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Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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La nature va-t-elle séduire les mécènes ?
Etudes et statistiques le prouvent : l'action en faveur des espaces naturels est le
parent pauvre du mécénat. La nature n'aurait-elle donc pas une bonne image auprès
des entreprises ? La protection d'un espace privilégié ne ferait-elle pas rêver un
mécène ? Ou bien les protecteurs sont-ils trop timides et n'osent frapper aux bonnes
portes ? Toutes ces questions ont été débattues les 3 et 4 mai 2006 à Menton, au cours
de l'université du Réseau des gestionnaires d'espaces protégés de Provence-Alpes-Côte
d'Azur.
On peut s'étonner que, au moment où les entreprises multiplient les
initiatives en faveur du développement durable, très peu d'entre elles
s'intéressent à la protection de la nature et à la sauvegarde de l'environnement.
C'est pourtant un des trois piliers de ce développement prôné depuis le
sommet de Rio de 1992. Mais voilà : à la différence de nos voisins du Nord de
l'Europe, les Français se montrent moins sensibles à la protection de la nature
qu'à l'action humanitaire ou à l'encouragement des arts.
Il est vrai que la France a une tradition bien ancrée pour le mécénat
culturel, qui remonte à François 1er. Il s'est beaucoup développé sous le
magistère d'André Malraux, dans les années 1960, et il a été dopé par la loi
Aillagon de 2003, qui accorde une ristourne d'impôts de 60% aux donateurs.
Comme l'a dit Bernard Tramier, directeur de l'environnement chez ELF, puis
responsable à la fondation TOTAL, "Vous avez le Tout-Paris si vous inaugurez
une aile du Louvre, mais presque personne si vous inaugurez la réserve
naturelle du Vercors".
Depuis le fameux appel de l'abbé Pierre, à l'hiver 1954, on sait aussi que
les Français peuvent se montrer très généreux pour l'action sociale et
humanitaire. Cette tradition a été renouvelée avec Coluche et ses "Restos du
coeur", qui drainent chaque année des millions d'euros pour distribuer des
repas aux pauvres.
Le résultat, ce sont les chiffres donnés par Dominique Legrain, ancien
directeur adjoint du Conservatoire du littoral, actuellement inspecteur général
de l'environnement : en 2002, 56% du mécénat était culturel, 40% humanitaire
ou social et seulement 4% "naturel". Une note d'optimisme est cependant venue
de l'ADMICAL (Association pour le développement du mécénat industriel et
commercial), dont la représentante, Nicole Jimenez, a donné les derniers
chiffres : en 2005, le mécénat "strictement nature" est remonté à 19% du total, ce
qui est très inférieur au mécénat anglais ou américain, mais qui témoigne
néanmoins d'un progrès très récent.
L'environnement, une notion neuve
Si l'action culturelle et humanitaire draine 80% des fonds du mécénat
aujourd'hui en France, c'est parce que cette tradition est historiquement bien
implantée, alors que la préoccupation de l'environnement est une idée neuve.
Le ministère de l'environnement n'existe que depuis 1971 et il a fallu attendre le
sommet de la Terre de Rio, en 1992, pour que les entreprises entendent parler
25/08/2006
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de développement durable, d'agenda 21, de biodiversité et de réchauffement de
la planète.
Les partenariats les plus longs en matière d'environnement n'ont guère
plus de vingt ans. Et encore : lorsque la société ELF a décidé en 1985 d'aider
l'expédition solitaire du docteur Jean-Louis Etienne vers le pôle Nord, il
s'agissait
à
l'époque
d'une
entreprise
plus
médico-sportive
qu'environnementale. C'est Jean-Louis Etienne lui-même qui, progressivement,
a évolué de l'expérimentation médicale à la défense de la planète, comme avant
lui le docteur Alain Bombard. Ses mécènes l'ont donc suivi ensuite dans son
combat pour la défense de l'Antarctique et, tout dernièrement, lors de son
expédition sur l'atoll de Clipperton, dans l'océan Pacifique. Jean-Louis Etienne
est devenu un porte-parole écouté de la protection de la nature.
Le premier partenariat qui soit "nature" d'origine est l'opération "Radeau
des cimes", entreprise à la fin des années 1980 par le professeur de botanique
tropicale à l'université de Montpellier, Francis Hallé. Pour pouvoir étudier la
canopée de la forêt tropicale, il a eu l'idée de construire un radeau pneumatique
très léger, qui sera chaque fois déposé par un dirigeable à la cime des arbres.
Ses premiers partenaires ont été ELF et Rhône-Poulenc, ce qui a choqué certains
membres de la communauté scientifique en France. Mais ce mécénat,
aujourd'hui, est devenu incontournable. Grâce à lui, le Radeau des cimes va
pouvoir se lancer dans une nouvelle campagne au Vanuatu.
Quant à la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme, vouée à
l'éducation à l'environnement, elle est financée depuis sa création (1990) par des
entreprises (EDF, Rhône-Poulenc) ou des collectivités (la Ville de Paris), mais
elle a constamment changé de partenaires depuis (Monoprix, L'Oréal, TF1), en
raison des aléas de la vie politique et du monde des affaires.
Les espaces naturels à leur tour
Le partenariat "nature", très généreux lorsqu'il s'agit de la planète (Jean-
Louis Etienne, Francis Hallé, Nicolas Hulot) est plus timide lorsqu'il s'agit
d'espaces naturels en France. Car les gestionnaires de sites n'ont pas l'aura des
grands explorateurs, qui séduisent les médias, ni surtout la tradition de frapper
aux portes pour récolter des fonds. Appuyés sur des terrains dont ils ont la
garde, pour le compte de la collectivité, ils se contentaient jusqu'alors de leurs
crédits de fontionnement.
Car en France, traditionnellement, la protection de la nature est une
mission régalienne de l'Etat (Office National des Forêts, Office Nationa des la
Chasse et de la faune Sauvage, Conseil Supérieur de la Pêche, Parcs nationaux,
Conservatoire du littoral, loi de 1976, etc.). Même si les parcs naturels
régionaux associent les élus et la population à leur gestion, ils se voient toujours
octroyer leur charte par l'Etat. Les exemples d'initiatives privées sont rares et
presque toujours associatives, comme la réserve des Sept-Iles, en Bretagne,
créée par la Ligue de Protection des Oiseaux. La station biologique de la Tour
du Valat, fondation reconnue d'utilité publique financée au départ par un
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mécène privé
suisse et aujourd'hui par une fondation internationale , est
véritablement une exception en France.
C'est seulement vers 1990 que des partenariats se sont noués entre
gestionnaires d'espaces et entreprises. La fondation Gaz de France s'est lancée
dans l'opération Grand Site pour la réhabilitation de la Pointe du Raz, en
partenariat avec le Conservatoire du littoral et les collectivités locales. Et la
fondation d'entreprise TOTAL, succédant au mécénat d'ELF, s'est engagée
durablement avec le Parc national de Port-Cros et son conservatoire botanique
de Porquerolles.
Depuis, le mouvement est lancé. Le Conservatoire du littoral n'a pas
hésité à accepter l'offre de Procter & Gamble France, filiale du groupe lessivier
américain, pour parrainer ses opérations de communication, d'éducation et de
sensibilisation. Un partenariat qui inscrit le mécénat dans la durée, et que la
direction du Conservatoire a dû imposer à certains agents refusant de travailler
"pour des marchands de savon"... Car les protecteurs de la nature, aujourd'hui
encore, refusent parfois de "se vendre au diable". Ainsi, les promoteurs du Parc
régional marin de la Côte Bleue ont refusé le partenariat de la fondation
TOTAL, dont l'usine de la Mède, toute proche, a parfois sérieusement pollué
l'environnement.
Des perspectives encourageantes
Aujourd'hui, avec la décentralisation en marche et le retrait général de
l'Etat, les initiatives nouvelles en faveur de la nature ne viennent plus du
gouvernement
ni
de
l'administration,
mais
de
collectivités
locales,
d'associations ou d'entreprises en quête de partenariat. Dominique Legrain, l'a
souligné en expliquant que seules, aujourd'hui, les entreprises ont les moyens
financiers, matériels et humains pour se lancer dans une opération Grand Site,
l'achat d'un terrain ou le financement d'une action d'envergure.
Le
partenariat
public/privé
étant
très
récent
en
matière
d'environnement, il était normal que les débuts occasionnent quelques
réticences, voire une méfiance de fond, tant de la part des protecteurs que des
entreprises. Lorsque le Conservatoire signe une convention avec EDF ou reçoit
une propriété appartenant au groupe Pernod-Ricard, cela fait encore grincer
quelques dents parmi les gens de terrain. Et lorsque le groupe cimentier
Lafarge signe une convention avec le WWF (international), le patron sait qu'il
prend le risque de voir ses projets contestés par l'un ou l'autre de ses
partenaires à travers le monde...
Aujourd'hui, cependant, ces méfiances se dissipent. Le mécénat pour la
nature, qui plafonnait en France à 35 millions d'euros en 2001, est grimpé à 1
milliard en 2005, ce qui dénote un déclenchement prometteur. Les protecteurs
ont compris qu'il ne suffisait pas de tendre sa sébille aux industriels pour qu'ils
donnent de l'argent, afin de se refaire une virginité. Il faut les impliquer dans
un programme d'action pluriannuel, afin que l'entreprise et tout son personnel
participent activement à la gestion d'un espace ou à des opérations en faveur de
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l'environnement.
Cela
permet
de
faire
entrer
la
préoccupation
environnementale au sein même de l'entreprise.
Quant aux chefs d'entreprise, ils savent maintenant qu'un partenariat
avec un protecteur de la nature n'est pas seulement l'occasion de se faire une
image "verte", mais aussi d'aider ce protecteur à mieux gérer son affaire et donc
à réussir, grâce à de nouveaux moyens. Cette interpénétration de deux cultures,
celle de l'entreprise et celle de l'environnement, est un des résultats essentiels
du mécénat bien conduit.
La prédominance du mécénat culturel s'estompe lorsque l'action
entreprise est multidirectionnelle, comme dans les Parcs naturels régionaux, où
l'on se préoccupe autant de protection de la nature que de sauvegarde du
patrimoine culturel et de développement local. C'est aussi le cas des Parcs
nationaux comme celui des Cévennes ou de Port-Cros. Et c'est encore le cas du
Conservatoire du littoral, qui s'efforce de préserver à la fois la faune, la flore, le
bâti, l'histoire et "l'esprit du lieu".
Même l'action sociale va souvent de pair avec l'action environnementale,
comme on le voit dans les opérations d'entretien de rivière ou de reboisement
après incendie. Le partenariat, alors, se démultiplie, au bénéfice de la nature et
de la société en général. Les entreprises se laissent facilement séduire par ce
genre d'action à double ou triple détente.
L'Université organisée par le Réseau régional des gestionnaires d'espaces
naturels protégés de Provence Alpes Côte d'Azur l'a bien montré : a condition
qu'il associe des partenaires compaptibles (pas de promoteurs immobiliers
pour le Conservatoire), le partenariat entre protecteur de la nature et
entreprises ne fait plus peur. Il est même devenu indispensable au moment ou
les partenaires publics se désengagent.
"Ce qu'il faut, c'est faire rêver le mécène", a dit un participant. Les espaces
naturels protégés peuvent offir ce rêve.
Roger Cans.
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