Balandier

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Balandier

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Civilisations etpuissance
G sciences sociales. Il a écrit nombre d’ouvrages de grand renom, parmi lesquelsAnthropologie politique,Sens et Puissance,Le Désordre,Le Pouvoir sur scènes,Le Dédale, pour en finir avec leXXesiècle,Conjugaisons,Le Grand Systèmeet, tout récemment,Civilisés, dit-on(Puf).
éditions de l’aube 6Û Diffusion Seuil-:HSMIRG=\]^[Y\:
Georges Balandier
qu’une simple révolution des mœurs, et bien plus encore qu’une révolution des techniques dont se sont dotées les industries culturelles, elle doit d’abord être reconnue comme le passage à une époque qui n’a pas de précédent. Elle est une affirmation propice à l’expansion continue de la puissance de ceux qui en ont l’initiative. Ensuite, elle comporte du « manque », des insuffisances. Enfin, il faut reconnaître la méconnaissance de l’homme surmoderne, qui ne cesse de transformer ce monde, où il reste démuni de ce qui l’aiderait à définir son humanité aujour d’hui, son identité, à être moins aveugle quant au devenir dans lequel il se trouve engagé. Cela exige une vraie révolution intellectuelle, une sor te de révolution copernicienne effectuée par la pensée de l’actuel. Et c’est ce à quoi Georges Balandier s’affronte dans son œuvre et en particulier dans ce court texte.
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IVILISATIONSTEUPSIASCNE
La collectionAube Nord est dirigée par Jean Viard et Pierre-Jean Lorens
La sérieRencontres du nouveau siècle, est animée par Jean-François Stevens
Dans la même série : François Ascher,Les nouveaux principes de l’urbanisme, 2001 Jacques Attali, ?Peut-on encore choisir son avenir, 2001 Hubert Curien,Science et progrès : audace et précaution, 2001 Thierry Gaudin,Préliminaires à une prospective du capitalisme, 2003 Hervé Le Bras,L’adieu aux masses, 2002 Daryush Shayegan,Au-delà du miroir. Diversité des cultures et unité des valeurs, 2002 Jean Viard,Être soi, mais ensemble. L’individu et la mondialisation,2002 Jérôme Vignon,L’Europe, un sujet politique en voie d’identification, 2003 Patrick Viveret,Reconsidérer la richesse, 2003
Illustration : ARTHEPHOT/A. Held, Socrate enseignant aux enfants(détail), huile sur toile de Pier Francesco Mola (1612-1666), musée Garcia à Lugano
© Éditions de l’Aube, 2003 www.aube.lu
ISBN : 2-87678- 964-7
Georges Balandier
Civilisations et puissance
Conférence donnée à Lille le 9 octobre 2003
éditions de l’aube
Ouvrage publié avec le concours de la région Nord-Pas-de-Calais
Entre autres ouvrages du même auteur : Sens et Puissance, Puf, 1986 Le Désordre, Fayard, 1988 Le Pouvoir sur scènes, Balland, 1992 Le Dédale, pour en finir avec leXXesiècle, Fayard, 1994 Conjugaisons, Fayard, 1997 Anthropologie politique, Puf, 1999 Le Grand Système, Fayard, 2001 Civilisés, dit-on, Puf, 2003
Avant-propos
Aujourd’hui, de grandes forces systémiques entrent en synergie pour modifier en profon-deur et pour tous les habitants de la planète les règles du jeu sociales, économiques, politiques et culturelles. Les mutations contemporaines que nous avons parcourues avec les dix confé-renciers précédents témoignent de ce moment inédit de l’histoire humaine. Dans ce contexte, c’est un grand honneur pour Lille, ses universi-taires et ses étudiants de recevoir le maître des sciences humaines et de l’anthropologie poli-tique française, Georges Balandier, sur le thème « Civilisations et puissance, changement d’épo-que ? », sujet qui sous-tend précisément nos Rencontres du nouveau siècle. Nous sommes en effet convaincus que nous changeons d’époque. Celle que nous quittons a débuté, me semble-t-il, autour de la date symbo-lique de 1492 et peut-être même plus tôt, en 1454, avec la chute de Constantinople et l’inven-
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tion de l’imprimerie. Précédant la civilisation capitaliste duXVIIIesiècle, une grande vitalité a animé notre histoire : la croissance démographi-que, la mise en œuvre de la révolution agricole duXIIesiècle, des découvertes scientifiques et technologiques majeures, un progrès des idées avec l’urbanisme et le rationalisme, la structura-tion politique et son traité de Westphalie, enfin la conquête géographique des nouveaux mondes. Sous l’habit du militaire, du colon, de l’institu-teur ou du missionnaire, l’homme occidental a cru bon de diffuser sa civilisation et sa culture par sa puissance militaire, idéologique ou éco-nomique. Sûr de lui et de ses valeurs, voire de son humanité, il s’est évertué à contrôler mieux que Prométhée le soleil de l’atome, à voler mieux qu’Icare, etc. De nos jours, des forces identiques sont à l’œuvre, démographie, sciences et techniques, géographie, politique, économie… Mais le retour de ces nouveaux mondes – dont les évolutions puissantes ne concordent pas forcé-ment avec la vie sociale et la civilisation, dira sans doute Georges Balandier – ne tient plus à des territoires à conquérir, mais à des espaces-temps à animer ensemble, tel que l’a par exemple rappelé Jean Viard. Plus troublant sans doute
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est notre désarroi devant toutes ces mutations, traduit par ce que Pascal Bruckner appelait « le sanglot de l’homme blanc ». À preuve, les dépôts de plainte et les procès de la colonisa-tion que font encore aujourd’hui certains Indiens d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud… Dans un tel contexte, peut-on vraiment croire que «la Lumière vient de l’Occident», inti-tulé fort d’un ouvrage de l’Iranien musulman Daryush Shayegan, qui rapportait ici même que l’Occident est toujours en avance d’un progrès, pour et par le progrès humain qu’il permet ? Il apparaît bien que de la gestion de toutes ces puissances dont nous disposons dépendra la renaissance de notre civilisation. Edgar Morin ou Michel Serres pensent que ce sont les nouveaux moyens de communication et la possibilité d’échanger entre les cultures qui éviteront préci-sément un conflit entre les civilisations. Profes-seur émérite à la Sorbonne, à l’École des hautes études en sciences sociales, Georges Balandier traite justement de ces questions. Après un long parcours d’anthropologue commencé en Afrique, il vient de publier son dernier livre au titre pour le moins évocateur,Civilisés, dit-on.
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Jean-François Stevens
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Le tournant
Le temps des structures cède face au temps des événements. Mais, si tous les événements ont leur propre importance, certains d’entre eux, peu nombreux, liés à des circonstances histo-riques rares, portent une plus grande charge de signification et d’effets. Jouant le rôle derévéla-teur, ils mettent en évidence ce qui n’apparais-sait pas clairement. Ils signalent un moment où le mouvement historique change de cours, ils établissent ou manifestent des r uptures, bref ils désignent en quelque sorte untournant. C’est d’ailleurs en recourant à ce terme que des histo-riens et des politistes ont évoqué une brève période de l’histoire culturelle et politique de l’Allemagne – le tournant de Weimar – ou son homologue en Autriche – le tournant de Vienne.
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Au-delà des émotions et des colères qu’il a immédiatement provoquées, l’événement brutal dont l’Amérique a été la scène le 11 septembre 2001 doit, lui aussi, être considéré comme un tournant – on a presque aussitôt tracé une cou-pure entre l’avant et l’après-11 septembre. Saisieen temps réelpar le truchement des médias du monde entier, cette tragédie a d’abord sidéré : elle est apparue, au regard du plus grand nombre, difficilement interprétable, même si les termes officiels, tels queterrorisme,axe du malouÉtat voyou, ont été aussitôt utilisés pour donner à la penser et définir les représailles de « l’après ». Cette action terrorisante a révélé dans l’immédiat la fin d’une certaine « innocence américaine », une innocence qui donnait aux États-Unis la certitude d’être inatteignables. Le peu de doute quant à leur puissance inéga-lée, quant à leur avance dans tous les domaines de la modernité, faisait que les Américains se montraient surtout confrontés à des problèmes domestiques – il suffit d’être familier deTime ou deNewsweekpour constater quethe Nation, la nation, est la rubrique la plus chargée des maga-zines. Les problèmes du dehors n’apparaissent que secondairement, sauf lorsqu’ils concernent de façon directe et grave des intérêts améri-
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cains. Il a fallu l’effondrement des deux « très hautes tours » de New York pour que d’un coup tout change : l’extérieurfait irruption sous l’aspect d’une agression voulue catastrophique par ses acteurs étrangers. L’agression du 11 septembre a été d’autant plus éprouvante qu’elle a reposé sur l’effet de panique subi par une population surprise dans ses activités quotidiennes. Mais, si cette catas-trophe a mis en état de choc le pays et surpris le monde entier, on n’a pas d’abord été assez attentif au fait que l’efficacité symbolique de l’action avait été calculée afin de lui donner sa plus forte intensité. L’attaque atteint la ville la plus célèbre des États-Unis et, à travers les Twin Towers, le site de la puissance économique et financière. Puis, hors de New York, elle vise le Pentagone, centre de décision et lieu emblé-matique de la puissance militaire. Au-delà de la part de tragédie qu’il a portée, cet événement a donc été calculé afin d’entraîner bien davantage que des ruines et des morts. Il est conçu en tant que défi extrême adressé à la plus puissante des nations contemporaines. L’Amérique, sous l’attaque, se rassemble aussitôt dans un mouvement d’union patrio-tique, et puis elle s’efforce de comprendre.
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Deux questions, dont la presse française se fit largement l’écho, occupaient notamment les esprits. Pourquoi l’Amérique a-t-elle pu provo-quer tant de haine alors qu’elle s’est définie, historiquement et culturellement, comme une nationmoraleetreligieuse? Et comment l’action suicidaire de quelques hommes a-t-elle pu mettre en défaut et livrer au doute l’efficacité de la toute-puissance américaine ? En fait, la première des nations contemporaines, hégémo-nique et culturellement attractive, venait de réaliser, au prix d’une tragédie inouïe, que la puissance dont elle dispose est vulnérable. Aucune ceinture défensive, issue des techno-logies les plus avancées (protection contre les missiles, actions par l’espace, etc.), ne peut totalementla protéger, si bien que la recherche de protection sécuritaire prend en conséquence une dimension planétaire. Elle ne se réduit plus aux bordures des États-Unis, elle se mondialise, elle renforce l’image qui montre ceux-ci comme une puissance impériale, autocentrée. Après le 11 septembre 2001, nombre de commentateurs ont affirmé que « le monde ne sera plus comme avant ». Mais comment penser, et par conséquent définir, ce que ce monde est en voie de devenir ? Je dirai ceci :
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dans une large mesure, en Amérique et encore davantage à l’étranger, est vécu ce que je quali-fierai defin des certitudes, perte de l’assurance mise dans l’accord au progrès technique, dans la meilleure maîtrise de la puissance et dans la gestion d’une Histoire qui semblait pouvoir être de plus en plus civilisatrice. Il faut d’abord évoquer à ce titre les variations dans l’affirma-tion de l’essayiste et géopoliticien américain, Francis Fukuyama, durant un temps conseiller du pouvoir et spécialiste reconnu des questions internationales. Ces affirmations sont, elles aussi, révélatrices. La première de ses thèses, publiée vers la fin des années quatre-vingt et accessible en France au tournant des années quatre-vingt-dix, annonçait que le « dernier homme » s’effaçait dans l’accomplissement, en réalisant la « fin de l’Histoire1». Le géopoliticien affirmait que les pouvoirs acquis par la conjugaison de la techno-science, de l’économie de marché libérée et de la communication démocratique conduisent
1. Francis Fukuyana a présenté sa thèse dans un article de 1989, ensuite repris dans un ouvrage ( and the Last ManThe End of Histor y) publié en français sous le même titre :La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992.
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incontestablement, après l’échec de toutes les autres expériences – dont celle prétendue socialiste –, à une sorte d’état de moindre imperfection. Francis Fukuyama voulait ainsi démontrer qu’une seule forme de l’Histoire parvenait à son dépassement et qu’elle allait forcément dans le sens du plus de perfection pour tous. Cette ère post-historique devrait délivrer les humains des errements historiques et de l’insatisfaction irréductible connue dans chacun des univers sociaux et culturels anté-cédents. Cette affirmation est proclamée alors que la disparition du mur de Berlin est la consé-cration de l’achèvement d’un socialisme autori-taire ou, si l’on préfère, d’un autocratisme socialisant. Dix ans plus tard, sous l’effet des progrès inouïs accomplis par les sciences du vivant et les biotechnologies, Francis Fukuyama, pous-sant encore plus loin la prophétie, annonce le passage non plus à la fin de l’Histoire mais à un au-delà de l’humain. Par ces nouveaux savoirs (ceux qui tiennent aux sciences du vivant) et par ces nouveaux pouvoirs (ceux qui tiennent à l’application de ces sciences), il deviendra possible de dépasser les limites de la nature humaine, d’accomplir la grande transformation
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qu’aucun volontarisme social n’a jamais su maîtriser au cours de l’histoire2. Le spécialiste américain annonce ainsi un moment de rupture dans l’histoire humaine, une avancée bio-sociale, peut-on dire, vers une perfection appro-chée dans l’établissement des rapports humains et des relations de pouvoir. Mais, lorsque survient la tragédie du « Septembre noir », la tonalité du discours doit changer et la vision optimiste s’infléchir. Francis Fukuyama dénonce désormais ceux qu’il désigne comme les « apôtres » dutechno-prophétisme, de la nouvelle économie. Ces apô-tres ayant « décrété hors de propos tout ce qui avait été inventé avant Internet, ainsi que toutes les compétences autres que les leurs ». Il observe également que la mondialisation, dont il est dit qu’elle est favorable à une univer-salisation de la civilisation technique, plus performante et capable de perfectionnement continu, est traversée par une nette « ligne de fracture ». Il en vient à constater, après avoir présenté l’Occident comme le modèle d’une histoire qui s’achève – en marquant la « victoire »
2.Our Posthuman Future Consequences of the Biotechnology Revolution :, New York, Farrar, 2002, nouvelle édition.
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de ses propres valeurs et de ses propres institu-tions –, « des craquements dans le monde occidental3». Ce retournement des certitudes est d’autant plus significatif qu’il émane d’un auteur célébré, voire révéré, pour avoir donné un retentissement mondial à une façon de techno-prophétismequi garantit la suprématie définitive de l’Occident. Après l’effondrement des deux tours à Manhattan, la pensée du monde actuel, révélé par la tragédie, est mise à l’épreuve comme jamais elle ne l’a été ; l’événement a été le déclencheur d’un commencement de prise de conscience. Il provoque bien davantage que les commémorations affligées et éprouvantes, il impose aux consciences une vision de l’ère qui s’est ouverte sous le double aspect de l’insai-sissable (comment connaître ?) et du chaos (comment retrouver la maîtrise de ce monde ?). Le nombre des commentateurs de l’événement est d’ailleurs significatif. Les romanciers y sont aussi allés de leur contribution – certains à la recherche de l’effet, le livre de Frédéric Beigbeder,Windows on the World, actuellement en vedette le montre. La plupart de ces
3. Extraits d’entretiens après l’événement du 11 septembre 2001.
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ouvrages sont construits sur l’action de person-nages doutant de leur perception du monde actuel, ils tentent de réunir des fragments d’une réalité que le brouillage du monde et des esprits occulte.
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La puissance à l’épreuve
Au-delà des bouleversements géopolitiques et des « réponses » qu’il a engendrés, l événe-ment tragique a également porté une lumière vive (si l’on ose dire) sur la nature de la moder-nité mondialisante, sur les limites de la puis-sance qu’elle produit. Il importe de revenir ici aux propos du président américain qui ont suivi la tragédie. Annonçant une prochaine et puis-sante riposte américaine, il définit l’agression terrorisante comme semblable à unedéclaration de guerrequi le conduit à décider de mener sans pitié le « combat contre le mal » et, au-delà, contre les « États voyous ». Cette formulation ne doit pas être seulement traitée comme l’expression d’une décision politique que l’évé-nement, les circonstances, le drame du moment imposent. Il ne s’agit pas non plus d’une simple
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