La guerre en Côte d'Ivoire

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Le 19 septembre 2002, quand éclate ce que certains observateurs et analystes ont qualifié de "La guerre de la France contre la Côte d'Ivoire", le jeune prêtre d'alors qu'est le père Kouadio Jean sent une révolte sourdre en lui. Il s'engage aux côtés des patriotes qui luttent pour libérer le pays de l'emprise néocoloniale. Il se met donc à réfléchir sur l'impérialisme et ses conséquences dans le monde et surtout dans celui des peuples pauvres et humiliés, et exprime ses réflexions.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359649
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La guerre en Côte d’Ivoire Jean KOUADIO
Récits et réfexions pour sortir des sentiers battus
Le 19 septembre 2002, quand éclate ce que les observateurs et
analystes lucides et honnêtes ont toujours qualifé de « La guerre
de la France contre la Côte d’Ivoire », le jeune prêtre d’alors qu’est
le père Kouadio Jean sent une révolte sourdre en lui. Il voit cette La guerre
attaque comme une volonté de puissance de l’ancienne colonie de
maintenir ses liens sur un pays qu’elle s’est acquis sans coup férir. en Côte d’Ivoire Il se pose mille et une questions sur l’injustice faite à un chef d’État
qui ne cherchait que le bien de ses concitoyens en ouvrant leurs
yeux et esprits sur la domination occidentale et en permettant Récits et réfexions pour sortir des sentiers battus
l’ouverture de son pays à d’autres puissances autres que la France.
Étreint par la révolte, et de façon indirecte, il s’engage aux côtés des
patriotes qui luttent pour libérer le pays de l’emprise néocoloniale.
Il se met donc à réféchir sur l’impérialisme et ses conséquences
dans le monde et surtout dans celui des peuples pauvres et humiliés,
soumis et méchamment dominés. Il prend sa plume et exprime sur
papier ses réfexions.
À partir du 11 avril 2011, il s’est engagé, par ses écrits, aux côtés
des opprimés de son pays.
Kouadio Jean (né en 1974 à Zuénoula en Côte d’ivoire) est prêtre
du diocèse de Daloa dans le centre ouest de la Côte d’Ivoire depuis le
7 juillet 2001. Il est en ce moment en instance de thèse en théologie
dogmatique. Il a étudié à l’Ucao/Uua et a obtenu le master en
théologie dogmatique. Cette œuvre est la première qu’il veut dédier
à tous les combattants de la libération de l’Afrique. Kouadio Jean est
aussi chroniqueur hebdomadaire dans un quotidien ivoirien à travers la
rubrique Au nom de notre foi.
Illustration de couverture : Déflé à l’occasion
de la fête nationale à Lopou (Côte d’Ivoire)
le 7 août 2011.
ISBN : 978-2-343-03510-9
16,50 e
La guerre en Côte d’Ivoire Jean KOUADIOLA GUERRE EN COTE D’IVOIRE :
RECITS ET REFLEXIONS POUR SORTIR
DES SENTIERS BATTUS






































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03510-9
EAN : 9782343035109Kouadio Jean
LA GUERRE EN COTE D’IVOIRE :
RECITS ET REFLEXIONS POUR SORTIR
DES SENTIERS BATTUS
L’Harmattan Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
Chrysostome CIJIKA KAYOMBO, Quelles stratégies pour une
éducation idéale en Afrique ?, 2014.
Augusto OWONO-KOUMA, Les essais de Mongo Beti :
développement et indépendance véritable de l’Afrique noire
francophone, 2014.
Augustin Jérémie DOUI-WAWAYE, Repenser la sécurité en
République centrafricaine, 2014.
Martin ELOUGA (dir.), Les Tikar du Cameroun central. Ethnogenèse,
culture et relations avec les peuples voisins, 2014.
Mohamed Abdoulay DIARRA, Profession : marabout en milieu rural
et urbain. L’exemple du Niger, 2014.
Charles-Pascal TOLNO, Afrique du Sud, Le rendez-vous de la
violence, 2014.
Koffi Matin YAO, Famille et parentalité en Afrique à l’heure des
mutations sociétales, 2014.
Titus MWAMBA KALEMBA, La qualité de l’éducation dans les
écoles secondaires et centres professionnels salésiens de Lubumbashi.
Résultats d’une enquête, 2014.
Théophile ZOGNOU, Protection de l’environnement marin et côtier
dans la région du golfe de Guinée, 2014.
Lambert MOSSOA, Où en est l’urbanisation en Centrafrique ?, 2014.
Marc-Laurent HAZOUMÊ, Réinventer l’Université. Approches de
solutions pour l’emploi des jeunes au Bénin, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit des sûretés dans l’espace
OHADA, 2014.
Bernard-Gustave TABEZI PENE-MAGU, La lutte d’un pouvoir
dictatorial contre le courant de la démocratisation au
CongoKinshasa, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit du développement et de
l’intégration économique dans l’espace OHADA, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit des sûretés dans l’espace
OHADA, 2014.
Khalid TINASTI, Le Gabon, entre démocratie et régime autoritaire,
2014.
Comlan Atsu Luc AGBOBLI, Et demain l’agriculture togolaise…,
2014.
Vincent MBAVU MUHINDO, De l’AFDL au M23 en République
démocratique du Congo, 2014. DEDICACE
A Lumbuba, Nkrumah, Sankara, Mandela et Gbagbo REMERCIEMENTS
Je remercie :
- tous les parents et amis qui m’ont encouragé à mettre par
écrit ce que je leur partage en coulisse.
- Jean-Claude Djéréké pour son dynamisme et sa fécondité
dans la pensée, César Etou pour son professionnalisme et sa
confiance en moi, Théophile Kouamouo pour son amour pour
l’Afrique et son engagement pour sa dignité.
- Mesdames Koffi Sorakyne et Traore Kady Béatrice, toutes
deux professeurs de lettres aux lycées II et IV de Daloa en Côte
d’Ivoire avec qui j’ai partagé quelques bons moments de
lectures ; Suzanne, Michel, Gnébéyou et Trah (paix à son âme)
pour leur soutien, Ange Justelain Kouassi pour sa disponibilité
informatique.
- les paroissiens de Christ-roi, de Sainte Thérèse de Daloa et
ceux de Sainte Marie de Zuénoula qui ont partagé ou non mes
pensées. AVANT-PROPOS
Itinéraire
Je ne suis pas un homme de droite. Je ne suis pas aussi un
homme de gauche. Et ce n’est pas sûr que je puisse me fixer au
centre ou à des extrêmes. Je ne connais ni l’origine de ces clans
politiques, ni ce qu’ils veulent dire réellement. Je n’ai que mes
yeux pour regarder et observer tout le ballet et le boucan autour
de ces concepts qui à certains moments me paraissent rébarbatifs,
à la limite redondants. Fort malheureusement, ce sont eux qui
orientent la fameuse « gouvernance mondiale » et déterminent la
vie de l'humanité.
Je ne suis qu’un citoyen ivoirien. J’ai décidé depuis ma tendre
enfance de servir le Seigneur à travers le sacerdoce ministériel.
Et c’est ce que je fais, tant bien que mal, sous la houlette du
Seigneur lui-même. Lui seul me jugera le jour qu’il aura
déterminé pour moi.
N’empêche, je suis un observateur des événements du monde.
Ce monde, les grands esprits l’ont voulu global et mondialisé
aujourd’hui, avec tout ce que cela comporte et suppose de bien,
de moins bien et surtout de mauvais. Globalisé ou pas, le monde
reste le monde avec ses propres réalités et celles que lui
commandent les activités des hommes qui l’habitent.
Le Seigneur a voulu que je naisse dans ce monde-là et d’en
vivre les événements qui s’y déroulent aujourd’hui. Je ne lui en
voudrai outre mesure.
Et voilà que je suis Ivoirien, c'est-à-dire originaire de la Côte
d’Ivoire. Le premier président de ce pays, un jour que j’étais
encore plus jeune, a décidé et crié sur tous les toits, dans tous les
micros et devant toutes les caméras mises à sa disposition pour
7la circonstance, que ce pays ne s’appellera que « Côte d’Ivoire ».
Ainsi, qu’on soit chinois, japonais, américain, arménien, indien
ou je ne sais quelles autres langues de ce monde, on ne doit
l’appeler que « Côte d’Ivoire » ; un point un trait.
J’ai appris à connaître et à aimer ce pays comme tous les
autres Ivoiriens et non Ivoiriens qui y vivent. Enfant, j’aimais
beaucoup écouter la radio. Mon père était un modeste
fonctionnaire de ce pays mais il se payait régulièrement le luxe
de s’acheter un poste radio ou de le réparer quand il était en
panne. C’est donc à travers ces différents postes que j’ai appris à
connaître mon pays, la Côte d’Ivoire. On nous disait que c’était
l’un des plus beaux pays d’Afrique et, surtout, de la sous-région
ouest africaine. Qu’il avait un grand président, Félix Houphouët
Boigny. Qu’il avait une très belle capitale, Abidjan. Qu’il avait
un grand port, le Port Autonome d’Abidjan. Que les Ivoiriens
étaient très hospitaliers. Notre pays était sans égal en matière
d’hospitalité. Toute la sous région trouvait bon accueil chez
chaque ivoirien. Que des populations entières sont venues de
chez elles pour chercher asile et bien-être chez nous. Qu’à
l’intérieur même du pays, les mouvements des populations
étaient importants surtout du nord vers le sud, l’ouest, le centre
et l’est. Et que pour favoriser la cohésion nationale, notre premier
président faisait affecter les fonctionnaires dans toutes les
régions. De même, les élèves qui étaient admis à l’entrée en
sixième pouvaient être affectés dans tous les établissements
secondaires du pays, notamment dans ceux du nord où le taux de
scolarité était faible. Ainsi, j’ai vu des frères et des amis affectés
dans les lycées et collèges de Korhogo, d’Odienné, de Boundiali,
de Tengrela, etc. De même aussi, des amis étaient contents de
voir leur père régulièrement muté dans différentes villes du pays.
Cela leur faisait un peu de tourisme, même si ces différents
déménagements étaient onéreux pour les parents. Tout cela a
rendu notre pays harmonieux, cordial et convivial, fraternel et
accueillant, merveilleux et prospère. En somme, comme disent
les grands esprits, ceux-là mêmes qui savent beaucoup de choses,
notre pays était (peut-être l’est-il encore ou non) une sorte de
paradis dans un oasis de misères, de pauvretés et de désolation.
Des frères et amis qui avaient fréquenté ces établissements du
nord, loin de leurs parents, de retour de cette région, ne tarissaient
8jamais d’éloges et de gratitude à l’endroit de leurs bienheureux
tuteurs du nord pour la chaleur de leur accueil, leur générosité et
bien d’autres bienfaits encore dont ils les ont couverts. Beaucoup
ont gardé de beaux souvenirs de ces moments passés avec des
hommes et des femmes qui n’étaient pas leurs parents et qu’ils
ne connaissaient pas. Les fonctionnaires également ont été
séduits par le même accueil qui leur était réservé. Beaucoup y ont
pris femmes et maris. On ne s’inquiétait pas que sa femme, son
mari, sa bru, sa belle-famille soit d’une autre région que la sienne.
La religion non plus ne déterminait pas les mariages. Des
chrétiens pouvaient se marier facilement à des musulmans et
inversement. De cette façon, ma sœur aînée, chrétienne comme
moi, a épousé un musulman. Et ils s’aiment bien. Ils ont fait de
beaux enfants qui sont aujourd’hui mes nièces et neveux
musulmans et chrétiens.
Tout cela, nous le reconnaissons aujourd’hui, a fortement et
précieusement contribué à la formation de notre nation, bien
qu’elle n’est pas encore une réalité solide pour diverses raisons
dont les questions politiques sont prépondérantes.
J’ai grandi, moi, dans cette ambiance joyeuse et cordiale
auprès de mes parents avec des amis souvent méchants, mais
aussi souvent très gentils.
Notre pays était un pays de paix. La radio que j’écoutais
passionnément nous rapportait chaque jour de tristes nouvelles
du monde. Tel pays était en guerre avec tel autre ; un coup d’état
avait réussi dans tel pays. Des bombardements avaient eu lieu à
tels endroits du monde. La radio nous parlait de la « guerre
froide ». Je me disais, tout naïvement, que si cette guerre était
froide, il suffisait de la réchauffer un peu. Ce n’est pas ce que des
gens qui sont allés sur la lune et qui ont fabriqué des avions et
des voitures de tout genre et de toute utilité ne pouvaient pas
faire. Réchauffer une guerre froide ne leur prendra même pas du
temps. A dire vrai, je ne savais pas vraiment grand-chose de cette
affaire de « guerre froide ». Et même aujourd’hui je ne suis pas
sûr d’en savoir davantage malgré mon niveau intellectuel un peu
plus élevé qu’autrefois. Je dirai seulement à celui qui osera me
demander que c’était une situation de ni paix ni guerre entre les
grandes nations de ce monde, généralement occidentales. Elle
avait pour but de contrôler le monde et d’établir leur hégémonie
9ou si vous voulez bien de marquer leur territoire et assurer leurs
arrières. Je lui dirai aussi que ces grandes nations sortaient de
deux grandes guerres qu’elles ont baptisées « Guerres
mondiales ». Et comme cette guerre les a peut-être ruinées, elles
observent un temps de répit avant de recommencer à se tirer
encore dessus. C’est cela seulement que je pourrai lui dire, ni plus
ni moins. La même radio nous relatait également ces mêmes
événements tristes qui se déroulaient autour de nous. Les coups
d’État à répétition au Ghana, au Burkina Faso, l’assassinat de
Thomas Sankara par son « ami et frère » Blaise Compaoré, la
guerre entre le Burkina Faso et le Mali, les déboires de Sékou
Touré en Guinée pour avoir osé dire « Non » en 1958 à la France
du Général De Gaulle qui voulait le maintenir dans le cercle
privilégié de ses « amis », la guerre au Libéria et en Sierra Leone
avec le soutien feutré de Blaise Compaoré et de Kadhafi où les
plus forts coupaient les bras des plus petits et des plus faibles.
Plus loin de nous, j’apprenais que quelque part, des Blancs qui
sont venus d’ailleurs méprisaient et maltraitaient les Noirs qu’ils
soumettent à leur domination. La radio appelait cela
« ségrégation raciale » ou plus scientifiquement « Apartheid ».
J’ai même appris aussi qu’un des illustres défenseurs de ces
pauvres frères noirs malmenés sur leurs propres terres, celles de
leurs ancêtres s’appelait Nelson Mandela et qu’il croupissait
depuis des lustres en prison. Les Blancs ont décidé qu'il y restera
toute sa vie !
Un jour je posai deux questions qui me paraissaient
importantes à l’époque à mon père : premièrement, pourquoi la
radio ne rapporte que des événements désastreux et traumatisants
qui se déroulent dans le monde ? Deuxièmement, pourquoi ce qui
se passe dans le monde et autour de nous n’arrive-t-il pas aussi
chez nous ? Je ne pensais pas pouvoir mettre mon père dans un
embarras. Mais j’ai pu constater au changement de l’aspect de
son visage qu’il était véritablement embarrassé. Il me balbutia
quelques réponses qui à dire vrai ne m’ont pas convaincu. Mais
je n’osai pas aller plus loin. Je me suis promis à moi-même de
chercher et de trouver mes réponses à mes propres questions, tôt
ou tard. C’est d’ailleurs de cette façon que je résolvais mes
problèmes et atténuais mes difficultés et mes angoisses dans la
10 compréhension des nouvelles que la radio diffusait assez
régulièrement et que j’écoutais avec délice.
C’est donc dans cette ambiance que j’ai grandi avec mes
frères, ma sœur et mes amis. Nous étions un bon groupe d’enfants
assez taquins, toujours provocateurs mais non moins studieux.
Nous cherchions à comprendre l’évolution du monde et surtout
pourquoi notre pays était différent des autres dont les nouvelles
nous parvenaient. Nous le faisions à travers les jeux de notre âge
et de notre temps. Et l’Ecole était pour nous, nous en étions
convaincus, la voie royale de notre réussite et de notre avenir.
A l’école, j’étais malheureux de ne pas pouvoir avoir des
réponses à mes justes préoccupations. Les leçons d’histoire et de
géographie étaient loin, trop loin de nos réalités ivoiriennes et
africaines. Il fallait connaître la France, étudier sa géographie, ses
écrivains, ses grands hommes, ses rois et ses lettres, et tutti
quanti. Les quelques leçons consacrées à la Côte d’Ivoire se
rapportaient toujours et encore à la France : il nous fallait
connaître les premiers gouverneurs de la Côte d’Ivoire ; savoir ce
qu’ils faisaient chez nous ; pourquoi devons-nous toujours nous
souvenir d’eux ? Ils nous ont apporté la civilisation, etc, etc. Il
fallait apprendre et connaître ces leçons par cœur au risque de
voir la chicotte du maître sifflé sur son corps. Et c’est ce que je
fis, à l’instar de mes promotionnaires, souvent avec beaucoup de
difficultés, souvent aussi avec une aisance incroyable.
Les années collège
En 1986, je fus plongé dans l’ambiance du collège. Tout petit,
j’aurais moi aussi souhaité quitter mes parents pour aller faire
l’expérience de mes aînés ailleurs, surtout au nord.
Malheureusement pour moi et heureusement pour mes parents,
je fus orienté dans la même ville où mon père était encore en
fonction : Zuénoula. N’empêche, le désir d’apprendre ne m’a pas
quitté. Je voulais savoir coûte que coûte pourquoi les nouvelles
de la radio n’étaient pas toujours bonnes et pourquoi notre pays
n’était pas comme les autres d’où nous parvenaient ces tristes
nouvelles ? J’attendais ainsi beaucoup de mes études au collège.
Aujourd’hui, avec le recul nécessaire dû au niveau de culture que
11 j’ai acquis, je puis avouer que je n’ai pas été vraiment satisfait.
Certes, je ne peux pas dire que je n’ai rien reçu, loin s’en faut.
Mais en matière de curiosité sur ces questions qui me travaillaient
l’esprit depuis l'enfance, je suis resté sur ma faim. Cependant, ce
qui me galvanisait, c’étaient les propos de nos professeurs.
Ceuxci ne manquaient jamais de nous dire que si nous voulons être
cultivés et devenir de «grands hommes » dans ce pays et dans ce
monde, c’était à nous-mêmes de nous orienter dans les études et
de nous y consacrer sérieusement et fermement. Eux ne faisaient
que nous ouvrir le chemin sur ces savoirs cachés. J’ai apprécié
cette humilité intellectuelle chez mes professeurs et décidé d’être
comme eux.
Au collège, les cours de français me passionnaient
énormément. Je me suis montré un grand passionné pour cette
matière. Je voulais parler le Français tel que nos professeurs le
parlaient, l’écrivaient et l’enseignaient et même mieux qu’eux. Je
m’y suis donc mis avec tout le sérieux et l’attention qu’un petit
garçon de mon âge ne pouvait le faire. Malgré les pauvres
moyens que me donnait mon père maintenant retraité de la
fonction publique, j’achetais moi-même mes romans et
quelquefois des journaux ; à l’époque, il n’y avait que deux ou
trois journaux (Fraternité matin, Ivoire dimanche et Fraternité
Hebdo, quelques rares fois Jeune Afrique là où je me trouvais).
Ma passion était la lecture. Elle l’est encore aujourd’hui si je ne
m’abuse. Je lisais donc sans retenu pour avoir les réponses à mes
questions, pour bien parler la langue française et me cultiver. Je
lisais aussi pour cacher mon calme apparent. Je trouvais dans la
lecture un compagnon fidèle et un complice avec qui je
m’exprimais et discutais. Les cours de lecture suivie
m’impressionnaient énormément surtout quand le professeur
maîtrisait bien le texte qu’il nous faisait étudier. Un jour, après
que nous avions fini d’étudier un extrait du roman devenu un
classique, L’aventure ambiguë de Cheick Amidou Kane, j’ai cru
trouver un début de réponse à mes préoccupations qui de plus en
plus devenaient pour moi existentielles. En effet, la Grande
royale, un personnage central de ce roman, devait convaincre les
Diallobé, ses frères, d’envoyer leurs enfants à l’école occidentale
ou l’école des Blancs. Elle redoutait fort bien leur réaction. Pour
cela, elle s’y est donné tous les moyens pour les persuader. J’ai
12 relevé dans son argumentaire qu’elle suppliait ses frères Dialobé
d’envoyer leurs enfants à l’école des Blancs pour aller
« apprendre à vaincre sans avoir raison ». Ses propos m’ont
fortement séduit même si sur le champ et à l’époque je ne
comprenais pas exactement ce qu’ils voulaient dire. « Vaincre
sans avoir raison » ; en me répétant cette phrase régulièrement
comme un leitmotiv, un déclic s’est opéré en moi petit à petit.
« Vaincre sans avoir raison », cette phrase de la Grande royale
n’était pas pour moi banale. Elle m’a permis de comprendre
beaucoup de choses et d’événements qui se déroulaient dans le
monde et dans mon pays à l’époque et aujourd’hui. J’ai entre
autres compris pourquoi il y a eu l’esclavage des Noirs où des
millions d’Africains ont été poursuivis, traqués, souvent cueillis
sur des arbres comme des fruits murs et vendus par leurs propres
frères et achetés sans vergogne par les Blancs pour aller travailler
dans les plantations américaines en faisant d'eux des bêtes de
somme. J’ai aussi compris pourquoi il y a eu la colonisation et le
travail forcé. Chrétien, j’ai encore mieux compris, et plus encore
aujourd’hui, pourquoi les missionnaires, dont certains étaient
encore avec nous à l’époque, ont cru devoir faire table rase de
nos cultures pour nous imposer un christianisme aux couleurs
occidentales. Tout cela pour moi tournait autour de cette phrase
célèbre et révélatrice de la Grande royale : « vaincre sans avoir
raison ». Cela ressemble aussi à peu près à l’expression « la
raison du plus fort est toujours la meilleure » et à cette autre : « le
pauvre ou le faible a toujours tort. »
Le tournant
C’était à la rentrée scolaire 1989-1990. Je devrais m’inscrire
pour la classe de troisième. C’était donc pour moi une année
d’examen. J’ai vécu cette rentrée scolaire avec beaucoup
d’émotions. Son souvenir ne m’a jamais quitté depuis toujours.
1Je pensais à l’examen du Bepc. Je me rappelais à ce moment les
conseils de nos professeurs nous disant que l’examen se prépare
dès le premier jour de la rentrée. Il ne fallait donc pas traîner les
1 Brevet d’étude du Premier Cycle.
13

pas pour s’inscrire afin de ne pas avoir à manquer les premiers
cours qui étaient de loin aussi importants et souvent
déterminants.
Mon père qui avait pris sa retraite quatre ans plus tôt
m’encourageait à réussir cet examen, me disant que j’étais le seul
de ses fils à parvenir à un tel niveau des études, mes grands frères
et sœur, ayant trouvé d’autres vocations après une ou deux
années passées sans succès au collège. Plus qu’un examen
scolaire, le Bepc représentait pour moi un défi familial que le
dernier fils de la famille que je suis devrait forcément relever,
envers et contre tout. Pour la première fois un défi m’est lancé,
d’où tout l’intérêt que représentait cette rentrée des classes et
cette année scolaire. Je connaissais mes forces mais surtout mes
faiblesses. Je savais qu’en littérature je n’aurais aucune
difficulté. Par contre en science, surtout en mathématiques, je
devrais me saigner, vu que cette discipline, durant le premier
cycle, s’est imposée, à mon corps défendant, comme ma bête
noire. Peu importe, il fallait réussir à cet examen, avec ou sans
les maths.
Cependant, mon père étant à la retraite, je devrais attendre un
peu avant d’avoir les moyens nécessaires pour faire face aux
nombreuses charges de la rentrée scolaire. Cela n’était pas un
problème puisque depuis quelques années, c’était la même
procédure à respecter. Après quelques temps d’attente qui m’ont
paru longs, mon père me donna « quelque chose » pour faire face
aux frais d’inscription. Les autres « choses » pour les fournitures
viendront par la suite, au fur et à mesure de ses moyens. Je reçus
donc un peu d’argent pour m’inscrire. Étant en classe d’examen,
il y avait un peu plus de pièces à fournir pour les dossiers. Cela
veut dire qu’il y avait aussi un peu plus de dépenses à effectuer
par rapport aux autres années. Mais mon père, n’étant pas habitué
à ce genre de rentrée scolaire (puisque je suis l’unique de ses fils
à atteindre un tel niveau), n’avait pas prévu plus d’argent. Je me
rendis donc à la sous-préfecture pour établir une copie de mon
extrait d’acte de naissance. J’ai accompli avec beaucoup de joie
cette première formalité quand je suis allé faire la requête à
l’agent qui devrait s’en occuper. Rendez-vous m’a été donné
pour le lendemain dans l’après-midi en vue du retrait du sésame
qui me permettra de m’inscrire à l’école pour débuter les cours.
14 A l’heure fixée, je me rendis tout aussi avec joie à la
souspréfecture en vue du retrait de la copie de mon extrait d'acte de
naissance. A ma grande surprise, au guichet, l’agent de service
exigea que je lui remisse la somme de 500 francs Cfa en plus
avant de rentrer en possession de mon papier. Je reçus cette
exigence inattendue comme un coup de massue. Tout a semblé
se détacher en moi et s’écrouler autour de moi. Il s’en fut de peu
pour que je tombasse en syncope sous les yeux et les regards
insensibles de l’agent qui feignait de ne pas voir mon malaise. Je
fis un effort quasi surhumain pour rassembler le peu de force qui
me restait pour tenir debout. Revenu à moi-même, j’eus le
courage de lui demander pourquoi devrais-je payer cette somme
en plus ? Il me répondit sans sourire que c’était pour « la carte du
2Pdci-Rda », que cette exigence vient d’en haut et concerne tous
les élèves qui devaient se faire établir une copie de leur extrait
d’acte de naissance pour cette rentrée-là. Deux questions à ce
moment m’ont trottiné la tête : où vais-je aller chercher cinq
cents francs en plus, vu que mon père n’avait pas prévu cela ? Et
la question de loin la plus importante : pourquoi cotiser pour le
Pdci-Rda ?
Je savais ce que c’est que le Pdci-Rda. Que c’est le Parti
Démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement Démocratique
Africain ; qu’il a été créé en 1946 par Félix Houphouët Boigny
et ses compagnons africains de lutte ; qu’il est le seul parti qui
existe dans notre pays ; que tous les Ivoiriens de gré ou de force
sont tous membres de ce parti, etc, etc. Nos maîtres à l’école
primaire nous ont appris ces choses-là avec beaucoup de passion
et souvent même de zèle que je n’ai jamais pu comprendre. Mais
pourquoi faut-il que je paie cinq cents francs pour la carte de ce
parti que d’ailleurs je n’ai jamais demandé et pour laquelle je n’ai
pas un rond ? Là était mon principal problème. Je pris la décision
de rentrer à la maison. Le chemin du retour me sembla
exagérément long. Je voyais mon défi du Bepc devenir difficile
à réaliser. Ma seule préoccupation à ce moment était de savoir
comment trouver cette somme qu’on me demande.
2 Parti Démocratique de Côte d’Ivoire – Rassemblement Démocratique
Africain.
15

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