Exclusion sociale, pauvreté, analphabétisme, processus d'exclusion ...

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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Exclusion sociale, pauvreté, analphabétisme Processus d’exclusion
Résumé............................................................................................................59........ 1. Le concept d’exclusion sociale ........................................................................ 61 1.1. Une définition ............................................................................................... 61 1.2. Approche historique ................................................................................... 62 1.3. De la pauvreté à l’exclusion ...................................................................... 65 2. Les facteurs d’exclusion au Maroc ................................................................ 67 2.1. Les mutations de l’ordre social comme l’un des fondements de l’exclusion .................................................................. 67 2.2. L’exclusion sociale en milieu rural ........................................................... 67 2.2.1. Interdits et exclusion sociale ........................................................... 68 2.2.2. L’exode rural et la nouvelle répartition démographique de l’espace ............................................................ 70 2.2.3. Les causes de l’exode rural ............................................................. 70 2.3. L’exclusion sociale en milieu urbain ........................................................ 73 2.3.1. Les différentes formes d’exclusion .................................................74 2.3.2. Les facteurs d’exclusion en milieu urbain ..................................... 76 3. L’analphabétisme, facteur fondamental d’exclusion ................................... 81 4. Quelles alternatives pour une reconnaissance sociale ? ........................... 84 4.1. La société civile, comme complémentarité au rôle de l’État en tant que facteur d’intégration ............................................... 84 4.2. L’émigration des jeunes .............................................................................. 85 4.3. Le radicalisme religieux comme autre forme de reconnaissance sociale ........................................................................ 86 4.4. L’économie informelle et les petits métiers ............................................ 87 Conclusion........................................................................................................8.......7 Recommandations................................................................88..................................
MICHÈLE KASRIEL
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Résumé
Ce document est une contribution au rapport analytique traitant des phénomènes d’exclusion sociale, de pauvreté et d’analphabétisme. Pour ce travail, une analyse sociologique des processus d’exclusion a été privilégiée car elle permet de faire une étude comparative des phénomènes induits, le cas du Maroc devant être appréhendé par rapport à une réalité globale totale. Pour tenter de mieux comprendre l’interaction des processus de pauvreté et d’exclusion, la dimension his-torique nous a paru, de ce fait, incontournable. La société marocaine est une société en transition qui s’inscrit dans la modernité sans avoir pour autant renoncé totalement à son héritage féodal. C’est la mutation d’une société séculairement rurale et tradi-tionnelle qui tend à devenir une société moderne et urbanisée. Les problèmes que génèrent ces transformations seront donc étudiés en fonction de la dualité sociétale : rural traditionnel/moderne urbain parce que les termes de pauvreté et d’exclusion n’ont ni le même sens, ni les mêmes effets dans l’un et l’autre cas. Bien qu’étudiés séparément dans leur contexte respectif, l’exclusion et la pauvreté sont des phénomènes fluctuants. Pour mieux cerner leur interaction, nous avons pris pour repère les différentes phases de l’exode rural, facteur incontournable dans l’étude des processus d’exclusion et de pauvreté, le passage d’un mode sociétal à un autre générant de nouvelles formes de solidarité mais aussi d’autres modes et facteurs d’exclu-sion du fait du processus de déstructuration/recomposition de la société. Dans ce contexte, l’analphabétisme pouvant être considéré comme un facteur fondamental d’exclusion, un chapitre sera consacré à la scolarisation et à l’alphabétisation en tant que facteurs incontournables d’inté-gration sociale. Malgré les efforts notables accomplis et en cours, la politique sociale de l’État n’a pu répondre aux attentes qui étaient formulées tant au niveau rural qu’en milieu urbain. Les déficits en matière d’emploi notamment, la marginalisation d’un nombre croissant d’individus, tous ces facteurs ont suscité des solutions alternatives qui ont un dénominateur commun : pour les exclus, il s’agit de subsister et d’exister en tant qu’individu à part entière. En conclusion, on peut dire que la lutte contre la pauvreté et l’exclusion concerne tous les Marocains car le Maroc est à un tournant de son histoire. C’est pourquoi toutes les institutions doivent être repensées tant au niveau de leur forme que de leur finalité. Étant donné le nombre sans cesse croissant de population en voie d’urbanisation, il semble qu’une atten-tion particulière doive être apportée au milieu urbain. Par urbain entendons les grandes villes mais aussi le périurbain et les villes de moyenne importance qui devraient être développées (au plan économique et socio-culturel) pour endiguer l’hémorragie dont sont victimes les grands centres. Si le rural isolé ne doit pas être laissé pour compte, les principaux investissements à envisager devraient être surtout orientés vers le désenclavement des douars afin d’en faciliter l’accès. Exception faite des personnes âgées, pour les autres, l’émigration vers les centres urbains est un phéno-mène irréversible. À moyen et long terme, les douars isolés sont appelés à se vider.
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Il nous semble préférable d’axer tous les efforts sur une politique de formation et d’emploi des jeunes. Ils pourront alors prendre en charge les améliorations de leurs douars d’origine. Redonner aux jeunes Marocains espoir et confiance c’est, nous semble-t-il, l’élément fondamental pour aider efficacement au développement du Maroc.
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« Une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus »
1. Le concept d’exclusion sociale
1.1. Une définition
Michel Foucault
Au sens large du terme, l’exclusion sociale peut être considérée comme un échec de socialisation, une rupture avec le lien social, au sens où l’entend Durkheim, le lien social étant défini comme le mode structu-rant propre à chaque société. Comme tel, il en assure la cohésion et maintient les formes de solidarité. Durkheim a ainsi observé deux modèles de solidarité, historiquement et spatialement marqués. La solida-rité mécanique caractérise les sociétés traditionnelles alors que la solidarité organique est propre aux socié-tés de la modernité. La solidarité mécanique, organisée autour des pratiques communautaires, se fonde sur la conscience col-lective. Elle est l’apanage de la société rurale traditionnelle qui tend ainsi à reproduire à l’identique le modèle existant. Contemporaine des sociétés modernes industrialisées, la solidarité organique ne s’organise plus autour d’une collectivité, elle se structure à partir d’ensembles sociaux qui ont pour principaux fondements la divi-sion sociale du travail. La conscience collective fait place à la conscience individuelle. C’est le propre de la société urbaine où les modèles culturels sont pluriels et éclatés. Pour analyser le concept d’exclusion au Maroc, le modèle durkheimien, en tant que référentiel, semble le plus approprié. Car, à l’intérieur du pays, les deux types de société, l’une rurale et l’autre urbaine, cohabitent toujours. Les différentes formes de solidarité y sont, de ce fait, toutes deux représentées. Le phénomène d’exclusion tel qu’il sera étudié ici concerne davantage la société moderne, urbaine puisq ’il y est fait référence à l’individu pris isolément c’est à dire socialement détaché de son groupe d’ori-u gine. Démarche paradoxale s’il en est car si le phénomène d’exclusion est davantage une succession de cas individuels, il ne peut être appréhendé cependant que dans sa dimension macro sociale, celle de l’individu attaché/détaché d’une réalité sociale globale. Le phénomène d’exclusion en tant que fait social total se situe donc à deux niveaux qui agissent interactivement : à un niveau particulier, c’est l’incapacité d’un individu de s’intégrer dans une société donnée, à un niveau global, preuve d’un dysfonctionnement, c’est l’incapacité de cette même société d’intégrer certaines catégories d’individus considérés comme « socialement inutiles ». telles que les chômeurs, les handicapés, les enfants des rues, etc... L’exclusion, c’est le déni de l’individu en tant qu’être socialisé, sa marginalisation par rapport à un système social qui ne lui octroie aucune place lorsqu’il est considéré comme économiquement et socialement inutile. Si le phénomène d’exclusion produit toujours les mêmes effets : le rejet, les facteurs qui le génèrent sont
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à l’inverse très variables car ils sont concomitants de l’organisation sociale, de la culture, de l’histoire et du niveau de développement d’un pays. Ils sont de ce fait très différenciés d’un pays à l’autre. Dans les années 60, les travaux de l’école de socio-logie « interactionniste », à la suite de la réflexion de G. Simmel1de l’école de Chicago ont permis d’appré-hender, par une même analyse, différents aspects de la marginalité. Bien que diversifiés et pluriels, ils ont tous un lien commun, l’exclusion. C’est ce qui permet d’avancer que l’exclusion sociale est bien un phéno-mène polymorphe. Elle peut êtrevolontaire: c’est alors un refus de reconnaître les normes et les lois de la société dans laquelle on évolue : mouvements politiques ou religieux radicaux, courants philosophiques ou culturels contestataires, refus de l’idéologie dominante, etc. Cette forme d’exclusion est essentiellement le produit des sociétés industrialisées qui ont atteint un cer-tain niveau de développement. Elle est l’apanage d’individus qui ont la faculté et la capacité d’effectuer un libre choix : réfuter les normes et lois en vigueur dans leur pays et s’exclure délibérément ou adhérer aux orientations dominantes et s’intégrer. L’exclusion sociale, telle que nous l’entendons le plus généralement estsubiepuisqu’elle concerne des sujets marginalisés parce que ne pouvant répondre aux normes et valeurs érigées en ordre social, que ce soit au niveau économique, idéologique ou socioculturel. C’est généralement le cas du Maroc où les principaux groupes laissés à la marge ne répondent ni au « politiquement correct » ni à « l’économiquement utile ». On peut ranger dans cette catégorie les chômeurs, les enfants des rues, les handicapés, les personnes âgées .... L’exclusion peut donc être monétaire (plus ou moins grande insuffisance de capital économique), socio-culturelle (altération des formes relationnelles et déficit en matière d’éducation et de formation), ou psycho-logique (problèmes liés à la santé physique et mentale tel que le handicap). Dans les sociétés à économie de marché, elle se définit essentiellement par rapport à des critères écono-miques : le niveau de revenu moyen, le seuil de pauvreté ou le revenu disponible, ce dernier induisantle domaine des choix, end’autres termes ce qu’un individu peut acquérir. On comprend dès lors toute la complexité du concept d’exclusion sociale. C’est un processus en constante évolution car les principaux facteurs reconnus qui génèrent l’exclusion, à quelque niveau que ce soit (exode rural, analphabétisme, chômage, etc.), sont des phénomènes qui interfèrent de manière fluc-tuante dans un cadre spatio-temporel en continuelle mutation. Pour tenter de mieux comprendre ce processus, il est donc nécessaire de l’appréhender également dans sa dimension historique car l’exclusion est un phénomène récurrent qui traverse l’histoire.
1.2. Approche historique
« Le présent n’est pas seulement le contemporain, il est aussi un effet de l’héritage et la mémoire de cet héritage nous est nécessaire pour comprendre et agir aujourd’hui » fait remarquer Robert Castel2. Pour comprendre le présent il est donc essentiel de faire référence au passé et à l’histoire car les différentes per-ceptions de la pauvreté et de l’exclusion à travers les siècles contribuent à mieux cerner l’origine des pro-blèmes actuels. Depuis quelques décennies, l’exclusion est souvent perçue comme la forme contemporaine de la pau-vreté. C’est ce qu’affirmait déjà Secrétan en 19593lorsqu’il définissait les pauvres comme des personnes 1. George SIMMELLes PauvresQuadrige/PUF mars 2002. 2. Robert CASTELLes métamorphoses de la question socialeFayard 1995. 3. Pierre SECRETANSens et non sens de la pauvreté1959.
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en marge de la société.« Ils sont de notre monde sans en être. »Cette théorie, bien que partiellement fon-dée, semble cependant par trop réductrice car il peut y avoir pauvreté sans exclusion et vice versa. L’organisation sociale de certains pays peut en effet être excluante sans qu’il y ait un lien causal avec la pauvreté. C’est le cas de l’Inde où prédomine toujours le système de caste qui est à lui seul facteur d’exclu-sion. Bien que l’approche de la pauvreté en Occident se soit progressivement transformée pour aboutir à sa forme actuelle, certaines valeurs transcendent les pays et sont « immuables ». Il en est ainsi de la représen-tation de la pauvreté associée à humiliation et indignité. Si la pauvreté n’implique pas nécessairement l’exclusion, comme c’est le cas en Occident, elle est univer-sellement associée à l’humiliation et l indignité.. L’approche théologique du Moyen Age exaltant la pauvreté aurait cependant pu laisser penser qu’à une certaine époque la pauvreté était considérée comme vertu. Mais une lecture plus approfondie des ouvrages de cette époque montre qu’il y a deux visions et interprétations de la pauvreté. Il y a la pauvreté appréhendée en tant quevaleur spirituelle: les pauvres sont les élus de Dieu, ils en sont les plus proches. Comme tels, ils présentent une utilité pour les riches car ils sont leurs « intercesseurs » auprès du Divin. Les aumônes qu’ils distribuent participent du salut de leur âme. C’est de cette époque que datent les associations caritatives et les hospices pris en charge et administrés par l’Église. Ils fonctionnaient grâce aux dons des élites nobles et bourgeoises. La notion de rachat des péchés est commune aux trois religions monothéistes. Elle est en usage dans la religion musulmane sous la forme de zakat, aumône obligatoire également pratiquée au Maroc. Cependant il y a une autre représentation de la pauvreté, moins valorisée et moins altruiste. Outre la pau-vreté en tant que valeur spirituelle qui loin d’être excluante, sublime et transcende l’individu, il y a la pauvreté matérielle et physique,stigmatisante pour les individus qui en sont victimes puisqu’elle les relègue aux marges de la société. C’est cette misère physique décrite par B. Geremek1qui est, quant à elle, porteuse d’exclusion Les : pauvres sont ségrégués, répartis en deux catégories, les bons et les mauvais pauvres. La notion de contrôle social, associée à la pauvreté apparaît dès le Moyen Age. Il y a les pauvres méritants parce que malades ou privés momentanément de moyens d’existence et il y a les pauvres malhonnêtes qui sont des personnes valides mais qui préfèrent mendier et voler plutôt que de travailler. Ceux-là n’ont aucun droit et doivent même être surveillés car potentiellement fauteurs de trouble. C’est ainsi qu’en Angleterre, depuis leXVetoutes les populations errantes doivent être munies d’unesiècle lettre de route limitant et contrôlant leurs déplacements. Dans l’inconscient collectif se forge alors une représentation de la pauvreté : elle est humiliante. Le pauvre est sans dignité, dépendant, et comme tel, il doit être exclu d’une société à laquelle il ne mérite pas d’appar-tenir. Cette image est renforcée auXVeetXVIesiècles lorsque, en Europe, la masse de pauvres va déborder les capacités de gestion de l’Église. À la suite des guerres et famines successives, un désordre social va être occasionné par des bandes d’individus, sans travail et sans toit, qui sillonnent les routes généralement en quête de rapines. C’est pourquoi, pour éviter tout désordre on enferme les pauvres ou on les oblige à s’éloigner des villes sous peine de sanctions. On peut noter avec intérêt que quatre siècles plus tard, cette pratique est toujours en vigueur, puisque dans les années 95, en France, certaines municipalités (La Rochelle, Pau...) jugent les mendiants indésirables
1. Bronislaw GEREMEKLa potence ou la pitiéGallimard 1987.
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et les font expulser. Dans son ouvrage1Philippe Sassier affirme qu’à la même époque, la décennie 90, on, trouve ce même phénomène en Russie et au Japon. Universalité de l’approche effectivement puisque au Maroc, à la même période, on trouvait ce phénomène à Casablanca lorsqu’on reléguait au centre El Ank les personnes jugées indésirables tels que mendiants, prostituées, enfants des rues, aliénés. ... Ce sentiment d’inutilité publique va perdurer jusqu’auXVIIesiècle, période à laquelle le rapport aux pauvres va se modifier définitivement. Les pauvres jusqu’à présent bannis et exclus vont progressivement être insé-rés dans les sociétés où ils vont avoir leur utilité. Ils vont être introduits dans le circuit économique par le tra-vail. En effet, les pauvres « méritants » issus des classes paysannes, laborieux jetés sur les routes suite à des famines ou des épidémies vont servir de réservoir de main d’œuvre aux manufactures naissantes. Le tra-vail est alors érigé en vertu et en ordre moral. Il est source de « rédemption ». Comme le fait remarquer Philippe Sassier dans le même ouvrage, cette idéologie nous ramène aux débats contemporains sur les politiques d’emploi et les politiques sociales qui considèrent que le travail est une des formes les plus efficaces et les plus efficientes de lutte contre le désordre social et l’anarchie. Cette analogie est confortée par l’article d’Anne Daguerre2publié dans le Monde Diplomatique de juin 2005 « Au travail, les pauvres » dans lequel elle montre que les politiques d’activation (motivations financières liées à l’aide sociale) visent à remettre les exlcus au travail sans tenir compte de leurs qualifications. À partir duXIXeindustrielle, la pauvreté et l’exclusion sont plus aisément repé-siècle, à l’avènement de l’ère rables car elles sont en rapport direct avec la division sociale du travail. Le pauvre n’est plus le mendiant ou le gueux, c’est le « travailleur », socialement intégré lorsqu’il est économiquement utile, exclu lorsqu’il n’est plus productif. De ce fait il vit toujours dans un état d’extrême précarité, à la merci du chômage et de la mala-die. Au Maroc, malgré les efforts entrepris par l’État, le déficit en couverture sociale confine les travailleurs dans cet état d’extrême précarité et vulnérabilité. C’est ce qui peut expliquer, pour partie, que dès les années 60, la population du Maroc « inutile »3(régions de montagne et d’oasis notamment) soit devenue un réservoir de main d’œuvre pour les pays industrialisés du Nord tels que la France, l’Italie, les Pays-Bas. En effet, jusqu’à ces dernières années le Maroc rural isolé, ne faisant pas partie des axes de développement prioritaires a été délaissé par l’État car ne présentant pas un intérêt particulier pour l’économie de marché. Seules les zones à culture intensive ont été développées dans le cadre de la politique économique imposée par le PAS, mais aussi pour servir les intérêts des gros proprié-taires terriens. Si bien qu’à partir des années 80, cette politique de développement à deux vitesses a favorisé l’émigration. Dans ce contexte, devenus improductifs dans leur pays où ils vivaient en quasi-autarcie, les migrants, issus pour la plupart du rural isolé acquièrent, en allant travailler à l’extérieur, la reconnaissance sociale qui leur était préalablement refusée au niveau national, leur apport en devises participant très largement à l’équilibre bud-gétaire du pays. Cependant, depuis les années 90 environ, l’exode rural s’est transformé. Il est devenu un phénomène majoritairement interne de déplacement massif et unilatéral de population du rural vers l’urbain (à de rares exceptions près pour le Nord où les cultures de rente sont consommatrices d’une main d’œuvre saisonnière essentiellement féminine recrutée dans les villes avoisinantes.) Or, en 2005, force est de constater que le processus d’urbanisation, qui va sans cesse en s’accélérant, déborde tout contrôle si bien que ces déplacements massifs de population deviennent une menace pour l’ordre social établi eu égard aux profonds bouleversements sociaux qu’ils entraînent.
1. Philippe SASSIERDubon usage des pauvresFayard 1990. 2. Anne DAGUERRE est chercheuse à l’Université du Middlesex à Londres. 3. Le terme de Maroc inutile employé par le maréchal Lyautey a perduré jusqu’à ces dernières années.
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Actuellement et malgré les efforts entrepris, aussi bien par l’État que par la société civile, le Maroc se trouve dans l’incapacité de faire face aux problèmes cruciaux que posent le déficit d’emplois, d’infrastruc-tures de base, l’habitat insalubre, autant de facteurs qui se traduisent notamment par l’accès inégal à la sco-larisation et à la santé, points qui seront développés ultérieurement. Du fait de l’urgence des mesures à mettre en place, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion est devenue un axe d’intervention prioritaire pour l’État à laquelle doivent participer tous les citoyens, la Société Civile et le secteur entreprenarial. Sa Majesté Mohammed VI l’a nettement exprimé dans son dernier discours..
1.3. De la pauvreté à l’exclusion
Définir le rapport pauvreté/exclusion présente un caractère quelque peu arbitraire parce qu’influencé nécessairement par des choix de modèles de société. L’approche ou plus exactement les approches qui sont faites de la pauvreté sont plurielles puisqu’elles s’ins-pirent des différentes théories économiques en vigueur. Elles seront uniquement mentionnées ci-dessous afin de pouvoir mieux appréhender l’ambivalence du rapport pauvreté/exclusion puisque l’aspect écono-mique de la pauvreté n’est plus seul pris en compte. En effet, suite à l’échec des théories « classiques » et afin de susciter une nouvelle réflexion, de nombreuses conférences internationales ont été initiées (Copen-hague, Porto Allegre etc...) à partir desquelles, tant au Nord qu’au Sud, un nouveau concept de développe-ment est actuellement opérationnalisé. Sa principale originalité est qu’il privilégie l’épanouissement de l’individu, condition sine qua non d’un développement durable Globalement les théories économiques peuvent être classées en deux courants. L’un utilitariste ou welfariste est généralement utilisé par les économistes des institutions internationales et les directions des statistiques des pays concernés. Dans ce courant, les théories se basent sur un certain indicateur de bien-être, de niveau de vie. Elles sont, par construction très liées aux théories micro économiques classiques. L’autre courant, multidimensionnel, se fonde sur une analyse plus sociologique. Il est de ce fait plus complexe. La théorie la plus importante de ce courant est celle de L’École dite des« besoins de base ».Une autre école de ce même courant est celle dite «des capacités et des fonctionnements », conduite par A. Sen. Un «minimum social »et accepté par la société dans son ensemble. Selon Amartya Senest identifié 1(1987), « le bien-être, c’est être bien nourri, être en bonne santé, être bien éduqué ». Schématiquement, la valeur du niveau et des conditions de vie est plus importante que la possession des biens.. Ce rappel très succinct des principales théories économiques (largement développées par Touhami ABDELKHALEK2dans son rapport sur la pauvreté) a pour seule finalité de montrer combien les deux concepts de pauvreté et d’exclusion se trouvent toujours directement ou indirectement imbriqués En Europe, le terme d’exclusion sociale fut initialement reconnu et émergea en tant que concept dans les année 70 lors de la parution du livre de René Lenoir « Les exclus » (1974)3. Il fut l’un des premiers semble-t-il qui exprima clairement l’incapacité de l’économie capitaliste à intégrer des groupes fragilisés aussi bien au plan physique et mental (handicapés moteurs ou mentaux) que psychologique et social (femmes et enfants
1. Amartya SEN,Un nouveau modèle économique1987. 2. Touhami ABDELKHALEK est enseignant chercheur à l’INSEA à Rabat. 3. Robert. LENOIRLes exclus, un français sur dixLe Seuil, Paris 1974.
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en situation difficile, analphabètes). «Dire qu’une personne est inadaptée, marginale, ou asociale, c’est constater que dans la société.....cette personne, en raison d’une infirmité physique ou mentale, de son comportement psychologique ou de son absence de formation, est incapable de pourvoir à ses besoins, ou exige des soins constants, ou représente un danger pour autrui, ou se trouve ségréguée soit de son propre fait, soit de celui de la collectivité », n’a pas de place dans la société. On se trouve donc confronté à deux logiques : celle qui procède de comportements discriminatoires avec pour solution l’enfermement ou l’expulsion des « indésirables » et celle qui résulte de processus d’intégra-tion par l’accès au travail et à l’instruction. Au Maroc, le terme d’exclusion sociale, tout comme celui de pauvreté a été très largement utilisé dans les discours institutionnel et politique, au début des années 90, à travers les publications des rapports du PNUD et de la Banque Mondiale qui soulignaient les carences internes de la politique sociale. Carences qui trou-vaient une explication globale et globalisante à travers les mesures mises en place dans le cadre de la poli-tique extérieure et du PAS en particulier. Ces mesures avaient contribué à ce que la politique sociale soit reléguée au second plan. Il est important toutefois de bien dissocier ces deux phénomènes car la pauvreté peut ne pas être facteur d’exclusion ; il y a bien d’autres causes que la pauvreté à l’exclusion même si certaines de ces formes ont non seulement des liens entre elles (handicap, chômage, logement, analphabétisme). Certains exclus ne sont pas nécessairement pauvres mais appartiennent à des groupes socialement, idéologiquement ou cultu-rellement discriminés. Concernant la pauvreté, au Maroc, les seuls chiffres officiels disponibles se fondent sur une approche utili-tariste et welfariste qui se réfère à la dépense de consommation par personne, soit à une mesure monétaire. Or, la moyenne de consommation par personne introduit la notion de relativité de la définition du seuil de pauvreté d’un pays à l’autre. Définir l’exclusion et la pauvreté par les seules capacités économiques de l’individu semble par trop réduc-teur et renvoie, à priori, à un choix annoncé de type de société qui n’est pas celui adopté par le Maroc où une place de plus en plus grande est faite au développement humain durable L’INDH est le modèle destiné à promouvoir un développement durable qui réduise les inégalités.
Il se caractérise par trois points principaux : – mise à niveau des quartiers les plus défavorisés : périurbain et rural isolé au plan des infrastructures de base ; – promotion des activités génératrices de revenu qui endiguent le chômage des jeunes ; – assistance aux personnes en situation de grande vulnérabilité.
C’est donc à la fonction sociale de l’exclusion, et aux facteurs qui la génèrent, qu’il faut davantage s’atta-cher tout en tenant compte des spécificités inhérentes à la société marocaine, c’est à dire sa dualité.
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2. Les facteurs d’exclusion au Maroc
2.1. Les mutations de l’ordre social comme l’un des fondements de l’exclusion
Dans un espace de temps historiquement très limité, l’urbanisation pléthorique et, par voie de consé-quence, anarchique du pays a bouleversé son organisation spatiale modifiant du même coup les rapports humains. Si en 1960 plus de 70 % de la population marocaine vivait en zone rurale, moins d’un demi-siècle plus tard, en 2004, 55 % de la population est urbanisée. Or, ce phénomène va en s’accentuant : il est prévu qu’en 2012, 64 % de la population marocaine vivra dans l’espace urbain ou périurbain ; ce qui signifie qu’en 60 ans environ, l’occupation de l’espace s’est pratiquement inversée.
De tels déplacements de population soulèvent nécessairement des problèmes à quelque niveau que ce soit : au plan matérielavec le déficit d’emplois, le manque de logements, l’insuffisance des infrastructures de base (eau, électricité, voirie, écoles et centres de santé... pour ne citer que les plus fondamentaux) ; au plan socioculturelau cours de cette dernière décennie principalement, nombre de familles ont: changé de lieu de résidence, passant sans transition d’un mode de vie rural à un mode de vie urbain. L’adaptation à un nouvel environnement physique s’est accompagnée d’une adaptation obligée à un nouvel ordre social, politique, économique et socioculturel. Car ces deux espaces ne sont régis ni par les mêmes valeurs ni par les mêmes normes.
Les formes d’entraide et de solidarité, ancrages de la société rurale se délitent, laissant des individus désemparés face à une nouvelle organisation sociale qui génère d’autres formes relationnelles et des modèles comportementaux différents. Le nouvel arrivant ou la nouvelle arrivante se trouve confronté à d’autres normes et règles qui lui sont inconnues. Il est et se sent marginalisé, vivant en étranger dans une société qui, pour être sienne, ne le reconnaît pas pour autant. Ce sentiment d’étrangeté est d’autant plus fort que les sociétés rurales traditionnelles sont rare-ment excluantes vis à vis de leurs membres. Il y a des facteurs d’exclusion mais ils sont implicites, du fait que les normes et valeurs en vigueur sont totalement intériorisées et maîtrisées. Dans ces conditions, il est évident que la transition mal négociée d’un type sociétal à un autre ne fait qu’accélérer et amplifier les phénomènes d’exclusion. Leurs mécanismes sont à repérer dans l’interaction de deux modèles sociétaux lorsqu’il y a un déséquilibre entre les modèles proposés de part et d’autre. L’analyse du phénomène, dans l’un et l’autre cas, devrait permettre de mieux en appréhender le proces-sus.
2.2. L’exclusion sociale en milieu rural
Au Maroc, la société traditionnelle rurale peut être représentée par une série de cercles concentriques qui sont, du plus élargi au plus proche : la confédération, la tribu, la fraction, l’ighs, la famille élargie qui vit sous le même toit. Les règles et normes qui la régissent ont pour principale finalité d’assurer la reproduction et la
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