Obsèques de Maurice ANDRE-GILLOIS.

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Obsèques de Maurice ANDRE-GILLOIS.

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Obsèques de Maurice ANDRE-GILLOIS.
Paris, cimetière de Passy, le mercredi 23 juin 2004.
Allocution prononcée par Jean Attali.
Mesdames et Messieurs, chers parents et amis,
Nous voici réunis en ce cimetière de Passy pour y accompagner Maurice ANDRE-
GILLOIS décédé chez lui dans la nuit du 18 juin.
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Birman auxquels nous rattachent jusqu’aujourd’hui nos liens de famille.
La longévité exceptionnelle de celui qui fut notre parent ou notre ami nous laisse avec le
sentiment d’un homme ayant vécu et traversé plusieurs vies. Pendant ces derniers mois, alors
qu’il avait atteint puis dépassé son centenaire, sa mémoire exceptionnelle s’était affaiblie,
refluant peu à peu vers le passé le plus lointain, c’est-à-dire vers ses années d’enfance et
d’adolescence, les années de la première guerre. Ces années-là le marquèrent de manière
indélébile : ce furent à Paris les années pendant lesquelles se mêlèrent en lui la jouissance
d’une vie relativement insouciante au milieu de la catastrophe générale, et la conscience d’une
terrible irresponsabilité publique contre laquelle il se rebella.
Dans plusieurs des nombreux livres qu’il publia, Maurice ANDRE-GILLOIS évoque les
professions qu’il embrassa tout à tour : cinéaste avec René Clair, avec son frère Henri
Diamant-Berger ; éditeur de Jules Renard, de Courteline, de Zola, avec François Bernouard ;
journaliste et producteur de radio au Poste Parisien. La rupture du front devant l’avancée des
Allemands en juin 1940 lui fit quitter Paris, dès avant l’Exode. Après deux années passées
dans le midi de la France, alors que s’y organisaient les contacts avec les Anglais et que
naissaient les premiers réseaux de la Résistance, ce fut, le 31 août 1942, le départ de nuit sur
une felouque, de Cannes vers Gibraltar, puis, toujours sous la protection des Anglais, l’envol
vers Londres. Pendant ces années tragiques, « de la Résistance à l’Insurrection », Maurice
DIAMANT-BERGER, devenu alors ANDRE-GILLOIS, trouva sa vocation la plus certaine,
et ce fut en prêtant sa voix à la France combattante.
Du 17 mai 1943 au 24 septembre 1944, il fut l’animateur quotidien du poste
Honneur et
patrie
, le poste de la résistance française, le poste qui créa le Chant des partisans et qui
s’annonçait ainsi chaque soir : « Ici Londres, les Français parlent aux Français ». « GILLOIS,
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étonnants. Sa voix était une véritable voix de stentor (…) Sa voix dictait aux organisations de
résistance, dans ces heures décisives, les consignes du Haut Commandement interallié et du
général de Gaulle ».
Maurice ANDRE-GILLOIS était au mitan de sa vie. Il s’était rendu célèbre par sa voix, et
ce fut à la radio ainsi qu’à la télévision qu’il continua de se consacrer. Il avait une haute idée
de ce que devait être le service public de la Radiodiffusion Télévision Française, il y défendit,
à travers nombre d’émissions, l’idéal d’une participation des auteurs, des savants, des
personnalités de haute culture à ses programmes et à ses animations. Son rôle fut celui d’un
pionnier. Il goûta aussi aux fortunes et infortunes du théâtre, il fut romancier, essayiste,
historien. Les dernières décennies de sa très longue vie furent celles d’une méditation
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Boulevard du temps qui
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Ce siècle avait deux ans
, il ne cessa de mêler la chronique, les mémoires, et l’essai,
sur le fil pour lui mille fois renoué entre le drame et la comédie. A l’un de ses livres les plus
personnels, permettez-moi d’emprunter quelques lignes. Maurice ANDRE-GILLOIS n’aurait
pas été offensé, il aurait aimé, je veux le croire, que l’un des siens rappelle, près de sa tombe,
ce titre si typique de la personnalité que nous lui connaissions :
La Mort pour de rire
.
« La pensée, écrit-il, n’a pas plus de premier moment que de dernier. (…)
« Comme on sent venir le sommeil, je sens venir la mort. Ce n’est pas un élément étranger
qui s’introduit en moi. C’est moi-même. Je me sens sinon me dissoudre au moins me séparer
de moi-même. Je comprends que la mort n’est jamais subite, que les maladies elles-mêmes ne
sont pas les véritables causes des décès qui en marquent la fin.
Je suis incapable de dire depuis quand s’est imposé à moi ce sentiment, mais il me semble
avoir le droit de dire que c’est cela l’expérience de la mort, prendre conscience qu’elle est en
moi, que son °uvre a commencé ; je me détache de moi, le dialogue shakespearien entre moi
et moi se poursuit. Le moi qui vit et le moi qui meurt jouent à qui aura le dernier mot, mais il
n’y en aura pas ».
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tombale où sont gravés les traits de son épouse, souvenons-nous encore de cette phrase de
lui :
« Tant qu’un seul être me croit en vie, je ne suis pas mort ». Puisse cette croyance lui
survivre longtemps : c’est le sillage qu’il a creusé dans ma mémoire, au fond de mon
imagination intime, et dont il m’appartient de suivre ou de détourner le fil. Puissions-nous être
de ceux qui le croiraient toujours en vie, et continueraient de venir puiser dans les immenses
réserves de désir, d’humour et d’intelligence qu’avait amassées sa si belle et riche expérience.
Son regard exceptionnel vous débusquait, vous incitait à la confiance, exigeait de vous une
sincérité immédiate. Sa timidité, qui ne le quitta jamais, sa courtoisie jamais en défaut, la
réserve de son scepticisme le poussait à entretenir même avec ses plus proches des rapports
toujours brefs, toujours liés à des instants de plaisir, et auxquels ne se mêlaient ni reproche ni
jugement. Souhaitons que ces moments de tristesse où nous pensons à lui, à Suzon, à
Monique, à ses proches disparus avant lui, se dissipent bientôt dans le souvenir de son amitié
vivante.
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