La nouvelle contagion latino-américaine

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La nouvelle contagion latino-américaine

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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La nouvelle contagion latino-américaine
Javier Santiso
Professeur d’économie, ESADE Business School
et Directeur de l’ESADE Centre for Global Economy and Geopolitics
Il y a quelques années, j’ai publié un livre dans lequel je parlais des bons révolutionnaires et
apôtres du libéralisme à outrance, d’une région secouée par des paradigmes économiques,
structuralistes, maoïstes, néolibéraux, de modèles qui se confrontaient, parfois de manière
violente, aux réalités économiques et sociales du continent latino-américain (voir l’essai
Amérique latine : Du Bon Révolutionnaire au Bon Libéral
, Paris, Editions Autrement, 2005).
A l’issue de processus parfois douloureux (comme dans le cas chilien), certains pays du
continent avaient néanmoins su se dégager d’une économie politique déformée par des
prismes idéologiques et mettre fin aux maximes maximalistes guidées par des modèles
supposés résoudre l’ensemble des maux du sous développement. Tour à tour, des pays
aussi divers que le Chili, le Brésil ou encore le Mexique se sont ainsi défait de cette illusion
de macro paradigmes sensés ouvrir la boîte de Pandore du développement et se sont
orientés vers des politiques économiques pragmatiques donnant lieu à l’émergence d’un
possibilisme en matière de politique économique.
Depuis cette publication, quelques années ont passé et d’autres pays ont rejoins le trio alors
analysé alors. Les uns après les autres, et ce depuis des gouvernements aussi de centre
gauche que de centre droit, un nombre grandissant de pays ont mené des politiques
économiques « possibilistes », pragmatiques, combinant l’orthodoxie macro-économique et
les politiques sociales, visant à la fois le libre commerce et le soutien aux entreprises
publiques, tout cela dans un cadre démocratique. Ainsi, le Costa Rica, la Colombie,
l’Uruguay, le Pérou, la République dominicaine ou encore le Panama se sont joint à cette
tendance de fond.
Il paraît que nous sommes en amont d’une contagion inédite, une contagion vertueuse, dans
laquelle les pays s’émulent les uns après les autres, ce groupe de pays se distinguant pour
leurs
politiques
éminemment
pragmatiques
qui
transcendent
les
divisions
et
les
classifications traditionnelles de gauche ou de droite à la lumière desquelles on a voulu, en
particulier en Europe, pouvoir comprendre la région. Il y a quelques années, le cliché
commun relatif à l’Amérique latine était que le Chili était l’unique « jolie fille » (
niña bonita
) du
quartier latin (
barrio latino
). Maintenant, l’Amérique latine a non seulement un leader mondial
(avec le Brésil, septième puissance économique en 2010, en termes de PIB nominal,
membre des BRICs, cet autre club selecte qui regroupe les principales économies
émergentes du globe, au-delà des pays de l’OCDE) mais aussi une floraison de « jolies
filles ». Certaines, comme le Mexique et depuis 20101 aussi le Chili, ont déjà membres de
l’OCDE. D’autres multiplient leurs efforts pour combiner croissance et développement,
politiques économiques monétaires et budgétaires avec les politiques sociales. Toutes
s’émulent les unes les autres à l’image, par exemple, du Pérou ou de la Colombie suivant les
pas du voisin chilien.
Il y a un cas qui attire particulièrement l’attention, car c’est une des plus grandes surprises
(positives) qui a surgi du continent : le Pérou. Il y a à peine deux décennies, ce pays était
synonyme de guérillas maoïstes, de violence extrême, de rumeurs de coup d’Etat, de faillites
bancaires, d’hyperinflation et de défaut de la dette, aujourd’hui, cette histoire paraît bien
lointaine, reléguée dans un siècle lointain. Le Pérou exhibe un des taux de croissance les
plus élevés non seulement de la région, mais aussi du monde, comparable à ceux des
champions asiatiques. Son commerce a triplé en à peine une décennie et ses entreprises (à
l’instar des chiliennes, colombiennes, mexicaines ou encore brésiliennes) s’élancent
désormais à l’international, gonflant le nombre des
multilatinas,
les multinationales latino-
américaines. En 2009, en pleine crise globale, le Pérou a atteint ainsi l’ « investment
grade ». Aujourd’hui, le PIB de ce pays de 26 millions d’habitants s’élève a plus de 140
milliards de dollars. Les réserves du pays fleurtent avec des records (plus de 45 milliards de
dollars fin 2010), le pays songeant désormais se doter d’un fonds souverain, à l’instar des
homologues asiatiques, arabes ou chiliens, pour redéployer les richesses dérivées des
secteurs miniers en particulier. De fait, au cours des dix prochaines années, le pays devrait
voir une authentique avalanche d’investissements dans ces secteurs, estimés à plus de 40
milliards de dollars, aussi bien provenance des groupes miniers des pays OCDE que de
ceux des pays émergents, en particulier chinois, déjà très actifs au Pérou.
Car aujourd’hui le Pérou n’est plus seulement dans le radar des investissements nord-
américains et européens, mais aussi asiatiques. La Chine regarde vers le pays andin misant
sur des investissements importants tant dans les mines que dans les infrastructures de
transport. D’où l’entrée des groupes chinois non seulement dans les mines péruviennes mais
aussi dans les structures portuaires. Cet essor de l’intérêt chinois a également des effets
collatéraux. Le Japon, un autre investisseur asiatique important dans la région, regarde de
nouveau de manière intense vers l’Amérique latine, et en particulier vers ces pays où l’on
trouve également des établissements historiques d’importantes communautés asiatiques, en
particulier japonaises comme au Brésil mais aussi au Pérou (ou les descendants de chinois
sont également importants, ce qui constitue un autre atout du pays).
Quelle que soit la métrique – croissance du PIB élevée, inflation sous contrôle, précaution
budgétaire, etc. - les statistiques péruviennes montrent que ce pays est entré dans l’ère du
possibilisme sous la houlette de ministres des Finances d’envergure Luis Carranza par
exemple. Mais celui qui incarne sans doute la transformation du Pérou, est ans doute le
président actuel, Alan Garcia, qui après un premier mandat désastreux au siècle passé, s’est
réinventé et a contribué à ancrer des politiques économiques guidées par le pragmatisme.
Bien entendu, il reste de nombreux défis, et non des moindres, auxquels s’atteler : la
pauvreté et les inégalités ont fortement diminué, mais les chiffres affichés par le Pérou
continuent d’être élevés ; les dépenses budgétaires (comme dans tout le reste de la région)
devrait être plus redistributives, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la santé.
Par ailleurs, la diversification de l’économie vers des segments de forte valeur ajoutée et
intensifs en emplois, dans un contexte de hausse des prix des matières premières, ne sera
pas chose facile. Quoi qu’il en soit, les avancées du Pérou durant la décennie ont été
gigantesques et, à l’image de nombre d’autres pays de la région comme la Colombie ou le
Brésil, on ne peut qu’espérer que cette nouvelle décennie soit latino-américaine.
L’histoire n’a pas de fin, celle des économies et des pays est un mouvement continu. Dans
ce voyage vers un monde meilleur certains pays font des pas importants. En 2010, symbole
de l’essor et de la transformation du Pérou, le prix Nobel de littérature a (enfin) été remis à
l’écrivain péruvien
Mario Vargas Llosa. Les agences de notation ont célébré l’essor
économique du Pérou, lui accordant l’
investment grade
un an auparavant, une sorte de
Nobel en matière de politique économique. Il semble que le présent et le futur sourient au
Pérou, à l’image d’une grande partie du continent. L’histoire semble avoir cessé d’être celle
des espiègleries d’une mauvaise petite fille, les tours et détours de vilaines filles, pour
devenir le voyage heureux d’une jolie fille qui étonne et détonne dans le paysage des
économies émergentes, celles d’Amérique latine ayant parié sur le possibilisme, étant non
seulement florissantes du point de vue économique mais aussi démocratique.
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