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Publié le : mardi 5 juillet 2011
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 LES PETITES ET MOYENNES ENTREPRIS S E AU MEXIQUE « CAPITALISME AMENAGE » (SELON L’ANALYSE KEYNESIENNE DU CAPITALISME) ET RESEAUX SOCIAUX
  Sophie BOUTILLIER Beatriz CASTILLA  RAMOS
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Juin 2010  
   Lab.RII U N L I a V bo E ra R to S i I re T d É e  R D ec U h  e L rc I h T e T su O r l R ’I A nd L u  st C ri Ô e e T t E l’  In D n o O va P ti A on L  E       CAHIERS DU LAB.RII  – DOCUMENTS DE TRAVAIL  –       
N°227
LES PETITES ET MOYENNES ENTREPRISES AU MEXIQUE « CAPITALISME AMENAGE » ET RESEAUX SOCIAUX  SMALL AND MEDIEUM ENTREPRISES IN MEXICO A CONTEMPORARY ANALYSIS OF J. M. KEYNES’ APPROCH OF CAPITALISM   
                        
 
Sophie BOUTILLIER Beatriz CASTILLA  RAMOS  Résumé :  Pendant les années 1960-1970, pour les pays industrialisés et en développement une économie moderne était une économie de grandes entreprises. Dans les pays en développement plus particulièrement, les grandes entreprises étaient soit des entreprises publiques, soit des multinationales. Les petites et moyennes entreprises étaient considérées comme des survivances d’un âge antérieur du capitalisme. Mais, la crise économique des années 1980-1990 a au contraire montré l’étroite dialectique entre grandes et petites entreprises. Depuis cette période, l’objectif des Etats est de créer les conditions propices au développement de l’entrepreneuriat pour innover et créer des emplois. Ce schéma d’analyse est ici illustré par l’exemple de l’économie mexicaine.  Abstract:  During the 1960-1970s, for industrialized and developing countries, a modern economy was an economy of big entreprises. Particulary in developing countries, big entreprises were State-owned entreprises or multinational corporations. Small and medium entreprises were considered as survivors of an earlier period of capitalism. But, the economic crisis of 1980-1990 has show an narrow dialectic relation between big and small entreprises. Since this period, the purpose of governments has been to create good conditions to develop entrepreneurship to promote innovation and to create jobs. This scheme of analysis is illustred by the example of the Mexican economy.  
© Laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation Université du Littoral Côte d’Opale, 2010
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LES PETITES ET MOYENNES ENTREPRISES AU MEXIQUE « CAPITALISME AMENAGE » ET RESEAUX SOCIAUX  SMALL AND MEDIEUM ENTREPRISES IN MEXICO A CONTEMPORARY ANALYSIS OF J. M. KEYNES’ APPROCH OF CAPITALISM   Sophie BOUTILLIER Beatriz CASTILLA  RAMOS     TABLE DES MATIÈRES  INTRODUCTION  1. DE LA GRANDE ENTREPRISE A L’ENTREPRENEUR. FONDEMENTS THEORIQUES 1.1. Industrialisation, travail et grande entreprise 1.2. De l’entrepreneur strapontin à l’entrepreneur innovateur  2. ESSAI D’ANALYSE DE L’ECONOMIE MEXICAINE 2.1. Caractéristiques majeures : une économie duale 2.2. Des mesures de politique publique en faveur des petites et moyennes entreprises 2.3. Des indicateurs d’un meilleur climat des affaires ?  CONCLUSION  BIBLIOGRAPHIE  
 
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INTRODUCTION  Pendant les années 1950-1960, pays industrialisés ou en développement, à économie de marché ou planifiée avaient pour priorité de développer la grande entreprise, gage de modernité et de rendements d’échelle croissants. L’Etat a joué alors un rôle central dans ce processus pour développer ce que nous nommerons en nous référant implicitement aux travaux de J. M. Keynes, un capitalisme aménagé visant à contrecarrer les « esprits animaux » des entrepreneurs et limiter les conséquences négatives des crises économiques en termes de faillites d’entreprises et de chômage (Boutillier, 2007). Les entreprises nationalisées structuraient pour une large part l’économie des pays industrialisés ou en développement. Les risques d’instabilité étaient moins importants. Les marchés financiers étaient alors peu développés.  La modernisation des économies devait s’appuyer sur une combinaison entre production de masse et emploi salarié. De nombreux travaux de recherche témoignent de cette priorité de politique publique, en particulier ceux de J. K. Galbraith (1968), dans la continuité des travaux de J. A. Schumpeter (1979), sur la convergence supposée entre le capitalisme et le socialisme. La petite entreprise faisait alors figure d’une survivance d’un passé révolu. J. K. Galbraith se moque très durement de l’entrepreneur américain des années 1960 qu’il décrit par des termes négatifs.  La crise économique des années 1970 a largement contribué à remettre en question ce schéma d’analyse. Les années 1980 furent dédiées à l’entrepreneur (propriétaire et gestionnaire du capital) et à la petite entreprise (Piore, Sabel, 1989). Du même coup, la technostructure de J. K. Galbraith perdait à son tour en crédibilité. Au début des années 2000, D. Audretsch (2006, 2007) pronostique la transformation radicale du capitalisme, celui-ci devenant entrepreneurial et non plus managérial. Il ne s’agissait pas cependant pour D. Audretsch d’imaginer un monde de petites et moyennes entreprises (à l’image de l’hypothèse d’atomicité du marché du modèle de la concurrence pure et parfaite), mais d’envisager l’épanouissement d’une nouvelle organisation économique et sociale laissant plus de place à l’initiative individuelle et à l’imagination, tout en mettant l’accent sur la dynamique de petites et moyennes entreprises (PME) innovantes. Aussi, le rôle de l’Etat a-t-il changé puisqu’il s’agit de créer des conditions favorables à l’épanouissement de l’initiative individuelle et de l’esprit d’entreprise. Depuis le début des années 1980, tout se passe comme si l’Etat était amené à créer les conditions de sa propre disparition en construisant par la loi un nouveau cadre institutionnel pour donner aux agents économiques et aux institutions (entreprises et administrations) une plus large marge d’initiative. L’objectif de l’Etat est de réduire les barrières administratives à la création d’entreprises (dans sa durée, le nombre de procédures, le financement, la fiscalité, etc.). Pour J. M. Keynes, l’objectif de l’Etat consistait à atténuer les maux du marché. Aujourd’hui, il est de réduire la pression de l’Etat sur le marché.  Depuis la fin des années 1970, l’heure n’est plus à l’étatisation, mais à la libération et aux politiques de déréglementation afin de créer de nouvelles opportunités d’investissement. L’objectif des Etats n’est plus de structurer l’économie nationale en favorisant la croissance des grandes entreprises, mais de créer un cadre propice au développement de l’activité économique en général, de la création d’entreprises en particulier. Tout se passe comme si l’Etat cherchait à créer les conditions de sa propre disparition. Les mesures de politique économique visent désormais à tracer un cadre institutionnel pour favoriser la création d’entreprises en allégeant notamment le poids de la bureaucratie : alléger la procédure
 
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administrative encadrant la création d’entreprises, faciliter l’accès au financement, favoriser les relations entre l’industrie et la recherche, etc.  Ce schéma de développement économique s’est appliqué, répétons-le, aux pays industrialisés comme aux pays en développement. Dans le cadre de cet article, nous étudierons le cas mexicain. Cette économie a suivi au cours des années 1950-1960, une politique économique nationaliste axée sur le développement de grandes entreprises nationales, pour mettre l’accent à partir des années 1970 sur l’investissement de capitaux étrangers. Cependant, en dépit de cette volonté d’industrialisation, l’économie mexicaine est en ce début de 21 ème  siècle une économie duale où coexistent un secteur moderne composé d’entreprises publiques et privées (en grande partie des multinationales) et un secteur pléthorique de petites et moyennes entreprises (PME). Ces deux secteurs fonctionnent de manière déconnectée (faiblesse de relations de sous-traitance et/ou de coopération). Les PME constituent pourtant un régulateur économique et social important puisque leur marché est essentiellement national, voire local, mais emploient une grande partie de la main-d’œuvre mexicaine.  Les démonstrations théoriques visant à justifier l’équation « modernité = économies d’échelle = grande entreprise » remontent au 18 ème  siècle. Lorsque l’économie politique s’institutionnalise avec Adam Smith, celui-ci s’attache à démontrer les avantages de la division du travail qui engendre des économies d’échelle importantes. Cependant au cours du 19 ème  siècle, K. Marx décortique les mécanismes de la concentration / centralisation du capital, via une analyse critique de la division et de l’automatisation du travail. Il met aussi en avant l’existence de contretendances et plus particulièrement le maintien d’une « petite production marchande » dont nous présenterons les principes de fonctionnement. Le modèle de la concurrence pure et parfaite élaboré par Léon Walras à la fin du 19 ème siècle, conduit les économistes à privilégier en revanche une forme d’organisation économique basée entre autres choses selon l’hypothèse d’atomicité du marché (ce qui correspond grossièrement à une économie de PME). Dans les années 1960, J. K. Galbraith, s’inscrivant dans la continuité des travaux de J. A. Schumpeter mais aussi de T. Veblen, élabore le concept de la « technostructure » et classe l’entrepreneur comme une figure appartenant à un capitalisme révolu. La crise économique des années 1970 contribue à façonner de nouvelles analyses privilégiant la dynamique de la création d’entreprises innovantes, en premier lieu avec les travaux de D. Audretsch. Nous avons sélectionné cinq économistes (A. Smith, K. Marx, L. Walras, J. K. Galbraith et D. Audretsch), chacun représentant une période différente de l’histoire du capitalisme, pour retracer dans leurs grandes lignes, l’évolution des idées sur ce sujet.  Les outils conceptuels forgés par ces auteurs sont-ils pertinents pour analyser l’évolution d’une économie en développement comme le Mexique qui à partir des années 1950 a cherché à développer une industrie nationale reposant sur la création de grandes entreprises dont les deux pendants furent d’une part le secteur public, d’autre part l’investissement étranger direct grâce aux maquiladoras). C’est par ces deux voies majeures que s’opère la modernisation (partielle) de l’économie mexicaine, car un secteur de petites entreprises, pour une large part familiales, domine l’économie du pays. La crise économique des années 1980 conduit en revanche l’Etat mexicain à privilégier la création d’entreprises en prenant un ensemble de mesures visant d’une part à soutenir les PME, d’autre part à favoriser la création d’entreprises. Nous analyserons la portée de ces mesures et montrerons les difficultés d’application dans une économie où une grande partie de l’activité échappe au contrôle de l’Etat (Granovetter, 2003).  
 
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1. DE LA GRANDE ENTREPRISE A L’ENTREPRENEUR. FONDEMENTS THEORIQUES  1.1. Industrialisation, travail et grande entreprise  L’institutionalisation de la grande entreprise à partir de la fin du 18 ème  siècle est intimement liée à celle de l’économie politique et aux travaux d’A. Smith sur la valeur travail. Pour A. Smith (1723-1790) et nombre d’économistes classiques, le travail est en effet source de valeur. Certes, une pensée théorique existait en économie avant cette date (le mercantilisme, la physiocratie notamment), mais c’est à partir de cette période que la théorie économique tend à s’institutionnaliser et à se démarquer d’une réflexion politique et philosophique. L’économie devient ainsi une discipline à part entière avec sa problématique, son vocabulaire et ses concepts (valeur travail, rendements décroissants, utilité, état stationnaire, etc.). Retenir cette date et cette œuvre est lourd de symbole puisque Adam Smith met l’accent sur l’entreprise (la grande entreprise) et le marché (mondial), démontrant l’intérêt pour un pays de s’ouvrir au commerce international. A. Smith ne développe pas dans ses écrits un réquisitoire contre la petite entreprise, il présente les avantages de la division du travail, et implicitement de la séparation entre le travail de conception / organisation du travail et celui de réalisation / production. Cette séparation n’est pas en soi nouvelle (on en trouve des traces dès l’antiquité), mais elle se développe à partir du 18 ème siècle sur une échelle beaucoup plus importante.  Peu à peu entre dans les débats la question du chômage et des classes populaires car la division du travail telle que Smith la décrit est la condition fondamentale de la mécanisation du travail. L’invention de la machine à vapeur démultiplie la force physique des être humains. Le pouvoir créateur de l’industrie augmente de façon considérable, mais le chômage en est fréquemment la conséquence.  Karl Marx (1818-1883) s’inscrit d’abord dans la continuité des Classiques, il a lu les grands auteurs britanniques, A. Smith et D. Ricardo notamment. Il est aussi l’observateur d’un capitalisme industriel symbolisé par la domination de la grande entreprise dont l’ensemble des machines est actionné par une énergie nouvelle, la machine à vapeur. Marqué par l’analyse de l’histoire de F. Hegel, K. Marx est l’instigateur d’une analyse historique dont le moteur est la lutte des classes. K. Marx analyse le mouvement de l’histoire de manière dialectique et linéaire à la fois. L’idée majeure qu’il défend est celle d’un progrès continu des conditions d’existence des individus. L’humanité s’arrache peu à peu de la barbarie qu’elle soit matérielle (développement des forces productives), politique ou sociale (inégalité des rapports sociaux de production).  Pour K. Marx, la marche du progrès économique passe par le développement de la grande entreprise, même si la « petite production marchande » ne disparaît pas dans l’économie capitaliste, mais se développe au contraire en fonction de l’activité économique dans sa globalité. Dans Le manifeste du parti communiste (1848), Karl Marx et F. Engels expliquent que ce processus est sans fin : la grande industrie supplante la manufacture et se développe en suivant une dynamique historique. A mesure que la bourgeoisie grandit, c’est-à-dire le capital, le prolétariat se développe également. Dans ces conditions, « l’industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel », puis « petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l’échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat ; d’une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettent pas d’employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d’autre part parce que leur
 
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habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population ». Mais, alors que le prolétariat est la classe révolutionnaire, « les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaire, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire ».  K. Marx définit aussi le concept de « petite production marchande » pour qualifier les « producteurs indépendants » par opposition aux salariés de l’entreprise capitaliste. Cette forme d’organisation de la production ne constitue pas pour K. Marx une survivance de la période pré-industrielle, mais une forme d’organisation a-historique, car elle est présente à différents stades de l’évolution de la production, féodale ou capitaliste. A chaque étape, ces petites unités de production s’adaptent à leur environnement économique : « la petite culture et le métier indépendant, qui, tous deux, forment en partie la base du mode de production féodal, une fois celui-ci dissout, se maintiennent en partie à côté de l’exploitation capitaliste ; ils formaient également la base économique des communautés anciennes (…) » (Marx, 1976, tome 2, page 27). La petite production marchande peut exister dans des étapes économiques différentes, mais l’ambiguïté de ce caractère a-historique réside dans le fait (paradoxal ?) qu’elles deviennent des catégories historiques en s’intégrant dans le nouveau mode de production : « les catégories économiques existant déjà aux époques pré-capitalistes de production acquièrent, sur la base du mode de production capitaliste, un caractère historique nouveau et spécifique » (Marx, cité par C. Jaeger, 1982, page 298).  Le manifeste du parti communiste est une œuvre de vulgarisation et de propagande, l’analyse scientifique de K. Marx est plus nuancée. Il le montre en définissant deux concepts, celui de l’« armée industrielle de réserve » et celui de « la petite production marchande ». Le concept de « l’armée industrielle de réserve » (ces travailleurs surnuméraires dont le nombre augmente en fonction de l’activité économique) tend à montrer que s’il existe une tendance globale expliquant l’évolution du capitalisme et à la concentration / centralisation du capital (via la loi de la baisse tendancielle du taux de profit), d’un autre côté, l’expansion du capitalisme est saccadée (phases d’expansion et de récession). A certains moments, de nouvelles activités industrielles apparaissent, tandis qu’à d’autres, elles périclitent. L’armée industrielle de réserve augmente, puis régresse…  Le concept de la petite production marchande est défini par K. Marx en vertu de trois caractéristiques (Jaeger, 1982, pages 297-314). Ce que l’on peut résumer comme suit : « le petit producteur marchand s’enrichit par son travail et non sur la base des spéculations d’un capital » (Jaeger, 1982, page 114) : (a)L’unité des producteurs et de leur produit. Ces petits producteurs créent des marchandises destinées à être vendues. Elles sont donc soumises aux « lois générales de la production marchande ». Ces petits producteurs entrent donc en concurrence avec l’ensemble des protagonistes de l’économie capitaliste. Ils ne sont pas soumis à des règles différentes en termes de productivité. Mais, à la différence du capitaliste, il ne s’enrichit pas en exploitant le travail d’autrui. Il vend sur le marché le produit de son propre travail ; (b)Le procès de travail est fondé sur le métier. Il n’est hiérarchisé qu’en vertu des compétences professionnelles des travailleurs qui se trouvent dans la même unité de production. Les moyens et les instruments de production ne sont pas du capital et ne fonctionnent pas comme du capital. Le procès de production est fondé sur le travail. Quand il y a plusieurs travailleurs dans une unité de production, les rapports entre ces derniers ne sont pas de même nature que les rapports entre capitalistes et salariés ;
 
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(c)Les fonctions de ces unités de production ne dégagent « aucune accumulation du capital » et ne permet pas une « reproduction élargie » de l’entreprise.  La fin du 19 ème siècle est marquée par le renouveau de la pensée libérale et le développement du courant néo-classique dont le principal représentant est Léon Walras (1834-1910). L’objectif de ce dernier est de procéder à une représentation mathématisée de l’économie en vertu du modèle de la concurrence pure et parfaite visant à montrer la supériorité d’une régulation économique basée sur le marché. L’intérêt de ce modèle au regard de notre objet d’étude, l’artisanat et la petite entreprise, est qu’il repose sur une représentation de l’économie où les grandes entreprises sont absentes. Toutes les entreprises qui composent un marché sont de même force. Aucune ne peut individuellement exercer une influence sur l’équilibre du marché. Le modèle de la concurrence pure et parfaite est défini sur la base de cinq hypothèses : (1) atomicité du marché (un grand nombre d’offreurs et de demandeurs de telle sorte qu’aucune entité ne puisse exercer individuellement une influence déterminante sur le prix d’équilibre du marché) ; (2) homogénéité du produit (sur un marché donné, les firmes produisent exactement le même produit) ; (3) transparence du marché (tous les agents économiques disposent des mêmes informations) ; (4) les facteurs de production (le capital et le travail) sont parfaitement substituables ; et (5) libre entrée et sortie du marché en fonction du taux de profit d’équilibre.  Mais, l’entrepreneur innovateur a-t-il une place dans le modèle de la concurrence pure et parfaite ? L. Walras n’a pas en effet construit une théorie claire de l’entrepreneur bien que son modèle de pensée soit basé sur la libre entreprise. L’entrepreneur est un agent économique au même titre que le travailleur ou le consommateur. L’entrepreneur walrasien, contrairement à la description qu’en font R. Cantillon ou J.-B. Say, n’est pas un individu exceptionnel. Il ne se distingue pas par des facultés spécifiques. Mais, dans la théorie walrasienne, la théorie de l’entrepreneur, celle de l’entreprise et de la production se superposent. L’entrepreneur peut être perçu comme une fonction de production au même titre que l’entreprise, soit une espèce de boîte noire dont on ignore tout du fonctionnement. L. Walras affirme aussi que la fonction d’entrepreneur est un service gratuit.  1.2. De l’entrepreneur strapontin à l’entrepreneur innovateur  Pendant les années 1960-1970, les grandes entreprises se développent. Le pouvoir économique et financier a été transféré des individus (l’entrepreneur) vers des organisations. Quelles sont les raisons de cette évolution ? J. K. Galbraith (1908-2006) distingue quatre raisons majeures qui proviennent des exigences techniques de l’industrie moderne : (a)  Besoin de connaissances très spécialisées de haut niveau : le développement industriel s’appuie sur des connaissances de haut niveau très spécialisées qu’un seul individu ne peut maîtriser. J. K. Galbraith souligne sur ce point que « le vrai succès de la science et de la technologie modernes consiste à prendre des hommes ordinaires, à les informer minutieusement, puis au moyen d’une organisation appropriée, à faire en sorte que leurs connaissances se combinent avec celles d’autres hommes spécialisés, mais également ordinaires. Cela dispense du besoin de génies. Le résultat est moins exaltant, mais beaucoup plus prévisible » (page 102). (b)  Besoin de contrôler le processus industriel : ce deuxième facteur d’explication dérive également de la technologie avancée et de ses conséquences financières, mais aussi et plus directement du besoin de planification qui résulte et implique un contrôle strict du processus.
 
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(c)  Besoin de coordination des tâches : « il faut rassembler les talents sur un objectif commun » (page 104). La grande entreprise a besoin de prévoir en raison de la masse de capitaux qu’elle brasse. Elle doit prévoir ses besoins (en matières premières, produits semi-finis et autres) et organiser le marché, d’où la planification. (d)  Besoin de contrôler la demande : ce sont les consommateurs, qui en achetant les produits de la grande entreprise, alimentent ses profits. Les grandes entreprises ne cherchent pas à répondre aux besoins des consommateurs, mais elles les créent de manière artificielle par le biais de la publicité.  Alors que le chemin de fer a été l’industrie motrice du 19 ème  siècle, la conquête spatiale marque le siècle suivant. Ce n’est pas cependant un individu de génie qui a rendu possibles des vols lunaires, mais une bureaucratie. L’entrepreneur idéalisé par J. B. Say ou J. A. Schumpeter (dans Théorie de l’évolution économique ) n’est plus. L’entreprise – répétons-le – n’est plus dirigée par un seul individu remettant du même coup en cause le principe de la maximisation du profit selon le principe du calcul économique individualiste (l’entrepreneur maximise son profit et le consommateur son utilité). Le capital d’une entreprise n’est plus la propriété d’un seul individu ou d’une famille. Il est réparti entre une pléthore d’actionnaires, qui ne participent pas à la gestion de l’entreprise, qui n’ont aucune influence sur ses choix économiques.  J. K. Galbraith discute les thèses de J. A. Schumpeter pendant les années de guerre froide. Il constate une sorte de convergence entre l’entreprise capitaliste américaine et le conglomérat socialiste soviétique : « les impératifs organisationnels de la production à grande échelle ne sont pas particuliers au capitalisme » (Galbraith, 1983, page 490). « Et le système des motivation non plus. Je l’ai vu à l’œuvre en Union soviétique. Et j’en avais tiré une conclusion de grande portée. Où qu’elles opèrent les grandes organisations obéissent à des impératifs identiques ou similaires. La grande entreprise capitaliste et le grand conglomérat socialiste ont, en gros, les mêmes structures d’organisation ; ils répondent aux mêmes contraintes technologiques ; l’une comme l’autre marquent fortement de leurs exigences et de leur culture les populations au sein desquelles ils sont implantés ». J. K. Galbraith insiste dans ses écrits sur le fait qu’en dehors des économistes marxistes, la grande entreprise n’a guère passionné les économistes. L’entrepreneur de Galbraith est un entrepreneur strapontin en raison de la place marginale qu’il occupe dans la société capitaliste. L’entrepreneur est une espèce en voie de disparition face à l’hégémonie de la technostucture.  Les économistes néoclassiques ont eu beaucoup de mal à sortir du modèle de la concurrence pure et parfaite et de ses hypothèses réductrices (en particulier l’hypothèse d’atomicité du marché). La théorie de la firme qui commence à se développer au 19 ème  siècle, notamment avec les travaux d’A. Marshall, ne s’intéresse pas à la taille de l’entreprise. A. Marshall (1906) s’est focalisé sur le cycle de vie de l’entreprise, considérant que les grandes entreprises avaient tendance à disparaître avec leur propriétaire ou alors les héritiers étaient plus soucieux de jouir de l’héritage que de contribuer au développement de l’entreprise. Cette observation le conduit à affirmer que certaines petites entreprises sont plus dynamiques que les grandes. Cette idée reprise par de nombreux économistes au cours du 20 ème  siècle, notamment D. Audretsch.  David Audretsch (1995, 2007) ne s’inscrit pas dans la problématique galbraitienne comparative entre le capitslisme et le socialisme. En ce début de 21 ème  siècle, le doute n’est plus permis pour une majorité d’intellectuels, le capitalisme est devenu la forme universelle de l’organisation de l’économie. Audretsch discute en revanche de la réalité du capitalisme
 
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managérial galbraithien et conteste en substance le rôle que Galbraith laisse à l’entrepreneur. Pour Audretsch, l’entrepreneur joue un rôle clé dans la dynamique du capitalisme en matière d’innovation. Il est de cette façon très proche de la définition de Jean-Baptiste Say pour qui l’entrepreneur était intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et l’ouvrier qui l’applique à l’industrie.  Audretsch a une vison globale du développement du capitalisme depuis les années 1950. Il distingue d'une part le taylorisme et le fordisme des années 1950-1970 marquée par la grande entreprise, la production de masse et le développement de l'emploi salarié (économie managériale), d'autre part ce qu'il nomme la société entrepreneuriale (ou économie managériale) qui, dans un contexte international marqué par la remise en cause des rapports concurrentiels internationaux, se caractérise par la création d'une pléthore de petites entreprises innovantes. Les entrepreneurs qui créent ces nouvelles entreprises tirent profit des opportunités d'investissement (au sens kirznerien du terme) que les autres entrepreneurs n'ont pas détecté. Aussi pour Audretsch, les changements économiques observés depuis plusieurs décennies dans les pays industrialisés englobent des changements sociaux et culturels majeurs car cet élan de créativité trouve ses racines dans les mouvements de contestation des années 1960, par des jeunes qui ne souhaitaient pas se laisser enfermés dans le cadre rigide d'une société bureaucratique. La société qui apparaît progressivement à partir des la fin des années 1970 est plus créative et permissive. L'événement majeur des dernières décennies est la chute de mur de Berlin qui unifie les mêmes règles économiques et politiques à l'ensemble de la planète. C'est la fin de l'histoire version libérale.  Audretsch part d'un constat simple : la globalisation n'a pas entraîné la disparition des petites entreprises, au contraire, pour deux raisons majeures qui ont trait d'une part au déclin des grandes entreprises, d'autre part à l'émergence de l'économie de la connaissance : (a) les grandes entreprises (c'est-à-dire les entreprises de plus de 500 salariés) présentes dans les industries manufacturières traditionnelles ont perdu de leur compétitivité dans la production des pays industriels (où les salaires sont élevés) ; (b) les petites entreprises se sont en revanche développées dans de nouveaux secteurs d'activité grâce à l'émergence de technologies nouvelles.  Pour Audretsch, les grandes entreprises ne sont pas appelées à disparaître, pour laisser place à des entreprises de plus petite taille, car leurs performances ne sont pas les mêmes selon le secteur d'activité dans lequel ces entreprises sont insérées. Il souligne bien que les grandes entreprises sont plus innovantes que les petites, car les premières possèdent de grands laboratoires et consacrent des moyens financiers et humains importants pour la recherche-développement. Mais, si cette affirmation est vérifiée globalement, le constat n'est pas le même selon le secteur d'activité. Les petites entreprises ont contribué à de grosses innovations dans l'industrie informatique et celle des instruments de contrôle. En revanche, les grandes entreprises de l'industrie pharmaceutique et de l'aéronautique sont particulièrement innovantes.  Pourtant, on constate que des entreprises ne faisant pas ou peu de recherche-développement, sont parfois innovantes. Comment expliquer cet état de faits ? Comment expliquer que de petites entreprises innovent sans budget de recherche-développement, alors que ce sont les grandes entreprises qui y consacrent des moyens importants ? Quels sont les mécanismes qui permettent ces « débordements de connaissance » à partir de la source produisant la connaissance que ce soit de grandes entreprises ou des universités ? Audretsch critique l'analyse couramment admise selon laquelle les entreprises sont insérées dans des réseaux
 
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d'alliance leur permettant d'internaliser la connaissance extérieure à la firme. Selon cette approche, la petite firme existe de façon exogène, car sa taille l'empêche de générer suffisamment de moyens financiers pour créer des connaissances. Elle est donc amenée à chercher d'autres moyens pour produire de la connaissance, d'où l'importance des réseaux d'alliance. Audretsch remet en question l'idée selon laquelle l'entreprise (petite) est exogène et suppose que c'est la connaissance qui est exogène. La connaissance nouvelle et ayant potentiellement de la valeur n'existe pas de façon abstraite, elle est incorporée dans des individus (individuellement ou en tant que groupe). Cette connaissance est incertaine et son transfert implique des coûts de transaction élevés. Les avis concernant l'intérêt d'une innovation peuvent être différents.  Audretsch compare sur ce point l'économie managériale et l'économie entrepreneuriale. Dans l'économie managériale, l'innovation radicale amorce de nouvelles industries (via la théorie du cycle du produit). Le coût de l'innovation radicale est très élevé, comparé à celui de l'innovation incrémentale. Dans ces conditions, il est coûteux de diffuser pour une grande entreprise sur le plan géographique de nouvelles connaissances pour les appliquer économiquement. Aussi puisque le coût de l'innovation incrémentale est plus faible que celui de l'innovation radicale, les entreprises ont intérêt à conserver la même trajectoire technologique. En revanche, selon Audretsch, dans l'économie entrepreneuriale, l'innovation radicale conduit au développement de nouvelles trajectoires technologiques plutôt qu'à la poursuite d'anciennes trajectoires. Dans les pays industrialisés, l'activité économique est essentiellement concentrée dans les nouvelles industries. L'entrepreneur joue ici un rôle très important car c'est lui qui fait le lien entre les effets de débordement et la commercialisation de connaissances et d'idées nouvelles.  L'économie managériale était basée sur des investissements importants en capital physique qui supposaient la création de grandes unités de production. Les petites entreprises avaient peu de place, elles étaient tout juste tolérées pour des raisons sociales et politiques (mais non économiques). Dans l'économie entrepreneuriale, la connaissance est devenue le facteur de production. La connaissance est produite par des universités, des institutions de recherche ou bien encore par des grandes entreprises, mais pour que ces connaissances génèrent de nouvelles activités (commerciales), le chaînon manquant est l'entrepreneur.  Le facteur de production de l'économie entrepreneuriale est la connaissance. Le nombre de diplômés de haut niveau, de techniciens, d'ingénieurs et de chercheurs a considérablement augmenté depuis les années 1960, la production de connaissance a également augmenté. Dans un contexte mondial marqué par une concurrence de plus en plus dure entre les pays industrialisés et en développement, les premiers doivent s'ils veulent conserver leur avance créer sans cesse de nouvelles trajectoires technologiques.   2. ESSAI D’ANALYSE DE L’ECONOMIE MEXICAINE  2.1. Caractéristiques majeures : une économie duale  Au lendemain de la seconde guerre mondiale, marchant dans les traces des pays industrialisés, le Mexique élabore une politique de modernisation (d’industrialisation) basée sur la promotion des grandes entreprises grâce à la création et/ou au développement de grandes entreprises publiques (dans un premier temps, soit jusque la fin des années 1960) et l’investissement étranger direct (qui à partir des années 1970 devient la source de financement
 
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