Le sens de l'expérience dans l'histoire de vie

De
Publié par

En se référant à la manière dont sa propre expérience s'est mobilisée pour une donation de sens à quelques moments de son histoire, Bernard Honoré expose une approche « expérientielle » de l'histoire de vie dans le courant de recherche sur l'autoformation. Dans cette perspective, l'histoire de vie est considérée comme histoire du sens de l'expérience. L'autoformation est alors comprise comme dévoilement de notre « historialité » nous ouvrant aux possibles dont nous héritons du passé dans une réplique tournée vers l'avenir.
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
Lecture(s) : 30
EAN13 : 9782336358963
Nombre de pages : 222
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Bernard HONORÉ
LE SENS DE L’EXPÉRIENCE DANS L’HISTOIRE DE VIE
L’ouverture à l’historialité
LE SENS DE L’EXPÉRIENCE
En se référant à la manière dont sa propre expérience s’est mobilisée pour DANS L’HISTOIRE DE VIEune donation de sens à quelques moments de son histoire, Bernard Honoré
expose une approche « expérientielle » de l’histoire de vie dans le courant de
L’ouverture à l’historialitérecherche sur l’autoformation. Dans cette perspective, l’histoire de vie est
considérée comme histoire du sens de l’expérience. L’autoformation est alors
comprise comme dévoilement de notre « historialité » nous ouvrant aux possibles
dont nous héritons du passé dans une réplique tournée vers l’avenir.
Le chemin suivi part du dévoilement de l’expérience dans la mise en
présence existentielle. Il avance dans l’expérience historique de la vie en son
cours. Il découvre la spiritualité de l’expérience comme reliance au monde
dans les sphères illimitées de l’esprit. Il rencontre l’expérience du mystère et
de la croyance. A l’arrivée provisoire du parcours, il entre dans l’expérience
philosophique dont le sens est, pour l’auteur, une ouverture à l’historialité de
son existence en son enracinement temporel.
Bernard Honoré est l’auteur de nombreux ouvrages sur la formation,
le soin et la santé. Il a dirigé durant trente ans l’Institut de formation
et d’Etudes Psycho-sociologiques et Pédagogiques (IFEPP).
Préface de Gaston Pineau
Illustration couverture : huile de Line Maisons
ISBN: 978-2-343-04452-1
22 euros
Bernard HONORÉ
LE SENS DE L’EXPÉRIENCE DANS L’HISTOIRE DE VIE






Le sens de l’expérience
dans l’histoire de vie

L’ouverture à l’historialité























Bernard HONORÉ




Le sens de l’expérience
dans l’histoire de vie

L’ouverture à l’historialité

Préface de Gaston Pineau









Du même auteur

Pour une théorie de la formation. Payot, 1977, tr. esp.
Pour une pratique de la formation. La réflexion sur les pratiques,
Payot, 1980
L’hôpital et son projet d’entreprise. Vers l’œuvre de santé , Privat,
1990
Sens de la formation, sens de l’être. En chemin avec Heidegger,
L’Harmattan, 1990
Vers l’œuvre de formation. L’ouverture à l’existence, L’Harmattan,
1992
La santé en projet , InterEditions Masson, 1996, tr. port.
Etre et santé. Approche ontologique du soin, L’Harmattan, 1999
Soigner. Persévérer ensemble dans l’existence, Seli Arslan, 2001,
tr. port.
Pour une philosophie de la formation et du soin, L’Harmattan,
2003
L’épreuve de la présence. Essai sur l’angoisse, l’espoir et la joie,
L’Harmattan, 2005
Résonances. Avec Heidegger et Teilhard de Chardin, Editions
Aubin, 2008
Lecture de Teilhard de Chardin. L’ouverture de la pensée et de la
foi, Editions Aubin, 2008
Ouverture spirituelle. Avec Bergson et Teilhard de Chardin,
Editions Aubin, 2009
Le soin en perspective. Au cœur d’un humanisme humanisant, Seli
Arslan, 2009
L’esprit du soin. La dimension spirituelle des pratiques soignantes,
Seli Arslan, 2011
La mise en perspective formative. A l’épreuve d’une rétrospective
existentielle, Préface de Pierre Dominicé, L’Harmattan, 2012
L’ouverture spirituelle de la formation, Préface de Pascal
Galvani, L’Harmattan, 2013


© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04452-1
EAN : 9782343044521 Préface
Synergies transdisciplinaires

Dans la construction sociale francophone contemporaine
d’une formation humaine permanente, Bernard Honoré est un
pionnier transprofessionnel et transdisciplinaire central et origi-
nal. Lui-même, modestement, situe simplement son parcours
aux marges des courants de pensée dominants, académiques et
professionnels (Honoré, 2012, p.193). Plus dynamiquement et
centralement, je le situerais plutôt en tête de pont, aux frontières
avancées de ces courants formels institués et d’autres plus in-
formels, se construisant par des ouvertures expérientielles et
réflexives à des évolutions existentielles inédites à mettre en
forme.
Tête de pont d’une révolution paradigmatique en formation
Or ces frontières bougent. Les lois sur la Validation des
Acquis Expérientiels et la reconnaissance des apprentissages
tout au long et dans tous les secteurs de la vie, ouvrent des hori-
zons sociaux et spatio-temporels quasi-infinis. Ces perspectives
ouvertes sont telles, qu’une révolution paradigmatique des pra-
tiques et des théories éducatives semble bien être à l’œuvre.
Sinon, ces formations professionnelles et académiques encore
dominantes vont se trouver marginalisées, anachroniques, et
surtout de plus en plus déformantes existentiellement.
Cette révolution paradigmatique a été caractérisée comme
celle du passage des modèles formels à enseigner et à appliquer
à celui des acteurs réflexifs (Schön, 1992). Passage à niveaux
multiples, impliquant de façon distincte mais liée systémique-
ment, acteurs, méthodes, savoirs, pouvoirs, objectifs, institu-
tions… Passage donc difficile, complexe, conflictuel, long, qui
va s’étaler sur plusieurs générations. Ce passage à une forma-
tion humaine permanente sera sans doute aux siècles à venir, ce

5
que la scolarisation a été aux siècles précédents. Il est à géomé-
trie variable et s’effectue à des niveaux différents, à temps et
contretemps, avec des percées et reculs périodiques, selon les
lieux, les personnes, groupes, institutions, politiques, nations,
secteurs, réseaux. Négocier durablement ce passage ne peut
s’effectuer seulement le nez dans le guidon. Pour le prendre, ne
serait-ce qu’intelligemment, avec compétence, il faut trouver
son souffle et ouvrir le champ de vision : scientifiquement,
socialement, spatialement, mais aussi temporellement. Et le
nourrir d’expériences et de conceptualisations originales, ayant
subi l’épreuve du temps.
C’est pourquoi l’œuvre de Bernard Honoré qui court sur plus
d’un demi-siècle, est stratégiquement et historiquement cen-
trale, en raison de sa profondeur et de son ampleur même.
Celle-ci ne se laisse pas atteindre par une seule lecture rapide de
surface. Entrevoir ses fondements nécessite le temps d’une où
plusieurs plongées. Les découvertes en récompensent l’épreuve.
Ce n’est pas du temps perdu. C’est du temps gagné. Du temps
qui s’ouvre à l’existence, à l’expérience de la formation person-
nelle historique. C’est un présent à recevoir. À déballer avec
soin. Car il a été emballé avec des auteurs classiques qui ne se
trouvent plus aux supermarchés. Mais Honoré fait revivre
l’essentiel de leurs œuvres en les actualisant, pour nous aider à
décoder, mettre en forme et en sens nos expériences quoti-
diennes erratiques dans des mondes en ébullitions et
(r)évolutions. Cette possibilité de lecture est un don. On en re-
mercie Bernard. Il faut rendre grâce à sa pulsion d’écrire. Sans
ce travail exigeant de réflexion et de conceptualisation,
l’histoire de vie de Bernard Honoré serait tronquée, ainsi que
celle de la formation permanente en construction. On n’aurait
accès ni à son historicité, sa place dans l’histoire naissante de la
formation humaine permanente, ni à l’historialité, cette fabu-
leuse étincelle d’existence, qu’il dévoile un peu à travers la
sienne.


6
Un pionnier transprofessionnel et transdisciplinaire central
Pionnier, Bernard Honoré a amorcé avant bien d’autres, en
profondeur et en éclaireur audacieux, tenace et résolu, ce pas-
sage paradigmatique transformateur. Dès son entrée dans la vie
professionnelle, il a ouvert sa formation médicale clinique à une
compréhension de la formation humaine dépassant la maladie.
Il enracine cette ouverture en 1956, à 25 ans, dans deux expé-
riences existentielles marquantes qui ont fait basculer sa vie :
celle de sa première participation à un training group, et celle…
d’une sortie de route. Expériences éprouvantes qui le renvoient
à la notion de danger, de péril, inscrite étymologiquement dans
le mot experire. (Honoré, 2014, p. 177). Mais ces expériences
l’embarquent aussi dans un double voyage d’ingénierie créative
de formation et d’exploration philosophique, pour tenter de se
former et de former en s’efforçant d’actualiser le potentiel de
mises en forme et en sens que recèle, de façon concentrée et
inédite, le surgissement de toute expérience marquante.
Dès 1965, donc avant 1971, appelé souvent l’an 1 de la for-
mation continue, il fonde, dans la dynamique de l’École des
Parents et des Educateurs, un Institut de formation en psycho-
pédagogie familiale et sociale qui deviendra, en 1971, Institut
de Formation et d’Etudes Psychosociologiques et Pédagogiques
(IFEPP). Pendant plus de trente ans, parallèlement à une activité
libérale de médecin psychiatre, il dirige cet IFEPP avec un
rayonnement national et international. S’y développent des for-
mations-recherches interprofessionnelles selon quatre écoles :
L’École de formation à la formation, L’École de formation des
conseillers familiaux et conjugaux, L ‘École française de psy-
chodrame et l’École parisienne de Gestalt. (Honoré, 2012, p.23-
66). En 1977, il est le premier à publier un livre théorique si-
tuant la formation comme processus central de l’évolution hu-
maine, par différenciation et activation signifiante : Pour une
théorie de la formation. Dynamique de la formativité. (Honoré,
1977). Trois ans après, c’est Pour une pratique de la formation.
La réflexion sur les pratiques (1980). Dix ans avant le tournant
réflexif de Schön.

7
Le début des années 90 livre le résultat de sa première tra-
versée philosophique avec un herméneute de poids, Heidegger :
Sens de la formation, sens de l’être. En chemin avec Heidegger
(1990), Vers l’œuvre de formation. L’ouverture à l’existence
(1992). Quatre ans après, La santé en projet (1996) annonce le
triptyque suivant, sur la reliance à assurer entre le prendre soin
et la mise en forme. Être et santé. Approche ontologique du
soin (1999), Soigner. Persévérer ensemble dans l’existence
(2001), et Pour une philosophie de la formation et du soin
(2003). Il me semble là aussi précurseur du mouvement anglo-
phone du care s’épanouissant au début des années 2000.
Son passage à la retraite en 1994 et son avancée en âge, ac-
centuent son engagement dans l’écriture (Honoré, 2014, p.85).
Douze de ses dix-huit ouvrages sont parus ces derniers vingt
ans. Et celui-ci, Le sens de l’expérience dans l’histoire de vie.
L’ouverture à l’historialité, s’est quasi imposé, comme remon-
tant d’une dynamique pulsionnelle de 83 ans de vécu : « Brus-
quement, au cours d’une de mes marches quotidiennes, en un
instant, est venu dans mon vagabondage dans le passé, comme
écrite en gros caractères, la question du sens de l’expérience
dans mon histoire de vie » (Honoré, 2014, p.93).
Remontée d’une matrice environnementale vitale à l‘œuvre
Qu’est-ce qui explique cette dynamique pulsionnelle
d’écriture réflexive ? Cette poussée pour tenter d’expliciter non
seulement le sens de ses expériences de vie, mais le sens de
leurs sens ? N’est-ce pas s’engager dans un chemin risqué de
pensée tautologique ou de boucles abstractives infinies d’une
hyperréflexion en abîme ? Selon Honoré, fléchir et réfléchir,
dans tous les sens et à tous les niveaux de résonance, ces
ex-périences qui font ex-ister, fait sortir du péril de la stase et
du statique. C’est prendre soin de ce qui arrive. C’est relever
l’épreuve de la présence (2005) entre angoisse, espoir et joie.
Mais n’est-ce pas encore plus périlleux ? Qu’initient la présence
de ces émergences ? De ces événements ? De l’amorce de ces

8
changements ? De la résonance de ces mouvements infimes ?
Mirages évanescents leurrant ou co-naissances émergentes ?
Rapidement, en reprenant les termes d’Honoré, on peut dire
que c’est l’activation d’une dynamique évolutive de formativité
osant s’ouvrir à l’historialité, c’est-à-dire à l’aventure historique
de l’être-au-monde, de sa venue au monde, tendue entre souve-
nir et advenir, pour former son monde propre, personnel (2014,
p.194). Ces termes du vocabulaire presque courant, sont polis,
travaillés, façonnés, ouvragés et assemblés avec la constance et
la minutie d’un ébéniste, nourri de son inspirateur préféré, Hei-
degger : « l’Ereignis est l’appropriation d’une donation de sens
de la présence dans le rassemblement de la terre, du ciel, des
mortels et des divins. » (2014, p.22). L’histoire d’une vie serait
formée par les sens donnés au cours de l’existence, aux diffé-
rentes expériences de rassemblement, de reliances-alliances-
déliances de ces quatre pôles, divin compris au sens large d’un
infini.
Dans cette plongée, apparaît cette fameuse structure quadri-
partite heideggérienne d’habiter la terre. Structure anachronique
dépassée ou matrice cosmique à remonter, reconnaître pour
naître dans un double mouvement de différenciations et
d’interactions signifiantes ? Indépendamment des prises de
positions personnelles rapides de chacun, l’ampleur de la crise
socio-écologique postmoderne plaide pour une remontée à
actualiser. Bâtir et habiter durablement l’univers impliquent de
penser large et à long terme. Cette matrice préfigure et structure
un fond environnemental à mobiliser et à mettre pratiquement et
théoriquement en culture formative, pour être à la mesure des
crises mondiales actuelles. Elle semble bien être une voie vitale
majeure, sinon La Voie pour l’avenir de l’humanité (Morin,
2011). Seule l’ouverture d’une interformation à une historialité
cosmique, à l’intersection toujours mouvante de la terre et du
ciel, des hommes et des dieux, peut contrebalancer et réguler
de façon durable le quadrimoteur emballé de la mondialisation
actuelle : science-technique-économie-industrie (Galvani, 2013,
p.12).

9
Double ouverture à une historialité conceptuelle
et personnelle.
Tout un défi de mise au monde… qui prend du temps. Qui
peut même paraître mythique ou utopique. Le mérite de l’œuvre
d’Honoré est de nous y initier, et doublement : conceptuelle-
ment mais aussi personnellement, à partir de son histoire de vie.
Ce dernier ouvrage fait suite à deux autres, parus coup sur coup,
dans la collection Histoire de vie et formation : La mise en
perspective formative. À l’épreuve d’une rétrospective existen-
tielle (2012), préfacé par Pierre Dominicé; et L’ouverture spiri-
tuelle de la formation (2013) préfacé par Pascal Galvani. Cette
reliance éditoriale avec cette collection et ces auteurs-
chercheurs de liens entre histoire de vie et des formes nouvelles
d’auto-socio-écoformation évolutives, par alternance d’actions-
réflexions, est précieuse pour l’avancée du passage paradigma-
tique. En effet cette reliance, à travers et au-delà les différences
d’âges, de cultures et de langages, est importante pour expliciter
des résonances implicites qui avaient peu eu l’occasion de se
rencontrer au cours des histoires respectives.
Pour ma part, la référence à sa théorisation de la formation, a
été majeure pour introduire la formation dans le premier Dic-
tionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation paru
en France, après celui de Buisson sur la pédagogie, à la fin du
ème19 siècle (Pineau, 1994 p.440). Ensuite en 1998, j’ai dû ba-
tailler ferme avec un Conseil scientifique pour le faire siéger à
la thèse de Christophe Niewiadomski, Alcoologie et histoire de
vie. Contribution à l'étude de l'accompagnement dialectique
entre thérapie et formation. Non universitaire, il n’avait pas le
droit formel de siéger, alors qu’il était le plus compétent d’entre
nous. Et régulièrement, je dois revenir, pour essayer de me
l’incorporer, à la citation qu’un collègue fait d’une de ses
œuvres (1977, p.207) pour terminer une analyse de mon trajet
de formation : « L’activité formative est celle qui donne droit de
forme à la rupture » (Vidricaire, 2010, p.73). C’est dire ma
reconnaissance de pouvoir bénéficier, ces dernières années, de
rencontres interpersonnelles plus fréquentes, physiques et con-

10
ceptuelles. Les agapes avec lui et Line, son épouse artiste, vi-
brent de résonances « diaphaniques ».
C’est une de ces résonances qui a décidé de placer cet ou-
vrage sur le sens de l’expérience dans l’histoire de vie dans
cette ouverture à l’historialité. C’est un concept peu usuel en
français. « Heidegger emploie le mot « geschichtlich »,
qu’Henri Corbin a traduit par « historial », pour qualifier
l’histoire en tant qu’elle nous « advient » parce que nous exis-
tons et sommes par avance toujours tournés vers ce qui nous
arrive et nous concerne » (2014, p.196). Ce n’est qu’après
quatre denses chapitres sur L’approche existentielle (Chap.1),
L’expérience historique de la vie (Chap.2), La spiritualité de
l’expérience (Chap.3) et L’expérience du mystère et de la
croyance (Chap.4), que Bernard s’attaque dans le cinquième et
dernier chapitre à l’expérience de l’historialité . Il le fait selon
sa méthode bien à lui, de phénoménologue herméneute, appli-
quée à l’extraction du sens des expériences ayant façonné le
cours de sa vie. La première partie de ce chapitre 5 d’essai de
synthèse de l’hétérogène (Ricoeur), ouvrant sur l’exploration
de l’historialité, personnelle et conceptuelle, porte sur
l’expérience philosophique dans sa vie. On bénéficie d’une
analyse serrée des expériences marquantes de cette traversée
philosophique, comme il l’appelle : expériences de départ et
d’engagement avec Heidegger, déjà évoquées, auxquels il faut
ajouter l’apprivoisement tardif d’un auteur insolite dérangeant :
Teilhard de Chardin : Résonances avec Heidegger et Teilhard
de Chardin (2008). Le « unire » de Teilhard, l’aller vers l’un,
l’unification, l’universalisation créatrice, a dynamisé heuristi-
quement « l’esse » de Heidegger et a résonné fort avec les con-
cepts de relationalité et de reliance. Et enfin arrive la seconde et
dernière partie, intitulée : le sens de l’expérience dévoile notre
historialité.
Il ne la dévoile pas de façon automatique. Car notre historia-
lité, notre façon personnelle de nous approprier les temporalités
biologiques, sociales et cosmiques qui nous constituent, est
profondément incorporée et énergétiquement dépendante de ces

11
temporalités. L’historialité, la nôtre y comprise, est ontologique,
dit Heidegger. Elle fait partie de l’être qui est temporalités.
Nous sommes empêtrés dans les histoires (Schapp, 1992). Si on
veut s’en dépêtrer, se former, s’autoformer, mettre ensemble et
en sens personnel toutes ces histoires, on est obligé de s’en dif-
férencier en construisant la sienne en inter et transactions auto-
nomisantes. Et cette construction complexe se ferait au moins
en un double mouvement de différenciation en interaction :
- un mouvement socio-historique extérieur de création et
d’inscription d’une historicité personnelle dans une chronolo-
gie spécifique, le C.V. en ressort la structure la plus visible
socialement ;
- mais ce mouvement de construction socio-historique exté-
rieur serait aussi produit et producteur d’une historialité bio-
cognitve intérieure spécifique, une façon personnelle de conju-
guer-conjurer le sens des temps et contretemps vécus.
L’historialité serait le mouvement psychique temporel spéci-
fique de l’autoformation, de la formation de l’autos, ce foyer
organisationnel invisible (Morin, 2008). Il autonomiserait des
façons personnelles d’exister, de devenir soi. Il recelerait les
sens évolutifs de la subjectivation, de la formation temporelle
du sujet, son essence essentielle, raffinée en auto-ontogénèse
psychique personnelle par les expériences réfléchies de vie.
Des synergies transdisciplinaires
Bernard Honoré analyse ce mouvement hypercomplexe
d’auto-ontogénèse historiale en réfléchissant sa vie dans la
dynamique de sa théorisation philosophique de la formation.
Cette analyse de la formation de l’historialité avec l’histoire de
vie est précieuse dans le complexe passage paradigmatique à
l’œuvre. Elle enracine philosophiquement les objectifs du mou-
vement de formation avec les histoires de vie (Dominicé, 2007).
Ces objectifs sont aussi ceux de la collection qui bénéficie de
l’ouvrage : construire une nouvelle anthropologie de la forma-
tion humaine ou plus précisément une anthropoformation, mo-
bilisant toutes les expériences humaines, pas seulement celles

12
de la parole réflexive savante. Elle vient en appui aussi au cou-
rant d’autoformation existentielle qui déborde le mouvement
des histoires de vie (Galvani, 2010). Cette ouverture à
l’historialité me semble aussi résonner avec les développements
d’herméneutiques de la conscience et de l’existence historique,
telle celle de Ricœur (1983-84-85). Elle rejoint aussi des sémio-
tiques appliquées en formation, pour approcher plus spécifi-
quement ces mouvements réflexifs de construction de significa-
tions existentielles : Pratiques réflexives en formation. (Guil-
laumin, Pesce, Denoyel, 2009). Denoyel, entre autres, déve-
loppe très finement dans le prolongement de Pierce, ce qu’il
appelle une épistémologie de la triple mise en sens : en mots, en
dialogues et en perspectives (Denoyel, 2007, p.149-160).
S’imposent aussi des reliances avec les trois principes de fonc-
tionnement d’une pensée complexe, développée dans
La Méthode de Morin : principes dialogique, de récursivité et
hologrammatique (Morin, 2008). C’est pourquoi cet ouvrage
me semble au cœur du passage paradigmatique transdiscipli-
naire pour traiter la complexité de l’évolution-involution des
formations-transformations du et des mondes.
Autant de reliances possibles pour travailler en synergie
cette ouverture à l’historialité. Pour moi, elle m’a fait recon-
necter avec le surgissement d’un temps vertical qu’opère, selon
Bachelard, une construction autosynchrone, brisant les cadres
sociaux, phénoménaux et même vitaux de la durée : « Soudain
toute horizontalité plate s’efface. Le temps ne coule plus. Il
jaillit (Bachelard, 1932, p.106) ». Cette référence concluait
Temporalités en formation. Vers de nouveaux synchroniseurs
(Pineau, 2000). Merci Bernard de m’aider à la relier à l’histoire
de formation de la vie et de ma vie.
Références
Bachelard Gaston, 1932, L’intuition de l’instant, Paris, Gonthier
Denoyel Noël, 2007, « Réciprocité interlocutive et accompa-
gnement dialogique » dans Boutinet, Denoyel, Pineau, Robin

13
(coord.), Penser l’accompagnement adulte. Ruptures, transi-
tiosn, rebonds, Paris, PUF, p. 149-163.
Dominicé Pierre, 2007, La formation biographique. Paris,
L’Harmattan.
Galvani Pascal, 2010, « L’exploration réflexive et dialogique de
l’autoformation existentielle » dans Carré, Moisan, Poisson
(coord.), L’autoformation. Perspectives de recherche. Paris,
PUF, p. 269-313.
Galvani Pascal, 2013, Préface à Honoré, 2013, op. cité, p. 5-13.
Guillaumin Catherine, Pesce Sébastien, Denoyel Noël
(coord »), 2009, Pratiques réflexives en formation. Ingéniosité
et ingénieries émergentes, Paris, L’Harmattan.
Honoré Bernard, 2013, L’ouverture spirituelle de la formation,
Paris, L’Harmattan.
Honoré Bernard, 2012, La mise en perspective formative.
À l’épreuve d’une rétrospective existentielle, Paris,
L’Harmattan.
Honoré Bernard, 1977, Pour une théorie de la formation.
Dynamique de la formativité, Paris, Payot.
Pineau Gaston, 1994, « Formation. Education and Training »
dans Champy Philippe et Christiane Étévé (dir.), Dictionnaire
encyclopédique de l’éducation et de la formation. Paris, Nathan,
ère1 éd., p. 437-441.
Ricœur Paul, 1983-1984-1985, Temps et récits, Paris, Le Seuil.
èreSchapp W. (1992), (1 éd. 1953), Empêtrés dans les histoires.
L’être de l’homme et de la chose, Paris, La nuit surveillée.
Schön Donald A., 1992, Le tournant réflexif. Pratiques éduca-
tives et études de cas, Montréal, Editions Logiques 532 p. (Edi-

14
tion originale en anglais, 1991, The reflexive turn. Case studies
in an educational practice, New York, Teachers College Press).
Vidricaire André, 2010, « La conversion au cours de la vie »
dans Abels-Eber Christine (coord,), Gaston Pineau : trajet d’un
forgeron de la formation. Regards croisés de compagnes et
compagnons de route, Paris, L’Harmattan, p. 63-75.
Gaston Pineau


















15
























Introduction


Weg ist immer in der Gefahr,
Irrweg zu werden.

1 Martin Heidegger


Homo viator in experientia

En cette étape tardive du cours de ma vie, mon intention ici
est d’apporter une contribution à la compréhension d’une ap-
proche « expérientielle » de l’histoire de vie, dans le courant de
recherche sur l’autoformation, en me référant à la manière dont
ma propre expérience s’est mobilisée pour une donation de sens
à quelques moments de mon histoire. Pour entrer dans cet ou-
vrage dont les développements ouvriront la question de
l’historialité dans l’histoire, je commencerai donc par me situer
en évoquant l’évolution de mon expérience dans la quête du
sens de la formation. Je porterai ensuite attention à ce que
j’entends par chacun des mots du titre : Le sens de l’expérience
dans l’histoire de vie. L’ouverture à l’historialité.

MON EXPERIENCE DANS
LA QUETE DU SENS DE LA FORMATION

Je vais donc faire retour, une fois encore, sur le chemin que
j’ai tracé durant un demi siècle en écrivant des textes qui, tous
de quelque manière, ont exposé « où j’en étais » dans ma
recherche du sens de la formation dans mes pratiques. En con-
sidérant la facticité de mes activités, décrite dans une approche
historiographique, ce travail d’écriture fut chaque fois un essai

1 Heidegger (M.), Ein Brief an einen jungen Studenten (Lettre à un
jeune étudiant), in Vorträge und Aufsätze, Neske, 1985, p. 179.
« Un chemin s’expose sans cesse au péril de devenir chemin
d’errance ».

17
pour exprimer quelque chose d’un moment de constitution de
mon expérience. Engagé très jeune dans des activités du champ
des pratiques sociales, éducatives et préventives dans des insti-
tutions créées et développées en lisière des institutions médico-
sociales et enseignantes, j’ai rapidement découvert que
l’écriture sur ce que je faisais m’était d’une aide considérable,
non seulement pour y voir plus clair dans les conditions de mes
entreprises, mais surtout pour en questionner le sens. La ques-
tion du sens s’est imposée de façon parfois angoissante en cons-
tatant que j’éprouvais mes activités comme marginales et même
étranges par rapport à celles vers lesquelles auraient dû me con-
duire mes études médicales et psychologiques, et ma prépara-
tion professionnelle de psychiatre. Si le fait de les situer dans le
domaine peu défini de la formation contribuait à me donner une
identité socioprofessionnelle, celle-ci me paraissait bien vague,
incertaine, sans reconnaissance sociale véritable. Il me fallait
délimiter un nouveau champ de pratiques et de recherches sous
l’intitulé de la formation.
Je ne reviendrai pas ici sur la description des étapes succes-
sives qui ont caractérisé ma trajectoire d’élaboration de la ques-
tion du sens de la formation. Elle a constitué la matière de l’un
de mes derniers ouvrages sur l’évolution de mes conceptions à
partir d’une rétrospective sur mon trajet dans les pratiques for-
2matives . Il suffit d’en rappeler ici les principaux points
d’inflexion pour souligner que chaque temps d’écriture a été
introduit par un rappel des acquis précédents dans la manière de
comprendre et de donner un sens à la formation. La suite des
ouvrages que j’ai pu écrire m’apparaît alors comme l’enchaî-
nement des chapitres d’une histoire de mon expérience.
Ce fut d’abord un essai pour fonder théoriquement la forma-
tion parmi les sciences humaines. Je proposais le concept de
formativité pour caractériser la possibilité humaine de mettre en
forme et de transformer en participant à l’évolution. Une étape
importante a ensuite été franchie en renonçant à une approche
se voulant scientifique de ce que je considérais comme étant de

2 Honoré (B.), La mise en perspective formative à l’épreuve d’une
rétrospective existentielle. Paris, L’Harmattan, 2012.

18
l’ordre de la formation, pour adopter une approche existentielle
de la vie comme « être au monde ». La démarche phénoméno-
logique et herméneutique de Heidegger, telle que je l’ai com-
prise à la lecture d’Etre et temps, m’a ouvert la voie. Ce fut un
tournant dans la manière de questionner le sens des pratiques
formatives et le début d’un cheminement philosophique avec
l’introduction de la notion d’« avoir-à-former » comme dimen-
sion fondamentale de l’existence avec le « pouvoir-être ».
L’étape suivante, correspondant au développement d’activités
de formation dans le domaine des professions de santé, a été
marquée par la découverte du lien unissant la formation et le
soin, en considérant l’« être-en-vie » comme une troisième di-
mension fondamentale de l’existence, associée au pouvoir-être
et à l’avoir-à-former. Je comprenais alors la santé comme
source du dynamisme à la fois de notre maintien en vie et du
déploiement de cette vie vers son accomplissement jusqu’à sa
fin en chaque homme, tout au long de son parcours dans une
Vie qui le transcende. Je comprenais la santé comme étant à
l’origine d’une obligation de « prendre soin » des autres, de soi-
même et de tout ce qui constitue le monde. L’idée qui a dominé
cette étape est que nous existons conjointement en formation et
en soin. Elle a été suivie par l’élaboration de la notion de « mise
en perspective » de l’action comme démarche à la fois forma-
tive et soignante résolument orientée vers la découverte des
possibilités qui s’offrent à nos projections dans les conditions
où nous agissons en existant. Un nouveau pas a été franchi avec
la considération de ce que j’ai appelé l’orientation spirituelle,
d’abord approchée à propos du soin et ensuite à propos de la
formation. J’ai vécu cette ouverture spirituelle comme une très
grande avancée sur le chemin que je traçais de longue date à
propos du sens de mes engagements en pensée et en acte, en
résonance avec le sens de la pensée et des actions des autres.
Sur ce chemin, j’ai alors découvert la question du sens sous
l’éclairage d’un mode de pensée différent de celui qui m’était
habituel, déductif, explicatif et inductif, un mode de pensée
faisant place à l’épreuve des tonalités de résonance dans la mise
en présence de ce qui vient à notre encontre. La plus récente
étape découle de la précédente avec la prise en considération de

19
la religiosité humaine dans la constitution du sens de
l’existence. Elle sera approchée ici à propos de l’expérience du
sacré et du mystère dans l’histoire d’une vie.
Lorsque je regarde aujourd’hui le chemin parcouru depuis
mes jeunes années jusqu’à l’âge avancé auquel je suis mainte-
nant arrivé, je suis en présence de moi-même en une « itiné-
rance » incertaine, parfois vécue comme « errance », dans la
question du sens de la formation. Elle m’apparaît comme celle
de ma propre formation, de mon autoformation au cours d’une
histoire. Je vois ce chemin balisé par l’écriture d’ouvrages dans
lesquels j’ai chaque fois tenté de donner un sens à ce qui
m’arrivait dans la facticité de ma vie, par une mise en forme
« expérientielle » en renouvellement constant. Mon intention, à
ce jour, est d’explorer cette itinérance du sens de l’expérience
dans une histoire de vie. D’où l’inscription au fronton de cette
nouvelle écriture : homo viator in experientia.
Le parcours dans lequel je m’engage aujourd’hui étant une
exploration du sens de l’expérience dans l’histoire d’une vie, il
convient, en son introduction, d’élucider la question du sens du
sens.

LA QUESTION DU SENS DU SENS

Tout au long de ma traversée philosophique en vue de la
compréhension de ce que je considérais comme formation, j’ai
rappelé la différence entre le sens et la signification. J’énonçais
ainsi cette différence : le sens de quelque chose est ce vers quoi
nous nous projetons en nous orientant dans la compréhension
de ce dont il est question. La signification est ce dont une chose,
un fait, un geste, une expression est le signe dans leur prise en
considération. Cette définition correspond à celle donnée par
Heidegger qui, dans Etre et temps, définit le sens, à propos de
l’analyse de la significativité du monde, comme « ce sur quoi
ouvre la projection structurée par les préalables d’acquis, de
visée et de saisie et en fonction de quoi quelque chose est sus-
3ceptible d’être entendu comme quelque chose. »

3 Heidegger (M.), Etre et temps, tr. Vezin, Paris, Gallimard, p. 151.

20
Cette conception du sens en souligne trois caractères essen-
tiels. Il est connoté par la signification et le signe, ce qui lui fait
souvent attribuer un caractère significatif. Lié au temps tel que
nous le vivons, le sens est toujours en construction dans le flux
des changements de signification de ce que nous considérons.
De ce point de vue, il intervient dans la constitution d’une his-
toire. Un deuxième caractère est le vers-quoi du projet, sa visée,
son horizon dans son orientation. Un troisième caractère du sens
est de renvoyer à la notion de saisie, de préhension qui se trouve
dans la compréhension.
Cette conception du sens n’est pas restée statique dans la
pensée heideggerienne. Elle a évolué au cours d’étapes dans
4lesquelles on a pu voir des tournants. Je veux évoquer ici cette
évolution car elle m’a mis en chemin de penser au sens du sens
de l’expérience dans la constitution de l’histoire d’une vie.
La question du sens de l’être qui fut le thème central de Sein
und Zeit (1927), a abouti à l’explicitation du sens qui vient
d’être exposée, celle d’un être toujours engagé dans une direc-
tion et en chemin. Elle fut suivie, lors d’un tournant de la pen-
sée, par la question de la vérité de l’être (1930). Sans que soit
abandonnée la précédente acception, le sens devient sens du
cheminement vers la vérité comme non-voilement, aléthéia. A
une interprétation méthodique et représentative de la direction
du chemin, se substitue une méditation sur le sens insaisissable
du chemin en tant que chemin du dévoilement ou plus exacte-
ment de non-occultation dans l’ouverture à l’existence. Le sens
est alors découverte, éclosion de la vérité de toute chose à partir
de sa non-vérité essentielle. Il est compris comme découverte de
la vérité comme liberté à l’égard de ce qui se manifeste dans
l’ouverture. Cette pensée du sens du sens appliquée aux situa-
tions, aux événements, à ce qui « arrive dans la vie », libère en
effet de l’enfermement dans des représentations, des significa-

4 L’évolution du sens du sens chez Heidegger a fait l’objet de la thèse
de Patrick Liégeois, en 1987, malheureusement non publiée à ce jour,
intitulée Heidegger et le sens du sens. Acheminement vers la pensée
tautologique.


21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.