Révolution française, Bicentenaire et dessins de presse (1989)

Publié par

Révolution française, Bicentenaire et dessins de presse (1989)

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 348
Nombre de pages : 21
Voir plus Voir moins
eRtédvoelsustiinosndfreanprçeaisssee,(B1i9c8e9n)tenaireVincent Simon Lycée Camille Claudel, Mantes-la-Ville
En 1989, la commémoration du Bicentenaire de la Révolution française a suscité une large production de dessins de presse. Les éditorialistes visuels de la presse française se sont empa-rés du thème de la Révolution française afin de commenter la politique nationale et interna-tionale du moment. L’histoire de la séquence révolutionnaire française est souvent malmenée dans ces vignettes qui utilisent davantage l’imaginaire issu de la Révolution que les événements eux-mêmes.
Titulaire d'une maîtrise et d'un D.E.A. d'histoire soutenus à l'Uni versité de Rouen, Vincent Simon est à présent professeur de Lettres et d'Histoire au Lycée Camille Claudel à Mantes-la-Ville.
“Aucun chapitre de l’histoire de France n’est si gros de litiges que la Révolution” 1 . Si les débats ont pris et prennent encore autant d’ampleur, c’est que l’événement concerne des valeurs, des pratiques et des institutions qui ont divisé et continuent de diviser la nation française. “La Révolution française s’as-signe ainsi une place exceptionnelle dans l’histoire du monde contemporain” 2 car depuis plus de deux cents ans, son histoire n’a cessé d’être un récit des origines, donc un discours de l’identité. “La Révolution a non seulement fondé la civilisation politique de l’intérieur de laquelle la France “contemporaine” est intelligible, mais elle a aussi légué à cette France des conflits de légitimité et un stock de débats politiques d’une plasticité presque infinie” 3 . En 1790, “la fête révolutionnaire s’était développée comme un acte fondateur; elle était une communion instauratrice : elle ne devait pas être l’écume brillante et tôt dissipée sur la vague d’un temps labile, mais le foyer d’une promesse que la suite des temps devrait tenir” 4 . Si deux cents ans plus tard, à l’occasion des cérémonies du Bicentenaire le débat pris tant d’ampleur, c’est donc qu’il ne s’agissait pas seulement de commémorer un événement survenu deux siècles plus tôt; il s’agissait également de valeurs, de pra -tiques ou d’institutions qui continuent de diviser la France. La presse française s’est largement engagée dans les débats qui ont animé et accompagné les festivités du Bicentenaire ainsi que dans ceux qui ont éclaté à l’occasion de ce retour de la société française sur les événements de sa Révolution. Journalistes à part entière ou simples “caricaturistes-humoristes” selon qu’ils se considèrent (ou qu’on les considère …) 5 , les dessinateurs de presse ont activement participé à la réflexion générale. De Cabu à Faizant, en passant par Plantu, Loup, Konk, Wolinski ou Chenez, pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres, ils furent nombreux, au cours de l’année 1989, à croquer
Révolution française, Bicentenair e et dessin de presse
Le discours sur l’histoir e
207
208
l’actualité par le biais des thèmes révolutionnaires. Pour cette étude, nous avons retenu ceux qui travaillaient dans onze journaux nationaux: “Le Canard Enchaîné”, “Le Monde”, “Le Figaro”, “L’Humanité”, “Libération”, “Minute”, “Le Nouvel Observateur”, “L’Evénement Du Jeudi”, “Le Point”, “L’Express et La Croix” 6 . Il nous faut aussi préciser que nous donnons une signification large au terme ‘Révolution française’. Ainsi, les évé-nements repris par les dessinateurs s’étalent, dans le temps, de la rédaction des cahiers de doléances, au début de 1789, du début de la Terreur à la mort de Robespierre en juillet 1794. Au total, entre le 1er janvier et le 31 décembre 1989, on relève 339 dessins publiés dans les pages des onze journaux séléctionnés. Ces vignettes ont abordé 387 thèmes se rap-portant soit aux festivités du Bicentenaire, soit à la Révolution française (le nombre total de thèmes est supérieur à celui du nombre de dessins car ces derniers sont souvent polysé-miques et comportent donc plusieurs thèmes). Finalement, 262 vignettes ont pour sujet principal la Révolution française 7 répartis en cinq thèmes qui forment notre développe-ment: la violence pendant la séquence révolutionnaire, l’action des sans-culottes, la Bastille, les Droits de l’Homme et la royauté.
L A VIOLENCE DANS LA R ÉVOLUTION FRANÇAISE Si la Révolution française a pu accoucher d’ ne République, de la déclaration des Droits u de l’Homme ou encore de la devise “Liberté, égalité, fraternité”, c’est avant tout parce qu’elle a livré combat aux valeurs monarchiques et contre-révolutionnaires. De nombreux affrontements et de multiples exécutions ont permis la victoire des idéaux républicains. Ce sont ces affrontements et ces exécutions que les dessinateurs de presse ont retenus au cours de l’année 1989. C’est le thème le plus traité de la Révolution française 8 . En y ajoutant deux dessins directement axés sur la Terreur et trois autres traitant du combat de la Vendée, ce sont donc 72 vignettes qui abordent le sujet. Trois symboles majeurs ressortent des vignettes: la charrette des condamnés à mort, les têtes séparées de leur corps et, bien enten -du, la guillotine. Cette dernière est l’image la plus marquante de la Révolution des dessinateurs (Fig. 2). Adulée des patriotes, détestée par les contre-révolutionnaires, elle est le symbole extrême de la mort 9 . Pourtant, si elle est souvent associée aux plus noires années de la T erreur, elle n’est nommément et explicitement assimilée qu’une seule fois aux années 1793-1794. La guillotine attire encore le grand public 10 . Il suffit pour s’en convaincre de regarder la fil -mographie consacrée à la Révolution française 11 , ou de regarder les caricatures de presse de 1989. Si l’on accepte que l’image de la tête coupée soit l’une des conséquences de la guillo-tine, et qu’elle est représentée 38 fois, force est de constater que l’instrument du docteur Guillotin est étroitement associé au thème de la violence chez les caricaturistes, voire qu’il en est l’incarnation. Le symbole est d’ailleurs parfaitement clair, comme le souligne Daniel Arasse: “Le rapport que la guillotine entretient aux corps de ses victimes est à l’image de l’opération chirurgicale que le gouvernement révolutionnaire [faisait] subir au corps de la nation pour le régénérer 12 . Les têtes coupées sont donc, elles aussi, recensées en nombre. Elles sont présentes dans 38 vignettes. La paternité de cette image est duale. S’il est exact qu’elle illustre les exécutions capitales et la présentation au peuple de la tête de la victime, il ne faut pas négliger l’im-
Vincent Simon
pact que reçut la décapitation du gouverneur de Launey, lors de la prise de la Bastille. La présence des têtes fait donc référence à ces deux symboles, sans qu’il soit toujours possible de déterminer lequel. Enfin, la charrette est la troisième illustration archétypale de la violence révolutionnaire. Elle est l’humiliation suprême, véhiculant les condamnés à mort vers l’échafaud, à travers les rues de Paris, sous les injures et les quolibets. Comme l’image de la tête coupée, la char-rette rentre dans le champ lexical de la guillotine. Elle n’est représentée que 5 fois dans les vignettes, ce qui tend à prouver que les dessinateurs n’ont pas cherché à l’utiliser comme un moyen d’éviter les scènes plus sanglantes (mais plus explicites) de la guillotine. La char-rette, en effet, permettait de suggérer l’exécution, mais les caricaturistes ont sciemment pré-féré les images fortes aux nuances. Quoi qu’il en soit, la guillotine ou une tête coupée sont des éléments particulièrement bien adaptés, d’après les dessinateurs, pour suggérer le moment révolutionnaire français. Les hommes politiques de 1989, souvent malmenés par la satire graphique, ont été copieu-sement servis avec ce thème de la révolution violente. Ils se sont retrouvés dix-sept fois sur l’échafaud, ou la tête séparée du corps. Ce sont surtout les hommes de gauche que l’on retrouve décapités dans les images, ce qui s’explique par le fait qu’ils étaient sur le devant de la scène (de l’échafaud?) en 1989 13 . F.Mitterrand, président de la République, en rai-son de sa fonction et de son implication 14 sur le déroulement de la commémoration, est exposé en premier lieu aux critiques de tous bords, et donc à celles des dessinateurs. Il est par voie de conséquences le personnage politique le plus guillotiné, suivi par J. Chirac et V. Giscard d’Estaing; comme quoi, en matière de caricature, le statut d’ex, d’actuel ou de futur président de la République paraît avoir été une garantie de décapitation 15 . Précisons que Minute et Le Figaro sont les principaux bourreaux, avec trois dessins sur ce thème cha-cun. C’ t surtout la politique intérieure française qui inspire les dessinateurs lorsqu’ils illustrent le es thème de la révolution violente 16 . On peut expliquer cela par le fait que la mise en scène des hommes politiques est propice au développement d’un imaginaire de la violence et que les relations qu’ils tissent les uns envers les autres n’ont en général rien de droit ni d’amical. La première image (Fig. 1) est un peu particulière, car elle aborde un moment paroxystique de l’exécution qu’on ne rencontre que dans ce dessin. Faizant, le dessinateur vedette du Figaro , fait allusion aux derniers mots que prononce le condamné (Dantonton), même si ici l’échafaud et la guillotine ne sont pas figurés. Pour D. Arasse, cet instant est essentiel car “le dernier mot répond à un profond besoin de l’imagination révolutionnaire: le subli-me. […] Dans ce dernier mot, la rhétorique révolutionnaire atteint en effet le comble de son sublime, le moment où elle s’engendre de sa propre limite: le couperet de la guillotine, qui tranche toute parole, tout discours 17 ”. Faizant porte une attaque virulente à Dantonton, en se moquant de cet instant final, et en transformant les célèbres propos de Danton en une formule peu flatteuse pour F. Mitterrand. Chenez revient sur un événement dramatique de cette année 1989 (Fig. 2): il dénonce la politique de la terreur pratiquée par les imams iraniens après la parution des Versets Sataniques de S. Rushdie et la mise à prix de la tête de l’auteur par l’ayatollah Khomeyni. Le dessinateur a représenté un imam, et sa bouche, démesurément grande, est assimilée à
Révolution française, Bicentenair e et dessin de presse
Le discours sur l’histoir e
209
210
Fig. 1 Faizant, “Le Figaro”, 11-07-1989.
une guillotine. Cette image, si elle peut paraître forte, n’en est pas moins proche de la réa -lité, puisque de cette bouche sont sortis des appels au meurtre. On ne reviendra ici que brièvement sur la Terreur et les guerres de Vendée, moments violents et décriés de la Révolution française 18 . Ces deux épisodes tragiques ont été au coeur des polé-miques et ont été parmi les événements révolutionnaires les plus contestés par l’opinion publique française. Ce malaise face à ces heures sombres de l’histoire nationale est relayé par la discrétion des dessinateurs face au problème. Certes, l’ombre de la Terreur planait sur tous les dessins relatifs à la guillotine, mais seulement deux vignettes abordent directement le thème. Il est vrai que la Terreur brouillait les repères, car elle pouvait frapper tout le monde. L’habituelle opposition sans-culotte contre aristocrate, facilement représentable et identi-fiable, était remplacée par une lutte entre bons et mauvais citoyens, plus difficilement appré-hendable. Sujette à trop de controverses, la Vendée fut de même peu abordée. Elle désservait la cause révolutionnaire, peu remise en question chez les dessinateurs en 1989, elle fut peu traitée. Finalement, trop délicates à aborder, en raison des divisions qu’elles créaient, et diffi-ciles à dessiner, en raison de la nature des opposants qu’elles mettaient en cause, la Terreur et la Vendée ne furent presque pas exploitées par les caricaturistes de presse.
L’ ACTION DES SANS -CULOTTES Jusqu’en 1792, la Révolution française est considérée comme étant une révolution “bour-geoise”. Après cette date, la “révolution bourgeoise est définitivement dépassée” 19 , et l’ico-nographie du moment témoigne de ce bouleversement: “l’artisan, le petit boutiquier, le
Vincent Simon
Fig. 2
petit peuple des villes ont désormais leur représentation, leurs codes, leurs emblèmes, leur mythologie. Souvent accompagné de son épouse ou de toute sa famille, le sans-culotte incarne l’idéal républicain d’une société égalitaire de petits propriétaires et de “bons gar-çons”. En son honneur, les cinq jours qui clôturent l’année républicaine sont appelés “sans-culottides” 20 . Une sorte de mythologie va alors naître autour du personnage du sans-culot -
Révolution française, Bicentenair e et dessin de pr
esse
Le discours sur l’histoir e
211
212
te, bientôt reconnu comme le héros de la Révolution française. Deux cents ans plus tard, cette reconnaissance du sans-culotte perdure et il est le symbole de la révolte populaire contre la royauté 21 . En cette année de Bicentenaire, on voit donc apparaître un peu par-tout, dans les dessins de presse, des sans-culottes. Le sans-culotte est avant tout un personnage symbolisant la révolution populaire, ses enthousiasmes, ses espérances et ses excès. Il a ses archétypes et sa représentation est très rapidement codifiée: il porte comme il se doit un bonnet à cocarde, sa veste appelée “car-magnole”, son pantalon rayé, son sabre, une paire de sabots et sa pique. Les dessinateurs ont repris scrupuleusement tous ces attributs lorsqu’ils ont représenté un sans-culotte dans leurs vignettes. Leur très forte présence et leur forte connotation symbolique contrastent avec la faible reconnaissance du public pour cette “catégorie” de révolutionnaires. Ils ne sont cités que dans un seul sondage, comme étant l’un des symboles évoquant le mieux la Révolution française. Et encore ils ne sont classés qu’en septième position, avec seulement 8% des réponses 22 . La forte représentation du thème par les dessinateurs tient surtout dans la faci-lité d’utilisation de ce dernier. Le mot “sans-culotte” connote “acteur révolutionnaire des événements de 1789-1794” et connote également “violence” par la présence des armes que le sans-culotte porte toujours sur lui. En un seul personnage, le dessinateur peut montrer deux facettes de la Révolution, et donner aussitôt au lecteur une image dont le sens est connu de tous. Le bonnet phrygien, la cocarde et le pantalon rayé sont donc les trois attri-buts majeurs employés par les caricaturistes de presse. Ils sont omniprésents, et constituent la base de la panoplie du sans-culotte. Le thème est un thème “porteur” puisqu’il est celui qui a permis d’aborder un grand nombre de sujets 23 . Ce nombre important de dessins (45) explique en partie cette grande variété de thèmes recensés, mais les sans-culottes ont aussi la particularité d’être un thème qui “vit” en relation à d’autres thèmes. Les dessins mettant uniquement à l’image des sans-culottes sont rares. En revanche, les vignettes où ils “accompagnent” un autre sujet sont nom-breuses. Ce sont des personnages souvent utilisés comme éléments secondaires par les des -sinateurs, pour donner un sens précis à leurs publications et notamment aux personnages qu’ils souhaitent représenter. Une fois de plus, c’est la politique intérieure du pays qui est la plus abondamment abordée par l’intermédiaire du thème. Les élections municipales sont encore au coeur des préoccu -pations des hommes politiques. A droite c’est J. Chirac qui endosse le pantalon rayé et le bonnet phrygien (Fig. 3). Le sans-culotte, en proie à “un gros effort de réflexion” remarque que si la droite continue de “faire des c******”, elle sera dans “l’opposition pour trente ans”. D’une façon générale, quand il y a plusieurs protagonistes sur un dessin, les dessina-teurs représentent en sans-culottes tous les personnages les plus à gauche sur l’échiquier politique. Dans ces conditions, socialistes et communistes sont les plus fréquemment vêtus du bonnet phrygien et de la cocarde tricolore. Dans la vignette 4, W olinski raille les sans-culottes socialistes F. Mitterrand et M. Rocard, plus occupés “à satisfaire les exigences de leurs intérêts privés” qu’à s’occuper de la mise sur pied “d’une société égalitaire” (Fig. 4). Le dessin de Cabu (Fig. 5) s’attache à ce thème pour dénoncer les événements tragiques survenus en Chine, en mai/juin 1989, sur la place T ien-An-Men. Il ajoute, via le texte, la
Vincent Simon
Fig. 3 Kerleroux, “Le Canard Enchaîné”, 20-09-1989.
Révolution française, Bicentenair
e et dessin de pr
esse
Le discours sur l’histoir
e
213
214
Fig. 4 Wolinski,
“Le
Nouvel
Observateur”,
19-07-1989.
Vincent
Simon
présence de la Carmagnole et de la Marseillaise . L a Carmagnole incarne l’exaltation populai-re de la Révolution, mais, pour l’opinion publique de 1989, c’est La Marseillaise , l’hymne national, qui connote véritablement l’esprit révolutionnaire. Associant les deux, Cabu ajoute à la précision historique de la Carmagnole la force symbolique de La Marseillaise . Pour les caricaturistes de presse, les sans-culottes incarnent l’esprit de la Révolution fran-çaise. Plus que Danton, Robespierre, Mirabeau et tous les autres grands personnages révo-lutionnaires, ils sont les acteurs des événements de 1789. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: deux dessins pour Robespierre, un dessin pour Danton, un dessin pour La Fayette et 45 des-sins pour les sans-culottes. C’est d’ailleurs un paradoxe car, quand ils s’attachent aux pro-blèmes de notre époque, les dessinateurs croquent plus volontiers nos illustres gouvernants. Mais sur le thème de la Révolution, le consensus est général: les sans-culottes sont les hommes de 1789. Et nous touchons là au second point: apparus seulement vers 1792, ils sont présents dans les vignettes et notamment dans celles qui traitent de la prise de la Bastille, de la nuit du 4 août ou encore de l’arrestation de la famille royale à Varennes. A travers cette constante représentation des sans-culottes transparaît une idée principale: c’est le peuple, symboliquement représenté par ce groupe social, qui a fait la Révolution française.
Fig. 5 Cabu, “Le Canard Enchaîné”, 08-02-1989.
L A B ASTILLE La Bastille demeure l’un des symboles expressifs de la mémoire collective nationale. Ainsi, que ce soit dans le sondage du 5-11 janvier 1989 du Nouvel Observateur , ou dans celui du 4 janvier 1989 du Monde, la prise de cette forteresse reste, aux yeux de l’opinion, l’événe -ment le plus important de la Révolution française. Avant de devenir un symbole, la Bastille fut une superstition. Toutes les peurs, toutes les hallucinations convergeaient vers cette forteresse gothique où dans le secret et l’obs -curité des cachots se faisait la justice royale. Chacun s’effrayait de pouvoir disparaître à tout moment dans des ténèbres pires que la mort. “Au-delà de l’univers correctionnel, il existait donc une caverne diabolique, un château sadien, où les cachots étaient des
Révolution française, Bicentenair e et dessin de presse
Le discours sur l’histoir e
215
216
cloaques peuplés de bêtes immondes et de geôliers impitoyables et barbares 24 ”. En fait, il n’en était rien. Bien sûr, la Bastille demeurait une prison royale, mais le faible nombre de prisonniers retrouvés le 14 juillet témoigne du dépérissement progressif du bâtiment. La Bastille est le troisième thème retenu par les dessinateurs pour suggérer la Révolution, rejoignant par-là l’opinion française 25 . Pour beaucoup, en effet, la fête nationale du 14 juillet correspond à la prise de la Bastille, et la fête de la Fédération de 1790 est oubliée. De plus, l’événement demeure le premier grand coup d’éclat de la Révolution. Le thème, de par sa facilité d’utilisation vis-à-vis du public, et en raison de sa puissance symbolique, est facile d’utilisation. Cependant, seulement six journaux sur douze ont publié des dessins arborant des bastilles. Ces journaux sont Le Monde, Le Canard Enchaîné, Le Figaro, La Croix, L’Express et L’Humanité 26 . Si la répartition des “bastilles” est assez inégale entre les journaux et les dessinateurs, la fréquence de publication sur l’année est assez équilibrée, puisque seuls deux mois n’ont pas leur “bastille” (septembre et novembre). Le thème est facile à utiliser et il permet ainsi d’être exploité à tout moment de l’année puisque la référence est connue de l’en-semble du grand public. C’est certainement ce qui explique une répartition aussi harmo -nieuse. La prise de la Bastille est l’un des rares événements qui permette au dessinateur, en y fai-sant simplement allusion, de donner son sens au dessin, sans qu’il y ait besoin d’autres attri-buts symboliques. A ceci vraisemblablement une raison: nous avons tous déjà en tête des images de la Bastille, collectées en grand nombre dans les livres d’histoire des classes pri -maires et secondaires. Il suffit d’en évoquer le nom pour que les gravures de Berthault ou les estampes de Prieur nous reviennent en mémoire. Le dessinateur n’a donc pas nécessai -rement besoin de la dessiner, la Bastille est, en quelque sorte, gravée en nous! La foule est l’une des composantes essentielles de cette journée du 14 juillet. Les dessina -teurs semblaient ne pas devoir échapper à sa reproduction, et pourtant quinze dessins seu-lement représentent le peuple parisien. L’événement sans la représentation du peuple perd une partie de sa force. Cette “Bastille aseptisée” est vraisemblablement due au fait que la caricature moderne pousse à l’extrême la simplification du dessin. La vignette de Konk (Fig. 6), montre la foule des assaillants réduite à quatre protagonistes. Cependant, présen -ter des bastilles sans peuple signifie tout de même que l’on peut s’en passer. Pour les dessi-nateurs, le monument a plus d’importance que les acteurs, alors que deux cents ans plus auparavant, c’est plutôt l’action du peuple qui était exacerbée. La plupart des reproductions du XVIIIe siècle, qui traitent de la chute de la forteresse monarchique, placent ainsi le peuple au premier plan, rejettant “l’abominable” bâtiment à l’arrière plan, perdu dans les fumées du combat, prêt à céder aux assauts. En 1989, pour les caricaturistes de presse, le symbole de la prison prime sur la signification de la présence du peuple. Si le peuple a tendance à être écarté de la scène, la prise de la Bastille demeure néammoins présente dans l’esprit des dessinateurs comme ayant été une farouche bataille. Sur 25 des-sins relevés, 17 proposent une version militarisée de l’assaut. Ces vignettes faisant références aux violences commises lors du 14 juillet, sont partagées en deux catégories. Tout comme les estampes qui ont commémoré l’événement en 1789, les dessinateurs du bicentenaire se sont inspirés de l’assaut et de la mort du gouverneur de
Vincent Simon
Fig. 6 Konk, “Le Figaro”, 03-01-1989.
Launey. Le résultat de l’assaut l’emporte ainsi sur l’assaut lui-même; l’action des “patriotes” étant reléguée au second plan, au profit du dénouement signifiant le début de la chute de la monarchie. Par ailleurs, la mort de de Launey comporte des analogies avec celle de Louis XVI, du moins en ce qui concerne la symbolique de la tête tranchée. Y faire référence per-met, en conséquence, de mettre sur le même dessin la Bastille et, par extension, la mort du roi. En un dessin, le caricaturiste peut ainsi proposer une révolution en “raccourci”, débu -tant au 14 juillet 1789 et se terminant le 21 janvier 1793. D’un point de vue historique, cette démarche n’est certainement pas la plus rigoureuse, mais elle est en tous cas fort inté-ressante pour ce qui est du signifiant. La Bastille est avant tout un thème servant à évoquer des sujets de politique intérieure 27 et un excellent symbole à abattre lorsque l’on combat un oppresseur ou un problème de société. Ainsi, dans sa vignette, Konk dénonce le revirement de F . Mitterrand en matière de lutte contre le chômage. A la surprise des assaillants du chômage, le président sans-culotte préfère s’en prendre au racisme, cause tout aussi noble, mais certainement moins sujette à critique de la part des autres membres de la classe politique française (la lutte contre le racisme ne peut qu’entraîner l’adhésion, alors que trouver les moyens écono -miques et sociaux pour lutter contre le chômage promet des débats virulents). Nos dessinateurs ont apporté une nouvelle vision de la Bastille, différentes de l’image offi-cielle de la fin du XVIIIe siècle et de celle du Centenaire. A cette époque, les caricatures de presse, utilisant le thème de la Bastille, mettaient essentiellement en avant le combat opposant les républicains et les partisans du général Boulanger. Les protagonistes étaient soit agresseurs, soit défenseurs, en fonction de l’opinion des caricaturistes. De nos jours la Bastille ne met plus en exergue la ferveur des patriotes qui firent chuter l’un des plus vieux symboles de la monarchie, ni ne sert le combat des républicains. La forteresse est un sym-bole à la portée de chacun, qui est utilisée pour chaque combat. Le grand intérêt de cette
Révolution française, Bicentenair e et dessin de presse
Le discours sur l’histoir e
217
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.