L’évolution de la mémoire de la résistance

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L’évolution de la mémoire de la résistance La mémoire peut se définir comme un lien affectif avec le passé. La résistance, soulèvement face à l’occupation allemande, tient une place particulière dans la mémoire de la 2de guerre mondiale. Sa représentation a très largement évolué :elle domine avec le mythe selon lesquels tous les Français ont été résistants, de 1945 à la fin des années 1960, puis est relativisée avec le réveil des mémoires des années 1970-1980, et a aujourd’hui dans les mémoires une place plus représentative de son importance. Les documents présentés nous permettent de retracer sa transformation. Le premier document est un texte extrait d’un manuel scolaire, le manuel de cours élémentaire Louis François 1959. Il s’agit d’un ouvrage destiné à un public scolaire, qui simplifie très largement la réalité car il s’adresse à des élèves peu âgés, et il est rédigé pendant le triomphe du mythe résistancialiste. Le deuxième document est un extrait de discours prononcé par Jacques Chirac, alors président de la république, en 2006 à Colombey les deux Eglises, le fief de De Gaulle. Initiateur d’une politique de commémoration, autour notamment de la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation en 1995, il cherche ici à se présente comme le successeur politique de De Gaulle. Comment ces documents rendent-ils compte de l’évolution des mémoires ?
Publié le : jeudi 8 octobre 2015
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L’évolution de la mémoire de la résistance
La mémoire peut se définir comme un lien affectif avec le passé. La résistance, soulèvement face à l’occupation allemande, tient une place particulière dans la mémoire de la 2de guerre mondiale. Sa représentation a très largement évolué : elle domine avec le mythe selon lesquels tous les Français ont été résistants, de 1945 à la fin des années 1960, puis est relativisée avec le réveil des mémoires des années 1970-1980, et a aujourd’hui dans les mémoires une place plus représentative de son importance. Les documents présentés nous permettent de retracer sa transformation. Le premier document est un texte extrait d’un manuel scolaire, le manuel de cours élémentaire Louis François 1959. Il s’agit d’un ouvrage destiné à un public scolaire, qui simplifie très largement la réalité car il s’adresse à des élèves peu âgés, et il est rédigé pendant le triomphe du mythe résistancialiste. Le deuxième document est un extrait de discours prononcé par Jacques Chirac, alors président de la république, en 2006 à Colombey les deux Eglises, le fief de De Gaulle. Initiateur d’une politique de commémoration, autour notamment de la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation en 1995, il cherche ici à se présente comme le successeur politique de De Gaulle. Comment ces documents rendent-ils compte de l’évolution des mémoires ? Nous montrerons comment ils permettent d’étudier la place de De Gaulle, les évolutions militaires de la guerre et enfin le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation.
Légende : Citation Explication Critique
Les deux documents évoqués donnent une place centrale à De Gaulle dans la mémoire résistante.Le document 1 ne l’évoque pas directement dans le résumé, mais le met en valeur avec la citation donnée à la fin : « nous ne périrons pas … en avant ! »Dans ce document, De Gaulle incarne, personnifie la résistance.Il illustre l’idée d’une France unie contre l’occupant. C’est le mythe résistancialiste, qui fait de l’ensemble des Français des résistants. Mis en scène en 1945 pour occulter le gouvernement de Vichy, il est réactivé de 1958 à 1969 par le retour de De Gaulle au pouvoir, qui l’utilise pour renforcer sa légitimité.Mais cette vision est historiquement fausse, la réalité est beaucoup plus complexe : les Français ont souvent été partagés entre résistance et collaboration. Cela s’explique par la nécessité de consolider l’unité nationale au lendemain de la guerre, pour éviter de raviver les divisions.Le document 2 évoque lui en détail le parcours et l’action de De Gaulle, dans les paragraphes 3, 4, 5. On valorise l’action de De Gaulle, à travers plusieurs moments clés de son engagement. Son départ pour Londres est mis en scène : « quelle grandeur il faut au Général de Gaulle pour prendre aussitôt l’avion pour Londres, survolant la ville où sa mère se meurt, sans nouvelles de sa mère et de sa femme ! ». On décrit ensuite son rôle dans la Résistance : « il charge Jean Moulin d’unifier la Résistance » à l’intérieur, mais il remporte aussi des victoires militaires : « en 1942, les Français libres se couvrent de gloire à Bir Hakeim. Le 6 juin 1944, les hommes du commandant Kieffer débarquent en Normandie ». Le champ lexical utilisé se rapporte à la bravoure et fait de De Gaulle un véritable héros, il rehaussé par les nombreuses exclamations du discours. Cela est renforcé par le
contraste avec la figure de Pétain, décrit comme « entraîn[ant] la France dans le choix funeste et déshonorant de l’armistice ».En fait, l’autorité de De Gaulle a été parfois contestée par les résistants intérieurs (qui reconnaissent davantage l’action de Jean Moulin) et par les Alliés (De Gaulle avait des relations difficiles avec Churchill et Roosevelt). Dans ce discours, De Gaulle est présenté comme le garant de la légitimité républicaine, ce qui est historiquement faux. En 1940, il n’est pas élu, il est juste un général rebelle ; c’est au contraire Pétain qui incarne cette légitimité.Mais la volonté de Chirac d’héroïser De Gaulle est aussi un moyen de se renforcer lui-même, lui qui s’est toujours présenté comme un gaulliste et comme le successeur politique de De Gaulle. Les deux documents évoquent différemment la guerre.Le document 1 met l’action sur la résistance intérieure : les Français « voulaient rester un pays libre, et ils « résistaient » à l’ « occupant ». C’est alors que des « des milliers de jeunesgens se réfugièrent dans le maquis, où ils continuèrent la lutte ». Finalement, on a l’impression que ce sont ces combattants qui ont libéré la France.L’évocation des chars de Leclerc revêt une dimension patriotique : ce n’est pas faux, mais les troupes américaines et anglaises, qui ont apportées une aide décisive lors du débarquement en Normandie, ne sont même pas mentionnées.On ne mentionne pas non plus les actions de sabotage et d’attentats menés par les groupes de résistants, car la France est alors plongée en pleine guerre d’Algérie, dans laquelle le FLN utilise les mêmes méthodes. Il s’agit d’empêcher tout rapprochement entre les résistants et les combattants algériens.Le document 2 e évoque lui surtout la résistance extérieure : à la fin du 5 paragraphe, on évoque ainsi les « Français [qui] participent à la délivrance du pays jusqu’à Strasbourg, accomplissant ainsi le serment fait à Koufra, avant de marcher sur Berlin ». La figure à magnifier est manifestement De Gaulle ; la résistance intérieure n’est mentionnée que sur une seule ligne, avec la mention de Jean Moulin qui a été envoyé par De Gaulle.Le rôle joué par De Gaulle est exagéré, et le rôle de la résistance intérieure est sous-estimé. Il évoque bien les tensions que rencontre De Gaulle avec les autres dirigeants des Alliés, Roosvelt et Churchill.Toutefois, cela n’est pas visible en 1940 : Jacques Chirac sur-interprète les tensions existantes pour y coller une vision téléologique de l’histoire. Les documents évoquent enfin le rôle de Vichy et la déportation de manière très différente.Ledocument 1 ne mentionne pas Vichy, on insiste plutôt sur la responsabilité de l’occupant allemand (qui « prit peur »).Cela correspond au contexte historiographique des années 1950 : on masque Vichy, qui est alors un passé très douloureux selon Henry Rousso (le syndrome de Vichy).On passe ainsi sous silence toute une partie de l’histoire de la 2de guerre mondiale.Le document 2 évoque le rôle de Vichy dans les paragraphes 2 et 5, tout d’abord à travers la demande d’armistice le 17 juin 1940, ce « choix funeste et déshonorant », puis à travers le rôle de Vichy dans la déportation des juifs, développé dans le cinquième paragraphe : « Vichy, servile, livre les Juifs à leurs bourreaux ».On voit ici l’impact que R Paxton a eu sur les mémoires avec son ouvrage La France de Vichy (1973) : la collaboration du régime de Vichy a été pleine et entière. La place importante consacrée à la déportation des juifs renvoie au fait que la mémoire du génocide prédomine aujourd’hui, mais est aussi un écho au rôle joué par Jacques Chirac en 1995 dans la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la collaboration et le génocide.Le discours laisse toutefois de côté d’autres pans de la collaboration active, comme les réquisitions et
le STO. La vision présentée est conforme à celle imposée en 1945 : l’épuration ne concerne que quelques cadres politiques qui incarnent Vichy. On ne mentionne en revanche pas les collaborateurs anonymes. Finalement, ce discours doit servir à magnifier De Gaulle, pas à réveiller les tensions ; c’est un discours politique, pas un discours historique.
En conclusion, ces deux documents montrent l’évolution des mémoires : on voit la reconnaissance du rôle des Alliés dans la libération de la France, et du rôle de Vichy dans la déportation. En revanche, ces deux textes montrent une vision héroïque de De Gaulle. Si le document 2 est plus proche de la réalité historique, les deux documents ne présentent qu’une vision partielle de l’histoire. Le document 1 est une parfaite illustration du mythe résistancialiste, tandis que le document 2 est un discours politique qui cherche à magnifier De Gaulle, et inscrire Jacques Chirac comme son héritier politique légitime.
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