Pisistrate à contretemps

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Ce livre propose de renouer avec les logiques anachroniques de l'historiographie ancienne et de donner à Pisistrate une nouvelle existence. Hérodote, Thucydide, Aristote, Andocide, Isocrate, Héraclide du Pont et Elien, tous ont utilisé le tyran archaïque et ont réécrit son existence pour défendre leurs idées dans les débats intellectuels de leur temps. Eclatée, délinéarisée et incomplète, notre biographie s'inscrit volontairement dans cette perspective.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358741
Nombre de pages : 240
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Chemins de la Mémoire
Chemins de la MémoireSérie Antiquité
Francis Larran
Traverser les décennies, remonter les années ou bien encore s’extraire
du temps pour rencontrer Solon ou Thémistocle ! Pisistrate est capable,
dans la littérature grecque ancienne, de sortir l’histoire de ses gonds.
Contre les analyses biographiques traditionnelles qui campaient le Pisistrate
tyran athénien dans une existence plate et linéaire à jamais fi gée dans
le temps orienté des frises chronologiques, Pisistrate à contretemps à contretemps propose de renouer avec les logiques anachroniques de l’historiographie
ancienne. Des realias politiques aux traces discursives, de la traque des Itinéraires anachroniques anachronismes à leur quête, des événements bruts à leur construction
intellectuelle, du personnage historique à la fi gure mémorielle… Pisistrate d’un tyran athénien
connaît désormais une nouvelle existence. Elle se nourrit de l’étude de
sept présents de production isolés, qui ont chacun donné naissance à des
Pisistrate singuliers, rétifs à toute généralisation. Hérodote, Thucydide,
Aristote mais aussi Andocide, Isocrate, Héraclide du Pont et Élien, tous
utilisent le tyran archaïque et réécrivent son existence pour défendre leurs
idées dans les débats intellectuels de leur temps. Éclatée, délinéarisée et
incomplète, notre biographie de Pisistrate s’inscrit volontairement dans la
perspective des bioi anciens qui plaçaient l’anachronisme au cœur de leur
conception de l’Histoire.
Francis Larran est professeur agrégé et docteur en histoire. Auteur du Bruit qui
vole. Histoire de la rumeur et de la renommée en Grèce ancienne, Toulouse, 2011,
il enseigne actuellement dans un lycée de la région parisienne.
Illustration de couverture : © lamich / Can Stock Photo.
ISBN : 978-2-343-04401-9
25 €
Série Antiquité
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Pisistrate à contretemps
Francis Larran
Itinéraires anachroniques d’un tyran athénien





PISISTRATE À CONTRETEMPS
Itinéraires anachroniques d’un tyran athénien
Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

MANGOLTE (Pierre-André), La guerre des brevets, d'Edison aux frères Wright,
2014.
ALOUKO (Ange Thierry), La politique étrangère de Willy Brandt, 2014.
CEHRELI (Sila), Les magistrats ouest-allemands font l’histoire : La Zentrale Stelle
de Ludwigsburg, 2014.
FONTAINE (Olivier), Défense et défenseurs de l’île Bourbon, 1665-1810, 2014.
BECIROVIC (Bogdan), L’image du maréchal Tito en France, 1945-1980, 2014.
LE BARS (Loïc), Les professeurs de silence. Maîtres d’études, maîtres répétiteurs et
erépétiteurs au XIX siècle, 2014.
eLAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du XVII au
eXVIII siècle, Le quartier du port, tome II, 2014.
BOUYER (Mathias), La principauté barroise (1301-1420). L’émergence d’un État
dans l’espace lorrain, 2014.
BOWD (Gavin), La vie culturelle de la France occupée (1914-1918), 2014.
WARLIN (Jean-Fred), J. –P. Tercier, l'éminence grise de Louis XV. Un conseiller
de l'ombre au siècle des lumières, 2014


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr




Francis LARRAN









PISISTRATE À CONTRETEMPS
Itinéraires anachroniques
d’un tyran athénien















L’Harmattan



Du même auteur

F. Larran, Le bruit qui vole. Histoire de la rumeur et de la renommée en
Grèce ancienne, Toulouse, 2011.

































Recueil composé à partir de six études parues dans diverses revues
scientifiques, Pisistrate à contretemps n’aurait pas pu voir le jour sans les
conseils et le soutien des équipes de Dialogues d’histoire ancienne, Museum
Helveticum, Hormos, Kentron, Antiquité classique et Revue des études
anciennes. L’ouvrage doit également beaucoup aux chaleureux
encouragements de Pascal Payen et de Vincent Azoulay comme à l’écoute
indulgente de mes amis Esther Rogan, Élodie Schleininger et Sébastien
Moreno. Il a également bénéficié des relectures attentives de mes parents,
des critiques distanciées de ma femme Anne-Gaëlle et de la patience infinie
de mes enfants.
Au seuil de l’ouvrage, je souhaite encore et surtout rendre hommage au
soutien indéfectible de Corinne Bonnet. Marraine intellectuelle aussi
bienveillante qu’infatigable, elle a accompagné de sa science l’élaboration
de Pisistrate à contretemps pour tenter de le rendre moins imparfait. Devant
tant de générosité, comment pouvais-je éviter de lui dédier cet essai ?
































INTRODUCTION
Extraire Pisistrate de la frise chronologique


























608-607 ou bien 598-597 avant J.-C. ? De toute façon aux alentours de
600 avant J.-C… Dans la biographie consacrée par B. M. Lavelle à
Pisistrate, Fame, Money and Power. The Rise of Peisistratos and
« Democratic » Tyranny at Athens, la date de naissance du tyran est à
déterminer selon un calcul mathématique reposant sur le croisement
1d’informations tirées des œuvres d’Hérodote, de Thucydide et d’Aristote .
Étant donné que Solon estime la durée de vie d’un homme à 70 ou 80 ans et
sachant que le tyran a succombé, vieux et malade, lors de l’archontat de
Philonéos (528-527 avant J.-C.), il semble logique de fixer sa naissance au
edébut du VI siècle avant J.-C. Nourri à la source du bon sens déductif
comme du réalisme historique, le décompte entrepris par B. M. Lavelle
refuse de se baser sur le seul récit évoquant, dans les sources anciennes, la
2venue au monde de Pisistrate . Relaté par Hérodote, il mêle en effet fiction
prodigieuse et erreur anachronique. À Olympie, Hippocrate, le père du futur
3tyran, aurait croisé Chilon, éphore spartiate au milieu des années 550 , c’est-
à-dire au moment où Pisistrate tentait de prendre le pouvoir à Athènes pour
4
la deuxième fois : « Il était arrivé à Hippocrate, alors qu’il assistait comme
simple particulier aux fêtes d’Olympie, une aventure tout à fait prodigieuse.
Il avait sacrifié les victimes d’usage, les chaudrons étaient dressés, remplis
de chair et d’eau ; sans feu allumé, ils se mirent à bouillir et débordèrent.
Chilon de Lacédémone, qui se trouvait là par hasard et était spectateur du
prodige, donna à Hippocrate ces conseils : premièrement, ne pas épouser une
femme qui pût avoir des enfants ; deuxièmement, s’il en avait une, la
renvoyer ; et, s’il avait un fils, le répudier. Hippocrate, dit-on, ne voulut pas
5suivre ces avis de Chilon ; et, par la suite, il lui naquit ce Pisistrate » . Tout
est faux, évidemment : Chilon n’est pas plus en mesure de remonter le temps
que les chaudrons de bouillir sans être chauffés. L’anecdote hérodotéenne
n’aura donc pas sa place dans Fame, Money and Power qui, héritier d’une
6longue tradition historiographique , cherche à dire le réel en luttant contre

1 B. M. Lavelle, Fame, Money and Power. The Rise of Peisistratos and « Democratic »
Tyranny at Athens, Université du Michigan, 2005, p. 17 et 212-213 avec Hérodote, I, 32 [80
ans selon les fragments de Solon (Fr. 20 West)] ; Thucydide, VI, 54, 2 et Aristote,
Constitution des Athéniens, 17, 1.
2. B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 13.
3 Voir ici Sosicrate cité par Diogène Laërce, I, 68 avec D. Asheri, Erodoto. Le Storie. Libro I,
Milan, 1988, p. 302 et F. J. Frost, « The “Ominous ˮ Birth of Peisistratos », dans F. J. Frost,
Politics and the Athenians. Essays on Athenian History and Historiography, Toronto, 2005, p.
108-119 (notamment p. 111).
4 P. Ismard, Chronologie de la Grèce ancienne, Paris, 2010, p. 53-56 estime que Pisistrate a
tenté à trois reprises d’instaurer la tyrannie à Athènes : en 561, peut-être en 553-552 et enfin,
définitivement, en 547.
5 Hérodote, I, 59 [traduction Ph.-E. Legrand]. Diogène Laërce, I, 68 retient l’anecdote tout en
la simplifiant.
6 B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 13-15 avec M. de Certeau, « L’histoire, science et fiction »,
dans Le genre humain, 7-8, printemps-été 1983, p. 147-169 (en particulier p. 147).
11
l’affabulation et l’erreur chronologique. Péché des péchés entre tous
1irrémissible d’après la formule de L. Febvre , l’anachronisme contredit la
grammaire du temps selon B. M. Lavelle et encourage, pour cette raison,
2l’historien positiviste dans son impitoyable traque du faux . La vigilance est
sans cesse de mise, car, embusqué dans les sources anciennes comme dans
les analyses contemporaines, l’anachronisme menace continûment le
scientifique en quête des realias passées. S’il faut, avec l’appareil de la
critique des documents, repérer et dénoncer les inexactitudes chronologiques
des Anciens, il revient encore à l’historien averti de refuser d’éclairer des
phénomènes passés à la lumière d’idées qui prennent sens dans son seul
présent.
e 3Initiée par N. D. Fustel de Coulanges dès le XIX siècle , la prudente
approche du récit d’Hérodote préconisée par B. M. Lavelle honore la
méthode positiviste qui a largement inspiré l’historiographie contemporaine
de Pisistrate. Si les autres analyses de la naissance du tyran proposées au
eXX siècle varient dans le détail, leur logique répond au même leitmotiv :
l’anachronisme est à bannir d’une histoire tout entière aux realias politiques.
À l’image de B. M. Lavelle, la plupart rejettent ainsi l’anecdote
hérodotéenne. Ignorée par F. Schachermeyr qui se contente de fixer la
naissance de Pisistrate aux alentours de 600 avant J.-C., elle n’est pas
davantage retenue par Cl. Mossé qui voit en elle le fruit d’une tradition anti-
4tyrannique masquant la réalité événementielle . Si d’autres acceptent de se
pencher sur le récit anachronique pour démonter ses mécanismes et
déterminer son origine, leur enquête garde toujours en ligne de mire les
stratégies politiques des Athéniens de l’époque archaïque. Alors que B. M.
Lavelle interprète, dans The Sorrow and the Pity : A Prolegomenon to a
History of Athens under the Peisistratids, c. 560-510 B. C., l’invraisemblable
anecdote comme une invention démocratique destinée à justifier l’inaction
des Athéniens face à la tyrannie des Pisistratides, F. J. Frost choisit de
séparer le bon grain historique de l’ivraie anachronique en rappelant que le
nom de Chilon est venu se greffer tardivement au récit d’une véritable

1 e L. Febvre, Le Problème de l’incroyance au XVI siècle. La religion de Rabelais, Paris, 1942,
rééd. 1968, p. 15.
2 Sur la place réservée à l’anachronisme dans l’historiographie positiviste, consulter
notamment F. Hartog, « La temporalisation du temps : une longue marche », dans J. André, S.
Dreyfus-Asséo, F. Hartog (dir.), Les récits du temps, Paris, 2010, p. 9-29 et F. Dosse,
« Anachronisme », dans C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia et N. Offenstadt (dir.),
Historiographies, II, Concepts et débats, Paris, 2010, p. 664-675.
3 e Se référer ici à F. Hartog, Le XIX siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris,
1988.
4 F. Schachermeyr, « Peisistratos » dans Paulys Realencyclopädie der Classischen
Altertumwissenschaft, 19.1, 1937, p. 156-191 (notamment p. 156) et Cl. Mossé, La tyrannie
dans la Grèce antique, Paris, 1969, rééd. 2004, p. 60-61.
12
1manipulation d’oracles opérée par Hippocrate . H. Berve suggère enfin
rapidement que l’anecdote fait écho à bon nombre de récits consacrés à la
naissance de grands tyrans avant de se lancer dans l’analyse approfondie de
2son règne .
Dans la droite lignée des analyses biographiques du siècle précédent,
Fame, Money and Power opère encore une sélection rigoureuse des sources
anciennes pour mettre à jour les realias des autres moments forts de la vie de
Pisistrate. La position de B. M. Lavelle reste encore une fois caractéristique
edes habitudes prises au XX siècle. La préférence revient, comme
d’habitude, à L’Enquête en raison de sa richesse informative, de son
ancienneté comme de la vocation d’historien volontiers prêtée à son auteur.
Suivi pas à pas, le logos hérodotéen sur Pisistrate structure le plan de
démonstrations focalisées sur la dimension politique de l’œuvre de Pisistrate.
Passé au crible de la critique positiviste, le texte d’Hérodote est
généralement purgé de ses invraisemblances factuelles comme des partis pris
d’un auteur informé par les Alcméonides ou influencé par les traditions anti-
3
tyranniques de l’Athènes démocratique . Une fois examiné, il faut réfléchir
aux moyens de combler les manques d’un texte hérodotéen incapable
d’offrir un point de vue global sur la tyrannie de Pisistrate. À l’image de
l’ouvrage de B. M. Lavelle, les analyses biographiques se tournent, avec plus
ou moins de prudence, vers les autres sources anciennes pour compléter le
récit d’Hérodote. Deux critères orientent leur choix. La nature des textes se
révèle décisive : les œuvres d’historiens, de philosophes ou de moralistes
s’intéressant à l’histoire passent avant tous les autres témoignages. La date
de composition joue également un rôle crucial : le crédit le plus grand
revient aux sources les plus anciennes en raison du présupposé selon lequel
le souvenir d’un événement historique a tendance à s’effacer ou à se
4déformer au fil des années . La logique d’aplanissement du temps nécessaire
à la confrontation et à la compilation de sources d’époques différentes
répond directement au croisement de ces deux positions de principe
méthodologiques. En guise de complément au texte d’Hérodote seront ainsi
utilisés dans un ordre décroissant de fréquence et de crédit : tout d’abord
Thucydide, Aristote et Plutarque, ensuite Diodore de Sicile, Polyen, Valère
Maxime, Frontin, Élien, Diogène Laërce, Justin, La Souda et enfin, à de
rares reprises, Aristophane ou Isocrate.
Si l’approche méthodologique de B. M. Lavelle reprend bon nombre des
habitudes positivistes, son ouvrage innove cependant en mêlant les deux
eperspectives biographiques envisagées au XX siècle pour comprendre

1 B. M. Lavelle, The Sorrow and the Pity : A Prolegomenon to a History of Athens under the
Peisistratids, c. 560-510 B. C., Stuttgart, 1993, p. 90-92 et F. J. Frost, op. cit.. 2005.
2 H. Berve, Die Tyrannis bei den Griechen, Munich, 1967, p. 47. Voir aussi Cl. Mossé, op.
cit., 1969, rééd. 2004, p. 60-61.
3 Par exemple B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 6-11.
4 Notamment ici B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 12-13.
13
Pisistrate. Calqué sur les trois prises de pouvoir de Pisistrate décrites par
Hérodote, le plan de Fame, Money and Power marche directement dans les
traces des analyses biographiques traditionnelles. La vie de Pisistrate est
effectivement datée minutieusement depuis sa naissance jusqu’à sa mort en
1passant par ses diverses prises de pouvoir et ses conquêtes militaires :
chaque événement a sa place définie dans une histoire rétive aux disjonctions
temporelles et attentive aux successions de faits établis. Ainsi ancré dans une
e efrise chronologique linéaire et vectorisée reliant le VI au V siècles, le règne
de Pisistrate apparaît alors clairement comme une étape préparatoire de la
grande démocratie athénienne. L’idée fait généralement consensus et se
marque souvent dans la structure même de démonstrations qui clôturent le
récit événementiel de la vie de Pisistrate par quelques analyses thématiques
2sur l’importance du legs des Pisistratides . Qu’il s’agisse des pratiques
politiques ou des réformes institutionnelles, des innovations fiscales
ou monétaires, des transformations sociales ou idéologiques, des entreprises
religieuses ou architecturales, des avancées économiques ou culturelles, à
chaque fois Pisistrate fait figure d’artisan décisif du développement
d’Athènes et prépare alors, respectueux de l’héritage solonien, les grandes
3heures de la cité classique .
Héritier, par sa forme, des analyses traditionnelles sur Pisistrate,
l’ouvrage de B. M. Lavelle suit également une ligne directrice
4caractéristique des biographies modales en vogue à partir des années 1950-
1960. Il faut ainsi décentrer le regard pour ne plus considérer Pisistrate dans
sa seule individualité mais pour comprendre sa représentativité politique. Le

1 e La datation minutieuse et critique de son règne reste un souci constant tout au long du XX
siècle, comme le montrent notamment : F. E. Adcock, « The exiles of Peisistratus », CQ,
1924, p. 174-181 ; A. Brouwers, « La guerre de Sigée », REG, 42, 1949, p. 1-10 ; M. Lang,
« The generation of Peisistratus », AJPh, 75, 1954, p. 59-73 ; G. Sanders, « La chronologie de
Pisistrate. Essai d’interprétation », NClio, 7-9, 1955-1957, p. 161-179 ; J. R. Ruebel, « The
tyrannies of Peisistratos », GRBS, 14, 1973, p. 125-136 ; J. G. F. Hind, « The tyrannis and the
exiles of Pisistratus », CQ, 24, 1974, p. 1-18 ; J. H. Schreiner, « The exile and return of
Peisistratos », SO, 56, 1981, p. 13-17 ; L. De Libero, « Die sogennante “zweite Tyrannis ˮ des
Pe », Hermes, 122(1), 1994, p. 114-116.
2 Tel est notamment le cas de F. Schachermeyr, op. cit., 1937 ; P. Cloché, La démocratie
athénienne, Paris, 1951, p. 7-15 ; A. Andrewes, The Greek Tyrants, Londres, 1956, rééd.
1966, p. 113-115 ; H. Berve, op. cit., 1967 ; Cl. Mossé, op. cit., 1969, rééd. 2004 ; L. De
Libero, Die Archaische Tyrannis, Stuttgart, 1996 ; M. Behrens, Peisistratos, Studienarbeit,
Grim Verlag GmbH, 2008…
3 Voir par exemple ici J. A. Dabdab Trabulsi, La « cité grecque » positiviste. Anatomie d’un
modèle historiographique, Paris, 2001, p. 17-19 qui montre combien la tyrannie de Pisistrate
fait figure de période de transition positive chez les historiens français de la première moitié
edu XX siècle. Tel est encore le cas chez Cl. Mossé, op. cit., 1969, rééd. 2004, p. 78 et B. M.
Lavelle, op. cit., 2005, p. 1-3.
4 Sur la définition de la biographie modale : F. Dosse, Le pari biographique. Écrire une vie,
Paris, 2005, rééd. 2011, p. 213, et comme exemples de ce genre en histoire grecque : P. Brun,
L’orateur Démade. Essai d’histoire et d’historiographie, Bordeaux, 2000 et Cl. Mossé,
Périclès. L’inventeur de la démocratie, Paris, 2005.
14
général est désormais à lire à partir du singulier historique. Individu miroir
d’une époque, Pisistrate devient tyran modèle à décrypter pour comprendre
les régimes ou les comportements politiques anciens. Mis en série avec
d’autres tyrans dans le cadre de prosopographies plus ou moins vastes,
Pisistrate incarne ainsi, chez H. Berve comme chez Cl. Mossé, l’idéal type
du tyran archaïque. Nuancée et critiquée dans les travaux de L. De Libero ou
de G. Giorgini, l’hypothèse est encore contrariée par B. M. Lavelle qui
définit Pisistrate comme le prototype des dirigeants démocrates athéniens
grâce à la mise en parallèle de ses pratiques avec celles de Miltiade, de
1Cimon ou de Périclès .


Solidement campé sur des bases positivistes et à l’abri des fictions
invraisemblables, le tyran Pisistrate mène ainsi une existence logique,
econtinue et linéaire chez la plupart de ses biographes du XX siècle. À lui,
pendant un long siècle d’analyses historiques, le soutien des historiens
anciens, la méthode critique des modernes et la digne mission de préparer
l’Athènes classique. Contre lui cependant, depuis les années 1970, la remise
en question de la méthode positiviste et des biographies modales ou
2classiques .
L’historiographie positiviste du tyran athénien semble bien fragile devant
la vague critique qui déferle, notamment depuis les analyses de R. Koselleck
ou de M. Salhins, sur la conception traditionnelle de l’événement. Si, dans la
lignée des travaux de W. Benjamin, R. Koselleck montre combien le présent
est le point source de l’élaboration et de la sémantisation du temps
historique, M. Salhins rappelle qu’un événement n’est jamais à considérer
3comme une donnée brute à comprendre en soi . Le passé s’écrit bien au
présent et fait sens, dans ses traces discursives, pour un public à travers des
schèmes de signification qui lui appartiennent en propre. Pisistrate
positiviste aura beau faire, il ne pourra s’extraire du passé pour venir,
indemne, jusqu’à nous. Sa vie a été en grande partie écrite, tout au long du
eXX siècle, à l’encre des préoccupations contemporaines, des modes de
pensée du moment comme des partis pris affectifs ou politiques de ses
4biographes . Hitler ou Mussolini des temps passés soutenu, après sa marche

1 G. Giorgini, La città e il tiranno. Il concetto di tirannide nella Grecia del VII-IV secolo a.c.,
Milan, 1993, p. 107-117 et B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 15 et 163.
2 Sur ce point J. A. Dabdab Trabulsi, op. cit., 2001 et F. Dosse, op. cit., 2005, rééd. 2011, avec
P. Bourdieu, « L’illusion biographique », dans Actes de la recherche en sciences sociales, 62-
63, 1986, p. 69-72.
3 Voir ici R. Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques,
Paris, 1979, 1989 et M. Sahlins, Des îles dans l’histoire, Paris, 1980 avec F. Dosse, op. cit.,
2010, p. 670.
4 P. Brun, op. cit., 2000, p. 12-15 tire un constat comparable dans l’introduction de sa
biographie sur Démade.
15
sur Athènes, par des porte-lances comparables aux chemises noires et brunes
des années 1930 selon J. Bainville, Pisistrate trouve encore, d’après J. A.
1Smith, son pendant contemporain dans le très réfléchi W. Churchill . Otage
de « la relation biographique » qui lie affectivement le biographe au
2biographé selon F. Dosse , Pisistrate est, d’une façon générale, tenu en très
haute estime : modèle du despote éclairé pour Ch. Daremberg et Ed. Saglio,
il apparaît sous la plume de B. M. Lavelle comme une personnalité hors du
commun et sous celle de Cl. Mossé comme une des plus belles illustrations
de l’intelligence, de la sérénité et de la modération athéniennes dans un
3monde archaïque encore violent ! La geste de Pisistrate se donne encore à
lire à travers les grilles d’analyse qui font sens dans leur présent politique et
historiographique. Lors des premières décennies de la Guerre Froide,
Pisistrate prend souvent ainsi, plongé dans une terrible lutte des classes, la
4tête du parti prolétarien contre les classes nobiliaires possédantes . Tout au
elong de la seconde moitié du XX siècle, il joue encore à l’habile
manipulateur de masses tour à tour abusées par sa propagande militaire,
5
religieuse ou culturelle . Provoqués par les attentats du 11 septembre 2001,
les débats sur les fondements de la puissance américaine servent encore de
trame au schéma explicatif proposé par B. M. Lavelle pour apprécier
l’enracinement de la tyrannie de Pisistrate : artisan du développement
économique d’Athènes et maître de la puissance militaire, il emprunte un
chemin assez comparable à celui qui a mené les États-Unis vers l’hégémonie
6mondiale . Si, pour étudier Pisistrate, le recours au présent semble ainsi

1 J. Bainville, Les dictateurs, Paris, 1935, p. 16-18 ; J. A. Smith, Athens under The Tyrants,
Bristol, 1989, p. 36.
2 F. Dosse, op. cit., 2005, rééd. 2011, p. IV et 102 avec Ph. Lejeune, Je est un autre, Paris,
1980, p. 77-78.
3 Ch. Daremberg et Ed. Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Paris, 1877,
rééd. 1919, p. 571 ; B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 7 ; Cl. Mossé, op. cit., 1969, rééd. 2004,
p. 78.
4 Par exemple : A. French, « The Party of Peisistratos », G&R, 6, 1959, p. 46-57 ; Cl.
eMossé, « Classes sociales et régionalisme à Athènes au début du VI siècle », AC, 33, 1964, p.
401-403 ; P. Lévêque, « Formes de contradictions et voies de développement à Athènes de
Solon à Clisthène », Historia, 1978, 27, p. 522-549.
5 Dans la myriade d’études consacrées à ce sujet, on pourra par exemple retenir : M. P.
Nilsson, « Political Propaganda in Sixth Century Athens », dans G. E. Mylonas et D. Saint-
Louis Raymond (éds), Studies presented to D. M. Robinson, II, Washington University, 1953,
p. 743-748 ; J. Boardman, « Herakles, Peisistratos and Sons », Revue archéologique, I, 1972,
p. 57-72 ; R. Osborne, « The Myth of Propaganda », Hephaistos, 5-6, 1983-1984, p. 6-70 ; R.
M. Cook, « Pots and Pisistratan Propaganda », JHS, 107, 1987, p. 167-169 et P. A. Tuci,
« Pisistrato e il “demos ˮ : tentativi di manipolazione della volontà popolare », RIL, 138(1-2),
2004, p. 133-170.
6 On pourra ainsi mettre en parallèle les remarques de B. M. Lavelle, op. cit., 2005, p. 1-2,
167 avec, par exemple, les analyses de Ph. Golub, Une autre histoire de la puissance
américaine, Paris, 2011.
16
1inévitable, voire même souhaitable d’après N. Loraux , pourquoi ne pas
également envisager l’anachronisme comme un outil heuristique de premier
ordre dans l’historiographie ancienne du tyran athénien ?
Placer L’Enquête comme pierre angulaire des études biographiques sur
Pisistrate, c’est aussi prêter à Hérodote une écriture de l’histoire proche de la
nôtre. Si Thucydide n’est pas « notre collègue » pour N. Loraux, Hérodote
n’est pas davantage, selon Cl. Calame, « un historien de métier, un auteur
2moderne » . La véracité de ses dires a même été très tôt remise en question.
« Père de l’histoire » pour Cicéron, Hérodote fait surtout figure de père du
mensonge pour Thucydide, Ctésias, Aristote et Plutarque : ses fables
3brouilleraient, fictives et séduisantes, les pistes de la connaissance . La
réévaluation critique de l’œuvre d’Hérodote en fonction de son projet
littéraire et non des critères contemporains de l’investigation historique
pourrait bien abattre, les unes après les autres, les habitudes
méthodologiques qui ont conduit jusqu’à présent les analyses sur Pisistrate.
Si l’intention première d’Hérodote n’est pas de retrouver les realias
e
exactes de la tyrannie athénienne du VI siècle, le postulat de B. M. Lavelle
selon lequel le souvenir historique s’efface au fil des décennies risque ainsi
de s’écrouler : la proximité temporelle du texte d’Hérodote avec la tyrannie
de Pisistrate ne donne pas à son propos un degré de véracité supérieur à celui
des sources plus tardives. Non content de masquer la réalité de la tyrannie
athénienne sous le voile de la fiction, le logos hérodotéen pourrait encore
entraîner, sur la voie de la téléologie historique, tous ceux partis en quête des
origines du miracle athénien. Mis au service d’une vision orientée et
finalisée de l’histoire, Pisistrate doit ouvrir, dans L’Enquête, le chemin de la
puissance athénienne qui, après un long siècle d’affirmation, débouche sur la
4démocratie triomphante de Périclès . Oublier le sens de la démonstration
d’Hérodote, c’est s’exposer au danger de comprendre l’histoire à rebours. Le
risque est tout d’abord de scruter, comme Hérodote et les autres sources
d’époque classique, la tyrannie de Pisistrate avec les lunettes de l’Athènes
démocratique et ainsi de fondre, tel B. M. Lavelle, les réalités archaïques

1 N. Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », Le genre humain, 27, juin 1993, p. 23-
39.
2 N. Loraux, « Thucydide n’est pas un collègue », QS, 6 n°12, 1980, p. 55-81 ; Cl. Calame, Le
récit en Grèce ancienne, Paris, 2000, p. 136 avec F. Hampl, « Herodot. Ein kritischer
Forschungsbericht nach methodologischen Gesichtspunkten », Grazer Beiträge, 4, 1975, p.
97-136 et H. Verdin, « Hérodote historien ? Quelques interprétations récentes », AC, 44,
1975, p. 664-685.
3 Sur la représentation d’Hérodote dans l’Antiquité, par exemple : A. Momigliano, « The
Place of Herodotus in the History of Historiography », History, 43, 1958, p. 1-13 ; F. Hartog,
Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, 1980, rééd. 2001, p. 44-47
et Cl. Calame, op. cit., 2000, p. 112-113.
4 Voir ici J.-Cl. Carrière, « Prodige, stratagèmes et oracle dans la prise du pouvoir par
Pisistrate (Hérodote, I, 59-65) », dans É. Smadja et É. Geny (éds.), Pouvoir, divination,
prédestination dans le monde antique, Paris, 1999, p. 13-32 (notamment p. 32).
17
dans le moule des pratiques, des conceptions et des institutions politiques de
ela fin du V siècle. L’autre écueil consiste à oublier la diversité des futurs qui
s’offraient aux acteurs de l’époque archaïque pour s’enfermer dans une
vision idéalisée d’un temps linéaire mu par le génie athénien. Héritière d’une
philosophie idéaliste du progrès, l’inscription de Pisistrate dans une frise
chronologique vectorisée pour unir Solon, Clisthène et Périclès nourrit l’idée
d’une inévitabilité démocratique volontiers plaquée sur la cité athénienne par
ses admirateurs. Préserver Athènes du chaos événementiel en la plaçant dans
la gangue de la grande Histoire occidentale, c’est non seulement souscrire au
parti pris d’Hérodote mais aussi céder à la fiction d’une évolution positive de
l’humanité guidée par le miracle grec. Une représentation aussi positive
porte assurément les marques d’un optimisme rationaliste difficile à soutenir
eà l’aube du XXI siècle autant qu’elle simplifie à l’extrême la pluralité des
conceptions temporelles des Anciens mises à jour dans l’ouvrage
Constructions du temps dans le monde grec ancien dirigé par C. Darbo-
Peschanski.
e
L’habitude prise au XX siècle de compléter les informations de
L’Enquête à l’aide d’autres sources anciennes pourrait enfin, elle aussi,
conduire à l’impasse. Peu fondée si le logos hérodotéen ne cherche pas à
retracer les realias du règne de Pisistrate, cette méthode semble également
prêter à Thucydide, Aristote ou Plutarque des intentions qui ne sont pas les
leurs. Aplanir l’histoire pour mettre en miroir des sources de nature et
d’époque différentes conduit effectivement à noyer les spécificités de leurs
projets intellectuels dans les stratégies combinatoires d’une histoire
mosaïque qui mêle des informations de tous genres afin de brosser un
portrait plat et finaliste de Pisistrate. La vision globale de son existence
répond davantage à nos attentes contemporaines qu’elle ne se situe en phase
avec la conception du bios tel qu’il s’est développé en Grèce à partir de la fin
1de l’époque archaïque . Si la biographie modale a tendance à minimiser
l’importance que l’Antiquité accordait au grand homme dans les dynamiques
2de l’histoire , les analyses biographiques traditionnelles introduisent du
continu dans l’existence d’individus que les Anciens cherchaient d’abord à
lire en discontinu. Pour retracer la vie de Pisistrate depuis sa naissance
jusqu’à sa mort, l’historiographie positiviste cherche à colmater les brèches
grâce au matériau informatif de sources secondaires et à réduire les moments
d’incertitude par le jeu d’hypothèses réalistes. Linéaire et homogène,
el’existence du tyran athénien au XX siècle prend ainsi le contrepied de la

1 Sur la biographie ancienne : A. Momigliano, Problèmes d’historiographie ancienne et
moderne, Paris, 1983, p. 108-119 ; F. Frazier, Histoire et morale dans les Vies parallèles de
Plutarque, Paris, 1996 ; W.-W. Ehlers (dir.), La biographie antique, Vandœuvres-Genève,
1998 ; H. Sonnabend, Geschichte der antiken Biographie : von Isokrates bis zur Historia
Augusta, Stuttgart, 2002 et F. Dosse, op. cit., 2005, rééd. 2011, p. 133-149.
2 Voir par exemple ici les remarques de P. Schmitt Pantel, Hommes illustres. Mœurs et
epolitique à Athènes au V siècle, Paris, 2009, p. 203-204.
18
logique qui a guidé les récits des Anciens. Les manques, les raccourcis ou les
invraisemblances chronologiques des textes d’Hérodote, d’Aristote ou de
Plutarque consacrés à Pisistrate ne relèvent pas d’un défaut d’informations
ou des insuffisances de l’investigation mais de la conception ancienne de la
biographie. Le rapprochement des récits anciens consacrés à la vie de
Pisistrate avec les œuvres biographiques d’époque classique donne la mesure
ede la dénaturation du genre imposée par la biographie au XX siècle. Comme
L’Apologie de Socrate de Platon, La Cyropédie de Xénophon ou Sur
l’échange d’Isocrate, le logos hérodotéen sur Pisistrate manipule
l’imaginaire. Comme Les Mémorables de Xénophon avec le sage Socrate ou
l’Évagoras d’Isocrate avec son bon prince, les chapitres consacrés à
Pisistrate dans La Constitution des Athéniens d’Aristote sélectionnent, par
bribes, des moments ou des manières de vie propres à un bon tyran. Comme
toutes les biographies anciennes enfin, les récits de la vie de Pisistrate
invitent eux aussi à mener une réflexion politique ou philosophique utile
pour conduire l’action. Imprécise, fragmentée et incomplète tout autant
qu’agréable, morale et réflexive, la biographie ancienne est bien, pour
reprendre l’expression de Cicéron, une maîtresse de vie (Magistra Vitae) qui
a peu faire des simples réalités factuelles.


Des realias aux traces discursives, de l’événement brut à sa construction
intellectuelle, du personnage historique à la figure mémorielle… La critique
edes habitudes méthodologiques du XX siècle invite à déplacer le regard,
depuis l’existence historique de Pisistrate en amont jusqu’à son écriture
historiographique en aval, afin de lui rendre une vie plus conforme à celle
que les Anciens ont souhaité lui donner.
Au premier jour de la nouvelle existence du tyran proposée dans
Pisistrate à contretemps, une autre interprétation de l’oracle annonçant sa
naissance. Plus attentive aux logiques de la reconstruction des événements
historiques dans L’Enquête, elle suit la voie ouverte par J.-Cl. Carrière pour
1comprendre le logos hérodotéen sur Pisistrate . Placé en chapeau d’un
excursus organisé autour de trois prises de pouvoir à chaque fois annoncées
par des signes divins, le prodige d’Olympie joue avec une symbolique dont
les clefs sont moins à trouver dans la combinaison de textes d’époques
2ultérieures que dans L’Enquête et son contexte immédiat de production. Mis
au service d’une réorganisation fictionnalisante du règne de Pisistrate,
l’anachronisme soutient une chronologie qui, par delà son incohérence de
façade, fait sens pour le public d’Hérodote : un plan divin commande la
succession des événements qui paraît confuse aux hommes. Les prodiges

1 Se référer ici à J.-Cl. Carrière, op. cit., 1999, p. 13-32.
2 Comme le propose, par exemple, C. Catenacci, Il tiranno e l’eroe. Per un’archeologia del
potere nella Grecia antica, Milan, 1996, p. 46-51.
19
sont là pour construire une intelligibilité du changement, l’anachronisme
pour servir la logique de l’histoire hérodotéenne. Il faut sans doute aller plus
loin encore que J.-Cl. Carrière et remarquer, avec I. Beck, F. Hartog et P.
1Payen , que L’Enquête procède par un jeu d’échos anachroniques utile pour
mettre en abyme les épisodes historiques les uns avec les autres jusque dans
le présent d’Hérodote. C’est à ce prix que l’histoire avance et fait sens dans
L’Enquête. C’est sous cet éclairage que la rencontre anachronique entre
Chilon et Hippocrate peut trouver sa signification profonde.
Si le prodige d’Olympie annonce les autres présages décrits dans le logos
hérodotéen pour garantir la vérité supérieure de l’histoire divine de
Pisistrate, il fait encore écho à d’autres avertissements, tels que la prophétie
du corinthien Soclès ou le songe d’Agaristé sur la naissance de son fils
Périclès, qui jalonnent l’affirmation de la puissance athénienne dans
l’ensemble de L’Enquête. Mise au service d’une démonstration qui met en
parallèle les progrès d’Athènes avec ceux de Sparte dans une optique propre
au début de la Guerre du Péloponnèse, l’anecdote anachronique ouvre une
situation initiale favorable aux Lacédémoniens, qui est alors décrite dans
l’enquête menée par Crésus pour trouver un allié grec contre ses ennemis
perses. Venu de la cité spartiate protégée de la tyrannie par sa parfaite
2eunomia , le sage Chilon se fait, devant les chaudrons d’Olympie, prophète
des troubles à venir pour Athènes qui, en proie à la stasis, risque de passer
sous le joug de Pisistrate. Crésus ne s’y trompe pas : il propose de s’allier à
la puissante Sparte et non à la fragile Athènes. Mauvais régime, la tyrannie
de Pisistrate perturbe certes les rapports politiques, religieux et sexuels entre
3les êtres mais, respectueuse de l’héritage solonien, elle contribue aussi à
placer Athènes sur la voie de la puissance par une remise en ordre autoritaire
4de la cité . Inquiétés par le renforcement des Athéniens après la chute des
Pisistratides, les Spartiates tentent alors de réintroduire la tyrannie chez leurs
5rivaux pour mieux les affaiblir . Ils proposent ainsi à leurs alliés de les
soutenir dans leur projet de rétablissement d’Hippias, un des fils de
Pisistrate, à la tête d’Athènes. Construite en écho avec le prodige d’Olympie,
la scène proposée par Hérodote inverse alors les rôles pour donner à lire
l’ironie d’une histoire à présent favorable aux Athéniens. En lieu et place du
sage spartiate Chilon prophétisant dans le sanctuaire panhellénique pour
protéger Athènes des désordres tyranniques, on trouve désormais le

1 I. Beck, Die Ringkomposition bei Herodot und ihre Bedeutung für die Beweistechnik, New
York, 1971 ; F. Hartog, op. cit., 1980, rééd. 2001, p. 61-62 et 100-107 qui montre que la
guerre scythe de L’Enquête est construite, de façon anachronique, sur le modèle des Guerres
médiques ; P. Payen, « Discours historique et structures narratives chez Hérodote », Annales
(ESC), 45, 1990, p. 527-550.
2 Sur ce point J.-Cl. Carrière, op. cit., 1999, p. 22-23.
3 J.-Cl. Carrière, op. cit., 1999, p. 31.
4 Hérodote, V, 66.
5 Hérodote, V, 90-91.
20
Corinthien Soclès cherchant à dissuader l’assemblée des alliés de suivre les
Lacédémoniens dans une politique qui mènerait Athènes à connaître les
mêmes maux que Corinthe sous la tutelle tyrannique des Kypsélides :
« Vraiment, s’écria Soclès, nous allons voir le ciel passer sous la terre et la
terre le couvrir de sa voûte, les hommes iront peupler la mer et les poissons
s’installeront à leur place, puisque c’est vous, Lacédémoniens, qui vous
préparez à détruire un régime où le pouvoir appartient à des égaux, pour
rétablir dans les cités la tyrannie, la plus injuste, la plus sanglante invention
de l’humanité ! S’il vous semble que ce régime a du bon, adoptez-le, vous
les premiers, et vous chercherez ensuite à l’imposer aux autres. Mais vous
n’en avez jamais fait l’expérience, et vous veillez par-dessus tout à l’éviter
pour Sparte, vous qui voulez maintenant faire ce mal à vos alliés. Si vous en
aviez goûté comme nous, vous nous en parleriez aujourd’hui plus sagement.
1Rappelez-vous, en effet, le régime que nous avions à Corinthe » .
Les alliés sont convaincus, le projet abandonné. Hippias se réfugie chez
2les Perses, les Spartiates laissent Athènes se développer . Pris dans le
système de la Ringkomposition de L’Enquête, l’histoire athénienne peut dès
lors retrouver, confrontée aux débuts des Guerres médiques, des logiques de
développement comparables à celles qui ont guidé l’épisode tyrannique de
Pisistrate. Cette fois-ci seulement, plus puissante, Athènes sort vainqueur de
ses confrontations avec la tyrannie comme le montre le premier article de
notre recueil : Pisistrate s’est lui aussi arrêté à Marathon. Les Guerres
médiques signent-elles cependant la fin de l’histoire athénienne dans
L’Enquête ? Bien au contraire, elles constituent un tremplin pour l’Athènes
edémocratique du V siècle. Les parallèles historiques doivent alors se
poursuivre dans L’Enquête. Amorcé par l’anecdote anachronique sur la
naissance de Pisistrate, le système de mises en abyme d’événements
historiques se poursuit bien jusqu’au présent d’Hérodote. Un présage de
Chilon qui ouvre les trois prises de pouvoir de Pisistrate, puis une autre
prophétie de Soclès qui interdit aux Spartiates de contrarier l’affirmation de
la puissance athénienne en trois temps au début des Guerres médiques, puis
de nouveau un songe annonçant la naissance du futur « lion » Périclès
3mentionné juste après la bataille de Marathon … avec à chaque fois, à lire en
toile de fond, les progrès de l’empire athénien né des Guerres médiques et
souvent perçu comme tyrannique par ses contemporains.
L’anachronisme sert bien, chez Hérodote, une reconstruction rationnelle
de l’histoire dont les logiques cyclique et anachronique sont autant
d’arguments à défendre dans les débats intellectuels consacrés aux
fondements de la puissance athénienne à l’aube de la Guerre du
Péloponnèse.

1 Hérodote, V, 92 [traduction A. Barguet].
2 Hérodote, V, 93-96.
3 Hérodote, VI, 131.
21
En butte aux stratégies intellectuelles qui commandent la mise en intrigue
de la tyrannie de Pisistrate dans les sources anciennes, l’historien peinera
sans doute à exhumer de leurs traces discursives les realias athéniennes de
l’époque archaïque. Il se consolera cependant en prêtant une oreille attentive
aux vertus historiographiques d’un anachronisme régulièrement utilisé par
les Anciens pour écrire la vie de Pisistrate. À l’inverse des historiens
positivistes qui les traquaient pour les bannir, l’ouvrage propose de partir en
quête des « erreurs historiques » présentes dans les sources littéraires pour
les comprendre et dévoiler ainsi une partie des logiques à l’œuvre dans
l’écriture du passé en Grèce ancienne. Par delà les catégories habituellement
retenues pour classer les œuvres anciennes, la chasse à l’anachronisme
permettra de rebattre le jeu de nos habitudes méthodologiques pour faire
apparaître une identité de fonction attribuée à Pisistrate dans l’ensemble des
sources étudiées. Qu’elle soit analysée par Hérodote ou bien décrite par
Isocrate et Élien, c’est toujours la mémoire du tyran qui est interrogée. Plus
encore sans doute que les autres grandes figures athéniennes des époques
archaïque et classique, Pisistrate traverse les siècles pour alimenter les débats
politiques et philosophiques. Déjà en germe dans le logos hérodotéen qui lui
est consacrée, la représentation du tyran athénien comme homme frontière
donne à sa figure suffisamment de souplesse pour servir toutes les
démonstrations, des plus démocratiques aux plus conservatrices. Monstre
rejeté par le sage Chilon en raison des désordres sociaux, politiques et
religieux provoqués par son gouvernement, Pisistrate règne cependant en
digne héritier de Solon. Maître violent et autoritaire, le tyran sait rétablir
l’ordre dans la cité et renforcer ainsi sa puissance. Homme né dans un passé
lointain (palaia), héroïque et imprécis aux yeux d’Hérodote, Pisistrate fait
encore entrer Athènes dans le passé proche (kaina erga), mieux connu et
1retracé par L’Enquête . Par sa capacité à brouiller ainsi les catégories
politiques, philosophiques et même temporelles, Pisistrate offre à qui le veut
une clef interprétative utile pour lire des situations historiques exposées à la
menace tyrannique. Tel est sans doute le secret de Pisistrate pour voyager,
libre, dans le temps. Athènes au temps de Solon ? Les Guerres médiques ?
eL’empire athénien du V siècle ? La Guerre du Péloponnèse ? La
erestauration délicate de la démocratie athénienne au début du IV siècle ?
Philippe de Macédoine ? Alexandre le Grand ? Et même les empereurs
romains ? Pisistrate est toujours là, souple et malléable, pour donner à
comprendre et pour suggérer la conduite à adopter.

Faut-il compter Pisistrate à contretemps parmi les biographies consacrées
aux grands hommes de l’Antiquité et ainsi risquer de l’associer à un genre

1 Sur l’opposition entre palaia et kaina erga chez Hérodote : Cl. Calame, « La fabrication
historiographique d’un passé héroïque en Grèce classique : ἀρχαῖα et παλ αι ά chez Hérodote »,
Ktèma, 31, 2006, p. 39-49.
22
décrié jusqu’aux années 1980 car prétendument réservé, pour reprendre
1l’expression de F. Dosse, aux plumitifs passionnés d’historiettes ? Ni
biographie traditionnelle ni biographie modale, l’ouvrage s’inscrit surtout
2 edans la lignée des biographies herméneutiques de la fin du XX siècle qui
sondent la pluralité des identités attribuées à un même personnage
3historique . S’il poursuit les études consacrées au traitement de la tradition
4de Pisistrate chez des auteurs tels qu’Aristote ou Diodore de Sicile ,
Pisistrate à contretemps cherche surtout à traquer, fort de la méthodologie
5critique prônée par H. Sancisi-Weerdenburg , les anachronismes et les
« historiographical gossips » qui ont nourri les sources anciennes. Contre les
analyses qui périodisent l’histoire de la mémoire de Pisistrate sur de longues
6durées, l’ouvrage regroupe des articles focalisés sur des présents de
production isolés, qui ont chacun donné naissance à des Pisistrate singuliers,
rétifs à toute généralisation. Sept auteurs seront ainsi sollicités : Hérodote,
Thucydide, Andocide, Isocrate, Aristote, Héraclide du Pont et Élien. Il
faudra comprendre, pour chacun d’entre eux, la place réservée à
l’anachronisme dans leur stratégie historiographique en la replaçant dans
leurs œuvres mais aussi dans l’ensemble de la tradition littéraire à laquelle
ils entendent répondre comme dans leur contexte historique toujours à
l’origine de débats auxquels ils souhaitent participer. Otage de présents de
production qui prennent l’auteur de la source étudiée dans un réseau, à
chaque fois différent, d’attentes littéraires et de projets intellectuels,
7Pisistrate mène, comme Alexandre, Darius ou Périclès , une vie posthume
riche et complexe. Infinie puisque renouvelée à chaque réécriture de sa
geste, elle est également incapable de trouver sa place dans une frise
chronologique linéaire et vectorisée. L’existence herméneutique de Pisistrate
sort effectivement l’histoire de ses gonds pour permettre au tyran athénien de
descendre puis de remonter le temps, toujours en quête de situations

1 F. Dosse, op. cit., 2005, rééd. 2011, p. 17.
2 Pour une définition et une étude de la biographie herméneutique : F. Dosse, op. cit., 2005,
rééd. 2011, p. 327-397.
3 Il en va ainsi d’A. Frugoni, Arnaud de Brescia, Paris, 1954, 1993 ; M. Foucault, Moi, Pierre
Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, Paris, 1973 ; A. Boureau, La papesse
Jeanne, Paris, 1988 et A.- E. Demartini, L’Affaire Lacenaire, Paris, 2001.
4 Par exemple M. Muehl, « Solon gegen Peisistratos. Ein Beitrag zur peripatetischen
Geschichtsschreibung », RhM, 99, 1956, p. 315-323 ; G. E. Pesely, « Aristotle's source for the
tyranny of Peisistratos », Athenaeum, 83, 1995, p. 45-66 et P. A. Tuci, « Pisistrato in
Diodoro : IX 4 ; 20 ; 37 ; XIII 95 », Sungraphe, 7, 2005, p. 53-70.
5 H. Sancisi-Weerdenburg, Peisistratos and the Tyranny, A Reappraisal of the Evidence,
Amsterdam, 2000, en particulier p. VII-IX.
6 Notamment M. V. Skržinskaja, « The oral tradition about Pisistratus », VDI, 110, 1969, p.
83-96 et L. Calabro, « Pisistrato in positivo. Un excursus sulla tradizione aneddotica
pisistratea », Seia, I, 1984, p. 54-64.
7 Voir ici les biographies récentes de Cl. Mossé, Alexandre. La destinée d’un mythe, Paris,
2001 ; P. Briant, Darius dans l’ombre d’Alexandre, Paris, 2003 ; V. Azoulay, Périclès. La
démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme, Paris, 2010.
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