Grandeurs et servitudes scolaires

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Comment l'évolution de l'enseignement en France des lendemains de la guerre à nos jours peut-elle être appréhendée à travers un parcours à la fois banal et singulier d'élève, d'étudiante et de professeur ? Une scolarité commencée dans une ville de province et poursuivie à l'Université de Strasbourg fait revivre une époque trop souvent idéalisée, puis, de nombreuses expériences pédagogiques en tant que professeur permettent d'élaborer une fresque constrastée du système éducatif.
Publié le : lundi 6 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358895
Nombre de pages : 208
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Andrée Grandeurs Grandeurs Walliseret servitudes scolaires
et servitudes Itinéraire passé
et réfexions présentes d’un professeur scolaires
Comment l’évolution de l’enseignement en France Itinéraire passé
des lendemains de la guerre à nos jours peut-elle être et réfexions présentes
appréhendée à travers un parcours à la fois banal et singulier d’un professeur
d’élève, d’étudiante et de professeur ?
Une scolarité commencée dans une ville de province,
poursuivie à l’Université de Strasbourg, fait revivre une
époque révolue, trop souvent idéalisée. Un professorat exercé
longuement dans un lycée de banlieue, plus brièvement
dans un lycée parisien, complété par d’autres expériences
pédagogiques permet d’élaborer une fresque variée et
contrastée où se rencontrent tous les acteurs du système
éducatif.
Le regard porté se veut être celui d’une historienne de
terrain, soucieuse de faire partager des faits révélateurs, des
interrogations pertinentes mais aussi quelques émotions
fortes.
Professeure agrégée d’histoire-géographie à la retraite, l’auteure a
étudié l’histoire de deux rapports administratifs (« L’informatisation
de la société » de Simon Nora et Alain Minc et « Education et société.
Les défs de l’an 2000 » de Jacques Lesourne). Andrée Walliser
voyage à travers le monde depuis de nombreuses années.
Illustration de couverture :
© Matthy Symons
ISBN : 978-2-343-04325-8
20 € Graveurs de MémoireG Série : Récits / Vie professionnelle (Éducation nationale)Graveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
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Andrée Walliser
Grandeurs et servitudes scolairesGRANDEURS ET SERVITUDES
SCOLAIRES
Itinéraire passé et réfexions
présentes d’un professeur
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 1 19/09/2014 22:08:03Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Quesor (Gérard), Chez la tardive, Une amitié inachevée, 2014.
Penot (Christian), Du maquis creusois à la baille d’Alger, Albert
Fossey dit François de la résistance à l’obéissance, 2014.
Messahel (Michel), Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois
à l’Aquitaine, Histoire d’une famille, 2014.
Augé (François), Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions
d’un enseignant, 2014.
Moors (Bernard), J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences
d’un publicitaire passionné, 2014.
Pérol (Huguette), Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste,
2014.
Gritchenko (Alexis), Lettres à René-Jean, 2014.
Blaise (Mario), Retour aux racines, 2014.
Le Lidec (Gildas), De Phnom Penh à Abidjan, Fragments de vie
d’un diplomate, 2014.
Buzoni-Gatel (Dominique), Le Labo in vivo, Chercheur en
biologie et mère de famille nombreuse, 2014.
Raude (Vincent), Ma part du Trésor, Le parcours de l'un des
derniers trésoriers-payeurs généraux, 2014. Andrée WALLISER
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SCOLAIRES
Itinéraire passé et réfexions
présentes d’un professeur
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© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04325-8
EAN : 9782343043258
À tous mes élèves
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 5 19/09/2014 22:08:03WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 6 19/09/2014 22:08:03Remerciements
À Lysiane Gagnon, instigatrice de ce livre.
À toutes celles et tous ceux qui ont accepté de lire mon
manuscrit et m’ont fait part de leurs commentaires, leurs
suggestions et leurs encouragements.
7
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WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 8 19/09/2014 22:08:03Prologue
Vendredi 8 janvier 2010 la nouvelle tombe : Hakim est
tué dans un lycée du Kremlin-Bicêtre par un camarade.
C’est le premier élève tué dans l’enceinte d’un lycée. Ce ly-
cée fut le mien pendant 20 ans, de 1978 à 1998; j’ y ensei-
gnais l’histoire–géographie.
L’émotion me saisit au-delà de toute attente, mais je ne
suis pas vraiment surprise. Cet événement tragique m’ap-
paraît comme une fatalité prévisible. Il va rejoindre le ca-
talogue des violences scolaires qui s’étoffe continûment et
être oublié en tant que tel. Pourtant je ne peux m’empêcher
d’en parler, d’évoquer les souvenirs qui affuent, de dérou-
ler, pour la première fois, le flm de mes années d’enseignée
puis d’enseignante. Le désir de les fxer par écrit ne m’avait
jamais effeurée jusqu’à ce jour mais il va s’imposer comme
une envie d’historienne à assouvir sous forme d’un essai
d’ego-histoire.
Ce regard rétrospectif ne répond à aucun besoin de re-
connaissance personnelle. J’ai choisi d’enseigner par goût
et non par défaut. Je pouvais envisager d’autres activités,
dans d’autres secteurs, mais le plaisir d’apprendre, de com-
prendre et de transmettre était tel depuis mon enfance que
le choix se ft naturellement, sans état d’âme, avec une dé-
termination joyeuse. Mon parcours professionnel n’a rien
eu d’exceptionnel et ne cherchait pas à l’être. Il m’a apporté
9
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 9 19/09/2014 22:08:03de réelles satisfactions, malgré les diffcultés croissantes
au cours des années. Étant retraitée depuis huit ans, mon
témoignage est dénué de toute arrière-pensée carriériste,
même inavouée.
Ce regard rétrospectif ne répond pas davantage à une
prétention d’exemplarité. Les seules leçons que je reven-
dique sont celles d’histoire-géographie que j’ai données à
mes élèves. Pourtant, en tant qu’historienne, j’accorde une
valeur instructive au témoignage. Celui-ci s’inscrit dans un
lieu et une durée spécifques mais en même temps révèle un
contexte plus général ; il ne concerne qu’un individu mais
nombreux sont ceux qui pourront ou non s’y retrouver et
réféchir sur leur propre expérience. Ses apports ne sont
pas en rivalité avec ceux de réfexions plus synthétiques ou
conceptuelles, ils sont autres ; les deux approches devraient
se compléter.
La seule ambition de ce récit est de pouvoir servir de
document pour une meilleure connaissance de l’évolution
ede l’enseignement en France dans la seconde moitié du XX
siècle.

10
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 10 19/09/2014 22:08:03PARTIE I

GAMMES FORMATRICES
Née en janvier 1945, j’appartiens à la première vague du
baby-boom qui allait profter de la politique éducative des
Trente Glorieuses. Celle-ci, tout en devant faire face à une
augmentation sensible du nombre d’élèves, s’appuyait sur
les principes éducatifs qui avaient fait leur preuve sous la
Troisième République. Elle n’en était pas moins favorable
aux nouveautés éducatives, en particulier celles concernant
la petite enfance.
Née en Alsace, mon éducation scolaire était celle de tous
les autres enfants de France. Pourtant, l’histoire mouve-
mentée de cette province frontalière me plongeait dans un
monde biculturel complexe et complexé mais farouchement
attaché à son identité.
11
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 11 19/09/2014 22:08:0312
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 12 19/09/2014 22:08:03Une initiation précoce au
monde de l’école
Pionnière de l’École maternelle
Ma mère, ne pouvant envisager des études longues et
coûteuses de médecine, a opté pour le métier d’enseignante.
Elle ft l’École normale d’institutrices de Sélestat dans les
eannées qui précédèrent la 2 guerre mondiale. Ayant eu une
enfance heureuse, elle fut quelque peu traumatisée par la
rigueur de son règlement, proche de celle d’un couvent, et
l’autoritarisme de sa directrice mais elle y noua aussi ses plus
fdèles amitiés. Elle ft tout d’abord l’expérience d’une classe
unique dans un village du vignoble alsacien puis, suite à
son mariage, celle d’un cours élémentaire dans une école de
garçons à Mulhouse où elle exerça pendant toute la durée
de l’occupation allemande. L’évocation fréquente de cette
période par mes parents fut pour moi une première leçon
d’histoire vivante où le récit patriotique s’enrichissait, se
complexifait, s’épaississait voire se brouillait au contact des
faits vécus. Au lendemain de la guerre, ma mère se mon-
tra immédiatement volontaire pour enseigner et diriger une
école maternelle. Son choix fut guidé par la conviction de
l’importance d’un éveil précoce de l’enfant pour son déve-
loppement personnel mais aussi, très vraisemblablement,
13
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 13 19/09/2014 22:08:03par ses propres souvenirs d’enfance et son besoin de s’af-
franchir des contraintes de l’enseignement primaire. Ce
choix qu’aucune de ses amies ne ft fut parfois mal compris
et perçu comme un déclassement. Peu lui importait. La ve-
nue d’une jeune inspectrice, pleine de fantaisie et toute aussi
convaincue qu’elle, transforma sa décision en une source
inépuisable de satisfactions. Elle affrmait que son école lui
faisait oublier tous les problèmes personnels et lui apportait
une reconnaissance inestimable de la part des enfants et de
leurs parents. Un de ses rapports d’inspection notait que
son « école maternelle est, surtout pour les nombreux en-
fants déshérités de ce quartier, la maison du bonheur. »  Ce
constat se vérifa jusqu’à sa retraite et même au-delà.
En ce qui me concerne, son choix se traduisit par ma pre-
mière rentrée scolaire à l’âge de deux ans et dix mois. Je ne
m’en souviens pas d’autant plus qu’elle n’avait rien de trau-
matisant même si je n’étais pas dans la section des grands de
ma mère. Mes trois années d’École maternelle constituèrent
une entrée en scène réussie. Je baignais dans un monde
plein de nouveautés sérieuses sans y être immergée. En ef-
fet, le fait que mon père ne fut pas enseignant et que nous
n’habitions pas dans l’école assurait une séparation que j’ai
toujours considérée comme très salutaire. Cela ne m’empê-
cha pas de jouer précocement à l’École, mes poupées et ma
grand-mère étant mes premières élèves.
J’abordai l’étape suivante en gardant mes quatre mois
d’avance. L’École maternelle m’avait initiée au plaisir
d’apprendre.
L’École primaire : une étape fondatrice
Le choix de mon établissement se ft sans état d’âme.
Trois possibilités s’offraient à mes parents : l’École privée
14
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 14 19/09/2014 22:08:03aux mains de deux congrégations religieuses enseignantes,
les Ursulines et les Sœurs de Ribeauvillé, ou l’École publique
qui se partageait entre les établissements de quartier ou les
classes du Petit Lycée qui accueillaient (sur quels critères ?)
des enfants dont les parents en avaient fait expressément la
demande (pour quelles raisons ?). Écoles privées et classes du
Petit Lycée incarnaient une première forme de sélection so-
ciale. Mon père, ancien élève de l’enseignement privé, laissa
toute latitude à ma mère qui opta, sans hésitation, pour l’école
publique du quartier, une cité-jardin ouvrière adjacente aux
établissements textiles Dollfus-Mieg et Cie (DMC).
Mon école primaire offrait un parfait exemple de la po-li
tique menée par les Allemands après l’annexion de l’Alsace en
1871. Dans l’espoir de se rallier la population, ils frent prof-
ter la région de mesures sociales plus avancées qu’en France.
En matière d’éducation, l’effcacité germanique se traduisit
par la construction de nombreuses écoles. La mienne fut
considérée, lors de son inauguration en 1905, comme un éta-
blissement modèle. Sur décision du Conseil municipal, elle
fut baptisée « Hippschule » du nom de l’inspecteur de l’en-
seignement primaire alors en fonction, en guise de remercie-
ment pour son action éducative. En 1919 elle prit le nom de
Thérèse, celui de sa rue. Ce vaste édifce de plus de 3000m2
se composait d’une école de garçons et d’une école de flles
qui accueillait chacune quatorze classes. De style néo-Re-
naissance à symétrie parfaite, entouré d’une clôture de style
« Jugenstil », ses décorations sculptées évoquent un bestiaire
hétéroclite : monstres à quatre pattes, mi-chiens mi-dragons,
aux angles des murs latéraux, hiboux au-dessus des portes
d’entrée, écussons avec fourmis pour les garçons, abeilles
pour les flles. Son équipement intérieur était un exemple de
modernité. Aux salles de classe spacieuses et claires s’ajou-
taient, en sous-sol, des locaux de douche et une grande cui-
15
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 15 19/09/2014 22:08:04sine bien équipée, au dernier étage une salle pour la pratique
des arts, en annexe un gymnase pour la pratique sportive.
Les souvenirs personnels qui s’attachent à ces lieux me
paraissent appartenir à une autre vie, une autre époque his-
torique. La préoccupation hygiéniste nous imposait, une fois
par semaine, de prendre une douche collective. J’avais hor-
reur de ces séances car, contrairement à la plupart de mes
camarades, nous avions, à la maison, une salle de bain. La
cuisine, qui avait servi à l’origine à distribuer de la soupe et
du pain aux enfants nécessiteux, était réservée au cours d’arts
ménagers pour les élèves de fn d’études. La seule fois où j’ai
fréquenté ce lieu c’était, durant l’hiver 1954, pour avaler, à
la récréation, le verre de lait obligatoire. Même accompagné
d’un bonbon à la framboise, il me restait sur l’estomac. Je
n’appréciais guère ces initiatives respectables pour ma santé
auxquelles s’ajoutaient les séances de vaccination et la visite
du médecin scolaire. Il n’est pas question de remettre en cause
leur bien fondé mais je m’en serais bien passée.
L’apprentissage des fondamentaux me captiva immédia-
tement. La pratique de mon établissement voulait qu’une
même institutrice, si elle le désirait, puisse suivre ses élèves du
cours préparatoire à la classe de fn d’études. Ce fut le choix
de mon institutrice, une enseignante rigoureuse, exigeante,
austère. Etait-ce une bonne chose ? Il est diffcile d’en juger
dans l’absolu. En ce qui me concerne, cette continuité a eu
des effets bénéfques et il semble qu’il en fut de même pour la
plupart de mes camarades car très peu échouèrent au certif-
cat d’études. Nous fûmes plusieurs à lui témoigner, jusqu’à la
fn de sa vie, une réelle reconnaissance.
Lire fut rapidement une partie de plaisir; écrire propre-
ment nécessita bon nombre de lignes d’écriture supplémen-
taires ; calculer, réciter les règles de trois, jongler avec les prix
de revient, les prix de vente et les bénéfces, n’avaient rien de
16
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 16 19/09/2014 22:08:04fastidieux; l a grammaire s’apparentait à un jeu de construc-
tion ; les pièges de l’orthographe pouvaient être évités ; toutes
les autres matières éveillaient ma curiosité avec une intensité
variable, de la plus vive pour l’histoire à la plus nulle pour
la couture. L’impression dominante qui me reste est celle de
journées bien structurées, graduées dans l’effort exigé et v-a
riées dans leur programme. Cahier du jour, cahier mensuel et
carnet trimestriel servaient à mesurer les progrès accomplis
et à accomplir.
L’année scolaire était rythmée par les fêtes annonciatrices
des vacances. Petites fêtes au sein de la classe avant Noël et
Pâques. Fêtes de fn d’année à deux niveaux : celui de l’école
où chaque classe montait un petit spectacle et participait à
la fabrication ou la collecte des lots d’une tombola; c elui de
l’ensemble des écoles maternelles et primaires de la ville, à
l’exclusion de celles de l’enseignement privé et du Petit Lycée.
Cette manifestation collective se déroulait dans un stade et
nécessitait  une préparation et une coordination importantes.
Déflés sous la bannière de son établissement, grands mou-
vements d’ensemble avec maniement de cerceaux, de ru-
bans, d’arceaux pour les plus jeunes, numéros d’équilibrisme,
de danse, de jonglerie pour les plus âgés. Ce jour-là nous
étions, sans le savoir, les petits gardes rouges de l’École de la
République.
À la fn du CM2 s’opérait un choix crucial : présenter le
concours d’entrée en Sixième ou poursuivre sa scolarité à
l’École primaire. En fait, ce choix concernait très peu d’élèves.
Dans ma classe, nous étions trois à présenter (et réussir) le
concours. Pour les élèves des classes du Petit lycée ce concours
était presque une formalité à laquelle, pratiquement tous, se
soumettaient avec succès. L’entrée en Sixième représentait
l’issue logique de l’existence de ces classes. J’ignore comment
s’articulait la scolarité des élèves de l’enseignement privé.
17
WALLISER-corrigé-19-9-14.indd 17 19/09/2014 22:08:04Pourquoi de telles différence? s À vrai dire, je ne me suis posée
la question que bien plus tard et fs ma petite enquête person-
nelle auprès de mon ancienne institutrice et de quelques-unes
de ses collègues. Elles reconnaissaient qu’une bonne dizaine
d’élèves de leurs classes était en mesure de passer et de réussir
le concours mais elles ne parvenaient pas à convaincre autant
de parents à faire ce choix. Ceux qui avaient un commerce
considéraient bien souvent que l’avenir de leur enfant était
tout tracé et assuré ; d’autres estimaient que ce changement
d’orientation était trop risqué et que leur enfant trouverait
sans problème du travail avec son certifcat d’études. De fait,
ils avaient raison et leur choix ne fut pas forcément un choix
au rabais. Plusieurs de mes camarades sont parvenues à in-
tégrer une école professionnelle ou à suivre des cours du soir
qui leur ont permis de devenir secrétaire, comptable, pué-
ricultrice, infrmière, assistante sociale. Autre temps, autre
conjoncture économique, autre mentalité. L’examen d’entrée
en Sixième, ma première épreuve sélective, me plongea dans
l’angoisse. Dans l’attente des résultats, chaque jour qui pas-
sait augmentait ma conviction de mon échec en même temps
que ma hantise de décevoir et mon envie d’aller au lycée. Je
fus reçue à la surprise de personne et à mon grand soulage-
ment. Se posait maintenant le choix de la section, moderne
sans latin ou classique. Ma mère qui ne souhaitait pas, dans
l’immédiat, me séparer de mes camarades et me voyait bien,
à plus long terme, intégrer l’École normale d’institutrices
opta pour la section moderne qui pouvait déboucher sur une
classe de troisième préparant spécifquement au concours.
L’intervention de son inspectrice qui me connaissait bien car
mes parents entretenaient avec elle des relations extra sco-
laires les a convaincus de modifer leur choix et de m’inscrire
en section classique. J’abordai cette nouvelle étape scolaire
seule, sans mes camarades d’école mais avec le latin en prime.
Les différences se multipliaient.
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Le lycée, un moule
intellectuel
De la méthode et des connaissances avant tout
Mes nouvelles camarades appartenaient pour la plupart
aux classes moyennes, flles de commerçants aisés, d’avo-
cats, d’ingénieurs, de pharmaciens, de médecins, d’ensei-
gnants. Le règlement vestimentaire effaçait toute différence
visible, la blouse écrue marquée au nom de l’élève et de sa
classe ne permettant guère d’affcher son origine sociale.
Les véritables clivages s’établissaient en fonction de l’intérêt
apporté au travail scolaire et, par voie de conséquence, au
rang de classement. Tout était fait pour valoriser ces critères
au détriment de toute autre forme de reconnaissance.
Mes années de lycée m’apparaissent comme une longue
période d’entraînement.
Les professeurs, exclusivement féminins, étaient soit
de jeunes normaliennes exilées, pour leur premier poste,
en Alsace qu’elles quittaient dès que possible, soit, le plus
souvent, des autochtones appartenant à la bonne bourgeoi-
sie locale, épouses ou flles de professeurs, d’ingénieurs, de
médecins, du directeur de l’hôpital, du conservateur de la
bibliothèque. Elles me laissent le souvenir d’adultes investies
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