qui étaient venus
avec lui s’assirent et attendirent que l’eau monte, parce qu’à marée basse il y avait
beaucoup de boue et y entrer était difcile. Sur ces entrefaites, la mer monta à vue
d’œil et avec une grande force. Quand l’eau arriva, le capitaine Vasco Nuñez, au nom
du sérénissime et très catholique roi don Fernando, cinquième du nom et de la reine
sérénissime et catholique doña Juana, sa flle, et pour la couronne et le sceptre royal de
Castille, prit dans la main un drapeau et l’enseigne royale de leurs altesses, sur laquelle
était peinte une image de Notre-Dame, la Sainte Vierge Marie, avec dans ses bras son
précieux Fils, notre Rédempte Juérs,us Christ ; au pied de l’image se trouvaient les
armes royales de Castille et LéL’oénp. ée dégainée et une rondache dans les mains,
il entra jusqu’aux genoux dans l’eau de la mer salée et commença à déambuler en
disant : “ Vivent les très hauts et très puissants rois don Fernando et doña Juana, rois de
33l’amérique espagnole (1492-1700)
Castille, Léon et Aragon etc., au nom desquels et pour la couronne royale de Castille, je
saisis et prends présentement possession réelle et en personne des mers, terres, côtes, ports
et îles australes, avec tous leurs annexes, royaumes et provinces qui leur appartiennent ou
viendraient à leur appartenir, sans qu’ il puisse y avoir aucune contradiction - sous quelque
raison, manière ou titre qui soit, ancien ou moderne, du temps passé, présent ou à venir. Si
quelqu’autre prince ou capitaine, chrétien ou infdèle, ou de quelque loi, secte ou condition
qu’il soit, prétend avoir quelque droit sur ces terres et mers, je suis prêt et en condition
de le contredire et de le défendre au nom des rois de Castille, présents ou futurs auxquels
appartiennent cet empire et seigneurie de ces Indes, îles et Terre-Ferme septentrionales et
australes, avec leurs mers aussi bien dans le pôle arctique que dans l’antarctique, de part
et d’autre de la ligne équinoxiale, dans ou hors des tropiques du Cancer et du Capricorne
en vertu de ce que, plus amplement, tout ou partie de cela appartient et dépend de leurs
majestés et de leurs successeurs. Ainsi que je le fais par écrit plus longuement, je déclare que
maintenant, tout le temps et tant que le monde durera jusqu’au jugement dernier des
mortels on dira ou pourra dire cela et l’alléguer en faveur de leur patrimoine royal”. Il ft ainsi
ses actes de prise de possession sans aucune contradiction et selon le droit. Comme
il n’y eut ni n’apparut aucune contradiction, il en demanda attestation, acceptant la
possession et seigneurie, juridiction royale, criminelle et civile, amevreoc s et mon ixto
5imperio et pouvoir royal absolu, au nom de leurs majestés, librement, sans aucune
reconnaissance d’une [autre ?] juridiction temporelle, de la mer australe et du golfe de
Saint-Michel. Cet endroit fait partie en lui-même, ou tout ce qui a été mentionné ou
le sera, des dites Indes, îles et Terre-Ferme et parties adjacentes découvertes comme
à découvrir.
Ces actes et déclarations nécessaires étant faits, il en demanda attestat- ion, s’obli
geant à défendre cela, audit nom, l’épée à la main sur terre comme sur mer contre tous
et qui que ce soit. Tous ceux qui se trouvaient là-bas répondirent au capitaine Vasco
Nuñez de Balboa que, comme serviteurs des rois de Castille et Léon, ils étaie-nt ses vas
saux naturels et étaient prêts et en état de défendre tout ce que disait leur capitaine et
de mourir pour cela, s’il le fallait, contre tous les rois, princes et personnes du monde
et ils en demandèrent attestation […].
Source : Fernández de Oviedo, Gonzalo. Historia general y natural de las Indias
(édition de J. P. de Tudela Bu. Meso)adrid : Atlas (B.A.E. n° CXIX), 1959, XXIX,
chap.3, p.212, 214-215.
La découverte du Mexique (1517)
[I] […] Nous nous réunîmes alors cent dix camarades, recrutés entre les hommes
qui étaient venus avec nous de Terre-Ferme et parmi les habitants de l’île qui n’avaient
pas d’Indiens. Nous tombâmes d’accord pour donner le commandement à un hidalgo
nommé Francisco Hernández de Cordoba, homme riche qui possédait des villages
d’Indiens, et nous résolûmes d’aller, à nos risques et périls, découvrir des terres nouvelles
où nous puissions trouver l’occasion d’employer nos personnes. Nous achetâmes trois
navires. Deux étaient d’un bon tonnage. Le troisième nous fut ofert à crédit par le
gouverneur lui-même, à la condition que nous tous prendrions l’engagement d’aborder
avec ces trois navires aux îles appelées actuellement Guanajez, qui se trouvent entre
Cuba et Honduras. Nous devions les traiter en gens de guerre et y charger d’Indiens
5. Délégation de l’exercice de tous les pouvoirs, politique, administratif, fiscal, militaire et judiciaire.
34textes et documents
nos trois bâtiments, afn de les livrer à Velázquez comme esclaves, en payement de son
navire. Il nous sembla que ce que le gouverneur exigeait de nous n’était pas chose juste.
Nous lui répondîmes donc que ni Dieu ni le Roi n’avaient commandé que nous fssions
des esclaves avec des hommes libres. Se pénétrant mieux alors de nos intentions, il nous
dit que notre projet d’aller à la découverte de terres nouvelles lui paraissait meilleur
que le sien, et il vint à notre secours en nous fournissant des provisions pour le voyage.
Nous voyant alors à la tête de trois navires, pourvus de pain de cassave que l’on fait
avec des racines appelées yuccas, nous achetâmes des porcs, au prix de trois piastres ;
car il n’y avait alors dans l’île ni vaches ni moutons. Nous nous procurâmes quelques
vivres pauvrement classés ; nous acquîmes des verroteries pour faire des échanges ;
et nous nous assurâmes trois pilotes. Le principal, celui qui devait gouverner notre
fottille, s’appelait Antón de Alaminos, originaire de Palos. Un autre portait le nom de
Camacho, de Triana ; le troisième était Juan Alvarez, le Manchot, de Huelva. Nous
réunîmes aussi tous les matelots qui nous étaient nécessaires ; nous nous procurâmes,
à nos frais, les meilleurs agrès que nous pûmes trouver : cordages, haubans, ancres,
barriques d’eau et tout ce qui pouvait convenir à notre voyage. Nous étant réunis, au
nombre de cent dix soldats, nous nous rendîmes à un port que l’on appelle Ajaruco en
langue de Cuba. Il est situé au nord, à huit lieues d’un bourg alors peuplé sous le nom
de San Cristóbal et que l’on a transporté au point où se trouve actuellement la ville
de La Havane. Et pour que notre fottille naviguât sur un solide appui, nous dûmes
nous adjoindre un aumônier, Alonso González, qui se trouvait à San Cristóbal et que
nos bonnes raisons, aussi bien que nos promesses, décidèrent à partir avec nous. Nous
élûmes, en outre, pour commissaire, au nom de sa majesté, un soldat nommé B - ernar
dino Iñiguez, natif de Santo-Domingo de la Calzada, afn que si, par la grâce de Dieu,
nous abordions des pays riches en or, en perles ou en argent, il y eût une personne
légalement qualifée pour recevoiqur l inte o real. Tout étant organisé de la sorte, nous
entendîmes la messe et, après nous être recommandés à Dieu notre Seigneur et à la
Vierge Marie, sa mère et Notre Dame, nous entreprîmes notre voyage de la façon que
je vais dire.
[II] Nous abandonnâmes La Havane le huitième jour du mois de février de l’an
quinze cent dix-sept, et nous fîmes voile en partant du port de Jaruco, ainsi nommé
par les naturels de l’île. Il est situé vers le nord. Nous longeâmes la côte de San Antonio
que les Cubains appellent la contrée des Guanatavis, Indiens qu’on peut dire sauvages.
Après en avoir doublé la pointe, nous trouvant en pleine mer, nous naviguâmes au
hasard vers le couchant, sans avoir aucune idée des bancs, des courants, des vents qui
règnent dans ces parages, exposant nos personnes aux risques les plus sérieux. Il nous
survint en efet, au premier moment, une tourmente qui dura deux jours et deux nuits
avec une telle violence que nous fûmes sur le point d’y périr. Le beau temps étant
revenu, nous naviguâmes dans une autre direction et vingt et un jours après notre
départ de Cuba, nous aperçûmes la terre, à notre grande joie, et nous rendîmes grâces à
Dieu pour cet événement. Or, ce pays n’avait pas encore été découvert et l’on n’en avait
eu jusqu’alors aucune connaissance. Nous voyions du pont de nos navires un grand
village qui paraissait situé à deux lieues de la côte. Jugeant à la vue que c’était un centre
considérable de population, supérieur à tout ce que nous avions pu voir à Cuba, nous
lui donnâmes le nom de Grand-Caire. Nous convînmes que celui de nos navires qui
calait le moins d’eau s’approcherait le plus possible de la côte, pour mieux juger le pays
35l’amérique espagnole (1492-1700)
et voir si le fond nous permettrait de mouiller près de la terre. Or, un matin, c’était le
quatre mars, nous vîmes venir cinq grands canots remplis de naturels de ce village ; ils
ramaient et s’aidaient de la voile. Leurs embarcations sont, comme une sorte de pétrin,
grandes et faites de gros troncs d’arbres creusés en dedans, formant un vide dans du
bois massif. Plusieurs d’entre elles peuvent contenir quarante ou cinquante Indiens se
tenant debout. Revenons à mon récit.
Les Indiens s’approchèrent de nos navires avec leurs cinq embarcations. I- ls s’y ré
solurent sur l’invitation pacifque que nous leur en fîmes avec nos mains et par des
signaux à l’aide de nos manteaux, les engageant ainsi à nous parler, car nous n’avions
point encore d’interprètes qui comprissent les langues yucatèque et mexicaine. Ils nous
abordèrent sans aucune crainte et une trentaine d’entre eux montèrent sur le navire
du commandant. Nous leur ofrîmes à manger du pain de cassave et du porc. Nous
donnâmes à chacun d’entre eux quelques verroteries de couleur verte enf-lées en col
liers. Après qu’ils eurent considéré les bâtiments quelques instants, le plus autorisé du
groupe, qui était cacique, nous ft entendre par signes qu’il voulait se rembarquer dans
ses canots et retourner dans son village, ajoutant qu’un autre jour ils viendraient avec
un plus grand nombre d’embarcations et nous inviteraient à descendre à ter-re. Ces In
diens étaient vêtus de jaquettes de coton. Ils couvraient leurs nudités à l’aide de bandes
étroites qu’ils appellent malt , catee qs ui nous les ft réputer pour gens plus civilisés que
ceux de Cuba qui montraient tout à découvert, excepté les femmes dont l’habitude était
de porter un vêtement de coton descendant jusqu’aux cuisses, connu parmi eux sous
le nom de nagua. Rs eprenons le fl de notre histoire, pour dire que le lendemain matin
le même cacique revint sur douze embarcations plus grandes, avec plusieurs Indiens
rameurs. Ils se livraient à des démonstrations pacifques et priaient notre c- omman
dant de nous conduire au village, assurant qu’on nous y donnerait à manger et tout le
nécessaire, ajoutant encore que douze canots sufraient à nous descendre tous à terre.
Et comme il faisait cette invitation dans sa langue, je me rappelle qu’iCl doni essaciot - :
toch, con escotoch, ce qui signife : “Allons chez nous”. C’est pour cela qu’en ce moment
même nous appelâmes ce point de la côtpe  o: inte de Cotoche, et c’est ainsi qu’il fgure
dans les cartes marines.
Voyant les agaceries obséquieuses du cacique pour nous résoudre à le suivre au
village, notre commandant demanda notre avis. Il fut convenu que nous mettrions nos
canots à la mer et que nous nous rendrions à terre tous ensemble sur les do-uze embar
cations et sur notre plus petit navire. Comme d’ailleurs nous voyions la côte se remplir
d’habitants venus du village, nous nous embarquâmes tous en un seul convoi. Nous
voyant débarqués et remarquant que nous ne prenions pas la direction des habitations,
le cacique pria de nouveau notre capitaine, au moyen de signes, de visiter avec lui leurs
demeures, et il se livrait à tant de démonstrations pacifques que le commandant nous
demanda conseil pour résoudre si, oui ou non, nous devions le suivre. Nous fûmes
presque tous d’avis que, nous armant le mieux possible et marchant en bon ordre, nous
irions au village.
Nous emportâmes quinze arbalètes et dix espingoles (c’était bien ainsi qu’on les
nommait en ce temps-là : espingoles ou escopettes), et nous nous mîmes en marche
par un chemin où nous avions pour guide le cacique accompagné d’un grand nombre
d’Indiens. Nous avancions dans le bon ordre dont j’ai parlé, en longeant une forêt au
sol raboteux, lorsque le cacique commença à appeler et à crier, afn que tombassent sur
36textes et documents
nous des bataillons d’hommes de guerre apostés là en embuscade pour nous détruire.
Entendant cet appel, les bataillons s’élancèrent avec une grande impétuosit-é et ils com
mencèrent à nous cribler de fèches avec beaucoup d’adresse, de telle sorte q - ue du pre
mier jet ils nous blessèrent quinze soldats. Ils avaient des défenses de coton, des lances,
des boucliers, des arcs, des fèches, des frondes en grandes provisions de pierres, et sur
leurs têtes des panaches. Après nous avoir lancé leurs traits, ils coururent à la mêlée et,
tenant leurs lances à deux mains, ils nous frent beaucoup de mal. Mais bientôt nous
les mîmes en fuite en leur faisant sentir le fl de nos épées ; nos arbalètes, non moins
que nos espingoles, leur frent tant de mal que quinze d’entre eux restèrent morts sur le
carreau.
À peu de distance du lieu du combat, nous trouvâmes une petite place avec trois
maisons bâties à chaux et à sable. C’étaient des oratoires où l’on avait dressé plusieurs
idoles en terre cuite. Les unes avaient des fgures diaboliques ; d’autres présentaient des
formes féminines, avec des tailles élevées; il y en avait d’un fort mauvais aspect et se
groupant de façon qu’on aurait pu dire que les personnages se livraient à des exercices
réprouvés par la morale. Dans leurs maisons les habitants avaient des cassettes de bois
contenant d’autres idoles qui faisaient des grimaces diaboliques, avec des médaillons
de mauvais or, des pendeloques, trois diadèmes et d’autres menues pièces fgurant des
poissons ou des canards en or mélangé. Et ce voyant, l’or et les maisons bâties à chaux
et à sable, nous nous réjouissions d’avoir découvert un semblable pays ; car on n’avait
pas encore eu connaissance du Pérou en ce temps-là, et on ne le découvrit même que
seize ans plus tard.
Pendant que nous nous battions avec les Indiens, comme j’ai dit, le prêtre González,
qui venait avec nous, aidé par deux naturels de Cuba, ft main basse sur les cassettes,
l’or et les idoles, et les porta sur les navires. Dans cette escarmouche, nous prîmes deux
Indiens qui, plus tard, furent baptisés en devenant chrétiens. Ils s’appelèren-t l’un Mel
chor et l’autre Julián ; les deux ayant les yeux bridés. L’attaque ayant du reste pris fn,
nous résolûmes de nous rembarquer et de continuer nos découvertes en suivant la côte
dans la direction du couchant. Après avoir pansé nos blessures, nous commençâmes à
déployer les voiles.
Source : Díaz del Castillo, Bernal H. istoria verdadera de la conquista de la Nueva
España, edición crítica de C. Sáenz de Santa María. Madrid : CSIC, 1982, vol. 1,
chap.III. Traduction danDs í: az del Castillo, BernalH. istoire véridique de la conquête de la
Nouvelle-Espagne, trad. D. Jourdanet. Paris : G. Masson, 1877, chap. I-II, p.2-6.
Une capitulation pour l’exploration de la mer du Sud (1539)
Le roi,
Parce que vous, Pero Sancho de Hoz, m’avez informé de votre désir de prolonger vos
services dans la conquête de la Nouvelle Castille, appelée Pérou, et d’accroîtr-e notre patri
moine royal et celui de la couronne de Castille, vous proposez d’afréter et de construire
des navires avec des voiles latines et des rames dans la mer du Sud, autant et plus qu’il
sera nécessaire en quantité et qualité pour découvrir. Vous les fournirez en gens, armes,
marins, et approvisionnements d’ustensiles et choses nécessaires. Vous naviguerez le long
de la côte du sud, où le marquis don Francisco Pizarro, don Diego de Almagro, don Pedro
de Mendoza et Francisco de Camargo ont leurs gouvernements, jusqu’au détroit et à la
terre qui se trouve de l’autre côté. Si, à l’aller et au retour vous découvriez toute cette terre
37l’amérique espagnole (1492-1700)
du sud et ses ports, vous nous enverriez une relation de votre navigation, de cette terre, de
ses conditions, de ses ports de mer et de tout ce que vous viendriez à trouver. Vous ferez
cela à vos frais, sans que nous ni nos successeurs ne vous devions rien pour vos dépenses.
Vous nous avez suppliés de vous autoriser à faire cette exploration pour que, ayant exploré
cette terre du côté dudit détroit ou trouvant une autre terre inconnue, nous vous en
donnions le gouvernement perpétuel après l’envoi de votre rapport et qu’on fasse avec vous de
même qu’on a fait avec les autres personnes qui ont fait de telles découvertes. Sur tous ces
points, j’ai ordonné de faire avec vous la capitulation et le contrat suivant :
1. Premièrement, je donne licence et faculté, à vous ledit Pero Sancho de Hoz, pour
que pour nous et en notre nom et celui de la couronne royale de Castille, vous puissiez
naviguer avec lesdits navires que vous proposez de faire sur ladite mer du Sud, où ont leurs
gouvernements lesdits marquis don Francisco Pizarr adelantadoo et l’ don Diego de Alma -
gro, don Pero de Mendoza et Francisco de Camargo, jusqu’audit détroit de Magellan et la
terre qui est au-delà, et d’explorer à l’aller et au retour cette côte proche dudit détroit sans
entrer pour conquérir, gouverner et trafquer dans les limites et parages des îles et terres
qui sont déjà données à gouverner à d’autres, sauf pour nourrir les gens que vous auriez
et sans toucher aux limites et démarcations du sérénissime roi du Portugal, notre frère,
ni aux Moluques ni dans celles données audit roi dans le dernier contrat et engagement
donnés audit roi sérénissime.
2. Idem, nous vous promettons que, quand vous aurez exploré l’autre partie du détroit
ou quelque île étrangère, nous vous ferons la grâce contenue dans vos services et que vous
puissiez la gouverner jusqu’à notre information de ces découvertes.
3. Ainsi, par la présente, je dis et promets à vous, ledit Pero Sancho de Hoz, qui ferez
ladite découverte, à vos frais et de la manière susmentionnée, que cette capitulation sera
respectée dans tout son contenu. S’il n’en est pas ainsi, nous n’aurons aucune obligation
envers vous ordonner, d’exécuter et de respecter ce qui est susdit ni aucune des choses incluses
dans la capitulation. Nous vous ferons alors punir et nous procéderons contre vous comme
personne qui n’observe, n’exécute et outrepasse les ordres du roi son seigneur naturel.
Nous ordonnons qu’on vous donne la présente signée par mon nom et visée par mon
soussigné secrétaire. Faite à Tolède, le 24 janvier 1539. Moi le roi ; visée par Samano et
signée par le Cardinal, Beltran, Carvajal, Bernal et Velázquez.
Source : AGI, Indiferente General, 415, I, fols. 241-241v [ Capitulación otogada a Pero
Sancho de Hoz para ir a descubrir y navegar por el mar del Sur]. Transcrit dans  Vas : Mingo,
Marta Milagros del. Las capitulaciones de Indias en el siglo XVI. Madrid : Ed. Cultura
Hispanica, 1986, p.351-352.

Hispania Victrix (1553)
À Charles-Quint, empereur des Romains, roi d’Espagne, seigneur des Indes et du
Nouveau Monde, Francisco López de Gomara, clerc.
Très souverain seigneur. La découverte des Indes est l’événement le plus important
après la création du monde, hormis l’incarnation et mort de Celui qui l’a créé. On les
appelle Nouveau Monde non pas tant parce qu’elles ont été récemment découvertes,
mais plutôt parce qu’elles sont très grandes, presque autant que le vieux, qui comprend
l’Europe, l’Afrique et l’Asie. On peut aussi l’appeler nouveau car toutes les choses y
sont diférentes du nôtre. Les animaux en général, même s’ils sont de peu d’espèces,
sont d’une autre façon : les poissons de l’eau, les oiseaux de l’air, les arbres, les fruits, les
38textes et documents
herbes et le grain de la terre, ce qui n’est pas une petite attention du Créateur puisque les
éléments sont les mêmes qu’ici. Mais les hommes sont comme nous, hormis leur cou -
leur. Sinon ce seraient des bêtes ou des monstres et ils ne viendraient pas, comme nous,
d’Adam. Cependant ils n’ont pas d’écriture, de monnaie ni de bêtes de somme, toutes
choses essentielles pour le bon ordre et le logement des hommes. Aller nus n’est pas
une nouveauté puisque la terre y est chaude et n’a pas de laine ni de lin. Comme ils ne
connaissent pas le vrai Dieu et Seigneur, ils sont en grand péché d’idolâtrie, de sacrifces
d’hommes vivants, de consommation de chair humaine, de commerce avec le diable, de
sodomie, de grand nombre de femmes et d’autres de ce genre, même si tous les Indiens
sont déjà chrétiens par la bonté et la miséricorde divines et par la grâce et de vos pères
et grands-pères qui ont veillé à leur conversion au christianisme. Les eforts et les
souffrances, vos Espagnols les acceptent allègrement, pour prêcher comme pour découvrir
et conquérir. Jamais nation n’a étendu autant que l’espagnole ses mœurs, son langage
et ses armes, ni est allée si loin par mer et par terre en portant ses armes. Ils auraient
découvert, assujetti et converti bien plus, si votre majesté n’avait pas été si occupée par
d’autres guerres, même si, pour la conquête des Indes, il n’est point besoin de -votre per
sonne, mais seulement de votre parole. Dieu a voulu faire découvrir les Indes en votre
temps et à vos vassaux pour que vous les convertissiez à sa Sainte Loi comme disent les
hommes chrétiens et savants. Les conquêtes des Indiens ont commencé lorsque prit fn
celle des Maures pour que les Espagnols fssent toujours la guerre aux infdèles. Le pape
a concédé la conquête et la conversion. Vous avez pris comme devise Plus Ultra donnant
à entendre la seigneurie du Nouveau Monde. Il est donc juste que votre majesté aide la
conquête des conquérants tout en veillant aux conquis. Il est juste, aussi, que tous aident
et anoblissent les Indes, avec une sainte prédication pour les uns, de bons conseils, des
afaires proftables, des mœurs douces et policées pour les autres. C’est pourquoi j’en ai
écrit l’histoire, travail, je le sais, digne d’un plus grand talent et d’une meilleure langue
que la mienne, mais j’ai voulu voir ce que je pouvais faire. Je la publie très vite car, ne
traitant pas de la personne du roi, il n’est pas nécessaire d’attendr Je la dédie à ve. otre
majesté, non parce qu’elle ne connaît pas les afaires des Indes mieux que moi, mais pour
que votre majesté y trouve tout ensemble avec quelques particularités aussi agréables
que nouvelles et vraies et aussi pour que l’ouvrage soit plus à l’abri sous l’égide de votre
nom impérial. Le succès et la perpétuité, l’Histoire en personne les lui donnera ou les
enlèvera. Je la fais maintenant en castillan pour que tous nos Espagnols en proftent
immédiatement. Je la fais en latin plus doucement et je la fnirai bientôt si votre majesté
l’ordonne et la soutient. J’y dirai beaucoup de choses que je passe sous silence ici car le
langage le permet et le demande. C’est ainsi que je fais pour les batailles navales de notre
temps que je compose, où votre majesté a une grande part, à qui Dieu prête longue vie
et donne beaucoup de victoires sur les ennemis.
Source : López de Gomara, Francisco. Hispania victrix. Primera y segunda parte de la
historia general de las Indias [1553]. Madrid : Atlas [B.A.E. n°XXII], 1946, p.156.
39II - La conquista
Le requerimiento (1514 & 1519)
[De la théorie…, 1514]
Notifcation et mise en demeure que l’on doit faire aux habitants des îles et
TerreFerme de la mer océane qui ne sont pas encore sujets du roi notre seigneur :
De par le très haut, très puissant et très catholique défenseur de l’Église, toujours v- ain
queur, invaincu, le grand roi Ferdinand, cinquième (sic) des Espagnes, des deux Siciles, de
Jérusalem, des îles et Terre-Ferme de la mer océane, etc., dompteur des barbares, et de par
la très haute et très puissante reine Jeanne, sa flle bien-aimée, nos seigneurs, moi, P - edra
rias Davila, leur serviteur, messager et capitaine, vous notife et fais savoir, de la meilleure
façon qu’il m’est possible, que Dieu, notre Seigneur, un et éternel, a créé le ciel et la terre,
un homme et une femme de qui nous et vous, tous les hommes du monde furent et sont
descendants et procréés et tous ceux qui après nous viendront. Mais en raison du grand
nombre de naissances de ceux-ci qui sont survenues les cinq mille et quelques années que
le monde fut créé, il fut nécessaire que des hommes aillent d’un côté et d’autres de l’autre
et se répartissent dans beaucoup de royaumes et provinces parce qu’ils n’auraient pas pu
se maintenir et s’alimenter dans une seule.
De tous ces gens, Dieu, notre Seigneur en chargea un, appelé saint Pierre, de faire en
sorte qu’il fût le supérieur et le seigneur à qui tous obéissent et qu’il fût le chef de tout le
lignage humain où qu’habitassent les hommes, quelle que fût leur loi, secte ou croyance,
et il lui donna le monde entier comme royaume, seigneurie et juridiction. Il lui ordonna
de mettre son siège à Rome, lieu plus propre pour diriger le monde, et il lui permit de
pouvoir établir et mettre son siège dans d’autres parties du monde et de juger et gouv - er
ner tous les gens, chrétiens, maures, juifs, gentils, quelle que soit leur secte ou croyance.
On l’appela Pape, ce qui signife admirable, plus grand, père et gardien car il est père et
gardien de tous les hommes.
Ceux qui vivaient à cette époque obéirent et prirent ce saint Pierre comme seigneur,
roi et supérieur de l’univers. Tous ceux qui après lui furent élus au pontifcat ont été consi -
dérés de la même façon. Ainsi cela s’est poursuivi jusqu’à présent et continuera jusqu’à la
fn du monde.
Un des pontifes précédents qui lui a succédé sur le siège et la dignité que - j’ai men
tionnés donna ces îles et Terre-Ferme de la mer océane aux dits roi et reine et à leurs
successeurs nos seigneurs dans ces royaumes avec tout ce qu’il s’y trouve comme, nous
l’avons dit, c’est inscrit dans certaines écritures faites à ce sujet, que vous pouvez voir si
vous le voulez. C’est ainsi que leurs altesses sont rois et seigneurs de ces îles et de cette
Terre-Ferme en vertu de ladite donation. Quelques îles de plus, presque toutes celles à
qui on l’a notifé, ont admis leurs altesses comme rois et seigneurs et leur ont obéi, les ont
servis et les servent comme doivent le faire les sujets avec bonne volonté et sans aucune
réticence. Ensuite, sans délai, dès qu’ils furent informés de ce qui est dit plus haut, ils
reçurent les religieux que leurs altesses leur envoyèrent pour prêcher et leur enseigner
notre sainte foi. Tous, de leur libre et agréable volonté, sans récompense ni condition de
leurs altesses, devinrent chrétiens et le sont. Leurs altesses les reçurent avec joie et
bénignité et ordonnèrent de les traiter comme leurs autres sujets et vassaux. Vous êtes obligés
de faire de même.
41l’amérique espagnole (1492-1700)
En conséquence, du mieux que je peux, je vous prie et requiers de bien comprendre
ce que je vous ai dit, prenez pour le comprendre et réféchir le temps qui sera nécessaire
pour reconnaître l’Église comme maîtresse et supérieure de l’univers, le souverain pontife,
appelé Pape, en son nom, le roi et la reine, nos seigneurs, à sa place comme supérieurs,
seigneurs et rois de ces îles et Terre-Ferme, en vertu de ladite donation, et pour consentir
et permettre que ces pères religieux expliquent et prêchent ce qui vient d’être dit.
Si vous faisiez ainsi, vous agiriez bien, ce serait ce à quoi vous êtes tenus et obligés.
Leurs altesses et moi en leur nom vous recevrons avec pleins d’amour et de charité et vous
laisserons vos femmes, enfants et biens libres et sans servitude pour que vous fassiez d’eux
et de vous-mêmes ce que vous voudrez et considérerez bon. Vous ne serez pas contraints
de devenir chrétiens sauf si, informés de la vérité, vous voulez vous convertir à notre
sainte foi catholique, comme l’ont déjà fait presque tous les habitants des autres îles. De
plus, son altesse vous accordera beaucoup d’exemptions et de privilèges et vous fera de
nombreuses grâces.
Si vous ne le faites pas, ou tardez à le faire malicieusement, je vous certife qu’avec
l’aide de Dieu, j’irai puissamment contre vous et vous ferai la guerre de toutes les manières
possibles et partout. Je vous soumettrai au joug et à l’obéissance de l’Église et de leurs
altesses. Comme vassaux qui n’obéissent pas et ne veulent pas reconnaître leur seigneur,
résistent et s’opposent, je prendrai vos personnes, vos femmes et enfants et les ferai es -
claves et, comme tels, je les vendrai et disposerai d’eux comme l’ordonnera son altesse. Je
prendrai vos biens et vous ferai tout le mal et le tort que je pourrai. Je proclame que les
morts et dommages qui s’ensuivront seront de votre faute et pas de celle de son altesse, ni
de la mienne, ni de ces gentilshommes qui sont venus avec moi. Je demande au notaire
ici présent de me donner témoignage signé, et je demande aux présents d’être témoins de
ce que je vous dis et requiers.
Signé de l’évêque de Palencia et de l’évêque fray Bernardo, de ceux du Conseil et des
frères dominicains.
Source : AGI, Panamá, 233, 1, fs. 49r-50v [ el requerimiento que se ha de hazer a los Indios
de tierra frme, 1514]. Transcrit dans  Morales P: adrón, Francisco. Teoría y leyes de la
conquista. Madrid : Ed. Cultura Hispanica del CIC, 1979, p.338-340.
[à la pratique, 1519]
Cortés, les voyant ainsi disposés, dit à l’interprète Aguilar, qui comprenait très bien la
langue de Tabasco, de demander à des Indiens qui paraissaient être des chefs et passaient
près de nous dans une grande embarcation, pourquoi ils étaient si agités, en ajoutant que,
quant à nous, nous ne venions leur faire aucun mal, mais simplement leur ofrir ce que
nous apportions comme à des frères. On devait les prier d’ailleurs de ne pas commencer
la guerre, parce qu’ils en auraient du repentir, et leur dire bien d’autres choses encore
au sujet de la paix ; mais plus Aguilar leur en parlait, plus ils se montraient intraitables,
assurant qu’ils nous tueraient tous si nous entrions dans la ville, qu’ils y avaient fait une
enceinte fortifée avec de gros arbres formant haies et palissades. Aguilar leur parla encore,
les engageant à se tenir en paix et demandant qu’on nous laissât prendre de l’eau et acheter
des vivres en échange de nos produits, non sans adresser aux calachonis [chefs] des choses à
leur avantage, pour le service de Dieu notre Seigneur ; mais, malgré tout, ils s’obstinaient
à nous défendre de passer outre, au-delà des palmiers, sinon ils nous tueraient. Voyant
toutes ces choses, Cortés ft préparer les petits canots et les petits navires, mettre trois
42textes et documents
pièces à feu dans chaque bateau et répartir dans les embarcations les arbalétriers et les
fusiliers. La campagne de Grijalva nous avait laissé le souvenir qu’un chemin étroit allait
des Palmiers à la ville, en longeant des ruisseaux et des marécages. Cortés ordonna à trois
soldats de voir, cette nuit même, si ce chemin arrivait aux maisons et de ne pas tarder à
rapporter la réponse. Les messagers s’assurèrent qu’il y arrivait. Cela étant bien vu et bien
examiné, on passa toute cette journée à donner des ordres relatifs à la manière de nous
conduire dans les embarcations.
Le lendemain de bonne heure, après avoir entendu la messe, nos armes étant bien
à point, Cortés ordonna à Alonso de Avila, qui était capitaine, d’aller avec cent soldats,
dont dix arbalétriers, par le petit chemin qui conduisait à la ville, et qu’aussitôt qu’une
décharge se ferait entendre, lui d’un côté et nous de l’autre, nous tombassions en même
temps sur la place. Cortés, suivi de la plupart des soldats et capitaines, remonta par le
feuve avec les canots et avec les plus petits navires.
Lorsque les Indiens qui étaient sur la rive et entre les mangliers virent réellement que
nous avancions, ils se précipitèrent sur nous vers le point du port où nous devions débar -
quer, pour nous empêcher de prendre terre. Sur la rive entière, on ne voyait qu’Indiens
guerriers avec toutes sortes d’armes en usage parmi eux, soufant dans des trompettes et
des conques marines et battant leurs tambours de guerre. En les voyant ainsi, Cor- tés don
na l’ordre d’arrêter un moment, sans faire usage ni de nos canons, ni des espingoles, ni des
arbalètes, et comme il ne voulait rien exécuter qui ne fût justifable, il adressa aux Indiens
une autre sommation, par-devant un notaire du roi, nommé Diego de Godoy, qui était
avec nous, leur disant, au moyen de notre interprète Aguilar, de nous laisser descendre à
terre pour faire provision d’eau et pour leur parler de Dieu notre Seigneur et de sa
majesté ; que s’ils nous attaquaient, et si pour nous défendre nous occasionnions la mort de
quelqu’un ou n’importe quel autre malheur, ils en auraient la faute et la responsabilité,
et nullement nous-mêmes. Cela ne les empêcha pas de continuer leurs bravades et leur
défense de descendre à terre, en assurant que, dans le cas contraire, ils nous tueraient. Ils
commencèrent aussitôt à nous lancer des fèches avec acharnement et à faire donner par
leurs tambours le signal de tomber sur nous à tous leurs bataillons.
Source  : Díaz del Castillo, Bernal. Historia verdadera de la conquista de la Nueva
España, edición crítica de C. Sáenz de Santa María. Madrid : CSIC, 1982, vol. 1, chap .
XXXI. Traduction dans  Díaz del Castill: o, Bernal. Histoire véridique de la conquête
de la Nouvelle-Espagne, trad. D. Jourdanet. Paris : Paris : G. Masson, 1877, chap. XXXI,
p.66-68.
L’autorisation de coloniser la Guadeloupe (1520)
Confrmation. Au licenciado Serrano pour le peuplement de l’île de la Guadeloupe.
Le roi,
Étant donné que vous, licenciado Serrano, vecino et regidor de la ville de Santo
Domingo, de l’île d’Hispañola, vous vous proposez, pour le service de la reine catholique, notre
seigneur, et le mien, d’aller peupler et peupler l’île de la Guadeloupe, qui appartient au
diocèse de San Juan [de Porto Rico], qui est près de l’île de la Dominique, et que vous la
peuplerez autant que cela vous sera possible de chrétiens espagnols comme d’Indiens, et
que vous y établirez des exploitations rurales et y ferez des cultures, et que vous m’avez
supplié et demandé comme grâce de vous donner licence et faculté pour cela, de vous
octroyer et faire grâce des choses suivantes :
43l’amérique espagnole (1492-1700)
[1] Premièrement, je donne licence et faculté à vous, ledit licenciado Antonio Serrano,
pour que vous puissiez aller, acheminer et peupler, et que vous peupliez ladite île de
la Guadeloupe de chrétiens espagnols, d’Indiens et de Noirs, et pour que vous puissiez
emmener et élever les troupeaux de bétail que vous voudrez et établir les autres fermes où
ce serait le mieux dans ladite île, et les tenir pour vôtres et en jouir.
[2] Ainsi même, considérant attentivement les coûts et dépenses que vous dev - ez enga
ger pour le peuplement de ladite île et pour que ledit peuplement se fasse au mieux, je
veux, et cela est ma grâce et ma volonté que, pour les dix prochaines années, et à compter
du jour où vous commencerez à peupler ladite île, désormais, vous, les colons et mar -
chands qui y demeureraient, ne soyez obligés de payer quelque droit comme celui sur
l’or, les fermes, et les autres métaux qu’on récolterait et trouverait dans ladite île, ni les
droits d’almojarifazgo, ni aucun autre. Arrivé au terme de ces dix années, que vous en
payiez l’année suivante le dixième, la deuxième année le neuvième et ainsi de suite en
augmentant jusqu’à parvenir au cinquième [ quinto real] selon les modalités en vigueur
actuellement dans ladite île d’Hispañola pour ces mêmes choses-là.
[3] En outre, pour que vous songiez à vous pourvoir à moindre coût, dans les îles
Canaries plutôt que dans un autre endroit, en bétail et vivres nécessaires, je vous donne
licence et faculté par la présente, pour que vous puissiez y emporter tout le bétail et les
vivres dont vous aurez besoin pour ladite île de la Guadeloupe, le tout enregistré en
présence du gouverneur de l’île où vous les aurez pris et par devant grefer pour que, de
là-bas, on en envoie l’enregistrement à nos ofciers qui résident en la ville de Séville.
[4] Item, considérant la volonté avec laquelle vous vous engagez à faire ledit , service
compte tenu de ceux que jusqu’ici vous nous avez rendus, et également des frais que pour
ladite colonisation vous devez engager, par la présente, je vous fais grâce, faveur et
donation à vous, à vos héritiers et successeurs, pour qu’à présent et à tout jamais, en peuplant
ladite île de tout le revenu et proft que nous tirerons d’elle en quoi que ce soit, vous teniez
et perceviez perpétuellement un revenu, comme il est rapporté.
[5] De même, nous vous faisons grâce et vous la faisons par la présente, afn que vous,
tous les jours de votre vie et ensuite celle de deux héritiers suivants, lesquels -vous désigne
rez de votre vivant ou au moment de votre mort, selon vos dispositions [testamentaires],
vous soyez nos capitaines pour ladite île et jouissiez des honneurs et prééminences dont
jouissent les autres personnes qui ont des grâces et ofces similaires.
[6] Et pour que ladite île se peuple et s’ennoblisse, je veux, et cela est ma faveur et ma
volonté, qu’elle jouisse de toutes les autres grâces et libertés qui jusqu’à présent ont été
concédées à ladite île d’Hispaniola et seront concédées dorénavant à chacune des autres
qui lui sont voisines.
[7] De même, ayant confance en votre personne, ledit licenciado Antonio Serrano, et
en votre fdélité, et parce que nous pensons que vous ferez cela avec l’équité qui convient,
nous vous commissionnons par la présente et vous donnons pouvoir et faculté afn que
pour la période des dix prochaines années, à compter du jour où vous commencerez à
peupler ladite île, vous puissiez désormais répartir, comme bon vous semblera, les terrains,
les ressources d’eau et la terre de ladite île aux vecinos et aux colons [pobladores].
[8] En outre, comme ladite île est souvent visitée par les Indiens caraïbes et qu’il y en a
qui y habitent, et pour vous défendre, vous et lesdits colons, desdits Caraïbes, il est néces -
saire que l’on construise une forteresse dans ladite île, je vous donne licence et faculté par
la présente pour que vous puissiez la faire édifer et la doter de tout ce qui est nécessaire à
44textes et documents
vos frais maintenant, avec autorisation de prélever son montant sur les rentes et revenus
que nous posséderons d’abord dans ladite île.
[9] Et parce que le dessein de la reine catholique, ma maîtresse, et le mien, est que les
Indiens originaires des Indes soient, comme ils le sont, libres, traités et instruits comme
nos sujets naturels et vassaux, nous vous chargeons et ordonnons par la présente, qu’à
propos des Indiens qu’il y a ou qu’il y aurait, vous fassiez dorénavant très attention à ce
que les gens de ladite île soient traités comme nos vassaux et instruits dans les choses de
notre foi, ce pour quoi je m’en remets à votre conscience.
[10] Tout ce qui a été énoncé, selon la forme et la manière ci-dessus, tout ce que nous
vous disons, promettons et assurons, tout cela sera respecté et accompli en tout et par tous
et vous vous êtes obligé à ce qui est dans ladite capitulation. Fait à Valladolid le neuf juillet
1[mille] cinq cent vingt. A[drianus] cardenalis Der . Stusenignée par l’évêque de Burgos et
[le licenciado] Zapata. Enregistrée par Pedro de los Cobos.
Source : AGI, Indiferente General, 415, 1, fs. 29v.-30v [ Con el liçenciado Serrano para la
poblacion de la ysla de guadaluppe].
Le pronunciamiento de Cortés (1519)
La version d’un témoin
[XLII] J’ai déjà dit que, dans notre campement, les parents et amis de Diego - Veláz
quez prétendaient mettre obstacle au départ en avant et voulaient que de
Saint-Jeand’Uloa nous prissions la route de l’île de Cuba. Mais il paraît que déjà Cortés était en
pourparlers avec Alonso Hernández Puertocarrero, avec Pedro de Alvarado et ses quatre
frères Jorge, Gonzalo, Gomez et Juan, tous des Alvarado; avec Christoval de Oli, Alonso
de Avila, Juan de Escalante, Francisco de Lugo, avec moi et avec d caballer’autres os et
capitaines, pour le proclamer notre commandant en chef. Francisco de Montejo le comprit
fort bien, et il était aux aguets. Or un soir, vers minuit, je vis venir dans ma cabane Alonso
Hernández Puertocarrero, Juan de Escalante et Francisco de Lugo, qui était un peu mon
parent et tout à fait de mon pays. Ils me dirent : “Señor Bernal Díaz del Castillo, venez ici
avec vos armes, nous ferons un tour avec Cortés, qui fait sa ronde”. Et quand je fus sorti de
ma cabane, ils ajoutèrent : “Attention, señor, conservez bien le secret de ce que nous allons
vous dire, quoique ce soit un peu lourd à porter, et faisons en sorte que ne puissent nous
entendre vos camarades de chambrée qui sont partisans de Diego Velázquez. Vous paraît-il juste
que Fernand Cortés nous ait ainsi tous trompés lorsqu’il ft publier dans l’île de Cuba que nous
venions ici pour coloniser, tandis qu’à présent il arrive à notre connaissance qu’il n’a pas de
pouvoirs pour cela, mais uniquement pour acquérir de l’or ? Voilà que maintenant ils veulent
retourner à Cuba avec tout l’or que nous avons recueilli, et nous tous serons dupés, et le Diego
Velázquez prendra pour lui l’or tout entier comme l’autre fois. Veuillez vous rappeler,
camarade, qu’en comptant ce voyage vous êtes déjà venu trois fois, vous avez dépensé votre avoir et
vous vous êtes couvert de dettes, mettant en péril votre vie, ainsi que l’attestent tant de blessures
que vous portez. Nous divulguerons cette trame pour empêcher qu’elle aboutisse ; nous sommes
déjà plusieurs en bon accord, et tous de vos amis, pour obtenir que ce pays se colonise au nom de
sa majesté et, pour elle, au nom de Fernand Cortés, avec la résolution de le faire savoir à notre
seigneur et roi, en Castille, aussitôt que nous en aurons la possibilité ; or prenez soin, camarade,
de donner votre voix afn d’élire unanimement Cortés pour notre capitaine, en considérant que
c’est un service à rendre à Dieu et à notre seigneur et roi”. Je répondis que le retour à Cuba
1. Adrien d’Utrecht, cardinal de Dertusen (Tortosa).
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