Arnaud Nourry, Pdg d'Hachette Livre “Nos livres - DANS LE ...

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Arnaud Nourry, Pdg d'Hachette Livre “Nos livres - DANS LE ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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John Updike Arnaud Cathrine Peu de temps après la publication Rencontre avec l’auteur de « Terrorist » aux Etats-Unis, de « La Disparition de Richard Taylor », le prolifique écrivain américain se confie roman original qui entremêle les voix au « Monde des livres ».Rencontre. Page 12.de plusieurs femmes.Littératures. Page 5. 0123 DesLivres Vendredi 5 janvier 2007 MARTIN AMIS DANS LE CAUCHEMAR DU MONDE
Littérature française François Sureau, Maryline Desbiolles, Marie Cosnay, Christine Montalbetti, Gwenaëlle Aubry, Céline Minard, Alexis Salatko, Virginie Ollagnier, Audrey Diwan...Pages 5 à 7.
Avec « Chien jaune », cet écrivain anglais de 57 ans dynamite la société du spectacle et joue en virtuose de la littérature comme instrument de critique sociale. Page 3.
Histoire L’ouvrage d’Olivier Wieviorka sur le débarquement en Normandie est analysé par Robert O. Paxton. Et aussi le livre de Nicolas Le Roux sur l’assassinat d’Henri III.Page 9.
Religions Une biographie érudite d’Abraham par Raphaël Draï ; dialogues autour de saint Augustin et Jacques Derrida ; l’abbé de Rancé ; et une étude savante sur les anges.Page 10.
O CAHIER DU « MONDE » DATÉ VENDREDI 5 JANVIER 2007, N 19268. NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT
Arnaud Nourry est PDG d’Hachette Livre.
Arnaud Nourry ’est bien connu, « grand » rime avec « méchant » comme « petit » avec sduersstCéréotypes : dispenser de toute « gentil »… Voilà qui a le mérite d’être simple et, tout, d’obéir à la vocation première réflexion. On ne s’attendait pas à voir trois libraires – au demeurant professionnels de qualité – tomber dans le mélange d’approximations, voire de contre-vérités et, pour tout dire, de « langue de bois », dont témoigne une récente tribune publiée dans ces colonnes (Le Mondedu 15 décembre 2006). On y lit que« les éditeurs français »seraient grandement responsables des difficultés de la librairie indépendante, soumise à la spéculation immobilière en centre-ville, aux problèmes salariaux – et surtout à la nouvelle concurrence des librairies virtuelles, que lesdits éditeurs privilégieraient outrageusement en « finançant en totalité[leur]politique commerciale », (« remise de 5 % pour tous »et« frais de port gratuits »). Mauvais coups auxquels s’est récemment ajoutée la mise à disposition, pour ces mêmes librairies virtuelles – dont Amazon est l’archétype – d’une partie de leurs publications afin que, numérisées, elles puissent être« feuilletées »par leurs lecteurs potentiels.
Le texte de trois libraires indépendants paru dans « Le Monde » du 15 décembre 2006 a suscité diverses réactions. « Le Monde des livres » publie deux textes en réponse à leurs inquiétudes Nos livres continueront d’exister
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Robert O. Paxton est historien, professeur émérite à l'université Columbia (Etats-Unis). Il est notamment l'auteur de La France de Vichy. 1940-1944(Seuil, 1973). Il a récemment publié6 juin 1944, en collaboration avec Jean-Pierre Azéma et Philippe Burrin (Perrin/Mémorial de Caen, 2004).
WHAT Is the What, de Dave Eggers, est l’un des rares grands livres de cet automne américain. Il ne s’agit pour-tant ni d’une fantaisie postmoderne, ni d’une interrogation facétieuse sur l’air du temps, ni même d’un énièmeAttra-pe-cœurdans les turbulences de l’après-11-Septembre.What Is the What, sous-titréL’Autobiographie de Valentino Achak Deng, est un roman sur les« lost boys »du Soudan, aboutis-sement de centaines d’heures d’entre-tiens entre Dave Eggers et un jeune réfugié africain. Dave Eggers est le célèbre fondateur deMcSweeney’s,revue qui lança, en 1998, la jeune génération d’écrivains américains ne se reconnaissant plus dans l’establishment. Le succès de la revue est si phénoménal qu’Eggers crée dans son sillage une collection de
Claude Tarrène ’il est vrai que les sites en ligne sont devenus les meilleurs vendeurs des livres ecfeflelteSelésagelmoemcrairemisescdensdiso,seiriarbilseruelleismdes de fonds de tous les grands éditeurs et bénéficient en s à autour de 40 %, pour le reste tous les autres arguments avancés sont spécieux et captieux. Le Dilettante se diffuse lui-même depuis ses débuts en 1985, c’est-à-dire que nous visitons les libraires pour prendre leurs commandes et leur écrivons ou leur téléphonons pour noter des quantités supérieures à leur office d’information, le plus souvent unitaire. Le Dilettante ne représente que lui-même et décide librement des conditions commerciales de chacun de ses clients : librairies, enseignes ou chaînes. Depuis 1998 nous dépendons des services logistiques de l’un des cinq grands distributeurs, Union Distribution/Flammarion RCS, mais nous n’appartenons à aucun syndicat, notre politique commerciale n’est dictée par personne et nous négocions en direct avec plus de 2 500 clients, alors que la plupart des maisons d’édition françaises ont préféré confier leur diffusion à leur distributeur. La pratique présumée coupable selon MM. Thorel, Sevestre et de Montchalin, du Syndicat de la librairie française, existe de longue date à l’étranger sur les sites marchands comme sur certains moteurs de recherche et s’appellent justement : « search inside the book ». Il s’agit de « rechercher au cœur du livre » tel ou tel passage ou thématique à travers un nombre de pages limitées. Cette bibliothèque virtuelle et demain universelle vient pallier le fait que les librairies ne sont pas des tours de Babel et ne disposent pas de la plupart des ouvrages de fonds, et cela depuis des années, en dehors des éditions en format de poche, qui de fait ne représentent qu’une partie des fonds éditoriaux quand la Toile permettrait l’accès et la survie de tous ces livres qui végètent dans les entrepôts des distributeurs au lieu d’être sur les rayonnages des librairies. Nos grands libraires français veulent-ils bloquer les échanges en ligne, les contrôler, les confiner ou les
simplificatrice et dérisoire d’une « rencontre professionnelle »– à laquelle nul n’était d’ailleurs tenu d’assister – elle ne serait qu’injuste et déplaisante si elle n’était symptomatique d’une attitude qu’on se refuse à croire partagée par la majorité des libraires. Ne jamais regarder « ailleurs », ne rien entendre qui dérange : on pouvait, comme nous, trouver excessif le pessimisme de Jacques Attali sur l’avenir du « livre papier » et pourtant entendre qu’il y a là matière à vigilance… A terme, l’enfermement conduit à l’immobilisme. Car, au-delà de l’agacement que suscitent amalgames et contre-vérités, là est bien l’essentiel. Pour les libraires, se comporter en assiégés et faire des éditeurs les seuls responsables des lignes de défense de leur profession procède à la fois de la myopie et d’une forme d’autodéfiance. Myopie face à des bouleversements qui se manifestent à l’échelle planétaire : au regard des défis que représentent la mondialisation, l’extension de la numérisation ou, dans le domaine des loisirs, celle des consoles de jeux, est-il opportun de ne penser qu’en termes de face-à-face, pour ne pas dire d’affrontement, entre éditeurs et libraires ? Mais ces attitudes semblent également trahir une autodéfiance qui méconnaît les atouts, actuels et potentiels, de la librairie française. Atouts pourtant nombreux, comme en témoigne sa remarquable vitalité au regard des nouvelles concurrences.
interdire ? Veulent-ils dresser une ligne Maginot francophone ? N’ont-ils pas conscience que l’on a changé d’époque ? Pourquoi les grandes surfaces, pour qui le livre n’est qu’un produit d’appel et qui emploient un personnel réduit et sous-qualifié, bénéficient-elles d’aussi bonnes remises commerciales de la part des grands distributeurs concentrés sur leurs meilleures ventes ? Ont-ils jamais lancé le débat pour les solutions à l’œuvre à l’étranger ? A la lecture des 50 meilleures ventes littéraires dans les 55 librairies indépendantes de Datalivres, identiques pour les 30 premières à celles de tous les autres points de vente concurrents, la défaite de ces librairies n’est-elle pas consommée ? Plutôt que de se livrer à une fausse opposition dépassée, chers confrères, confortez votre capacité d’accueil et de conseil dans ces lieux de vie uniques et charnels que sont les librairies face aux points de vente virtuels. Plutôt que d’empêcher les gens de lire en ligne, les libraires dignes de ce nom feraient bien de mutualiser leurs intérêts et de s’associer dans la création d’un site indépendant, à la manière du groupement américain constitué par BookSense.com, qui
Ton limpide et caustique What Is the What, publié par McSweeney’s, raconte ainsi l’enfance mutilée de Valentino, sa fuite du Sou-dan, sa marche dans le désert, sa décou-verte des miliciens janjawids, des mines antipersonnel, des vautours ; sa vie dans les camps de l’Ethiopie et du Kenya, cette femme soldat qu’il a vue assassiner un enfant ; puis son arrivée en Amérique, et la désillusion radicale face au Nouveau Continent… Le jeu semblait risqué : comment, au cœur du roman, retrouver la voix
de ce jeune Africain, ses inflexions, ses incertitudes, sans tomber dans la cari-cature ? Eggers relève le pari, tout d’abord en favorisant un ton limpide et caustique, une voix dense et habi-tée, puis en se pliant à des stratégies narratives extrêmement habiles : le récit comme mise en abyme à partir d’une première scène de violence dans un appartement d’Atlanta. Sur la dernière page du livre, cette inscription :« Les fonds collectés par les ventes serviront au développement du sud Soudan, à l’aide humanitaire au Darfour, et à l’éducation universitaire de Valentino Achak Deng ». Nouvelle forme de l’engagement littéraire, conception extraordinairement littéra-le, et américaine, de l’utilité des livres.a L. A. Z.
« Les éditeurs français »? Entendre, évidemment, les« cinq acteurs principaux, dont les deux premiers sont dans la presse, l’aéronautique et l’armement, ou dans la finance : Hachette et Editis ». On s’y attendait, amalgame hâtif compris, mâtiné de la bonne vieille théorie du bouc émissaire… Car en quoi Hachette aurait une quelconque responsabilité dans le poids des loyers, charges ou taxes ? Est-ce à Hachette que l’on doit les révolutions technologiques liées au numérique ? Ou la création des librairies virtuelles ?… Et non, Hachette n’est pas signataire de l’accord autorisant la mise en ligne par Amazon d’une numérisation de ses livres… Peu importe : certains l’ont fait aujourd’hui, « et demain les autres », affirment péremptoirement les auteurs. Quoi qu’Hachette fasse ou se refuse à faire – comme déposer des livres dans les bureaux de poste, précisément pour ne pas gêner les libraires –, la présomption de culpabilité et les procès d’intention sont à son égard de mise. Au prix de sérieuses distorsions de la réalité. La remise de 5 % ? Mais elle a cours pour toutes les librairies. Les frais de port gratuits ? Ils sont l’initiative de quelques-unes des librairies virtuelles, auxquelles Hachette ne fait aucune faveur en la matière. Ni dans aucune autre d’ailleurs – à la différence, par exemple, de l’éditeur d’Harry Potter (Gallimard), pourtant une fois de plus absous, ici, des méfaits qui nous sont imputés… Quant à l’évocation
FORUM
LETTRE DE NEW YORK Dave Eggers prête
livres, un mensuel,The Believer, et un magazine en DVD. Soucieux d’exercer sur la culture un impact politique, Eggers fonde alors plusieurs centres de tutorat en écriture, en faveur notam-ment des réfugiés politiques. C’est de l’un de ces centres qu’Eg-gers reçoit un jour une lettre d’un réfu-gié soudanais, à la recherche d’un Amé-ricain qui puisse l’aider à fixer l’histoi-re de sa vie. Intrigué, Eggers répond et se déplace de San Francisco à Atlanta pour rencontrer Valentino. En quel-ques heures, les deux hommes sympa-thisent et décident de travailler de concert sur un livre dont ils ne connais-sent pas encore la nature. Reportage, Mémoires, roman ? Eggers propose à Valentino de s’entretenir avec lui sur une durée de plusieurs années, afin de l’aider à rédiger son propre livre. Mais
soudanais
l’avenir
Proposer un texte pour la page « forum » par courriel : mondedeslivres@lemonde.fr par la poste : Le Monde des livres, 80, boulevard Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13
Contribution
Claude Tarrène est directeur commercial des éditions Le Dilettante.
que s’interdisent précisément les sites en ligne par le recyclage des livres dits d’occasion, générant toujours plus de valeur d’échanges. Ce commerce nous semblerait assez équitable. Il nous faudrait donc échapper à l’incurie syndicale en responsabilisant plutôt chaque groupe de la chaîne du livre. Le livre mérite mieux que des combats d’arrière-garde. Il nous faudrait fluidifier nos échanges en affichant sur le Net des liens pertinents et non pas stigmatiser les internautes comme des esclaves quand l’écran n’est qu’un hommage à l’écrit. La Toile, Messieurs, est le plus grand agent de diffusion sur Terre ; le Net diffuse la diversité et sauvegarde la pluralité. Internet n’est pas un agent de concentration, mais bien plutôt le garant de toutes les initiatives possibles. Certains grands libraires y réussissent. Ainsi le président du très sélect et informé Cercle de la librairie, Denis Mollat, employeur de 57 libraires pour 155 000 ouvrages 2 référencés à Bordeaux, sur 2 600 m , a-t-il permis sur son site Mollat.com un dialogue entre ses libraires, véritables lecteurs aptes au conseil, et ses clients internautes. Mais les petits libraires ont-ils encore les moyens, le
temps et la volonté d’offrir ou de lire assez de livres pour pouvoir les conseiller dans un réel dialogue avec leurs clients ? Dans les pays anglo-saxons ou nordiques, qui lisent 2 à 3 fois plus que nous, le commerce du livre en ligne dépasse les 10 % quand il en constitue ici 5 %. Chercher en ligne, feuilleter ainsi un livre qu’on ne trouve plus que rarement en librairie n’est pas la rupture annoncée, c’est résister à la dictature des nouveautés qui a transformé le livre en un produit jetable et retournable dans le mois, exposant ainsi le libraire à n’être qu’un dépositaire du livre. L’un des futurs challenges sera de s’engager à fournir au client tout livre commandé dans un délai très court. Rêvons d’un monde où les classiques contemporains seraient encore en rayon et pas seulement en ligne ou au moins mis en avant sur les sites de librairies indépendantes fédérées et affiliées, véritables portails de la mémoire des œuvres. Il n’y a pas de livres sans lecteurs. Et il n’y aura pas de lecteurs sans livres accessibles. a
Encore faut-il, pour que cette vitalité demeure, que chacun s’en veuille acteur, dans un monde dont aucune incantation n’empêchera les métamorphoses. « Nous parions que les doigts de l’homme de demain continueront à tourner les pages de nos livres », écrivent les signataires de l’article. Nous faisons le même pari :« nos livres »existent, et continueront d’exister, pour autant que nous saurons – tous – veiller à ce que perdure cette chaîne qui relie auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs. Mais sa solidité comme sa nécessaire solidarité exigent la prise en compte des actuelles mutations. Jérôme Lindon proclamait à juste titre qu’il n’y a pas de livres sans libraires. Certes, ceux d’hier – et ceux d’aujourd’hui. Car le contexte de la librairie n’est pas immuable et c’est la protéger « au présent » que d’en prendre la mesure. « Nous n’avons pas peur, nous sommes en colère »,a-t-on lu. Soit, mais encore faut-il ne pas se tromper d’objet ou d’enjeu. Et nous non plus, éditeurs, n’avons pas peur. Mais, s’il est question de courage, c’est ailleurs que dans des diatribes ressassées qu’il faut l’investir. Dans la curiosité, l’inventivité, l’intelligence des changements, et de la manière d’y répondre. Par la réflexion, le dialogue et l’action. Attitude plus exigeante que la seule récrimination. Mais sans aucun doute plus fructueuse pour notre avenir commun.a
à
librairie
réfugié
le temps passe, et Valentino ne se sent pas prêt ; les deux hommes décident qu’Eggers seul se chargera d’écrire le livre, mais à la première personne, à travers le regard, à la fois réel et forcé-ment fictif, du jeune réfugié.
voix
sa
de
la
mettrait au point la vente finale à la librairie adhérente la plus proche de l’internaute demandeur. Et cela sans dénigrer les présentations de livres en ligne, qui reprennent en gros celles des éditeurs, mais plutôt en inventant une nouvelle critique qui tiendrait à la fois du coup de cœur et du coup de griffe. Vaste programme. Mais sachez que les éditeurs responsables sont prêts à financer la base de données Book Data afin de la rendre gratuite. Il faudrait surtout discuter des solutions trouvées à l’étranger. Il en va ainsi de la politique régionale des baux culturels mise en place en Allemagne, qui permet de maintenir au centre des villes les lieux voués au commerce de l’esprit et de les soutenir. Il nous faudrait envisager des remises qualitatives combinées et supérieures, de l’ordre de 50 %, pour les ouvrages de fonds vendus en ferme afin que le libraire retrouve sa responsabilité dans le choix de son assortiment. On pourrait aussi imaginer un système qui permettrait de solder les livres une fois ou deux fois l’an, une sorte de quinzaine du fonds, qui valoriserait le stock disponible à la vente plutôt que de faire des retours massifs destinés au pilon, véritable destruction de valeurs
un
Pour
L’apocalypse
Martin Amis exerce dans « Chien jaune », son dernier roman, une ironie amère et désespérée contre un monde contemporain dominé par le culte de l’image et de la représentation
CHIEN JAUNE (Yellow Dog) de Martin Amis.
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, avec la collaboration de Catherine Goffaux, Gallimard « Du monde entier », 498 p., 22,50 ¤. ne bonne dose d’audace – peut-être même de la témérité – voilà ce qu’il mour,Ude l’ironie, du désespoir et un fallait à l’Anglais Martin Amis pour aller aussi loin qu’il l’a fait dans son dernier livre. Cela, plus pas mal d’hu-dégoût massif pour ses contemporains – le tout charpenté par un prodigieux talent d’écrivain. CarChien jaune(tra-duction littérale d’une expression qui signifie « sale type ») va loin, très loin dans la critique sociale et dans la haine de ce bas monde (au moins dans sa ver-e sion XXI siècle commençant) : un cau-chemar mou et visqueux dont n’impor-te qui voudrait s’éveiller, pour peu qu’il soit doté de deux sous de raison. Dans une langue déroutante et splen-dide, traversée d’éclairs de génie et d’obscurités irréductibles, cet écrivain de 57 ans s’affirme, une fois de plus, comme l’un des plus passionnants de sa génération. L’un de ceux qui, décrivant des individus isolés, dans un pays don-né, parle en fait de l’humanité, de ses dérives (les sociétés corrompues qu’elle s’acharne à bâtir), de ses faiblesses et de ce terrible chagrin qui la ronge.
Martin
Amis,
GUERRE AU CLICHÉ Essais et critiques : 1971-2000 (The War against Cliché) de Martin Amis.
Traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Gallimard, « Du monde entier », 512 p., 27,50 ¤. u début des années 1970, Martin Amis avait une vingtaine d’années sa jAeunesse d’amoureux de la littérature, et la férocité, parfois absurde, de fils d’écrivain et pas encore écrivain lui-même. Il publiait des critiques dans des journaux britanniques.goût des« Le insultes est une corruption juvénile du pou-voir »dit-il aujourd’hui dans l’avant-pro-pos de son recueil d’essais,Guerre au cli-ché.il est vrai, apprécient de« Certains, continuer à étriller les écrivains même à un âge assez avancé,ajoute-t-il,et je me suis souvent demandé pourquoi ce spectacle manquait à ce point de dignité. »
Le chagrin. Celui qu’engendrent la frustration, la peur, l’ennui, le sentiment d’abandon : voilà ce que ressentent les trois personnages principaux de ce roman surprenant. L’immense détresse originelle, doublée du désastre de la modernité. Une catastrophe dont l’An-gleterre, pays de l’auteur et de ses per-sonnages, est peut-être la plus parfaite métaphore, derrière les barreaux illusoi-res de son légendaire self-control. Car c’est là, dans cette île où l’idée de dignité servait autrefois de tuteur aux individus, que la société du spectacle semble avoir le plus sûrement pris raci-ne. Et c’est autour de ce monde où l’on préfère l’image à la chose, selon l’expres-sion de Feuerbach, que tourne le roman de Martin Amis. D’une manière ou d’une autre, les trois hommes sont enchaînés à cet univers de l’image : Xan Meo, l’acteur reconverti dans l’écriture ; Clint Smoker, le journaliste de la presse tabloïde londonienne, et Henry IX, roi d’opérette au pays où la monarchie sert au peuple, jour après jour, un roman-photo grandeur nature (et hors de prix).
Dérèglements du sexe Tous les ingrédients (infantilisation, perte de substance, lâcheté) sont de la partie dans ce drame de la virilité mal-heureuse, dominé par le sexe et la vio-lence. Victime d’un traumatisme crâ-nien après avoir été attaqué dans la rue, Xan Meo se transforme en une sorte d’être primitif, scatologique et incorrect, non seulement en matière
guerrier
de
LITTÉRATURES de la modernité
la
Si l’on partage l’affirmation d’Amis à propos de la correspondance de Nabo-kov,entretenons tous, j’imagine,« nous des fantasmes plus ou moins honteux sur nos écrivains préférés », on lira avec pas-sion ce gros livre, qui en dit aussi long sur Amis, ses colères et ses engouements littéraires – ou, au sens le plus large, poli-tiques – que sur les livres dont il parle. Il ne dédaigne pas les biographies d’hom-mes et de femmes politiques, il s’inté-resse aux livres sur les échecs et le foot-ball. Mais son engagement est du côté de la littérature et c’est là qu’on l’approu-ve, qu’on l’admire, ou qu’on a envie de le contester.
« Cinq grands livres » S’il fait un sort particulier, en guise de conclusion, à« cinq grands livres »Don Quichotte, de Cervantès,Orgueil et préjugés,de Jane Austen,Ulysse, de Joy-ce,Les Aventures d’Augie March, de Saul Bellow,Lolita,de Nabokov –, ses deux
HEDI SLIMANE/ COURTESY GALERIE ALMINE RECH, PARIS
politique (Pakistan, c’est de la« Le merde »), mais dans le domaine sexuel (il est atteint d’un appétit frénétique : « satyriasis post-traumatique », expli-quent les médecins). Clint Smoker cache, lui, sous des airs hâbleurs, une particularité anatomique fâcheuse (sexe trop court, presque invisible), tan-dis qu’Henry IX souffre d’une apathie sexuelle et sentimentale qui inquiète ses concitoyens. A partir de ces person-nages et des liens souterrains qui se sont noués entre eux, Martin Amis met en place une peinture proprement apo-calyptique de la modernité.
lecture
écrivains de prédilection sont certaine-ment Bellow et Nabokov. Envers eux, il est constamment admiratif. Dans les quelque trente pages consacrées à Nabo-kov dansGuerre au cliché, il cite, bien en évidence, un propos – de Nabokov sur Flaubert – qui résonne comme une pro-fession de foi :« Le sujet peut être gros-sier et peu alléchant ; son expression est modulée et équilibrée sur le plan artisti-que. C’est ce qu’on appelle le style. C’est ce qu’on appelle l’art. C’est la seule chose qui compte réellement dans un livre. » Le jeune Amis a en revanche la dent très dure avec Norman Mailer et Philip Roth« dont j’avais le tort de penser qu’ils essayaient de m’influencer », écrit-il, tou-jours dans son avant-propos. En 1982, il estime queThe Essential Mailer « porte tous les signes (tous les filigranes, tous les blasons) d’un écrivain condamné à verser une pension alimentaire de 500 000 dol-lars par an »– ce qui n’est pas totale-ment dépourvu de pertinence. En 1995,
Les dérèglements du sexe (inceste, pornographie, etc.) ne sont que l’un des symptômes de la désagrégation générale, dans un monde où la repré-sentation, sous toutes ses formes, a damé le pion à la réalité depuis belle lurette. Où les individus, métamorpho-sés en voyeurs, finissent par vivre pres-que entièrement par procuration. Où les codes anciens (fierté, sens de l’hon-neur, respect) sont de vieilles lunes vidées de leur substance. Où la célébri-té est un dû. Où chacun taille sa propre niche dans la portion d’univers à por-tée de sa main, sachant que les options
Oswald : un mystère américain, lui per-mettra d’apporter quelques nuances. Sur Roth, voici son avis de 1974, sur Ma vie d’homme:« Malgré la bêtise crois-sante des romans de Philip Roth depuis Portnoy et son complexe (1969),la quali-té de son écriture n’a cessé de s’améliorer. » Un peu de miel pour beaucoup de vinai-gre. Toutefois, Amis rend les armes en 1987, avecLa Contrevie,« une merveille si redoutable, une surprise si perverse qu’une question surgit aussitôt : comment l’auteur en est-il arrivé là ? ». Enfin, en dépit de quelques piques – jalousie ? elle serait compréhensible –, Martin Amis s’incline devant James Joy-ce, dans l’article qui, précisément, porte le titre « Guerre au cliché » :« Mais quel génie ! On peut l’affirmer sans risque d’erreur : à côté de lui Beckett a l’air pro-saïque, Lawrence laconique, Nabokov ingé-nu.(…)Le génie par excellence se double de l’écrivain moderne par excellence. »a Jo. S.
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de configuration sont finalement stan-dardisées. Le langage lui-même est frappé de déliquescence – c’est même la première victime. Celle, en tout cas, que Martin Amis identifie à la perfec-tion, jouant avec une virtuosité stupé-fiante de cette matière dont il fait une véritable bombe. Tous les styles cohabitent dans ce tex-te effervescent, placé sous le patronage amusé de quelques grands aînés tels que Borges, Fielding ou Swift. Depuis le langage littéraire jusqu’à l’argot le plus vulgaire, depuis le style SMS jusqu’à ceux de la presse people ou des confé-rences universitaires. Tout est brassé avec délectation, comme si le texte attra-pait goulûment des petits morceaux du patrimoine anglais : refrains de compti-nes, charabia des journaux à scandale, discours royaux… Et tout cohabite à merveille, de façon souvent hilarante, même si la mixture engendre parfois des difficultés de lecture (surtout au début), des opacités qu’il faut accepter d’enjamber (d’autant que la plupart finissent par trouver leur explication plus loin, comme si le texte avançait en partie par énigmes). Tel qu’il finit par se dessiner sous les yeux du lecteur, le roman produit une impression curieuse, où se mêlent l’angoisse et l’excitation. Car le monde évoqué parChien jaunen’est pas de science-fiction, même s’il baigne dans une atmosphère surnaturelle. Cette société, où les journaux à scandale n’hésitent pas à créer des faits-divers pour satisfaire leurs lecteurs, est-elle si lointaine ? Pourtant, il y a la littérature – celle dont Martin Amis donne un échantillon magnifique. Le pouvoir de la pensée, de l’humour, de la lucidité par les mots qui, ce n’est pas rien, ren-dent libre. Envers et contre tout. a Raphaëlle Rérolle
Louise Erdrich et la mémoire de l’Amérique indienne hilip Roth, qui a l’admiration 1960. Devenue romancière, elle a donnéune part de l’essence de leur propriétaire.une émotion aussi intense devant ce emmenait avec elle, quittant son mari impPortants des écrivains américains famille Tatro, dans le New Hampshire, le réel et l’imaginaire, la science et la os, qui ne sont pas sans rapport aveccomme le lui suggère sa mère ? C’est assez parcimonieuse, place à ses récits une ampleur et un mystèreJe ne me mêle pas de ça. »tambour ? Au point de le cacher, de pour rejoindre son amant ? On n’aToutefois, en Louise Erdrich parmi les plus singuliers, jouant magnifiquement avec faisant l’inventaire de la maison de la refuser de le rendre ou de l’acheter, retrouvé que son châle. Et quelques d’aujourd’hui. Pourtant, cette femme magie, les religions et les superstitions, Faye est troublée comme jamais. Elle probablement pour le découvrir que le tambour. Passant de main en main, de 52 ans, en une quinzaine de livres« sans jamais dévoiler aucun savoircelui-ci a toujours, bizarrement,Faye décide de rechercher les origines n’a pas été étonnée de trouver là une depuis vingt-cinq ans (romans,sacré », précise-t-elle. imposante collection d’objets et de du tambour. Il faut alors, avec elle, accompagné des sentiments excessifs. e poèmes, nouvelles, essais), n’a pas L’héroïne deCe qui a dévoré nossiècle, l’un vêtements indiens du XIX Les aurait-il suscités ?remonter le temps, accepter d’entrer Ce qui a dévoré atteint la renommée de certains de sescœursdans un univers de passion et de folie,des ancêtres Tatro ayant travaillé au , Faye Travers, vit dans le New nos cœurspose toutes ces questions. contemporains. Est-ce parce qu’elle Hampshire avec sa mère, Indienne Bureau des affaires indiennes du de destruction et de survie. Le guide Et apporte, avec étrangeté et poésie, est à demi indienne – une mère Ojibwe. Toutes deux sont spécialisées sera Bernard Shaawano, petit-fils de quelques réponses.a Ojibwe et un père d’origine dans l’estimation et la vente d’objets l’homme qui a fabriqué le tambour. allemande – et, inlassablement, fait anciens. Faye est une femme énergique,PARTI PRISLa vie est rude, comme le climat,CE QUI A DÉVORÉ NOS CŒURS revivre la mémoire et les secrets des indépendante, refusant que son amant dans le Dakota du Nord, en ces(The Painted Drum) JOSYANE e Indiens, mettant l’Amérique du Nord – un sculpteur au succès incertain – années du XIX siècle finissant. Onde Louise Erdrich. SAVIGNEAU face à ce qu’elle a voulu le plus prenne trop de place dans son boit beaucoup, moins pour résister auTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par profondément refouler, oublier ? existence. Elle semble tout contrôler et, froid que pour survivre à la violence,Isabelle Reinharez, Albin Michel, Elle est née à Little Falls, dans le pourtant, elle est hantée par de lourds Dakota du Nord. Elle vendra tout, au éternelle, des passions humaines.« Terres d’Amérique », 310 p., 20 ¤. Minnesota, mais a passé son enfance secrets de famille, qui seront profit de l’héritière Tatro, à un musée Amours, infidélités, trahisons, dans une réserve du Dakota du Nord, subtilement mis au jour, détail après de Cincinnati, Ohio. Tout, sauf un jalousies, désespoirs. Louise Erdrich,Albin Michel réédite l’un des précédents où ses parents travaillaient au Bureau détail, au cours du roman. tambour rituel curieusement peint, qui n’est pas, elle non plus,romans de Louise Erdrich,Dernier des affaires indiennes. Cette aînée de« Je ne suis pas une sentimentale et jedécoré de symboles qu’elle ne reconnaît sentimentale, mais sait décrire au plusrapport sur les miracles à Little No sept enfants a toujours aimé raconter etne crois pas que les vieux objets recèlent lajuste cette confusion des sentiments,pas. Elle le rapporte chez elle sans en Horse, l’étonnante histoire d’une femme écrire des histoires. Son père avait prisvie des gens, affirme Faye.Comment lefait revivre, avec le tambour pour filparler à personne, elle qui n’a rien volé devenue prêtre, sous le nom de Père l’habitude de la payer, à chaque fois,pourrais-je ? Je vois les objets les plusd’Ariane, les drames de la familleni détourné depuis qu’elle fait ce métier. Damien, chez les Indiens du Dakota du d’une pièce de cinq cents – rétributionintimes passer dans d’autres mainsune femme rationnelle, Shaawono. Les loups ont-il vraiment(…). Comment Nord (traduit par Isabelle Reinharez, assez modeste, même dans les annéesCertains pensent que les objets absorbentnon sentimentale, peut-elle éprouver dévoré la petite fille que sa mère540 p., 23 ¤).
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Gauss, Humboldt, l’histoire d’une rencontre Un va-et-vient de génies
LES ARPENTEURS DU MONDE (Die Vermessung der Welt) de Daniel Kehlmann.
Traduit de l’allemand par Juliette Aubert, Actes Sud, 304 p. 21 ¤. ’est une idée superbe qu’a eue ce jeune écrivain déjà très appré-XICune rencontre entre deuxX siècle, cié : imaginer, au cœur du e scientifiques allemands de haute volée. L’aîné est Alexandre von Hum-boldt, un aristocrate prussien, l’autre Karl Friedrich Gauss, fils de petites gens, qui vient du Hanovre. Hum-boldt est surtout connu pour ses voya-ges, notamment dans l’Amérique alors espagnole, en compagnie du botaniste français Bonpland. Quant à Gauss, l’homme de la fameuse courbe, un mathématicien éblouissant, il fut aussi le premier à mettre en doute l’universalité de la géométrie eucli-dienne. Pour présenter ses personnages et montrer comment presque tout les opposait – hormis le goût de l’exactitu-de –, l’auteur a choisi de narrer leurs vies en chapitres alternés, jusqu’à leur rencontre, placée délibérément tard dans leur vie, à un moment où l’un et l’autre sentent s’émousser l’acuité de leur esprit et commencent à s’interro-ger sur l’utilité réelle de leurs travaux. Ce va-et-vient d’un génie à l’autre alourdit un peu la première moitié du
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livre, d’autant plus que le récit du voyage d’Humboldt, parfaitement documenté et fidèlement relaté, pour-ra paraître un peu didactique en dépit des touches gaies et des incursions sépulcrales dans le surnaturel. La vie casanière de Gauss, curieusement, intéresse davantage, comme si l’auteur se sentait plus à l’aise dans les déboires familiaux, les altercations conjugales et les jalousies d’universi-taires. C’est que l’humour est le moteur de ce livre, un humour à l’an-glaise, laconique, efficace, jamais gra-tuit et qui parvient souvent à surpren-dre le lecteur en éclairant d’un seul mot, en fin de dialogue, la vraie rela-tion entre deux personnages. Humboldt, dont le frère est ministre à Berlin, veut y emmener Gauss, car la Prusse cherche déjà à fédérer les savants avant de fédérer les Etats. Les deux hommes auront pendant le voya-ge tout le loisir de comparer leurs idées sur la science dans des dialogues que l’auteur a su saupoudrer d’ironie. La qualité de ces échanges est d’ailleurs égayée par un tableau très réjouissant de l’Allemagne au temps de Frédéric-Guillaume. Quant à la lon-gue traversée de la Russie, à laquelle Gauss ne participe que dans la pensée d’Humboldt, c’est un commentaire sar-castique sur la déchéance des vieux savants, un point final aigre-doux pour ce roman érudit et souriant.a Jean Soublin
LES MILLE ET UNE NUITS, tomes II et III Ces deux volumes achèvent l’édition menée par André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh (décédé en août 2006), de ce monument de la littérature universelle. La diversité des registres – du conte populaire et de la tradition orale à une inspiration plus haute et élaborée – est mise en valeur par cette nouvelle traduction, plus rigoureuse que celles, historiques et marquées par e l’orientalisme, de Galland au début du XVIII siècle, puis e de Mardrus à la fin du XIX (« Le Monde des livres » du 15 juillet 2005).P. K. Gallimard, « Pléiade », 1 100 p. et 52 ¤ chaque volume jusqu’au 31 janvier, 60 ¤ ensuite ; 104 ¤ le coffret des trois volumes, puis 120 ¤.
PÉTROLE,de Pier Paolo Pasolini C’est un chantier plus qu’une œuvre posthume qui avait été publié en 1992. L’ambition de Pasolini, mort en 1975, était celle de refonder la réalité et de « construire une forme ». Traduit en 1995, ce roman inachevé bénéficie aujourd’hui d’une réédition augmentée de notes importantes qui permettront aux lecteurs de circuler avec plus d’aisance dans ce livre touffu.P. K. Gallimard, « Du monde entier », texte établi par Aurelio Roncaglia, traduit de l’italien par René de Ceccatty, 652 p., 30 ¤.
LITTÉRATURES
Un nouveau roman de l’auteur de « Kafka sur le rivage » Haruki Murakami, façon Godard
LE PASSAGE DE LA NUIT (After Dark) de Haruki Murakami.
Traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 240 p., 19,50 ¤. e Passage de la nuit,le dernier roman de Haruki Murakami, a si nLous étions un oiseau de nuit. La des manières de cinéma. La ville est étendue à nos pieds, comme caméra descend entre les lumières, frôle les tables dans les bars, glisse le long des comptoirs des petits hôtels où des cou-ples de circonstance se retrouvent. Deux sœurs. La plus jeune, Mari, fume cigaret-te sur cigarette en lisant un livre dans un restaurant ouvert toute la nuit. L’aînée, Eri, est plongée dans un étrange som-meil cataleptique depuis plusieurs semai-nes. Elle erre aux marges du rêve et de l’oubli – sous le seul regard d’une télévi-sion qui s’allume et qui s’éteint, toute seule. Il est presque minuit. Sur un ryth-me ralenti, la ville continue ses murmu-res. Soudain, la caméra s’arrête sur Mari :« Aucune raison spéciale à cela, mais cette fille attire notre regard. » Les chapitres s’égrainent au fil des minutes. Le temps s’arrête et reprend. On ne sait plus très bien s’il est continu ou fragmenté. Quelques instants d’une vie, d’une autre, s’empilent, s’accolent et se rencontrent. Mari est dérangée dans sa lecture par Takahashi, un jeune hom-me qu’elle a croisé il y a plusieurs années. Depuis qu’il a entenduFive Spots After Dark, il a décidé d’apprendre le trombone. Mais jusqu’à cette nuit, seu-lement. Parce que cette nuit, il jouera une dernière fois avant de se consacrer à ses études de droit. Mari discute avec lui un moment avant qu’il ne s’en aille pour une ultime répétition. Dans un hôtel voi-sin heureusement appelé Alphaville (« Un vieux film français des années 60 […]. Une ville quelque part dans notre galaxie »), une prostituée chinoise est rouée de coups par un informaticien sans illusions qui part sans payer. Mari sert d’interprète. Au rythme lent de la nuit, la mafia se lance à la poursuite de l’indélicat col blanc. Pendant ce temps, Eri se lève et se recouche. Dans le poste
Le rire malicieux et le génie poétique de Ramón Gómez de la Serna L’allégresse au crépuscule
LETTRES AUX HIRONDELLES ET À MOI-MÊME de Ramón Gómez de la Serna
Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet, éd. André Dimanche, 192 p., 19 ¤.
LE TORERO CARACHO de Ramón Gómez de la Serna
Traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo et Marie-Pia Gil, éd. André Dimanche, 230 p., 22 ¤. e quoi est faite la littérature ? De matière grise ? De substantifi-ceDmerveilleux « moelleux de la pen-que moelle ? Mais non, plutôt de sée » d’où l’écrivain espagnol Ramón Gómez de la Serna a tiré ses propres images du monde, sensuelles, intuiti-ves et insolentes :« Moi je suis le rêveur sempiternel et l’anti-fou qui pour cela comprend les fous. »Ses aphorismes acrobatiques, ses« greguerías »comme il les nommait, l’ont rendu célèbre bien avant sa mort, en 1963, à Buenos Aires, où il avait fui la guerre civile espagnole en 1936. Comme les surréalistes dont il anticipe les visions insolites dans les années 1910, Gómez de la Serna cultive l’invraisemblable et l’inattendu. Mais, comme les grands écrivains baroques espagnols Baltasar Gracián et Fran-cisco Quevedo, il doit ses traits d’esprit désinvoltes à la combinaison virtuose des mots et des concepts, en pleine conscience, parfois, de leur vacuité. Entre les deux, l’humour fait le lien. Il faut exciter les« globules jaunes, humo-
ristiques »du sang humain ! Et que ce soit par un rire malicieux, extravagant, marqué par le non-sens ou l’humour noir, comme dans ces lettres autobio-graphiques que Gomez de la Serna s’adresse à lui-même :« Cher petit Ramón,(…)ni toi ni moi ne pourrons nous présenter nos condoléances le jour de notre mort et ce vide impossible à rem-plir donne une certaine mélancolie à notre correspondance. »
L’inquiétude d’un poète Le ton est donné de ces crépusculai-resLettres à moi-même, écrites entre 1950 et 1956, et qui composent la deuxième partie d’un recueil dont la première,Lettres aux hirondelles, est un moment de magie pour le lecteur. Pen-dant douze ans, de 1936 à 1948, Gómez de la Serna a écrit une lettre affectueuse aux hirondelles pour saluer le printemps nouveau :« D’où m’est venue cette idée ? Je l’ignore ; mais, à fouiller dans mon subconscient, je crois me souvenir qu’enfant les lettres aux grandes bordures noires me semblaient être des lettres aux hirondelles, une évapo-ration de la noire douleur vers les hiron-delles. » « Ecrites avec la spontanéité de celui qui aime », ces douze lettres fami-lières, délirantes, effrontées, gratuite-ment adressées aux délicates « philoso-phes hirondelesques » qui griffonnent au ciel d’enfantins caractères, sont le gage d’amitié d’un homme rivalisant avec elles de virtuosité :« Parfois vous êtes si élégantes que vous ressemblez à des cravates volantes de smoking et d’autres fois à des cyclistes qui roulent,
dressés en l’air sur le pédalier de leurs bicyclettes, en chassant la libellule com-me si vous passiez une bague en un rapi-de prodige. »Aussi vitalistes que spiri-tuelles, elles portent l’inquiétude d’un poète scrutant le ciel et son cœur, y découvrant des auspices indéchiffra-bles sur la guerre (« puisque à Hiroshi-ma il n’est pas resté une seule hirondel-le ») et le temps, qui l’éloigne de l’im-mortalité. Ces pensées vibratiles, nour-ries par l’allégresse, l’espoir et le doute se lisent sans lassitude dans la limpide traduction du poète Jacques Ancet, car le suspense épistolaire fonctionne réel-lement d’une lettre à l’autre, aussi étrange que cela puisse paraître au vu des destinataires… Et pour prouver que Gómez de la Serna a de multiples ressources dans son œuvre abondante d’essayiste, romancier et dramaturge,Le Torero Carachovient aussi à point, publié chez le même éditeur, André Diman-che. Ce roman taurin, qui prend pour sujet la carrière d’un grand matador madrilène, a paru en 1926, quand l’auteur vivait encore en Espagne. C’est une véritable curiosité tragique et comique, empreinte du rejet du roman psychologique et néanmoins « peinture d’âmes vivantes ». Les poin-tes, les mots-valises, les constantes métaphores taurines de la vie transfor-ment ce destin individuel en une vaste tauromachie à laquelle concourt le public,« bête féroce »lâchée dans une fête qui célèbre, elle aussi, le naïf désir d’immortalité.a Fabienne Dumontet
de télévision, un homme vêtu d’un costu-me marron la regarde. Il n’a pas de visa-ge, il ne dit rien. Eri est« comme un bateau déserté que bercent les douces vagues de l’aube ». Rien ne bouge, ni la jeune fille ni l’homme qui la regarde. Haruki Murakami, né en 1949, auteur japonais à succès deKafka sur le rivage (Belfond, 2006), construitLe Passage de la nuitdans les marges de ses précé-dents romans, comme malgré eux. Un coup d’œil àLa Ballade de l’impossible, dont les éditions Belfond publient une nouvelle édition (1), le démontre à coup sûr. Une série de détails, une partie de décor, quelques moments volés, devien-nent le centre de ce nouveau roman, mais un centre absent, comme un corps creux ou un cœur au ralenti. Après le Truffaut deKafka sur le riva-ge,c’est un Godard. A l’image de la camé-ra de surveillance qui surprend Shira-kawa, l’informaticien de nuit amateur de prostituées, la narration est sans pudeur – mais non sans raffinement. L’image est grasse. Le fil des discussions est brisé par les parasites. Pourtant, dans cette image mal mise au point, il y a d’étranges beautés marginales qui
Extrait « La chambre n’a pas de fenêtre, ce qui la rend oppressante. Le lit et la télé sont démesurés par rapport aux dimensions de la pièce. Au fond, dans un coin, une fille est assise par terre, nue, recroquevillée sur elle-même. Enveloppée dans une serviette, elle se cache le visage dans les mains et pleure sans bruit. Au sol, une autre serviette, pleine de sang. Sur les draps, des taches de sang aussi. Une lampe est renversée. Une bouteille de bière à moitié pleine sur la table, et un verre. La télé est allumée, une émission comique. Rires du public. Kaoru prend la télécommande et éteint. “Je crois qu’elle s’est fait salement tabasser”, dit Kaoru. » (p. 43)
n’ont pas de prix. Elles disent tout, bien qu’on ne sache pas très bien quoi. La vio-lence et le sexe, au centre de précédents romans de Murakami, sont ici des élé-ments périphériques du récit. La caméra est dans un angle. Elle capture tous ceux qui entrent ou qui sortent, indistincte-ment. Elle ne capture que leur passage. A certaines conversations, dans les rumeurs de certaines pensées, on com-prend les desseins et les peines des per-sonnages – mais d’une façon lacunaire qui est aussi d’une très belle subtilité romanesque.
De la tendresse et des larmes Comme toujours chez Murakami, il y a des chats et de la musique pop. Et des (souvent jeunes) Japonais indécis. Autant dire que ses personnages sont comme tout le monde. Dans ce roman encore plus que dans les précédents. Ils sont comme ils apparaissent à la surface bombée de la lentille de la caméra du « love-hotel » : sans qualités particuliè-res. Ni spécialement intelligents, ni beaux, ni particulièrement importants aux yeux de personne. Le ton de la narra-tion est à l’avenant, détaché. Comme si rien de tout cela ne valait vraiment la pei-ne qu’on le raconte. Les mouvements du regard sont plus intéressants.Le Passage de la nuitest un beau roman sur le regard en biais, sur le coup d’œil, sur les yeux qui s’attardent. Puis les personnages finissent par s’arrê-ter et se reconnaître. Parfois, ils se tou-chent. Mais ici, pas de douleur qui fasci-ne et de plaisir qui tue : seulement de la tendresse et des larmes. Et seules comp-tent les minutes qui passent. Comme dans certains films, elles organisent vrai-ment le cours du récit sans trop se sou-cier des péripéties de l’intrigue. Le Passage de la nuitnous dit que Tokyo n’est pas à traduire. Comme tou-tes les villes, elle est perdue dans une nuit sans importance. Et Murakami sait comment rendre la nuit : avec la justesse des profondeurs égarées à la surface des choses.a Nils C. Ahl
(1) Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, éd. Belfond, 396 p., 20,50 ¤
Le tableau d’une jeunesse étouffée par le franquisme Une Espagne à la dérive
LES EAUX DU JARAMA (El Jamara) de Rafael Sanchez Ferlosio
Traduit de l’espagnol par J. Francis Reille, éd. Bartillat, 496 p., 22 ¤. nterpellé par son secrétaire pendant qu’il danse, un juge quitte le café de I Mauricio sur ces paroles d’un de ses amis :trouve ça de très mauvais« Je goût, se noyer à une heure pareille et de plus un dimanche. »La victime, Lucita Carrido, 21 ans, est de ces jeunes gens et jeunes filles du monde ouvrier qui, le dimanche, quittent Madrid et se retrou-vent sur les bords du Jarama, rivière située à seize kilomètres de la capitale. Après s’être délestés de leurs affaires chez Mauricio, ils bavardent, boivent, flirtent, regardent couler le Jarama com-me ils laissent couler leurs jours, au fil des banalités du quotidien, dans une lénifiante atmosphère de vide. Nous sommes dans les années 1950 et, malgré jeux et amourettes, nous les sentons affligés d’être figés dans le temps et l’espace. Pour ces jeunes gens, cette réunion dominicale est une façon d’échapper un instant à la monotonie de la vie, bien que les heures passées sur les rives du cours d’eau soient elles aussi monotones, comme il en est pour les habitués de chez Mauricio, la noyade de Lucita apportant seule un élément qui fait cette journée différente des autres. Dans ces existences, il ne se passe rien, et il faut plus de quatre cents pages à l’auteur pour exprimer cette vacuité qu’il évoque dans un roman bâti en une
succession de dialogues qui semblent rivaliser de banalités, de trivialités, de surenchères de sujets rebattus. Il y a là de quoi rendre lassante une lecture que, paradoxalement, ces échanges font entraînante. Le fort talent de Ferlosio est dans cette performance d’écrivain. Dans une unité de lieu et de temps – tout se déroule en moins de douze heu-res –, et sans plus user de la narration que du mode descriptif qui ne paraît qu’à la manière des didascalies d’une œuvre dramatique, il traduit l’état de latence qui plombe une Espagne appli-quée non sans peine à oublier la guerre civile.
La lourdeur des jours A la fois réaliste par la lourdeur des jours et symbolique par l’importance du Jarama – ses eaux, lieu de bonheur fur-tif devenant maléfiques à la disparition de Lucita – le roman rebondit de conver-sations en conversations qui résonnent et raisonnent comme d’une multiplica-tion de Vladimir, d’Estragon, de Pozzo et de Lucky en attente d’un Godot qui, ici, serait la simple faculté de vivre sans être étouffé par une idéologie, ses contraintes et ses absurdités. Comme dans Beckett avec sa route de campagne et son arbre, sur les rives du Jarama, le temps s’est arrêté à l’instar de la vie de Lucita engloutie dans des eaux boueuses. De cet arrêt, de cette attente, Ferlosio a fait une des œuvres importan-tes de la littérature hispanique, qui dépasse, et de beaucoup, cette référence géographique.a Pierre-Robert Leclercq
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